Chapitre 9 - Partie 4
Loren avait fait un large tour avec le Speranz, puis était venu se replacer à moins de huit cents mètres du vaisseau dans lequel était embarquée Morgane. Nul ennemi n’avait réagi. Le contraire eût été étonnant : le Speranz était conçu pour le pistage discret et son équipage bien entraîné.
La manœuvre suivante allait se révéler plus délicate, en revanche.
– La navette d’abordage est parée, monsieur, déclara le pilote de ladite navette.
Il s’agissait d’entrer à bord du vaisseau ennemi sans se faire remarquer. Une infiltration réussie leur octroierait davantage de temps et de tranquillité pour investiguer les lieux et rejoindre Morgane.
– Paramètres de tir entrés et validés, renchérit l’artilleur.
Le meilleur moyen de permettre à la navette de s’amarrer sans qu’elle ne soit détectée restait encore de détourner l’attention de l’ennemi. Quoi de mieux qu’une attaque frontale avec le Speranz ?
Loren estimait ne pas prendre de gros risques en agissant de la sorte. Les deux vaisseaux pyramidaux étaient lourdement armés, mais si la puissance de leur armement correspondait aux standards du vingt-et-unième siècle, cela ne devrait pas perturber le blindage du Speranz. Ni même son bouclier énergétique, d’ailleurs.
Non, le seul problème était qu’il faudrait doser précisément la puissance de leurs tirs s’il ne voulait pas faire exploser son ennemi par inadvertance… Du moins, pas tant que Morgane se trouvait à l’intérieur.
La console com signala un appel.
– Harlock, annonça le radio. Qu’est-ce que j’en fais ?
– Passez-le moi, répondit Loren.
L’officier scientifique inspira profondément. Harlock devait avoir d’autres missions à lui confier, mais à présent il fallait qu’il tienne compte de priorités autres que les siennes – en l’occurrence, le Speranz allait d’abord secourir son commandant, puis Loren laisserait à Morgane le soin de décider s’ils aideraient le capitaine pirate à récupérer son propre vaisseau.
– Emeraldas est à bord du ha’tak de Baal, commença Harlock sans préavis et sans s’attarder sur la signification des mots « ha’tak » et « Baal » (Loren supposa qu’il s’agissait d’un vaisseau ennemi). Il est possible que Morgane s’y trouve également.
– Nous avons repéré Morgane dans un de ces vaisseaux pyramidaux, en effet, répondit Loren. Je vais ouvrir le feu pour faire diversion pendant que je l’aborde en navette.
Harlock répondit avec un temps de retard. Loren fit la grimace : voilà qui annonçait encore des complications.
– Écartez-vous. L’Arcadia a intercepté ma dernière communication. Il sait qu’Emeraldas est dans ce ha’tak. J’ai peur qu’il n’attaque sans se soucier de votre présence.
Loren haussa un sourcil perplexe. Pour autant qu’il se souvienne, Harlock avait toujours qualifié l’Arcadia de « elle » alors… « il sait » ?
– Vous avez peur qu’il attaque ? répéta-t-il.
– C’est la continuation logique de son comportement actuel. Et je ne crois pas pouvoir l’arrêter.
… Et c’était incohérent. Comment Harlock pouvait-il prédire les actions à venir de l’Arcadia ? Avait-il eu le contact ? Mais dans ce cas, pourquoi ne reprenait-il pas le contrôle de son vaisseau ? Une mutinerie ?
Et puis… « Il » ? C’était curieux, mais Loren n’approfondit pas… du moins pour le moment. L’Arcadia avec son capitaine constituait déjà une menace à éviter, alors une Arcadia sur laquelle Harlock en personne avouait n’avoir aucun contrôle…
– Très bien, concéda Loren. Je me replace à distance de sécurité mais je n’abandonne pas pour autant mon idée de manœuvre.
– Je suis d’accord. L’abordage est la meilleure solution, admit Harlock. Cependant l’Arcadia… ne peut pas envisager ce mode d’action.
Et c’était incohérent, encore. Il y avait bien un équipage à bord, non ?
Loren se promit d’y réfléchir plus avant (et d’en informer Morgane). En attendant, il ordonna au navigateur de s’éloigner et à l’équipe d’abordage de rester parée. Et au radar de se focaliser sur les traînées ioniques typiques de l’Arcadia…
o-o-o-o-o-o
La rage au cœur, Baal observait le Queen s’éloigner hors de portée. Grâce à Harlock, les Tauris l’avaient pris de vitesse et disposaient maintenant d’un argument de poids contre lui.
De deux, s’il comptait le vaisseau camouflé qui avait bombardé la surface.
Autant dire qu’il ne lui restait qu’à s’enfuir s’il voulait sauver sa vie.
– Très chère, je suppose que vous ne ferez rien pour me sortir de ce mauvais pas ? demanda-t-il à Emeraldas, laquelle se tenait en retrait, encadrée par deux Jaffas.
– Comme vous l’avez très certainement constaté, Harlock dirige le Queen en commandes manuelles, répondit-elle, impassible. Je ne peux pas reprendre le contrôle d’ici. Il faut que je retourne à bord.
Évidemment.
– Par ailleurs, continua-t-elle, vous avez dû noter qu’Harlock a mentionné un « effondrement de continuum ». Ma présence ici contribue à la destruction de l’univers d’où je viens. Je me dois de repartir…
Elle lui sourit – un sourire glacial.
– Je crains donc de devoir mettre fin à notre « arrangement ».
Les yeux de Baal brillèrent.
– Vous oubliez ce que vous me devez, gronda-t-il.
– Vous savez depuis le début que je suis à vos côtés parce que je le veux et non pas à cause de votre… cadeau.
Il le savait, oui. Il avait juste espéré le contraire.
La jeune femme rousse s’approcha de lui.
– Vous avez ma parole que je couvrirai votre repli, lui souffla-t-elle à l’oreille. Ne leur laissez pas le temps d’organiser une attaque qui vous sera défavorable…
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L’ordinateur avait démarré un balayage de toutes les fréquences radio du Queen qu’il avait en mémoire dès l’arrivée en orbite de l’Arcadia, puis il était descendu évaluer la situation au plus près.
Deux ha’taks. Le Queen. Et le Speranz, invisible pour le moment mais qu’il avait failli percuter à sa sortie de warp. Le reste était négligeable.
Le scan de la planète n’avait pas donné de résultats probants. L’ordinateur était donc en train de programmer un balayage plus précis qui différencierait les humains des Jaffas et autres, lorsqu’il capta la communication entre le Queen et un des ha’taks. Avec un code de base – qu’il avait conçu lui-même, d’ailleurs.
La conversation lui apprit qu’Harlock était sur le Queen et Emeraldas sur le ha’tak. Emeraldas affirmait ne pas avoir besoin d’aide, mais c’était ce qu’elle disait toujours. Et puis, elle avait bien confirmé avoir des problèmes, non ?
L’ordinateur entra une nouvelle trajectoire. Emeraldas ne refuserait pas un petit coup de main.
Il s’expliquerait avec Harlock plus tard.
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Les Jaffas avaient emmené Emeraldas ailleurs dans le ha’tak et laissé Morgane dans une cellule – encore. La néo-humaine en avait fait le tour méthodiquement et la bonne nouvelle, c’était que le champ de force qui barrait l’entrée paraissait plus faible que le précédent : une impulsion électro-magnétique devrait réussir à le court-circuiter.
Morgane se préparait donc à démonter son bracelet com afin d’en extraire la pile selon le principe « comment transformer un communicateur en grenade », lorsque le champ de force se désactiva pour laisser passer Emeraldas.
– On s’en va, déclara-t-elle.
Morgane lui lança un regard sceptique.
– On… s’en va ? répéta-t-elle.
– Oui. Tout de suite. Et vite. À moins que tu ne veuilles attendre que ton vaisseau ne commence à attaquer celui-ci.
Emeraldas poussa Morgane dans la coursive. Des Jaffas leur ouvrirent le chemin, mais Morgane estima qu’ils ne reprenaient pas la direction du hangar à navettes par lequel elle était arrivée.
– Il y a un autre hangar ? demanda-t-elle innocemment.
– Non. On va prendre les anneaux de transport.
Les anneaux… ?
– Téléportation, expliqua laconiquement Emeraldas. Enfin, plus ou moins. Ça dérive de la même technologie que les portes des étoiles… en moins dangereux, à mon avis.
La pirate rousse marqua un temps d’arrêt.
– Une fois en bas, ajouta-t-elle, appelle le Speranz et dis-leur de ne pas toucher à ce ha’tak.
– Des conditions ? renifla Morgane.
Emeraldas la considéra froidement.
– C’est moi qui vous intéresse, il me semble. Vous n’avez aucun intérêt à vous acharner sur des ha’taks qui ne présentent de toute façon pas une menace sérieuse.
– Mmh.
Morgane haussa les épaules. Tout dépendait du comportement futur de Baal, à vrai dire…
Ils parvinrent dans une salle vide à l’exception d’un appareil électronique ou assimilé nimbé d’une lueur bleutée… Et d’une trappe circulaire au plafond, située à peu près au centre de la pièce et au-dessus d’un genre d’estrade, circulaire également. Les anneaux.
L’installation semblait sous tension.
Ce fut à ce moment qu’un choc violent secoua le vaisseau, lequel prit aussitôt une gîte prononcée.
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L’ordinateur avait détecté la traînée de chaleur des moteurs du Speranz que son bouclier de camouflage ne réussissait pas à compenser. Le vaisseau de Morgane accélérait brusquement. Un pistage de quelques secondes suffit à l’ordinateur pour en déduire une trajectoire : le Speranz s’écartait du ha’tak qui l’intéressait.
Excellent.
Sa propre trajectoire était quant à elle tout à fait satisfaisante. L’angle d’approche était idéal, et la distance suffisamment faible pour ne plus avoir à se préoccuper d’une réaction adverse. Ce n’étaient pas des machines, en face – ils n’avaient plus le temps de riposter.
L’ordinateur aurait dû poursuivre sa route en sécurité sous camouflage (c’étaient ce que ses processeurs logiques lui recommandaient), mais des réminiscences organiques le poussaient à se faire connaître avant d’attaquer. L’ordinateur était très fier de son vaisseau et de sa puissance.
Il désactiva le mode furtif à deux cent quatre-vingt-dix-neuf mètres de son but.
L’Arcadia éperonna le flanc bâbord du ha’tak.
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