Des éclats de rire, audibles jusque dans la rue, fusèrent de la chambre d’Ichigo. Son père et ses sœurs étaient partis pour quelques jours en randonnée, et c’était préférable vu le vacarme qu’ils faisaient.
- C’est quoi ces salades Rukia ? Tu débloques complètement ! Renji, amoureux de ton frère ?! C’est à se pisser dessus de rire !
Ichigo n’en pouvait plus de se tordre, mais devant la gravité de Rukia, qui préparait consciencieusement son sac, il essaya de se reprendre, la larme à l’œil.
- Naaaan…T’es pas sérieuse là ? bredouilla-t-il en essayant de se contenir.
- Je suis on ne peut plus sérieuse Ichigo ! s’énerva la petite brune en lui jetant un regard noir. Son attitude… Non, mais t’aurais dû le voir ! Il est même passé chez Urahara pour lui demander si lui et Yoruichi étaient ensemble ! Il espérait sans doute contrarier le mariage, en révélant la nature de leur relation. Pourquoi ferait-il une chose pareille si ce n’était pas par jalousie ? Dis-moi toi qui es si malin ?
- Bah… je sais pas moi ! rétorqua le roux en s’enfonçant dans sa chaise, sourcils froncés ; Peut-être que ton frangin lui a demandé de lever des lapins pour éviter de se marier ! C’est vrai quoi ! Si ça se trouve, ça le fait chier aussi ce mariage!
- Mais puisque je te dis que Nii-sama a tout fait pour le laisser en dehors de ça !
Ichigo leva les yeux au plafond, l’air pensif, avant de reprendre son air taquin.
- Hé Rukia, tu voudrais pas me faire un dessin de ton frère, aux prises avec un Renji qu’a des cœurs dans les yeux ? Hein ? Là je ne dirais pas non, hahaha !
Rukia devint graduellement rouge de colère, et referma d’un coup sec la fermeture de son sac à dos.
- Baka !! Je m’en vais à Soul Society dire à Nii-sama ce qui se passe ! Il faut qu’il sache.
Sur ce, elle lui fit quelques recommandations en cas d’apparitions de Hollow, comme elle savait si bien le faire chaque fois qu’elle s’absentait de Karakura. Une fois de plus, Ichigo eut l’impression qu’elle le prenait pour un débile profond. Cette dictatoriale façon de faire lui venait-elle de SON Nii-sama ? Il y avait fort à parier ! Il l’écouta patiemment en roulant des yeux et n’eut même pas le temps de lui dire bonne chance, qu’elle avait déjà ouvert la fenêtre pour disparaître dans la nuit. Pris de court, Ichigo s’appuya sur le rebord et leva les yeux vers un ciel constellé d’étoiles en soupirant.
- Rukia… Plaisanterie mise à part, j’espère franchement que tu te trompes. Ca serait la cata si Renji était réellement amoureux de ton frère. Byakuya ne le supporterait pas et le réduirait en bouillie. Protège le !
°°°°
La porte de Soul Society s’ouvrit sur une nuit sans lune et se referma derrière elle. Rukia arpenta alors d’un pas décidé les ruelles désertes du Seireitei, croisant parfois quelques gardes de service qui la saluaient au passage. Tout était silencieux, tout sauf, bien sûr, la taverne où avaient l’habitude de se retrouver les Shinigamis fêtards dans l’âme. En passant devant ce bâtiment d’où s’échappaient des cris et des rires, des bruits de verres qui s’entrechoquaient et des chansons, elle entendit une voix de femme l’interpeller et reconnut Matsumoto, passablement éméchée, qui prenait l’air à la porte.
- Konbanwa Kuchiki-san ! Tu viens boire un petit coup avec nous dis ? Y-a Renji qui fait un concours !
La jeune fille écarquilla les yeux de surprise.
- Renji est rentré ? Déjà ?
Pour s’en assurer, elle mit le nez au carreau et le vit complètement ivre, boire saké sur saké en compagnie du Capitaine Kyoraku Shunsui.
- Yare, yare, Abarai-san ! lui dit ce dernier avec des petits yeux rieurs, on dirait que tu as soif ! C’est Nanao-chan qui va m’engueuler si je continue à ton rythme !
- Faîtes comme vous voulez, maugréa-t-il, moi, j’ai personne qui m’attends à la maison…alors m’en fous !
En entendant ces mots, Rukia eut un petit pincement au cœur. Son ami avait vraiment l’air d’avoir le moral à zéro. Malgré tout, elle déclina poliment l’invitation de Rangiku qui, sans plus l’attendre, rentra bien vite à l’intérieur se réchauffer.
- Tu m’étonnes qu’elle rentre vite ! Il ne faudrait pas qu’elle attrape une angine de poitrine songea ironiquement Rukia en tournant les talons.
Après une longue marche pensive, elle arriva enfin devant l’imposante propriété du clan Kuchiki. Non loin, en amont, on pouvait distinguer le manoir de la famille de Yoruichi, aussi vaste que le leur. Il avait une vue imprenable sur les jardins et le manoir de son frère. Et dire que ce mariage permettrait bientôt à leurs deux clans d’aller et venir librement les uns chez les autres ! Cette perspective n’était pas pour la réjouir, car la tranquillité de ces lieux était chère à son cœur et elle redoutait de voir cet univers troublé par de nombreuses allées et venues. Son frère le supporterait-il ?
Elle actionna le heurtoir en fer forgé pour frapper trois petits coups sourds contre le bois massif de la porte de l’enceinte et attendit. Munis de torches, les gardes s’empressèrent alors de venir lui ouvrir et s’inclinèrent devant elle pour lui souhaiter la bienvenue. Malgré les années qui avaient fait d’elle une Kuchiki à part entière, ceci avait le don de mettre mal à l’aise la jeune fille, et c’est encore dans un souci de discrétion qu’elle passa par les jardins pour ne pas réveiller les domestiques. Il était tard et tous devaient goûter un repos bien mérité au sein de leurs appartements. Une douce mélancolie s’empara d’elle devant l’immensité et le calme de cette demeure où elle s’était sentie si souvent perdue, insignifiante, et étrangère. Il lui avait fallu beaucoup de temps pour s’habituer à cette opulence, à ce nom et à cet homme énigmatique qui l’avait adoptée avant de la fuir comme la peste. C’était avant. Avant qu’il ne lui avoue la vérité sur son adoption. Avant qu’elle n’entende parler de sa sœur à qui elle ressemblait étrangement. A présent, elle aimait cet endroit et s’y sentait chez elle. A présent, elle se sentait plus proche de lui et savait qu’il l’aimait. Elle savait également que son frère lui avait donné bien plus de liberté qu’il n’en n’avait jamais eue pour lui-même, et cette seule pensée avait le pouvoir de gonfler son cœur d’un mélange de gratitude et de tristesse. C’est alors que de tendres effluves de fleurs de cerisier lui parvinrent derrière elle et accélérèrent les battements de son coeur. Byakuya venait en effet de sortir de sa chambre pour prendre l’air. Il tourna son beau visage dans sa direction et, sans laisser paraître aucun signe de sa surprise, il lui souhaita le bonsoir en inclinant la tête. Sans réfléchir, Rukia courut alors vers lui comme une petite fille et se réfugia dans ses bras. Était-ce la peur que ce mariage ne l’éloigne d’elle au moment où elle commençait à se rapprocher de lui, ou bien simplement le bonheur de le revoir après de longs mois d’absence qui l’avait poussée à cette familiarité ? Elle n’aurait su le dire. Toujours est-il qu’elle était là, contre lui, les bras autour de sa taille, redoutant qu’il ne la repousse et appréhendant déjà le prix de ce geste au combien trop effronté. Mais rien ne vint. Interloqué, Byakuya resta simplement silencieux, les bras pendants de n’oser répondre à cette preuve d’amour, jusqu’à ce qu’elle se détache de lui et lui fasse un petit sourire gêné.
- Rukia… Je ne savais pas que tu serais de retour ce soir, lui dit-il simplement. Je vais te préparer un bon thé pour te réchauffer.
Les yeux remplis d’étoiles, elle le remercia en inclinant la tête et le regarda s’éloigner dans l’autre pièce. Elle en profita pour s’installer confortablement à table et essaya de préparer le discours qu’elle allait lui servir. Il ne fallait pas que ses dires portent préjudices à Renji, car son frère pouvait avoir des réactions imprévisibles, voire au contraire, faire preuve d’une indifférence totale. Vraiment, elle ne savait pas comment s’y prendre. Le Capitaine Kuchiki revint alors avec ce qu’il fallait et s’agenouilla devant elle avec une grâce féline. Tandis qu’il versait le thé, il lui désigna d’un regard froid le Bulletin des Femmes Shinigamis que la petite Yachiru avait feint d’oublier sur sa table le jour même. Rukia le feuilleta par curiosité et vit partout des articles sur le mariage à venir de son frère, véritable sex-symbol de Soul Society, et de Yoruichi, la battante intrépide que toute femme shinigami rêvait d’égaler.
- Un ramassis de stupidités en tout genre, commenta Byakuya. Elles en sont à calculer notre compatibilité zodiacale, c’est dire…
- Je suis désolée pour votre tranquillité perdue Nii-sama …
- Tu remarqueras qu’il n’y a que des photos de Yoruichi Shihôin à l’intérieur : en tenue de combat, en maillot… Je ne suis pas peu fier d’avoir échappé à toutes leurs tentatives de clichés ! fit-il en haussant un sourcil.
Ne sachant comment interpréter ces derniers mots, Rukia leva vers lui de grands yeux étonnés et le vit sourire du bout des lèvres. Elle éclata alors de rire, appréciant cet humour sarcastique qui lui allait si bien. Ils burent ensuite leur thé en silence, savourant simplement la compagnie de l’autre. Rukia en profita pour contempler discrètement la beauté de son frère. Ses cheveux d’ébène avaient encore allongés. Sans les Kenseikaan, symboles de son rang, ils retombaient en vagues soyeuses sur son visage pâle et le long de ses épaules. La pureté et la noblesse de ses traits ne pouvaient laisser personne indifférent. Elle pensa alors à Renji et son cœur se serra de nouveau. Après tout, pourquoi un homme ne serait pas, lui aussi sensible à la beauté de son frère ? Mais celui-ci la coupa de ses songes en lui demandant des nouvelles d’Ichigo et des autres.
- Oh, tout va bien ! fit-elle en riant nerveusement. Chacun a reprit sa petite vie sur terre et les Hollows ne sont pas si fréquents. Ichigo est toujours aussi tête de mule, mais il est très investi dans son rôle de Shinigami. On s’entend bien tous les deux ! osa-t-elle préciser.
Byakuya approuva de la tête mais n’en pensait pas moins. Il savait que Rukia en pinçait pour Ichigo et il avait celui-ci à l’œil. Le moindre faux pas avec elle et il aurait à faire à lui. De toute façon, il ne pouvait pas le supporter et ce, même s’il avait de l’estime pour lui. Ce garçon n’avait aucun respect pour le protocole. De plus, il était beaucoup trop sûr de lui et son côté sans gêne horripilait.
- A ce propos, j’ai vu Renji sur terre aujourd’hui, se risqua Rukia. Il avait l’air très préoccupé par votre mariage Nii-sama.
Le noble la regarda avec attention. Rukia put voir une ombre passer dans ses prunelles anthracite.
- Je ne lui ai pas donné la permission de descendre que je sache, fit-il, contrarié. Que t’as-t-il dit ?
- Oh, heu, et bien… il était en colère que nous ne l’ayons pas mis au courant de ce qui se passait pour vous, avoua Rukia en baissant les yeux. Je l’ai ensuite rencontré chez Urahara-san. Ils bavardaient ensemble, mais j’ai bien vu que ma présence le dérangeait. Et là, ce soir, je l’ai vu à la taverne. Il était en train de s’enivrer avec le Capitaine Kyoraku Shunsui… Je suis très inquiète pour lui Nii-sama. Vous aviez raison de le tenir à l’écart de votre mariage, car cela le rend vraiment bizarre.
- Je te remercie pour ces informations Rukia. Maintenant tu devrais aller te coucher déclara le beau brun en se levant fièrement et en enfilant une cape.
– Mais, où allez-vous ? demanda-t-elle avec une soudaine inquiétude.
– Je m’en vais chercher mon ivrogne de Lieutenant. Sa conduite est indigne de mon commandement. Et je n’apprécie guère les petits feux qu’il allume à gauche et à droite.
Rukia le retint par la manche.
- Nii-sama… S’il vous plait, ne soyez pas trop sévère avec lui. Je crois qu’il est désespéré, il ne faut pas lui en vouloir.
Il la regarda de haut, ce qui signifiait qu’il n’y avait rien à faire pour le faire changer d’avis et elle s’en voulut d’avoir parlé de la sorte.
- Désespéré de quoi ? fit-il froidement. Renji n’a absolument rien à voir avec tout ce qui me touche personnellement, et s’il ne l’a pas compris, je m’en vais le lui expliquer. Depuis quand suis-je sensé lui rendre des comptes ?
- Nii-sama ! s’emporta la petite brune en serrant les poings sur ses genoux. Renji vous aime…beaucoup. Il ne mérite pas à mon avis votre colère. Peut-être, …peut-être pourriez-vous faire preuve de clémence et chercher ce qui ne va pas ?
- Je te remercie pour ces conseils plein de bons sentiments Rukia. Mais tu n’as pas à interférer dans mes décisions !
Sur ce, le Capitaine Kuchiki tourna les talons et sortit dans une nuit d’encre. Accablée par la culpabilité, Rukia sut qu’elle ne pourrait pas dormir et décida donc de le suivre en cachant son reiatsu, même si c’était peine perdue vu l’acuité de perception de son frère.
°°°°
La taverne était sur le point de fermer. Il ne restait plus que Renji, complètement avachi sur la table, et Kyoraku qui philosophait tout seul dans son coin sur les femmes et leur nature compliquée. Le patron, qui n’arrivait pas à les mettre dehors, se voyait déjà obligé de rester jusqu’au petit matin et essuyait les verres en priant pour qu’ils lèvent le camp. C’est alors qu’il vit entrer le Capitaine de la Sixième Division, aussi glacial que le vent qui l’accompagnait, et là, il crût que s’en était fini de sa licence. Paniqué à l’idée d’avoir enfreint le règlement, le tavernier lui fit moult révérences et s’excusa de ne pas avoir respecté l’heure de fermeture, en désignant les deux messieurs qui restaient là. Adossé au mur, et le chapeau de travers, le Capitaine Kyoraku leva le sourcil, en se demandant si c’était le saké qui lui donnait cette vision plutôt incongrue, ou si c’était bien réel. Le grand Kuchiki Byakuya dans un endroit comme celui-ci ? Naan, il fallait qu’il rentre se coucher ! Mais à en croire l’expression de dédain que lui lançait le Capitaine de la Sixième Division, il se reprit aussitôt et le salua d’un grand sourire. Byakuya paya au patron les consommations de son Lieutenant et le pria d’excuser sa conduite indigne, ce à quoi l’homme, tremblant de la tête au pied, répondit qu’il n’y avait aucun problème et que c’était toujours un honneur d’avoir des gens de sa division dans son modeste établissement. Renji ne réagissait pas et pour cause ; il dormait sur la table, la bouche grande ouverte. Kyoraku qui était au spectacle, ne voulut pour rien au monde en manquer une miette. Il vit Byakuya s’avancer tranquillement vers eux, puis prendre Renji par le col de son uniforme et le traîner hors de la taverne comme un vieux sac. Il se retourna alors vers lui :
- Quelque chose à dire ? demanda-t-il au Capitaine Kyoraku qui hallucinait.
- Oh non ! Rien à dire héhé! J’admirais juste votre savoir-faire. Oyasuminasai Byakuya ! lança-t-il joyeusement, histoire de faire retomber un peu la tension.
Le noble lui jeta alors un regard qui en disait long sur ce qu’il pensait de lui, et referma brusquement la porte sur eux, avant de relâcher son Lieutenant. Renji, étendu sur le sol, commençait à peu à peu reprendre conscience. Dans le froid intense qui envahissait les rues de Soul Society, le noble, les bras croisés, frissonnait à peine tant la colère bouillait dans ses veines. A bout de patience, il bougea son subordonné du bout du pied et obtint en grognement incompréhensible. Quelques secondes plus tard, Renji se mit à quatre pattes avec difficulté et vit devant lui des pieds inconnus, puis en remontant, un hakama que recouvrait une longue cape richement ouvragée, et encore plus haut, le visage de Byakuya, en plusieurs exemplaires, qui le considérait avec mépris. Son sang ne fit alors qu’un tour. Il se remit sur pieds bien vite, et tituba avant de chuter à nouveau.
- Kuso ! laissa t-il échapper. Mais qu’est-ce que vous faites là Taicho? Pourquoi on est dehors ? Putain, j’ai même pas payé !
- Tu es pitoyable Renji ! rétorqua lentement Byakuya. C’est moi qui ai payé tes consommations. Tu devrais te voir…Je me demande pourquoi je t’ai choisi, en effet…
- Bah, avec vous c’est toujours la même chose ! Vous n’êtes jamais content de moi. Jamais un compliment, jamais un sourire, jamais un remerciement ou quoi ! beugla Renji abruti par l’alcool.
Contre toute attente, il se sentit alors soulevé comme une poupée de chiffon et son corps retomba comme un poids mort sur… l’épaule de son Capitaine ! Il n’eut pas le temps de protester que déjà le paysage défilait à une vitesse folle autour de lui, lui donnant le vertige. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, Byakuya le ramenait chez lui en utilisant son Shunpo, et Renji sut que jamais plus il ne pourrait le regarder en face. Le vent glacé de la nuit cinglait son visage. Le parfum fleuri de son Capitaine ravissait tous ses sens. Ses mains tenaient fort sa cape, comme si plus jamais il n’aurait l’occasion de le toucher. Mais le voyage fut de courte durée et s’acheva au pied de la petite maison qu’il occupait dans le quartier des Lieutenants. Byakuya le lâcha alors sans sommation et il tomba lourdement au sol. Réprimant un cri de douleur, il se releva en titubant, chercha ses clés dans sa poche en laissant échapper un juron, ouvrit la porte non sans mal et se ramassa une nouvelle fois par terre. Alors qu’il aurait pensé que celui-ci l’abandonnerait sur place tout à sa honte, il vit alors Byakuya l’enjamber et entrer librement chez lui. Mais en terme de honte, il y avait encore pire, car il n’avait pas fait le ménage. Ses chaussettes et autres sous-vêtements jonchaient le sol de son salon, sa vaisselle s’accumulait dans l’évier de la cuisine, ses boites de conserves dégorgeaient de la poubelle et répandaient dans toute la pièce principale une odeur nauséabonde. Horrifié, il vit son Capitaine s’asseoir au milieu de son foutoir et eut une soudaine envie de disparaître à tout jamais. Il se releva tant bien que mal pour essayer de sauver la mise, et chassa alors à grands coups de pied tout ce qui traînait autour du noble seigneur. Sans trop savoir comment, il mit la bouilloire sur le feu, lava une tasse à la va vite, et l’apporta à son Capitaine, muré dans un silence pesant. Lorsque l’eau commença à chanter, il retira la bouilloire du feu et se concentra pour ne pas verser à côté de la tasse et ébouillanter son noble invité, qui s’était, au passage, invité tout seul. Le pauvre Renji avait l’impression que son crâne allait exploser et qu’un troupeau de mammouths en rangers y dansaient le french cancan. De mémoire de Lieutenant, il ne se souvenait pas s’être déjà pris une charge aussi monstrueuse et s’en voulut à mort que Byakuya l’ait vu dans cet état. Les paupières closes, comme plongé dans une profonde et amère réflexion, celui-ci porta à ses lèvres son thé fumant sans mot dire. Renji écarquilla les yeux pour ne plus que sa vision se dédouble, et crut le voir trembler. Était-ce de colère ou du froid cuisant, il n’aurait su le dire. Il fouilla alors dans ses poches et lui remboursa son dû, avant de se lancer dans une longue litanie d’excuses.
– Je n’ai que faire de tes excuses Renji, lâcha Byakuya, droit comme un i. Dis-moi plutôt pourquoi tu te mets dans des états pareils ? Je suis curieux de le savoir ! fit-il avec un regard inquisiteur.
Renji demeura interdit. Pourquoi ? Oui, pourquoi était-il si désespéré ? Les paroles de Urahara-san revinrent alors le hanter. Il n’y avait qu’en répondant à cette question qu’il serait capable de reprendre le cours normal de sa vie et pourtant il n’arrivait pas à définir ce qui lui arrivait, ou peut-être simplement refusait-il de s’avouer la vérité.
- La vérité…
La tête basse, il leva les yeux sur son Capitaine. Il était si beau, si fort, si noble… il avait toujours été fier d’être sous ses ordres. Il n’ignorait pas que Byakuya l’avait choisi comme Lieutenant afin de ne pas le séparer de Rukia lorsqu’il l’avait adoptée. Aussi avait-il toujours essayé de faire de son mieux afin qu’il ne regrette pas son choix. Mais il plaçait parfois la barre très haut. Trop haut peut-être pour quelqu’un comme lui. Là n’était pas le problème de toute façon. Loin de toute envie de lui ressembler, ou de le surpasser, ce qui le rendait fou, ce n’était pas que son Capitaine ne lui ait rien dit, mais le fait qu’il puisse s’unir à quelqu’un et pourquoi pas l’aimer. Et le fait que cette union ne soit qu’une sorte de contrat politique, ne le soulageait pas plus.
- Suis-je amoureux de lui ?
Il ravala sa salive. Tout était si confus dans son esprit. Renji n’avait jamais été amoureux de personne. Alors pourquoi maintenant ? Et pourquoi d’un homme, qui plus est de son Capitaine ? Comment ne pas jeter le déshonneur sur lui, s’il advenait à ce que cela se sache ? Il revint à la réalité et constata que Byakuya le fixait de son regard glacial comme s’il voulait lire dans ses pensées, ce qui lui donna soudain très chaud. Renji se mit à rougir jusqu’à atteindre la couleur de ses cheveux.
- S’il vous plait Taicho, cessez de me regarder comme ça, ça me gêne…vraiment !!
- Pourquoi ? fit-il en haussant les sourcils.
Byakuya avait donc décidé de le harceler de questions toute la nuit et ne semblait pas vouloir partir sans les réponses qu’il attendait. Il y eut alors un long, très long silence qui lui parut durer une éternité. A bout de patience, le noble trancha d’une voix neutre :
- C’est bien simple Renji. Je te laisse trois jours pour réfléchir à ton attitude. J’exige, au bout de ces trois jours, que tu me fournisses des explications à ce comportement peu représentatif des valeurs de ma Division. Je jugerai ensuite de ce qu’il convient de faire. Trois jours Renji, pas un de plus ! lui dit-il en se levant et en prenant la direction de la porte. D’ici là, tâche d’être un peu plus digne que ce soir !
- Attendez ! s’écria Renji, que le départ imminent du beau brun avait suffi à secouer.
Les jambes tremblantes, et la démarche hésitante, il se vit avancer vers son Capitaine sans comprendre ce qui le motivait. Il plaqua sa main sur la porte entrouverte, laissant ainsi le vent glacé s’engouffrer dans la pièce, et considéra un instant le noble visage qui lui faisait face et ces longs cheveux noirs qui flottaient devant ces yeux rageurs. Ceci eut pour effet d’abattre ses derniers garde-fous et son cœur se fendit distinctement en deux dans sa poitrine.
- Vous voulez des réponses à vos questions n’est-ce pas ? fit-il d’une voix cassée. Prenez ceci comme un premier élément de réponse.
D’une main douce mais ferme, Renji attira alors Byakuya contre lui et déposa un baiser sur ses lèvres. Rukia arriva juste à cet instant et ce qu’elle vit lui glaça le sang. Renji, un bras passé autour de la taille de son frère, l’embrassait et prolongeait ce baiser. Puis il recula lentement, prêt à subir les foudres de son Capitaine. Son cœur battait à tout rompre mais il ne regrettait rien. Les lèvres de Byakuya étaient plus douces qu’un pétale de rose. Tout son corps était parcouru d’une douce chaleur. Il avait l’impression de rêver tout éveillé. Oui, il était bien amoureux ! Et tant pis si ce baiser volé devait lui coûter la vie car il se sentait délivré d’un lourd fardeau. Les yeux baissés, il posa un genou à terre afin de signifier sa soumission à celui qu’il avait gravement offensé. Celui-ci, encore sous le choc, faillit perdre l’équilibre et se retourna contre le mur. Il avait perdu tout contrôle de la situation en deux secondes et n’osait réaliser qu’on ait pu lui faire pareil affront. Estomaqué, Byakuya s’agrippa à la porte, et regarda avec stupeur l’homme qui était à ses pieds, puis son regard éperdu alla au dehors, et rencontra celui de Rukia, terrifiée, qui s’était comme statufiée en plein milieu de la rue. Il trouva alors la force de se décoller du mur. Alors que ses jambes ne le soutenaient plus, il marcha rapidement vers elle, se concentrant sur son visage implorant afin de ne pas céder à la folie meurtrière qui s’emparait de lui. L’envie de dégainer Senbonzakura et de trancher la tête de son Lieutenant pour se laver cet affront était irrépressible et il allait le faire s’il ne partait pas tout de suite. Regardant droit devant lui, il passa près de sa petite sœur sans un mot, et disparût en un éclair. Rukia se tourna alors en direction de Renji, toujours agenouillé devant sa porte. Il pleurait en silence.