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31 - Chapitre 8 - Partie 1
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Chapitre 8 - Partie 1

À l’intérieur du Queen, les installations tournaient au ralenti. En machines, seuls les compensateurs gravitationnels fonctionnaient afin de maintenir le vaisseau à l’ancrage une cinquantaine de mètres au dessus du sol, tandis que la passerelle était plongée dans la pénombre.
Un rayon de soleil illumina brièvement la chevelure rousse d’Emeraldas lorsqu’elle quitta son fauteuil de commandement pour se planter devant une forme sombre étendue à terre.

– Tu imaginais pouvoir me surprendre ? Le Queen possède d’autres systèmes de détection que des senseurs thermiques. Tu as été repérée dès que tu as franchi la ligne de crête pour entrer dans la vallée.

La pirate toisa froidement la jeune femme et la flaque de sang verdâtre qui s’étalait sur la passerelle.

– Je ne peux pas croire que tu aies été assez stupide pour venir ici seule, continua-t-elle.

Morgane ne répondit que par un regard assassin. Elle bascula sur le côté et se redressa lentement tout en maintenant son bras droit plaqué contre sa poitrine. La blessure n’était pas à proprement parler grave, mais elle pouvait le devenir rapidement si la victime s’entêtait à bouger.

– Tu ferais mieux de rester assise, remarqua Emeraldas alors que la néo-humaine tentait quelques pas vacillants.
– C’est bien le moment de te préoccuper de ma santé après avoir manqué de me tuer, siffla celle-ci avec un accent de haine perceptible dans la voix.
– Il me semble que tu avais les mêmes intentions à mon égard en arrivant, non ?

Morgane finit par renoncer à marcher et s’appuya à une console de tir pour garder son équilibre.

– Les renseignements que nous avons collectés ont amené à la conclusion que tu ne serais pas disposée à prendre part à des négociations, déclara-t-elle aussi naturellement que si Emeraldas l’avait invitée à boire un thé entre amies. Par conséquent, et comme ta présence ici génère de nombreux problèmes dans le continuum de ce siècle comme dans le nôtre, il a été pris la décision de t’éliminer.
– Mmm… J’ai l’impression que cette décision était unilatérale, répondit Emeraldas. Tu serais venue avec davantage de moyens, sinon…

La jeune femme rousse gratifia son interlocutrice d’un sourire ironique.

– Non, je pense qu’il s’agit plus d’une vengeance personnelle…
– Possible, répondit Morgane d’un ton neutre.

Les deux femmes se jaugèrent du regard. Emeraldas resta prudemment à distance, tout en prenant soin de garder la néo-humaine dans la visée de son cosmodragon. Elle ne connaissait pas avec précision les capacités de régénération de Morgane mais avait eu l’occasion de les observer chez certains de ses compatriotes.

Elle pinça les lèvres. Les intentions de Morgane étaient limpides – et d’ailleurs la néo-humaine l’avait confirmée de vive voix : elle avait attaqué pour tuer ; Emeraldas s’était défendue d’instinct et seuls les réflexes des deux femmes les avaient empêchées de s’infliger des blessures plus graves. Maintenant que son adrénaline était retombée, la pirate s’interrogeait sur les raisons de l’attaque.
Bon, d’accord, leurs relations étaient loin d’être au beau fixe, mais toutes deux possédaient suffisamment de bon sens pour savoir où se trouvait leur intérêt (deux pirates isolées, beaucoup d’ennemis : on évite de se tirer dans les pattes et on laisse au moins un quadrant de distance entre nous – par expérience, les confrontations directes sont mauvaises pour le business et coûtent cher en réparations).
Emeraldas grimaça : elle savait pertinemment lequel de ses actes n’avait guère de chances d’être pardonné par un néo-humain.

Heavy Melder.

Depuis cette désastreuse affaire, Emeraldas s’était accommodée d’un accord tacite passé avec les autres « voyageurs » spatiaux ; en s’éloignant de Morgane et du Speranz, elle s’était enfoncée au sein de la Bordure Extérieure et avait également pris ses distances avec les systèmes planétaires fréquentés et leurs gouvernements corrompus… Il n’y avait qu’Harlock pour toujours espérer récupérer quelque chose de viable de ces sociétés humaines décadentes. Elle-même avait perdu le goût de se battre contre des moulins à vent lorsqu’elle avait constaté la progression constante de l’empire de Promethium, et ce malgré la chute de la reine.
Les humains n’apprenaient jamais… Elle avait préféré s’aventurer dans des territoires vierges où quelques rares pionniers connaissaient encore le sens du mot « liberté ».

Emeraldas soupira. Harlock…

Tochiro…

Elle secoua la tête pour chasser les images du passé. Mieux valait se concentrer sur le présent – en l’occurrence, une néo-humaine suffisamment loin de sa zone d’influence habituelle (et suffisamment intelligente, Emeraldas ne pouvait pas le nier) pour que les motifs de sa présence sur le Queen aillent au-delà du simple « je t’ai poursuivie pour me venger ».
Emeraldas réfléchit aux différentes options : Morgane avait dit « nous » lorsqu’elle avait parlé de ses sources d’informations. Donc, soit elle incluait son équipage, soit elle faisait allusion à d’autres vaisseaux… Et elle était arrivée en même temps qu’une équipe SG (un rapport d’une patrouille jaffa, Emeraldas avait insisté pour être tenue au courant).
Tout cela laissait peu de solutions : les alliés attitrés de Morgane étaient presque aussi rares que ceux d’Emeraldas – et d’ailleurs, le principal était commun… et il était déjà venu à cette époque.
Harlock, encore…

Enfin, si l’Arcadia avait fait le voyage temporel à la suite du Queen, vu le caractère de Morgane, il allait être impossible de lui soutirer l’information.
La pirate rousse haussa les épaules. Elle ne connaissait pas le mot « impossible ».

– Cette histoire de continuum n’est qu’un prétexte, lâcha-t-elle.

Morgane ricana avant de réprimer une grimace de douleur. Elle avait finalement décidé de s’asseoir. Peut-être Emeraldas l’avait-elle surestimée, en fin de compte.
Ou peut-être l’avait-elle touchée plus gravement qu’elle ne le pensait…

– Ouais, tout le monde sait que la création de paradoxes temporels n’est qu’une légende, répondit la néo-humaine d’un ton sarcastique. L’univers est tout à fait capable de se réparer tout seul.
– Personne n’a pu prouver la réalité des paradoxes, rétorqua Emeraldas. Ce ne sont que des calculs théoriques.

Tout cela était ridicule. De toute façon, sa présence et celle d’Harlock infirmaient l’existence de tels phénomènes temporels ; lorsqu’ils avaient empêché l’explosion du Point Zéro la première fois qu’ils s’étaient retrouvés à cette époque, ils avaient annulé le premier maillon de la réaction en chaîne qui avait donné naissance à leur futur.
Emeraldas leva les yeux au ciel. Elle existait. Les paradoxes temporels, non.

– Je n’ai pas envie de jouer aux devinettes, pas plus que je ne veux entrer dans les détails, reprit soudain Morgane. Mais il semble qu’il y ait un temps de latence, cumulé à une sorte de… résonance entre les évènements qu’Harlock et toi avez déjà provoqués et ceux que tu provoques maintenant.
– Je n’ai rien constaté.
– Ça ne se passe pas ici. Ça se passe chez nous. Et je suis sûre que tu as remarqué des changements quant aux phénomènes spatiaux anormaux…
– Évidemment. Mais ce n’est pas récent.
– Non, en effet… Et t’es-tu intéressée à la fréquence et la localisation de ces anomalies ?

Emeraldas haussa un sourcil interrogatif tout en essayant de se représenter mentalement les endroits où elle avait croisé des orages magnétiques et autres tempêtes stellaires.

– Ils se regroupent tous autour d’un même point, répondit Morgane. Et cette caractéristique ne fait que s’intensifier. Chaque passage de cette époque vers l’autre fragilise le continuum et a contribué à créer un trou spatio-temporel stable entre les deux univers.
– Chaque passage ? Tu dis ça comme si j’avais fait des aller-retour !
– Toi, peut-être pas… Mais j’ai croisé toute une flotte qui ne s’est pas privée pour franchir le trou dans un sens et dans l’autre.
– Et qu’est-ce que ça a à voir avec moi ?
– Ben, si tu es passée sous leur nez, ça leur a peut-être donné des idées…

La pirate rousse ne répondit rien. Effectivement, le Queen s’était dématérialisé au beau milieu d’une flotte inconnue, mais Emeraldas ne s’était pas attardée dans les parages pour identifier les vaisseaux qu’elle avait « bousculés ».
La pirate rousse s’accroupit pour se mettre à hauteur de Morgane.

– Bon, très bien, admit-elle. J’ai ma part de responsabilité dans la création d’un trou spatio-temporel et inter-dimensionnel. Et alors ?
– Je ne vais pas insulter ton intelligence, répondit aigrement Morgane. Je pense que tu es capable de trouver la réponse toute seule.

Emeraldas plissa les yeux d’un air suspicieux. À l’époque où elle fréquentait l’Académie Astronavale pour obtenir son brevet de pilote, elle avait trouvé les cours de physique dimensionnelle d’un ennui mortel – et d’un intérêt tout relatif : après tout, il ne s’agissait que de théorie invérifiable… jusqu’à présent, semblait-il.

– La théorie de l’équilibre, énonça-t-elle tout en se remémorant le ton monocorde du professeur. Le voyage temporel crée un paradoxe, le paradoxe engendre un embranchement dimensionnel. Les deux dimensions créées entrent en concurrence, chacune tentant de suppléer l’autre ; mais elles ne peuvent pas fusionner faute de disposer de l’énergie nécessaire… À moins que celle-ci ne soit fournie par des phénomènes particulièrement violents : maelström spatial, trou noir géant, supernovas…
– La dimension la plus faible produit naturellement ce genre d’anomalie, ce qui contribue à accélérer sa destruction/fusion, continua Morgane. Toujours l’équilibre.
– Le trou spatio-temporel agit comme un aspirateur à énergie, reprit Emeraldas. Il absorbe tout ce qui est rejeté d’un côté et le passe de l’autre, et il se comblera de lui-même lorsqu’il n’y aura plus « d’autre côté ».
– Un big crunch, conclut la néo-humaine. Et pas en notre faveur.
– Prouve-le.

Morgane lui adressa une grimace de dédain.

– Fais le compte de toutes les étoiles qui se sont effondrées, des trous noirs baladeurs, des tempêtes, maelströms et autres joyeusetés qui sont apparues ces dernières années dans notre galaxie et tu auras ta réponse.

Emeraldas ne répondit pas tout de suite. Sa petite escapade dans le passé avait des conséquences autrement plus importantes que ce qu’elle avait imaginé, mais elle n’en était pas pas entièrement responsable – Harlock pouvait en prendre une part lui aussi. Elle se demanda ce qui se passerait si elle ignorait purement et simplement les avertissements de Morgane : elle considérait son monde et l’univers dans lequel il gravitait comme condamné, de toute façon.
D’un autre côté, elle ne voulait pas non plus endosser la destruction de tout un univers sur ses épaules ; contrairement à ce que pensait la plupart des gens qu’elle rencontrait, elle n’était pas dépourvue d’émotions – elle réservait ce privilège à Promethium et à ses sbires mécaniques.
Les yeux de la pirate rousse laissèrent filer un éclair de colère lorsqu’elle se remémora sa mère et le chemin qu’elle avait pris ; elle fit les cent pas, agacée, lorsqu’elle comprit qu’elle ne pourrait pas rester en dehors des évènements qui se jouaient – et pourtant, ce serait si facile de se terrer ici et de profiter des largesses de Baal… Mais si Morgane s’était montrée imprudente, Emeraldas savait que ce ne serait pas le cas d’Harlock… et celui-ci allait venir la chercher quelles que soient ses réticences, c’était fatal.

Il n’était pas dit qu’elle allait lui faciliter la tâche.

Le visage de la jeune femme se fendit d’un sourire de prédateur. Elle agrippa Morgane par le bras et la força à se relever. La néo-humaine ne protesta pas mais ne put cependant retenir un léger gémissement.

– Je ne bougerai pas tant que toi et tes « alliés » ne me présenterez pas d’arguments plus solides, lui souffla Emeraldas.
– Tu veux dire, « tant que nous ne t’opposerons pas une puissance de feu suffisante » ? rétorqua Morgane. Ça va venir, ne t’inquiète pas…
–Harlock ne se déplacera pas, si c’est à lui que tu penses, fanfaronna la pirate.
– Il faudra bien.
– Et bien, qu’il vienne, s’il en a le courage ! Qu’il m’affronte en face plutôt que de m’envoyer des messages de mise en garde !

Emeraldas observa avec une pointe de satisfaction Morgane tiquer à ces mots : apparemment, Harlock ne jugeait toujours pas utile d’avertir ses alliés de ses actions. Y compris lorsque lesdites actions ne pouvaient que nuire à ce qui était initialement planifié…

– En attendant, reprit-elle en entraînant la néo-humaine, je te propose une petite visite des lieux. Et tu verras que le commandant de la flotte stationnée dehors a une conception de l’hospitalité… toute personnelle.
 

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