Chapitre 5 - Partie 4
La situation tactique devenait complexe à gérer. L’Arcadia avait lâché ses jets contre toute une flopée de monoplaces ennemis sortis d’un des grands vaisseaux tandis que Cen’t se défoulait sur quiconque entrait dans le champ de ses conduites de tir. Le Speranz était à présent trop près pour utiliser ses torpilles et ripostait avec sa DCA. Morgane envisageait l’utilisation du lance-roquettes, bien plus efficace mais un peu trop dispersif – les spacewolfs de l’Arcadia s’obstinaient de toute façon à passer et repasser dans le gabarit de tir.
– Je déteste mener des actions combinées, grommela-t-elle.
Derrière son pupitre, Loren leva un sourcil amusé.
– Rappelle-moi quand tu as planifié une action combinée avec les deux autres ?
Morgane préféra ne pas répondre au sarcasme. Elle était parfaitement consciente qu’elle ne se résolvait à accepter des alliés et adopter une stratégie commune que lorsqu’elle estimait être incapable de faire face à l’ennemi – ce qui était, somme toute, assez rare. En l’occurrence, dans le cas présent, c’était juste « un peu » tendu (et encore, uniquement parce qu’elle se restreignait à ne pas tirer sur Harlock).
L’Arcadia choisit ce moment pour passer majestueusement à moins d’une longueur de vaisseau de la proue du Speranz, et se paya le luxe d’intercepter non seulement le tir ennemi qui lui était destiné, mais aussi celui qui visait le vaisseau de Morgane et la salve de riposte qu’elle-même venait d’ordonner.
– C’est ta manière de me faire comprendre que tu maîtrises la situation, monsieur le pirate ? siffla-t-elle entre ses dents.
Les boucliers énergétiques des deux vaisseaux lancèrent quelques étincelles de protestation lorsqu’ils entrèrent en contact, mais Morgane opta humblement pour un changement de trajectoire. Sa spécialité, à elle, c’était les torpilles longue portée, pas l’éperonnage. Elle passa sa mauvaise humeur sur un ennemi qui se rapprochait imprudemment – l’Arcadia ne se trouvait presque pas dans sa ligne de visée, et seuls quelques tirs allèrent se perdre dans le bouclier du vaisseau vert.
Harlock eut le bon sens de ne pas protester.
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La flotte ori était en déroute. Cela paraissait invraisemblable et pourtant, le prieur dût se résoudre à l’admettre après avoir observé l’explosion d’un troisième vaisseau-nef – un tiers de ses forces. Le plus dérangeant, ce n’était pas la résistance inattendue des infidèles, ni leur évidente avance technologique. Non, ce qui perturbait le prieur, c’était cette impression persistante que leurs deux vaisseaux ne lui prêtaient pas plus d’attention qu’à… disons… un moustique à écraser. Ses soldats le sentaient eux aussi, et la panique gagnait petit à petit les rangs oris. Les chasseurs affolés quittaient leur formation pour ne gagner qu’un court répit avant de tomber sous le feu des appareils ennemis tandis qu’un quatrième vaisseau-nef, secoué d’explosions, tentait en vain de rejoindre l’anomalie spatiale qui les avait amenés ici.
Un frisson désagréable traversa le prieur. Il était impossible qu’ils ne puissent pas vaincre, et pourtant il se prenait à douter. Il se concentra sur les Écrits des Origines, la seule vérité en cet univers. Que disait le Livre ? N’y avait-t-il pas une parabole qui s’adaptait à cette situation ? « Ceux qui s’opposent à l’enseignement des Origines seront réduits en poussière. » Bien sûr, mais ceux-là y mettaient vraiment de la mauvaise volonté.
Le prieur ferma les yeux, tenta de s’isoler des alarmes, des cris et des échos de souffrance psychique de la bataille, n’y parvint pas et décida que la phase « réduction des infidèles en poussière » pouvait attendre un peu, au moins le temps de leur trouver des points faibles. Il ne tirerait aucune gloire de cette bataille et aurait à supporter la honte de rapporter sa défaite à l’Orici, mais il espérait que les informations qu’il avait collectées en faisant scanner les deux vaisseaux pourraient suffire à les vaincre lors de leur prochaine rencontre.
Il ordonna le repli.
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– Yaaouuh ! Prenez ça !
Le jet exécuta un looping artistique et tira une salve en direction d’une formation de chasseurs oris isolée, qui s’égailla. Cam Mitchell ne s’était pas senti aussi euphorique depuis qu’il avait appris qu’il reprenait le commandement de la légendaire SG-1. Il fallait absolument qu’il récupère un de ces appareils pour le SG-C. Carter pourrait le décortiquer et en comprendre le fonctionnement, puis ils commenceraient la production en série en zone 51 et…
– Colonel Mitchell ! Ils sont derrière vous !
La voix de Teal’c lui remit les pieds sur terre… enfin, façon de parler. Cam effectua un demi-tour serré pour se replacer, mais ses ennemis l’ignorèrent – ils avaient l’air pressé de retourner vers leur vaisseau-mère.
Ledit vaisseau avait d’ailleurs modifié sa route… à l’imitation des autres vaisseaux oris restants. Cam écarquilla les yeux.
– Ils se replient, Teal’c ! s’exclama-t-il.
– En effet.
Le colonel hésitait à poursuivre les traînards lorsqu’il se rendit compte qu’il n’avait plus les commandes. Heureusement pour le bon fonctionnement général de l’appareil, la communication radio de l’Arcadia leur épargna les coups de poing et autres traitement de choc que Cam s’apprêtait à leur faire subir.
– À tous les pilotes. Fin de mission, présentez-vous à la rampe d’accès principale. Je répète…
Mitchell grogna de frustration. Pour une fois qu’il avait l’occasion d’administrer une dérouillée monumentale aux Oris !
L’Arcadia s’était rapprochée et récupérait petit à petit ses jets. Le colonel n’avait toujours aucun contrôle sur le sien, mais il avait l’impression qu’on le faisait poireauter tandis que tous les pirates s’engageaient les uns après les autres dans la porte du hangar béante, sous le vaisseau. Probable qu’Harlock tenait à lui faire savoir une fois de plus qu’il était moins important que ses membres d’équipage… Ah, il devait penser à autre chose s’il ne voulait pas déverser tout son ressentiment par la radio, ça risquait d’être mal perçu, à l’autre bout.
Il se posa bon dernier, une éternité après Teal’c lui sembla-t-il, et après qu’une voix métallique eut successivement annoncé « défaut porte hangar numéro trois », « radar d’approche en mode secours, contrôle automatique petite vitesse » et « défaillance pressurisation ». Il n’était pas loin de penser qu’Harlock le faisait exprès.
– J’ai également dû attendre à l’entrée du hangar, colonel Mitchell, répondit Teal’c lorsqu’il lui fit part de son hypothèse. Ils ont certainement été endommagés par un tir ori.
Le Jaffa haussa un sourcil comme pour faire savoir au colonel qu’il n’avait aucune raison de se sentir visé.
…
N’empêche.
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Harlock pouvait presque entendre le colonel Mitchell se plaindre dans son spacewolf. Il caressa un instant l’idée de le laisser en plan, ou peut-être de prétexter un dysfonctionnement du pilote automatique pour le renvoyer sur Cen’t, ou même chez Morgane…
Mmm, non, ça allait se voir, d’autant plus que Sam Carter fronçait les sourcils dans sa direction et que cela ne pouvait signifier que « hého, mon colonel est toujours dans l’espace, vous ne seriez pas en train de l’oublier, par hasard ? ».
Il ne put se retenir de sourire, ce qui accentua l’expression de suspicion réprobatrice de la scientifique.
– Portes fermées, annonça Kei. Tous nos appareils sont à bord, capitaine.
Y avait-il un reproche sous-jacent, dans la voix de la jeune femme, ou était seulement le fruit de son imagination ? Ah, bah. Était-ce sa faute, s’il n’appréciait pas le nouveau leader de SG-1 ? L’inverse était vrai aussi, d’ailleurs. Ce Mitchell n’avait qu’à faire un effort.
Pff.
Et bien, puisque ça avait l’air de s’être un peu calmé par ici, autant les ramener chez eux. Yattaran affirmait que le trou dans le continuum les mènerait au bon endroit… dans cet univers où l’Arcadia avait contribué à empêcher l’explosion de la planète au « point zéro ». Le capitaine se méfiait cependant de cette anomalie spatio-temporelle qui tombait trop à pic, une sacrée coïncidence, n’est-ce pas ?
Ah. Son second était justement en train d’argumenter sur le sujet.
– … une connexion entre nos deux univers le long du flux hyperspatial qui relie la Terre à ce point précis de l’espace, disait-il. Le continuum était fragilisé sur cet axe après les sauts temporels de l’Arcadia et a fini par se déchirer au point zéro, générant cette « ouverture ».
– L’Arcadia n’a pas provoqué ça ! protesta Kei.
– Nous l’avons initié, corrigea Yattaran. Mais je pense qu’il a fallu d’autres sauts temporels identiques au nôtre pour stabiliser le phénomène… et permettre le passage de ces Oris.
Oh, vraiment ?
– … et donc, à mon avis, la création de cette ouverture n’a pu être provoquée que par le saut d’un vaisseau de notre époque. Je doute que les Oris maîtrisent le côté temporel de la navigation warp.
Fascinant. Quelqu’un avait donc bravé les tabous habituels des voyages dans le temps. Non que le saut à rebours soit difficile, un réacteur warp endommagé avait même tendance à remonter le temps tout seul, mais cela restait une manœuvre risquée – on n’était jamais sûr de pouvoir revenir exactement au même endroit.
Et, si rien n’avait pu être prouvé scientifiquement, les superstitions au sujet des paradoxes temporels étaient tenaces parmi les navigateurs de l’espace. Personne n’avait réellement envie de se retrouver face à son double, ou d’œuvrer par mégarde à sa propre destruction. Des histoires horribles d’agonie éternelle ou de piège dimensionnel se racontaient d’un bar de spatioport à l’autre, sans que personne ne soit capable de les confirmer ou les infirmer, d’ailleurs.
Harlock examina les diagrammes que Yattaran avait affiché sur l’écran tactique de la passerelle. Toutes les simulations semblaient confirmer le passage vers le vingt-et-unième siècle que l’Arcadia avait déjà visité. Bah, il était inutile de tergiverser – s’il ne traversait pas maintenant, Mitchell tenterait probablement de l’étriper la prochaine fois qu’il le croiserait.
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La station était perdue. Shark rassembla les survivants et les quelques vestiges encore récupérables (essentiellement des archives informatiques, les données du système de sécurité, plus une dizaine de caisses sorties de son coffre-fort personnel) et embarqua à bord d’un vaisseau cargo qui avait échappé au désastre.
Un survivant, lui aussi. L’astronef était amarré au deuxième dock depuis si longtemps que certains techs avaient cru qu’il faisait partie intégrante de la station. Shark avait craint que le berceau d’ancrage ne soit soudé par la rouille, ou que le générateur ne se révèle finalement défaillant, mais la manœuvre de désarrimage se déroulait sans accroc.
« Cette vieille épave a encore de la ressource », pensa-t-il.
Seuls quelques grincements de protestation émanant des vérins à nouveau sollicités trahissaient l’âge du cargo.
Un des hommes pestait avec la barre.
– Cet engin date du siècle dernier ! grognait-il.
– Presque, sourit Shark.
Les écrans se rallumaient les uns après les autres au fur et à mesure que les systèmes de navigation étaient réactivés. Aucun appareil n’avait fait défaut jusqu’ici. C’était presque trop beau. Depuis combien de temps ce vaisseau moisissait-il ici sans personne pour assurer la maintenance ? Shark effectua un rapide calcul mental… Quasiment quinze ans. Et il avait démarré au quart de tour.
– Ils n’en construisent plus, des comme ça, soupira-t-il.
Les gars avaient protesté lorsqu’il les avait conduits à ce dock – évidemment, la plupart étaient trop jeunes pour avoir connu la glorieuse époque de ce type de cargo. Il avait fait taire les récriminations en affirmant que c’était tout ce qui restait, mais à vrai dire, il n’avait même pas pris la peine de vérifier. Ce vaisseau avait été présent lors des débuts de Cen’t, cela lui paraissait logique de clôturer cette période en repartant avec.
Sans compter que le cargo avait un nom prédestiné. Il aimait ça, les clins d’œil du destin.
– Tous les systèmes sont opérationnels, annonça le barreur. Réserves d’énergie à soixante-dix-sept pour cent. Procédure de désarrimage terminée.
– Avant lente, ordonna Shark. Réacteur principal à dix pour cent.
Le Phényx se dégagea du dock avec toute la dignité que lui conférait son âge, laissant derrière lui la station spatiale moribonde. Shark ressentit un petit pincement au cœur lorsque l’écran de visualisation afficha une image de Cen’t. Il devrait reconstruire… Tout recommencer. Il s’était assuré d’en avoir les moyens, bien sûr, que ce soit dans les caisses qu’il avait sauvées, ou dans de multiples coffres à travers la galaxie, mais nul ne pouvait rester de marbre quand des années de travail partaient en fumée, pas même un contrebandier endurci tel que lui.
…
Et bien, voilà qu’il devenait sentimental… Ce devait être l’âge – il ne rajeunissait pas, lui non plus. Bientôt, il serait lui aussi une épave que les jeunes loups considéreraient avec dédain.
Les bips du radar interrompirent le cours de ses pensées. Le Phényx se rapprochait du champ de bataille et le barreur s’employait à slalomer prudemment entre les débris.
– Quel sera notre cap, monsieur ? demanda le navigateur.
– On reste ici pour le moment. Essayez de prendre contact avec l’Arcadia.
Il avait certaines choses à régler avant de s’occuper de reconstruire quoi que ce soit. Rien ne prouvait que les évènements qui avaient affecté sa station ces dernières semaines étaient liés, mais son instinct lui soufflait qu’un certain pirate possédait une bonne vision globale de la situation.
– Aucune réponse d’Harlock, déclara le radio. Mais j’ai un appel du Speranz sur la fréquence.
– Sur écran.
Le contrebandier sourit de toutes ses dents à Morgane. Les néo-humains comptaient parmi ses meilleurs clients – il faut dire qu’il était idéalement placé, à la lisière de leur territoire.
– Tu ne saurais pas comment joindre Harlock ? demanda-t-il. J’ai la vague impression qu’il est à l’origine de tout ce mic-mac.
– C’est une constante, chez lui, sourit la fille. À croire qu’il attire les ennuis. Et non, je ne sais pas le joindre. Il s’est rapproché de l’anomalie spatiale qui s’est installée près de chez toi, et toutes ses communications sont brouillées.
Ah. Ça, c’était ennuyeux. Les satellites d’observation de Cen’t avaient enregistré le phénomène sous toutes les coutures depuis son apparition et avant qu’il ne commence à cracher des vaisseaux inconnus, et Shark s’était maudit de ne pas avoir analysé les résultats plus tôt.
Et maintenant, Harlock avait l’air de vouloir passer à travers lui aussi. Ça n’allait pas arranger les choses.
– Il y a un problème, avec ce truc, expliqua-t-il à Morgane. Mais je ne peux pas développer par radio, c’est assez compliqué. Faut que tu viennes à bord.
Un pli soucieux barra le front de la néo-humaine.
– C’est grave ?
– Plutôt.
Le Speranz manœuvra en souplesse pour se placer parallèlement au Phényx. Au loin, l’Arcadia vacilla puis disparut lorsqu’il atteignit la déchirure.
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