Chapitre 6 - Partie 4
Morgane entra les coordonnées que Kei lui avait transmises dans son ordinateur de navigation et constata qu’elles pointaient vers une position à proximité du pôle sud. La bibliothèque du bord lui apprit pendant sa descente que ce continent se nommait Antarctique, et qu’il était désert à l’exception de quelques bases scientifiques. Et glacé.
« Température au sol : moins trente-huit degrés Celsius sous abri », annonça l’ordinateur.
Brr. Les planètes irradiées de la Bordure oscillaient autour du même ordre de grandeur, mais dans le positif. Elle espéra que les installations près desquelles l’Arcadia s’était posée étaient suffisamment chauffées.
Bah, sinon, elle pourrait toujours se défouler sur Harlock, c’était excellent pour ses nerfs.
– Le meilleur site d’atterrissage se trouve à neuf point deux kilomètres de l’Arcadia, annonça Loren.
– Tant que ça ?
– Si on essaye plus près, il risque d’y avoir de la casse… Il y a trop de relief, expliqua l’officier scientifique. Et d’ailleurs je suis curieux de voir Harlock décoller de sa position actuelle.
– Oh, il peut se permettre de se poser quasiment n’importe où, répondit Morgane. L’Arcadia possède suffisamment de rétrofusées et de générateurs d’antigravité pour être capable de décoller presque à la verticale.
Ce n’était pas le cas du Speranz, et encore moins de l’antiquité que Shark avait récupérée. Morgane évalua le terrain que Loren avait sélectionné : une plaine gelée, hérissée de rares pics de glace érodés par les vents, et surtout assez vaste pour manœuvrer.
Les deux vaisseaux atterrirent de concert, en une longue glissade sur la glace – une belle manœuvre pour un « hors-piste », estima Morgane. Plus belle en tout cas que ne l’avait été celle d’Harlock, à en juger par les traces que l’Arcadia avait laissées sur le sol, mais les atterrissages lui avaient toujours posé problème.
« Température extérieure : moins quarante-cinq degrés Celsius », fit l’ordinateur à qui personne n’avait pourtant rien demandé.
– Pas question que j’aille dehors, râla Loren. C’est de la barbarie, d’installer une base dans un endroit aussi froid !
– Tu n’as qu’à prendre un scaphandre, si tu as peur de ne pas supporter, rétorqua Morgane.
Loren grogna.
– Pff. Je préfère encore avoir froid…
Malgré ses protestations, il suivit tout de même Morgane. Les deux néo-humains hésitèrent au seuil du sas qui menait à l’extérieur. Le vent (glacial, comme il fallait s’y attendre) s’engouffrait dans le sas, et Morgane se demanda si elle n’allait pas prendre le temps d’enfiler autre chose que la robe légère dont elle était vêtue.
– Il y a un engin bizarre qui approche, annonça Loren en pointant du doigt une forme sombre en vol au-dessus de la plaine… Ainsi que Shark, ajouta-t-il après avoir jeté un coup d’œil vers l’autre vaisseau.
Le contrebandier semblait à l’aise dans la neige. Le blouson et les bottes fourrées qu’il portait devaient y être pour beaucoup.
– ‘fait frisquet, pas vrai ? lança-t-il, goguenard.
L’arrivée de l’appareil terrien épargna à Morgane la peine de faire manger de la neige à Shark en représailles à ses plaisanteries. L’engin se posa dans un flap-flap-flap en soulevant un nuage de fines particules de glace. Morgane haussa un sourcil interrogatif. Plutôt archaïque, ce truc…
Un homme leur faisait de grands signes depuis la porte ouverte de l’appareil. Quoi ? Il voulait qu’ils montent à bord ? Shark s’avançait déjà en baissant la tête pour éviter les pales qui tournaient encore.
– Allez, viens ! lui cria-t-il. Fais pas ta timide !
Ah, bah. Ce ne serait pas pire que d’y aller à pied. Elle entraîna Loren et ils coururent pour embarquer.
o-o-o-o-o-o
Jack O’Neill attendait le retour de l’hélicoptère dans la même salle où il avait récupéré Harlock. Le gamin boudait à côté de lui.
« Faut que j’arrête de le considérer comme un gamin », pensa O’Neill. Et ce, même s’il avait probablement l’âge d’être son père…
– Tu connais les commandants de ces deux vaisseaux ? demanda-t-il en ravalant le « mon garçon » paternaliste qui lui venait spontanément aux lèvres.
– Mmm.
– Mais encore ? insista le général.
– Morgane navigue avec le Speranz depuis… au moins quinze ans, répondit Harlock après quelques secondes de réflexion. Mais elle ne s’éloigne jamais très loin de la Bordure, d’ordinaire… Et Shark possédait une station spatiale jusqu’à ce qu’il rencontre les Oris, ajouta-t-il. Je ne sais pas pourquoi ils sont venus jusqu’ici.
– Tu leur manques, peut-être.
– Je ne pense pas, non…
Harlock lâcha un vague sourire sans toutefois s’étendre sur le sujet.
C’est vrai, c’est un pirate. Si ça se trouve, il les a rançonnés et ils sont là pour se venger.
– Rassure-moi, ils font partie de tes amis, n’est-ce pas ?
– On peut dire ça…
Le jeune homme sourit franchement cette fois, mais O’Neill ne réussit pas à déterminer s’il se payait sa tête ou pas.
De toute façon l’hélicoptère avait atterri. Les militaires du SG-C escortèrent les trois passagers à l’intérieur – un géant qui dépassait O’Neill d’une bonne tête et deux jeunes gens à l’air pâle (voire même vert) qui n’étaient certainement pas humains.
Le général leur souhaita les formules de bienvenue conventionnelles avant de s’apercevoir qu’il parlait dans le vide. Harlock prit le relais et s’engagea dans une conversation animée dans sa propre langue. Jack grimaça. Il avait oublié que tous ces pirates avalaient la moitié de leur mots – ce n’était pas fondamentalement différent de l’anglais, c’était juste… comment dire… inarticulé. Avec une pointe d’accent qui, lui, n’était absolument pas anglophone.
La discussion eut l’air de tourner à l’avantage d’Harlock. La femme du groupe – crinière léonine rouge éclatant, petite robe sans manches totalement inadaptée au climat – croisa les bras avec une mimique contrariée.
– Qu’est-ce qu’elle dit ? demanda O’Neill.
– Qu’elle refuse de parler cette langue de barbares, répondit Harlock.
– Ce n’est pas bien grave, tu vas me servir de traducteur…
– Pas la peine. Notre anglais écrit n’a pas évolué par rapport au vôtre ; si vous détachez correctement vos mots, c’est facile de « visualiser » ce que vous dites… C’est la prononciation qui pose plus de difficultés.
Harlock haussa les épaules.
– Cela implique de savoir lire l’anglais, bien sûr…
La fille lâcha une phrase incompréhensible, mais ce ne devait pas être gentil, vu le ton.
– Elle te dit qu’elle sait lire et qu’elle comprend très bien ?
– Non, là, elle m’insulte…
O’Neill invita d’un geste les nouveaux venus à le suivre et conduisit tout ce petit monde jusqu’à la salle de contrôle, où l’attendait Hank Landry. Il écoutait d’une oreille le charabia des voyageurs temporels, tout en se disant in petto que les intonations utilisées pour s’adresser à Harlock ne ressemblaient pas trop à des retrouvailles enthousiastes – c’était plutôt le ton « arrête de faire des conneries ».
Il stoppa brutalement : son attention avait été attirée par un mot en particulier.
– Vous pouvez me répéter ça ? demanda-t-il.
Harlock se renfrogna et ne répondit rien. Ce fut le géant – Shark, d’après Harlock – qui prit la parole, avec un débit haché et un accent à couper au couteau.
– Je disais à notre ami commun que les sauts temporels ne s’exécutent pas à la légère, et que les pirates s’estiment peut-être au-dessus des lois des hommes mais qu’ils ne faut pas qu’ils se croient au-dessus des lois de la physique !
– Hmm. Je m’intéressais surtout au nom que vous aviez prononcé…
– Emeraldas ?
– C’est ça.
Shark éclata de rire.
– Ah ! La princesse vous cause du souci, à vous aussi ?
– Elle a ses raisons, intervint Harlock sèchement.
– Tu la défends toujours sans réfléchir, gamin, rétorqua le géant. Je te signale qu’elle a arraché tout un dock et sa plate-forme de ravitaillement en quittant Cen’t !
– Faut pas la contrarier, c’est tout.
– Ouais, bien sûr…
Le géant attrapa Harlock par l’épaule au moment où ils arrivaient dans la salle principale de la base. Le jeune homme le repoussa rudement. O’Neill craignit un instant que Shark et lui n’en viennent aux mains, mais le géant se contenta de gratifier son interlocuteur d’un sourire mauvais – genre « tu sais que j’ai raison ».
– Elle était accompagnée de types louches quand elle est venu ravitailler chez moi, reprit Shark. Des grands costauds avec un costume bizarre… Et un tatouage sur le front comme celui-ci, termina-t-il en désignant Teal’c, à l’autre bout de la pièce.
– Des Jaffas, fit O’Neill. Cela recoupe nos informations. Elle a attaqué quelques uns de nos postes avancés en s’appuyant sur une structure type « armée goa’uld ».
– Et elle n’avait pas l’air d’agir sous la contrainte, précisa Shark.
Harlock semblait avoir renoncé à argumenter en faveur d’Emeraldas. Au lieu de quoi, il s’enferma dans un mutisme têtu. Shark, lui, n’avait pas fini.
– J’ai toujours trouvé que vous possédiez des vaisseaux trop puissants pour vous, continua-t-il. Mais je me disais que, si l’un de vous deux pétait les plombs, l’autre serait là pour… faire contrepoids, en quelque sorte. En vérité, tu n’as pas du tout envie de te battre contre elle, n’est-ce pas ?
Harlock grogna quelque chose d’inaudible, avec un geste de la main comme pour balayer toute objection.
O’Neill tenta de se montrer conciliant.
– Il est possible que nous n’ayons pas à recourir à vos services, dit-il. Malgré les défaites face aux Oris, la rébellion jaffa possède encore plusieurs ha’taks que nous pourrons utiliser en cas de confrontation. Vous devez connaître suffisamment le vaisseau d’Emeraldas pour nous indiquer ses points vulnérables.
– Yep, répondit Shark. Le Queen est surarmé, avec une double coque blindée et un générateur de bouclier tellement puissant qu’il peut essuyer les tirs de toute une flotte sans protester. Rien de ce que vous pourrez lui opposer ne résistera, ni ne pourra lui causer le moindre dommage, à mon avis.
Il désigna Harlock du pouce.
– Il est communément admis que l’Arcadia est plus puissant que le Queen, mais ces deux-là ont toujours évité soigneusement de s’affronter. L’un comme l’autre détestent perdre, alors…
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