Chapitre 5 - Partie 1
L’odeur fut la première chose qui les accueillit à la sortie du tube d’abordage.
Une odeur de sang.
Ils étaient entrés dans la station par un sas secondaire, deux ponts sous la salle de contrôle – le plus près possible, en fait. Harlock aurait préféré arriver directement dans la salle de contrôle, mais Shark n’appréciait pas trop qu’on perce des trous n’importe où dans sa station.
Il y avait généralement quelques techs à cet endroit.
… Ils étaient toujours là.
– "Oh, merde ! C’est quoi ce… massacre ?"
Une poignée d’impacts de laser constellaient les murs, un cadavre vêtu d’une armure curieusement médiévale gisait en travers de la coursive, mais les échanges de tirs n’étaient pas la cause de sa mort. Le soldat comme les techs étaient figés dans des positions grotesques, le visage convulsé. Un filet de sang avait coulé de leur nez et de leurs yeux.
Harlock s’approcha du cadavre le plus proche, mais le colonel Mitchell le retint par le bras.
– "Virus", expliqua-t-il.
– "Qu’en savez-vous ?"
– "Celui-là fait partie de l’armée ori", fit le colonel en désignant le corps du soldat. "Les prieurs ne se soucient guère des pertes dans leur propre camp et l’attaque bactériologique est une de leurs tactiques lorsqu’ils rencontrent trop de résistance… Pour l’exemple."
– "Pour l’exemple ? Et une fois morts, les peuples se convertissent plus facilement à une quelconque religion obscurantiste ?"
– "La peur est le principal vecteur de leur croisade", renchérit Teal’c.
Mitchell avait absolument tenu à ce qu’il les accompagne – « il sera utile en cas de coup dur », avait-il insisté.
– "Je ne suis pas impressionné par les armes biologiques", répondit Harlock en retournant le cadavre du tech du bout de sa botte. "C’est bon pour les lâches…" marmonna-t-il.
– "Je ne le toucherais pas, si j’étais vous", reprit Mitchell. "Pas avant de savoir ce qui l’a tué exactement."
Le tech avait les yeux exorbités, la bouche remplie de sang et ses mains étaient crispées contre sa gorge, comme s’il avait étouffé. Les petits vaisseaux sanguins à fleur de peau avaient éclaté… ce devait être dans le même état à l’intérieur.
Quelle que soit la cause de la mort, ça n’avait pas été agréable.
– "S’il s’agit d’un virus, le mal est fait", trancha Harlock. "Nous ne sommes pas protégés… Il ne reste qu’à espérer qu’il ne soit plus dans l’air ambiant… ou qu’il ne soit pas trop foudroyant."
Il fit signe à un des pirates derrière lui.
– "Toi, tu restes ici", ordonna-t-il sans se soucier de l’expression du gars à la perspective de rester seul avec les cadavres. "Préviens le doc afin qu’il établisse une zone de quarantaine pour notre retour."
Pendant ce temps, il réfléchirait aux moyens de contourner l’examen médical et le passage obligé par l’infirmerie.
Et s’il croisait un de ces « prieurs », il lui ferait passer l’envie de jouer avec des virus contagieux…
o-o-o-o-o-o
– "C’est bizarre… Le générateur warp est soumis à d’importantes fluctuations d’intensité…"
– "Nous sommes en bordure d’une zone instable", répondit Kei, "nous rencontrons toujours ce phénomène lorsqu’on s’arrime ici."
– "Je sais, miss, mais jamais à cette échelle", rétorqua le navigateur. "Tous les détecteurs s’affolent."
Kei échangea un regard interrogatif avec Yattaran. Cela relevait davantage de son domaine, là… Le second se contenta de hausser les épaules et continua de faire rouler son modèle réduit de char d’avant en arrière sur l’accoudoir de son fauteuil.
Okay…
Il boude parce que j’ai mieux géré le combat que lui, ou parce que j’ai pris sa place ? Ça ne lui ressemble pas, pourtant…
– "C’est possible que la présence des vaisseaux oris soit la cause de ces perturbations", intervint Carter. "Après tout, il a bien fallu qu’ils viennent de quelque part…"
– "Les variations sont différentes de ce que nous avons pu observer auparavant", renchérit le navigateur. "Plus fortes, mais également plus cohérentes."
Il consulta attentivement ses relevés.
– "Elles suivent un cycle général d’environ quarante secondes au dessus duquel se superposent plusieurs signaux parasites distincts…"
Yattaran s’étira paresseusement, puis daigna enfin jeter un coup d’œil à la console.
– "Ce sont des communications radio qui transitent par la dimension warp", lâcha-t-il
– "Mimee ?"
– "Filtrage en cours", répondit celle-ci en entrant les paramètres nécessaires dans le pupitre radio. "C’est codé", continua-t-elle à la lecture des résultats. "Je lance une recherche de clés dans nos banques de cryptage, mais je ne pense pas… Attendez…"
La jeune femme s’interrompit, les yeux rivés sur son écran.
– "Je capte un message sur une de nos anciennes fréquences d’urgence."
Elle saisit ses écouteurs et se concentra quelques secondes.
– "C’est haché, mais audible…"
Elle cligna des yeux, perplexe, puis fixa Kei.
– "… et je crois que c’est toi, à l’autre bout…"
– "Comment ça ?"
Mimee lui tendit les écouteurs. Le signal était faible, noyé dans la friture, mais Kei reconnut sa propre voix.
Elle reconnut également le contenu du message.
– "C’est la communication que j’avais envoyée depuis le SG-C… ou plutôt, depuis cette base, dans le désert… juste avant le saut temporel de l’Arcadia."
– "On te capte du vingt-et-unième siècle ?" demanda Yattaran.
– "Je ne sais pas… Ce n’est pas direct, ça ressemble à un enregistrement. Ça passe en boucle, en tout cas."
– "Le SG-C cherche à vous contacter", fit Carter. "Seul l’appareil que vous aviez utilisé la dernière fois a été modifié pour être compatible avec vos fréquences et vos codes. Ils ont dû parer au plus pressé et réutiliser les enregistrements d’origine – simplement pour attirer votre attention… Ça marche, d’ailleurs."
– "Mmm… C’est une hypothèse valable."
– "Il y a un passage dans le coin avec le vingt-et-unième siècle", continua la scientifique. "Et ça a en plus le mérite d’expliquer la présence de deux vaisseaux oris ici."
Yattaran ôta ses lunettes et les essuya soigneusement avant de les remettre sur son nez.
– "S’il y a un trou dans la trame temporelle, il ne devrait pas passer inaperçu", fit-il. "Reste à savoir s’il est praticable dans les deux sens."
Il pianota sur son clavier tout en marmonnant – il semblait avoir oublié de bouder.
– "Ce qui est étonnant, c’est que le phénomène a l’air d’être durable. Le continuum ne se déchire pas d’un claquement de doigts…"
Kei sourit. Rien de tel qu’une petite énigme scientifique pour motiver le second. Elle le laissa programmer l’envoi d’une sonde automatique, se lancer dans des calculs de probabilité et tenter de les expliquer à Carter – le tout en même temps – et demanda à Mimee de contacter le capitaine.
Quelle que soit la situation sur la station, savoir qu’il existait un chemin direct vers le vingt-et-unième siècle intéresserait aussi bien Harlock que Cameron Mitchell.
Et puis, Harlock ne l’avait pas encore appelée, elle allait finir par se faire du souci…
o-o-o-o-o-o
– "Les prieurs ont des pouvoirs psychiques dans un rayon limité", disait Mitchell. "N’espérez pas en battre un au corps à corps."
Harlock se contenta d’un « mmh » évasif pour toute réponse. Ah, bah. Il s’en apercevrait bien assez tôt… par exemple, lorsqu’il se retrouverait suspendu dans le vide, paralysé par le bâton du prieur. « Au moins, il ne pourra pas dire que je ne l’ai pas prévenu », pensa Mitchell avec humeur.
Il s’était fustigé intérieurement lorsqu’il avait vu les cadavres – les Oris lui avaient déjà fait le coup du virus, il aurait dû y penser avant de poser le pied sur cette station. Le peu d’intérêt que les pirates accordaient à l’information n’arrangeait pas son état d’esprit du moment. Bon sang, c’était lui, l’expert en Oris, ou pas ?
Ils avaient croisé d’autres cadavres. Des deux camps. Tous semblaient être morts de la même façon – dans d’atroces convulsions.
La station spatiale prenait de plus en plus des allures de tombeau.
Mitchell vérifia son arme : un peu plus lourde qu’un zat, avec une prise en main qui rappelait un peu les pistolets réglementaires de l’US Air Force, mais avec un canon beaucoup plus long et effilé. Un petit bijou de technologie, il devait le reconnaître. Il avait hâte de pouvoir l’essayer.
Harlock stoppa brutalement.
– "Un homme", chuchota-t-il à l’intention de Michell. "Robe et bâton."
– "Un prieur. Prenez garde, il n’est peut-être pas tout seul."
Le pirate adressa une question muette à l’un de ses hommes, qui consulta un écran portatif sur son poignet.
– "Je détecte une activité psychique intense, captain. Les données sont quasiment illisibles, mais il semblerait qu’il y ait des formes de vie à l’intérieur de la salle de contrôle."
– "Les survivants doivent s’y être réfugiés. C’est la pièce la mieux défendue de la station. Et qui possède son propre système de recyclage d’air."
– "Isolée du virus, donc", conclut Cam.
– "Exact. Mais l’inconvénient majeur est qu’il n’y a qu’un seul accès, et que votre prieur se trouve devant."
– "Ce n’est pas « mon » prieur."
– "Il a pénétré le verrouillage informatique de la porte et cherche à forcer le système d’ouverture, captain", intervint le pirate qui lisait toujours son écran. "C’est en train de céder."
– "Dans ce cas, c’est le moment de lancer une diversion", répondit Harlock en dégainant.
Mitchell échangea un regard sceptique avec Teal’c.
– "Vous ne l’atteindrez pas. Il possède un bouclier personnel."
– "Et alors ? Nous aussi", rétorqua le capitaine pirate. "Paré ?" demanda-t-il à ses hommes.
– "C’est en place, captain."
– "Feu à volonté."
Cam se plaqua contre la cloison afin de laisser aux pirates toute latitude pour se défouler sur leur cible et put ainsi apprécier la triple expression de surprise du prieur. D’une part, parce qu’il se faisait attaquer par derrière sur une station qu’il devait penser avoir nettoyé avec son virus ; d’autre part, parce que sa riposte – un simple rayon lumineux jaillissant de son cristal, mais le colonel savait les dégâts que cela provoquait – fut stoppé par le bouclier énergétique des pirates ; enfin, parce que cinq ou six tirs suffirent à percer sa propre protection – les coups furent certes déviés, mais le bouclier avait tout de même été transpercé.
Le prieur battit en retraite dans une coursive.
– "Je crois que je comprends pourquoi le prieur a utilisé un virus ici, colonel Mitchell", lâcha Teal’c.
– "Il faut juste partir du principe que ce genre de tour de passe-passe demande beaucoup d’énergie et qu’il n’est pas capable de recommencer", fit Harlock.
– "Augmentation de l’activité psychique !" cria un pirate dans leur dos.
Harlock jura.
– "Et s’il essaie quand même, je ne vais pas le laisser finir…"
Il fixa un objet cylindrique au bout du canon de son arme et tira en direction de la coursive.
– "À terre !"
L’explosion assourdissante fut suivie du bruit des plaques métalliques qui se tordaient sous l’effet de la chaleur.
– "Vous ne devriez pas utiliser ça à l’intérieur, captain", protesta timidement un des pirates.
– "Tu préfères te retrouver dans le même état que tous les types de la station ?"
L’homme déglutit.
– "Voyez s’il reste des morceaux vivants", poursuivit le capitaine. "Je vais tenter de contacter la salle de contrôle."
Il devait rester des caméras en état de marche, car la porte devant laquelle le prieur s’était trouvé quelques minutes auparavant s’ouvrit pour laisser passer un géant au large sourire.
– "Tu ne peux pas savoir comme je suis content de voir enfin arriver les renforts !"
– "Enfin ?" sourit Harlock. "À t’entendre, on dirait que tu vient de subir un siège…"
– "Ce salopard a tué quatre-vingt-dix pour cent de mes effectifs en moins de vingt minutes", répondit le géant, les dents serrées. "Là-dedans, j’étais peut-être à l’abri, mais je n’avais pas l’arsenal que tu trimbales toujours avec toi pour me défendre."
– "Ben faudra y penser, la prochaine fois…"
Mitchell observa distraitement les pirates qui revenaient avec un bout du bâton du prieur en guise de trophée – heureusement, ils semblaient ne pas avoir jugé bon de ramener un bout du prieur lui-même. Puis, comme Harlock n’avait pas l’air de vouloir le présenter, ni même d’évoquer le virus, il se décida à intervenir.
– "Colonel Cameron Mitchell… Du vingt-et-unième siècle", précisa-t-il. "Le prieur a utilisé un virus contre vous. Vous auriez peut-être dû attendre…"
– "Nos analyses d’air n’ont rien révélé", coupa l’autre. "Vous pensez que j’aurai risqué la contamination en sortant juste pour vous dire bonjour ? Je ne suis pas une tête brûlée comme votre ami le pirate !"
Le pirate en question se contenta de hausser les épaules.
– "Si tu ne voulais pas qu’on vienne t’aider, Shark, alors il ne fallait pas envoyer d’appel de détresse."
– "Oui, bien sûr… Ou bien tu aurais pu faire comme Morgane et appeler avant d’entrer, petit génie…"
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