Un écho du passé par enfanteuse

Side Story / Angoisse / Suspense

 

Chapitre huit
Profilage(s)
Larousse 1991: n. m. techn. Opération par laquelle on donne un profil déterminé à une pièce, une carrosserie, etc…
L’enfanteuse 2008: Cela s’applique aussi aux êtres humains qu’ils soient ou non… Humains. Leland ne l’est pas, ou peut-être trop…
Rock-a-bye baby
On the tree top,
When the wind blows
The cradle will rock,
When the bough breaks
The cradle will fall and
Down will come baby,
Cradle and all.
 
Les paroles d’une vieille berceuse caressent doucement l’esprit de Spencer. Cela lui évoque sa plus tendre enfance, quand sa mère n’était pas encore celle qui croupit dans un institut de Vegas, ou plutôt quand il n’en avait pas encore conscience. Très vite pourtant le petit Spencer avait eu une vision assez aiguisée de la réalité. Sa mère n’était pas toujours ancrée dans le même monde que lui. Qu’importe, elle l’aimait, lui, l’enfant différent. Alors pourquoi ne l’aimerait-il pas, elle, la mère différente ? Les yeux fermés, Spencer veut se perdre dans ses souvenirs. La voix qu’il imagine celle de sa mère, douce comme le métal qu’il sent soudain contre sa peau… Métal ?! Spencer s’ouvre au présent mais prend bien garde à maintenir ses yeux clos et sa respiration régulière. Il est allongé sur le vieux lit métallique qu’il avait découvert en sortant de la baignoire. De petits grincements accompagnent chaque mouvement de Leland, rythmant comiquement la berceuse qu’il fredonne. Lui aussi est assis sur le lit. Il se tient à son extrémité, la tête de Spencer délicatement posée sur ses genoux. Une position presque maternelle, une position écœurante. Malgré toute la concentration et la prudence de Spencer, un frisson de dégoût le trahit. Les paroles de Leland ne sont plus mélodieuses mais restent étrangement dans le registre maternel. Elles s’accompagnent d’une étrange sensation froide et piquante.
-Ne t’inquiète pas mon petit, ce n’est qu’un peu d’alcool. C’est bientôt fini.
Comme pour prouver ses dires, Leland tamponne de plus belle le front de Spencer. La brûlure du désinfectant improvisé est légère et réconfortante. Comme à chaque fois qu’il se retrouve en de telles circonstances, Spencer est rassuré par les sensations même désagréables qui signent l’intégrité de son corps. Il sait ce qui l’attend, du moins en partie, aussi à chaque fois qu’il sombre dans l’inconscience, il souhaite ardemment y rester. Ses souvenirs aussi sont un bon refuge. Du moins les plus anciens… et quelques uns plus récents. Sa rencontre avec Gideon, la première fois qu’il a vu Garcia et s’est mépris sur son nom, sa première bière avec Derek… Etrange comme en ce moment, c’est davantage vers ses amis que se tournent ses pensées. Ils sont son unique espoir de survie. Spencer est intimement persuadé que Leland ne lui laissera aucune opportunité de fuite. D’une certaine façon, il tente de faire sienne cette idée, celle selon laquelle il va mourir, ici avec lui, avec son bourreau. Une mort lente et douloureuse qui était peut-être sa destinée finalement. Au fond de lui, le docteur Reid ne compte pas baisser les bras, mais si à chaque ouverture de porte il est dans l’espérance, la chute ne peut être que plus douloureuse. Tout en se préparant mentalement, Spencer réalise que si Leland est dans sa cellule, pour en sortir il sera bien obligé d’ouvrir la porte, où qu’elle soit. En conséquence, si Spencer continue de feindre l’inconscience, peut-être pourra-t-il découvrir l’issue de sa geôle. Ignorant la grande activité neuronale de sa victime, Leland de son côté poursuit les soins qu’il prodigue avec une extrême attention. D’une main experte il pose trois sterilstrips sur le front de Spencer, puis suit du doigt le contour de son visage.
-C’est beaucoup mieux ainsi, mais tout ce sang séché… Bosco, que dirait ta mère si elle te voyait ainsi ?
Un indice est lâché et le cerveau du profiler se met en branle. Spencer réfléchit à toute vitesse, comme à son accoutumée. Bosco ? Un terme de Marins. Est-ce que Leland était ouvrier sur un navire de l’armée ? Est-il un adepte des principes d’éducation de l’italien du XIX siècle, Don Bosco «  sans affection pas de confiance, sans confiance pas d’éducation » ? Ce qui est certain c’est qu’il a fait sienne la devise et maitrisé l’art d’exploiter la confiance que les enfants mettaient en lui.
-Regarde-moi ces mèches, ça ne va pas du tout mon chéri, il faut arranger ça.
Spencer sent de nouveau le métal froid glisser sur sa joue. Il canalise difficilement un frisson de peur d’abord, puis de dégoût quand il comprend de quoi il s’agit. Leland coupe méticuleusement ses cheveux qui tombent en grappes rouges de sang coagulé, sur le sol maintenant taché de sa prison. Des larmes montent aux yeux de l’agent chevronné du FBI. Leland a bien réussit son coup ! Comme un enfant, Spencer se sent dépossédé de son apparence physique. Il ne peut s’empêcher d’ouvrir les yeux pour regarder tomber ce qui subsistait de son intégrité. De simples cheveux, et pourtant… De lointains souvenirs se greffent en filigrane sur le présent. Encore des échos du passé.
-Non maman, je ne veux pas les couper !
-Mais Spencer, tu ressembles à une fille comme cela.
-M’en fiche moi. De toute façon, ça ne les empêchera pas de m’embêter.
-Tu te caches derrières tes cheveux mon ange. Ce n’est pas une bonne façon d’affronter la réalité.
-Parce que tu l’affrontes toi, la réalité ?!
Finalement le passé n’est pas si réconfortant. Ses cheveux avaient fréquemment été un sujet de disputes avec sa mère. Cela avait été aussi leur première discussion sur la maladie dont elle souffrait. Pour Spencer, ses cheveux, c’était autre chose que de la Kératine et de la Mélanine, c’était le symbole de sa liberté de corps et d’esprit. Son rempart contre les autres.
-Spencer te voilà enfin réveillé. Lève-toi, tu as du travail.
Pour ce qui est de l’espionnage discret, c’est raté. Spencer se redresse doucement, abandonnant ses délires utopiques d’évasions. Sa vue se trouble lorsqu’il se retrouve enfin à la verticale. Un petit reste de syndrome vagal ou la vue terrible du sang et de ses cheveux ? Une nausée monte brutalement mais elle cesse rapidement lorsque Leland rallonge Spencer dans ses bras.
-Doucement mon petit. Il ne faut rien brusquer. Tu t’es fait une belle bosse tu sais.
Tout doucement, sans rien bousculer, Leland accompagne Spencer dans ses mouvements. Pour se mettre debout d’abord puis pour faire quelques pas. Spencer se laisse guider docilement. Non par résignation, mais parce qu’un marteau géant a décidé d’œuvrer dans son cerveau. Chaque mouvement amplifie la sensation douloureuse d’oppression. Sa tête est prise dans un étau terrible. Ses oreilles bourdonnent et la nausée se joue de lui en un formidable yoyo… sortira, sortira pas… Les yeux fermés, la douleur semble moins lancinante et plus facilement supportable. Lorsque Leland laisse Spencer libre de ses mouvements, celui-ci se laisse littéralement tomber sur la chaise qui se présente à lui. Spencer semble bien ridicule dans la petite chaise d’écolier, mais cela lui importe peu, ce qu’il veut c’est ne plus bouger, ne plus donner à son corps l’occasion de se moquer de son esprit. Devant lui la petite table d’écolier en vieux bois usé par le temps et les crayons d’enfant est une providentielle béquille. Spencer quitte toute dignité pour s’y effondrer. Le professeur Leland rit de bon cœur, comme si Spencer Reid lui faisait une bonne blague. Mais rapidement son rire devient moins léger, plus rauque et plus effrayant. Il prend la main gauche de Spencer qu’il pose bien à plat sur la petite table, juste à côté d’une encoche qui a priori n’a rien à faire sur un bureau d’école. Spencer se laisse manipuler comme un pantin dont on aurait coupé les cordes. Leland en profite pour faire passer par l’encoche une extrémité des menottes métalliques de l’agent Reid. Il lui faut deux secondes pour entraver le poignet de Spencer de sorte qu’il ne puisse absolument plus bouger sa main gauche. Deux secondes, c’est plus qu’il n’en faut pour que Spencer comprenne ce qu’il se passe et les conséquences que cela aura sur son avenir proche… très proche !
-Tu ne vas pas me faire croire que tu es déjà fatigué Spencer ? Allez, réveille-toi !
Spencer, plus Bosco, mais Spencer… L’agent Reid sait que Leland n’est plus dans son trip affectueux et maternel. Il est de nouveau le professeur Leland face à sa proie. La peur qui s’instille en lui doit être le meilleur remède aux sensations de vertiges et autres syndromes post-commotionnels car Spencer arrive à se redresser. Il porte son regard encore embrumé sur la situation. Une pièce neutre, sa geôle, un professeur, son bourreau et lui, l’enfant, l’écolier attablé au bureau de travail… la victime en attente de châtiment.
 
***
 
Quantico, 2 juin
3H06 PM
Pénélope Garcia ajuste la petite fleur qui pend mollement dans ses cheveux. Face à elle, une multitude d’écrans s’anime au rythme d’images souvent violentes et de données qui semblent tout-droit tombées de Matrix. Garcia n’y attache guère d’importance, son regard reste figé sur le seul écran qui a toute son attention, celui sur lequel apparait l’agent Derek Morgan.
-Garcia, dis-moi ce que tu as sur le professeur Leland.
-D’accord mon chou, mais pas avant que tu m’aies dit le fin mot de l’histoire sur Hotch et Gideon.
-Ok, bon… Hotch a dit au sheriff Boumer sa façon de penser, mais comme ça dégénérait un peu Gideon est intervenu. A la demande de Hotch, je précise.
-Et… ?
-Et Hotch est sorti du bureau de mauvaise grâce. Quand à Gideon, quand il est sorti à son tour, il arborait le magnifique cocard que l’on a pu admirer. Mais je ne sais rien de plus, si ce n’est que j’adore Gideon et que je l’envie.
-Moi aussi je l’adore et je t’adore mon beau brun ténébreux. Bon, sur Leland j’ai quelques trucs mais rien qui me semble transcendant. Son père est issu de l’aide à l’enfance. Pas de famille paternelle donc, ni même maternelle. Sa mère est morte en le mettant au monde et la famille de celle-ci a coupé les ponts, de sorte que l’enfant Leland fut élevé exclusivement par son père. Pas de tante, de grand-mère, aucune image féminine pour prendre soin de lui.
-C’est déjà beaucoup.
-Oui, mais en même temps, de ce que j’ai pu glaner à droite et à gauche, le père a été un excellent père. Il a quitté un poste d’avenir au sein des marines pour s’occuper de son fils. Tous les comptes-rendus de l’époque, que ce soit scolaires ou de l’aide à l’enfance, soulignaient la grande dévotion du père. Un père aimant, quoiqu’un peu autoritaire du fait de son passé militaire.
-Ok, son père s’est sacrifié pour lui et était parfait. Qu’est-ce que tu as d’autre ?
-Leland a d’abord été officier dans l’armée de terre avant d’être professeur de littérature.
-Etrange parcours. Tu en sais davantage ?
-Pas trop. Je sais qu’il était au Golfe en en 1990 et qu’il a démissionné à son retour.
-Oui cela se comprend.
-Il s’était marié juste avant de partir mais a divorcé en 1995. Pour le reste, rien, macache. Un parcours banal de petit professeur de province. Je n’ai rien d’autre, désolée Chéri.
-Tu as les coordonnées de son père et de son ex-femme ?
-Oui, son père a été incinéré en 1990… tiens, en fait il est mort juste avant que Leland ne revienne du Golfe. Il a demandé la crémation à son retour. Quand à l’ex-madame Leland, elle a vécu au Névada mais elle est décédée il y a deux mois. Mort naturelle.
-Comment le sais-tu ?
-Son nouveau mari a demandé une autopsie qui n’a rien donné de concluant.
-Bon travail Garcia. Peux-tu me procurer un double des résultats d’autopsie ? Essaye aussi d’en savoir plus sur les circonstances de la mort de monsieur Leland.
 
***
Hotch fait les cents pas dans le hall du petit aéroport. Le jet est prêt, on n’attend plus que JJ et Prentiss qui tardent à revenir. Gideon tourne le dos à son ami. Depuis bientôt une heure, il est figé, debout devant la vitre du petit hangar. L’agitation d’Aaron finit par avoir raison de son mutisme.
-Arrête de t’agiter ainsi. Qu’est-ce qui ne va pas ?
-Rien ne va Jason. Reid a disparu depuis bientôt 24H et tu sais aussi bien que moi ce que cela signifie. Prentiss et JJ sont en retard et Derek papote avec Garcia. Quand à toi… regarde-toi Jason. C’est la première fois que je te vois dans cet état. Comment va ton œil ?
Gideon se rapproche de Hotch et se plante face à lui, à moins d’un mètre.
-Tu es en colère et tu es inquiet, mais te battre contre ce sheriff de bas étage n’aurait rien changé.
-Peut-être mais ceci est tout aussi valable pour toi. La différence c’est que moi, j’avais envie de lui mettre mon poing dans la figure, et c’est toi qui l’as fait.
-Tu m’avais donné l’ordre de te retenir…
-…pas de me remplacer. Tu as parfaitement raison Jason, mais je te regarde et ma colère s’en décuple. J’aurais dû rester dans le bureau.
-Et cela aurait fini en bain de sang. Si cela peut te consoler, le sheriff nous a fait des excuses… enfin il a baragouiné quelque chose qui s’en approchait. Il ne valait pas le risque de t’attirer des ennuis… tu es sur la sellette, tu le sais bien. Fais attention à toi Aaron. Quant à moi et mon œil, on s’en remettra.
-Alors pourquoi es-tu si pensif ?
-Spiderstone.
-La journaliste ?
-Oui, elle farfouille partout. Je crains qu’elle ne nous pose des problèmes.
-J’en parlerai à JJ dès son arrivée. Elle n’a pas son pareil pour museler les journalistes.
-On verra.
Gideon se penche légèrement de côté, portant son regard loin derrière Hotchner.
-Les voilà. Il était temps !
Les deux femmes du FBI descendent simultanément d’un véhicule noir. La fatigue se lit sur leurs visages. La culpabilité et l’impuissance aussi. Un poids bien lourd pour les frêles épaules de l’agent Jareau. Un poids habituel pour Emily Prentiss qui sait bien mieux dissimuler sa détresse et son désarroi.
Hotch ne prend pas la peine de se retourner, il attrape sa mallette et s’avance vers la l’entrée de la piste.
-En route. On parlera dans l’avion !
 
***
 
-Tu te souviens des quinze minutes que je t’avais données pour refaire ton devoir ?
Spencer est silencieux. Leland tourne autour de lui, accentuant la nausée qui s’est bien ancrée en lui. A chaque passage devant lui, Spencer pense à agripper Leland. L’attraper, lui tordre le cou et l’obliger à retirer les menottes qui insidieusement entament la peau de son poignet. La douleur est légère, peu perceptible, sans doute du fait d’un état de conscience pas totalement opérationnel. Certains mots parviennent à Spencer, d’autres l’effleurent et poursuivent leur chemin sans s’inscrire en lui. Cet état de semi-conscience agace prodigieusement Leland qui règle rapidement la situation. Rapidement et douloureusement.
Lorsque les lanières pénètrent sa chair, dessinant de fins sillons rouges sur son dos, deux réflexions se greffent dans l’esprit de l’agent Reid. Nous y voilà… La sentence était attendue, sans enthousiasme, mais tellement prévisible au vu des cadavres laissées par Leland. La seconde réflexion est plus terre à terre, mais reflète parfaitement l’esprit de profiler de l’agent Spencer Reid. 80 à 90 pourcent des enfants du monde subissent la violence éducative. Déjà enfant, Spencer avait perçu cette déviance en Leland. Son professeur était intéressant, captivant mais ses propos étaient parfois agressifs. Il maniait l’art du poing sur la table comme aucun autre professeur. Pourtant avec Spencer il avait toujours été doux… l’affection pour la confiance. Il s’était bien fait avoir, du moins au début. Comment avait-il pu oublier ?
Les souvenirs émergent avec la brûlure qui prend naissance et s’amplifie brutalement. Des larmes montent aux yeux de l’agent. La douleur évidemment, mais davantage encore la détresse, la tristesse qu’évoque ses rappels au passé. La trahison de Leland. Spencer l’avait rejetée loin, si loin que lui, le brillant esprit à la mémoire éléphantesque l’avait oubliée. Leland se préoccupe peu des remords de sa proie. Sans prêter attention à la haine qui brûle dans les yeux de Spencer, le vieux professeur gratifie son élève d’une nouvelle fournée. Six lanières sèches et rigides pour une leçon de choses.
-Au travail Spencer. Prend la plume et écris, diserte sur l’existence, ton existence. Je veux que ton âme prenne vie par tes mots. Livre-toi … délivre-toi ! Je veux te retrouver vierge de toutes émotions passées, je veux te retrouver comme je t’ai laissé.
Leland se met face à la petite table. D’une main il attrape le menton de sa jeune victime et amène son visage face au sien. S’il voulait ainsi effrayer Spencer, s’il voulait ainsi faire entendre sa diatribe avec insistance… quoique Leland ait voulu obtenir, c’est la peur qu’il a récolté. Le regard de Spencer est de braise et de fureur. Les mots de Leland se meurent dans sa gorge avant même de se former. Puis brutalement c’est l’air lui-même qui s’y coince. Spencer s’est redressé et d’une poussée en avant a saisi son bourreau par le col. De sa seule main libre, décuplée par la haine qu’il éprouve à l’égard du professeur et pour lui-même, Spencer maintient son ancien mentor en équilibre précaire. Cette fureur soudaine prend Leland au dépourvu… quelques secondes, juste ce qu’il faut à Spencer Reid pour comprendre jusqu’ à quelle extrémité il peut aller. Jusqu’à la mort sans doute. Cela aurait pu marcher. Cela aurait dû marcher. Mais voila, avec Leland rien n’est laissé au hasard. La table est solidement fixée au sol et malgré toute la force que déploie Spencer, sa main gauche plaquée à la table lui bloque tout mouvement plus en avant. D’un léger déplacement en arrière Leland brise la résistance de Spencer. La douleur de son poignet gauche est trop intense. Impossible de bouger, impossible de rester debout sans rompre sa chair meurtrie et les os qu’elle protège. Spencer serre les dents, un poignet brisé n’est rien face à la mort et à ce qui l’attend. Il serre les dents… mais plie sous le poids d’une douleur qu’il n’arrive pas à s’infliger à lui-même. Il n’y a guère qu’au cinéma que la victime se tranche le bras pour se libérer et fuir l’air de rien. Des sanglots incontrôlables noient Spencer alors qu’il lâche Leland et s’effondre sur le bureau.
Leland s’éloigne d’un pas rapide. Une fraction de seconde la peur l’a tétanisé et Spencer a su exploiter cette malheureuse seconde. Sa crainte se mêle de fierté. Spencer est indubitablement l’enfant parfait. Jamais Leland n’aurait imaginé qu’il s’inflige une telle douleur. Il avait échoué mais la tentative en elle-même était désespérée, magnifiquement tentée et si sublimement jubilatoire. Leurs émotions s’étaient liées avec tant d’intensité. Ce regard, cette haine, cette preuve d’une blessure… ha il avait dû l’aimer le petit Spencer pour tant le haïr maintenant ! Leland est comblé. Il regarde le visage de Spencer, affalé sur la table. Son poignet rougi exhibe une plaie béante. Les pleurs de Spencer sont devenus silencieux. Leland sent son cœur battre la chamade lorsqu’il s’approche à nouveau de lui doucement, par sa gauche. Il le contourne et se place lentement juste derrière lui. Son dos garde les stigmates de ce qui fut l’élément déclencheur. D’une caresse, Leland suit le tracé de la brimade. Des sillons parallèles, si beaux, si finement dessinés sur la peau diaphane et glabre. Une peau d’enfant. Leland dépose un baiser sur le haut d’un sillon, déclenchant un frisson incoercible et une nausée tout aussi incontrôlable. Des larmes plein le visage, Spencer subit l’assaut de haut-le-cœur brutaux et improductifs. Seules quelques gouttes de bile se frayent un chemin à la commissure de ses lèvres. Epuisé, Spencer se laisse une fois de plus aller vers un néant salvateur. Mais avant de sombrer, comme une ultime torture, il perçoit les mots tendres de son bourreau.
-Rock-a-bye Spencer. On the tree top, when the wind blows, the cradle will rock, when the bough breaks… Dors mon petit spencer, papa va prendre soin de toi.
Leland attrape les feuilles restées vierges de mots, mais souillées de larmes, de sueur et de sang. Il les contemple comme si elles pouvaient lui parler.
-Tu t’es livré bien plus que je ne l’espérais. Merci mon ange. Merci de t’offrir ainsi à moi.
 
***
 
L’avion affrété pour l’équipe survole le Kansas et ses étendues d’herbe parsemées de bovins. Depuis un bon moment JJ et Prentiss relatent leur entretien avec la petite victime de Leland. Il n’en sort pas grand-chose. Un gamin perdu, appâté par de l’argent et l’espoir d’aller au bout de la 84, là où la mer est bleue comme dans les livres, ceux que lui prêtait gentiment le professeur Leland. Bref un gamin à qui on avait donné une opportunité qu’il n’avait pas pu refuser. Leland lui avait demandé quelque chose en échange de sa disparition. Un message qu’il devait délivrer à l’agent Hotchner et uniquement à celui-ci. Emily n’avait pas réussi à lui arracher le dit-message mais Jennifer, avec douceur avait su le convaincre. JJ lui avait promis que seul l’agent Hotchner l’ouvrirait l’enveloppe et l’enfant la lui avait donnée, tout simplement, avant de repartir jouer les stars auprès des autres enfants du foyer. Quand au contenu de l’enveloppe… C’était une photo qu’Hotch avait simplement rangé dans une pile de documents, sans plus de commentaire qu’une grimace. Depuis il suivait les explications de JJ d’une attention lointaine, sans intervenir. Entre la mine de déterré de Gideon et l’air renfrogné de Hotch, l’ambiance dans l’avion n’avait jamais été aussi oppressante. Voyant que les recherches du côté du kidnapping de Baker City ne feraient guère avancer l’enquête, l’agent Morgan décide de réorienter l’étonnant et silencieux débriefing.
-Garcia a trouvé pas mal de chose sur Leland. Je la passe en vidéoconférence ?
Hotchner ne bronche pas mais Gideon fait un signe de tête donnant son aval.
-Vas-y Bébé, t’es branchée.
-Je suis toujours branchée mon chou. Bon, comme je l’ai déjà raconté à Derek, Leland a été élevé par un père omniprésent qui a sacrifié une brillante carrière militaire. Leland vouait pour son père une adoration sans bornes. Il semble qu’il n’ait jamais rien désiré d’autre que d’être père à son tour. Choyer et aimer un enfant avec autant d’abnégation et de dévotion que son père. Autant de rigueur aussi, parce que la discipline était stricte et assez rigide.
Hotchner se réveille enfin, retrouvant soudain un intérêt pour l’enquête. Mais c’est Prentiss qui interrompt la première Garcia.
-Voila pourquoi il enlève des enfants. Mais ce n’est pas vraiment pour les chouchouter.
-Détrompe-toi Emily. Les premières victimes avaient été coiffées, manucurées et gavées de bonbons. Tout porte à croire qu’il a pris soin d’eux avant de les tuer. Il n’y a aucune trace de violence ou de torture. Il les a aimés, à sa façon, puis les a tués parce qu’ils ne convenaient plus, ne répondaient plus à ses attentes.
Gideon prolonge la réflexion de l’agent Hotchner. Depuis longtemps ce jeu de ping-pong verbal est bien rodé.
-Mais après avoir laissé Spencer lui glisser entre les doigts, il est devenu plus exigent. Ces enfants devaient être parfaits, comme l’était Spencer. Apparemment c’est à ce moment qu’il commence les sévices.
-Il sélectionne plus attentivement ses futures proies. Dans un premier temps il les couve d’affection puis, je suppose que lorsque ceux-ci commencent à résister, il tente de les éduquer et de les formater. Douze jours c’est long. Suffisamment pour manipuler et modeler un enfant. Suffisamment aussi pour qu’il se rebelle et devienne indésirable.
Prentiss entre dans la danse.
-Cela correspond parfaitement aux cas qui ont suivi celui de Spencer.
Prentiss reprend un dossier devant elle et poursuit, d’abord calmement en énumérant des faits puis elle s’interrompt quelques secondes avant de refermer le dossier, de regarder les autres de face et d’annoncer ce que chacun sait mais veut ignorer.
-Traces de brûlures, de strangulations et de lacérations, fait en alternance avec une ceinture et un martinet ou un fouet. Evidemment cela colle parfaitement au tableau d’une maltraitance éducative… Mais dans les trois derniers cas, les enfants ont été détruit psychiquement, certainement, mais également physiquement. Quelque chose a fait évoluer les pratiques de Leland vers une torture plus affirmée.
Un silence suit cette déclaration. Un silence de courte durée.
-Garcia, tu as un autre élément à nous soumettre ?
-Pas vraiment, mais avec Derek on suit une piste. Je vais récupérer le dossier d’autopsie de son ex-femme, il sera sur votre bureau quand vous arriverez. En revanche, sur son père, c’est blackout total. L’armée refuse de me fournir les éléments concernant sa mort. Pourtant, y’a surement quelque chose à glaner de ce côté-là. Derek…
-Garcia ! Derek va nous faire un topo sur votre conversation, quand à toi… depuis quand tu as besoin d’autorisations pour fourrer ton nez dans des dossiers top-secret ?
-Compris patron, à vos ordres patron !
 
***
 
Un enfant est allongé sur son lit, recroquevillé en chien de fusil. Sur son visage, des larmes coulent lentement. Sa maman referme le livre qu’elle lui lisait et l’embrasse tendrement.
-Dis maman, pourquoi il existe des gents méchants ?
-Le bien, le mal. Rien n’existe sans son contraire pour le mettre en évidence. Ils t’ont fait du mal mon chéri, mais tu es plus fort qu’eux. Tu es le bien mon amour, et le bien triomphe toujours.
-Oui maman, mais ça fait mal d’être gentil.
Diana repousse une longue mèche qui cache de grands yeux noyés et pose un doux baiser sur chacun d’eux.
 
Leland repousse la lourde porte vitrée. Un léger claquement signe le bon fonctionnement du mécanisme de fermeture. Une porte discrète et inviolable qui laisse transparaitre tout ce qui se trame dans la prison. Spencer est fiévreux. Une fine pellicule de sueur perle sur sa peau, lui donnant une étrange couleur de marbre. Il dort d’un sommeil agité. Sa main bandée est attachée à la tête du lit. L’autre est collée contre sa joue, cachant ses yeux au reste du monde. Ses genoux sont remontés sur son ventre, dans une position fœtale. Il délire mais son extrême asthénie entrave tout mouvement abusif. Seules ses lèvres trahissent les divagations de son esprit.
-Maman, ça fait mal d’être gentil.
Leland sourit. Il est enfin heureux.
 
***
 
 

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