L’équipe terminait une inspection de routine du matériel. Les éclats de voix familiers résonnaient sous le plafond métallique : Mateo rangeait les tuyaux en fredonnant faux, Marjan vérifiait la pression des bouteilles d’oxygène, Judd griffonnait sur un formulaire, concentré. L’odeur de caoutchouc et de métal emplissait le garage, rassurante dans sa banalité. L’équipe médicale, quant à elle, était encore en intervention.
La porte s’ouvrit soudain, grinçant contre le sol bétonné. Un homme entra, sans se présenter, sans même frapper. Il avait cette assurance glaciale, celle de quelqu’un qui savait exactement pourquoi il était là. Ses pas résonnèrent lourdement en s’approchant de Mateo.
— J’aimerais voir Tyler, dit-il d’une voix calme mais tranchante, en balayant la pièce du regard comme s’il cherchait une proie. J’ai appris qu’il travaillait ici.
Mateo fronça les sourcils.
— Qui ?
L’homme répéta, plus lentement, presque condescendant :
— Tyler.
Marjan, qui avait remarqué le ton, s’approcha aussitôt, méfiante. Son instinct sonnait l’alarme.
— Il est en intervention, répondit-elle d’une voix ferme. Je peux lui transmettre un message ?
L’homme esquissa un sourire qui n’atteignit pas ses yeux.
— J’aimerais l’attendre.
Marjan hésita, jaugea cet inconnu dont l’assurance la mettait mal à l’aise, puis finit par lui faire signe de la suivre.
— Venez, dit-elle. Je vais vous servir un café en attendant.
Mateo, resté planté au milieu du garage, lança à Paul :
— On a un Tyler dans l’équipe ?
Paul leva un sourcil, mi-incrédule, mi-agacé.
— TK, Mateo. TK. Ça veut dire Tyler Kennedy.
— Ahhh… J’ai toujours cru que c’était son vrai prénom. Et le K, c’est pour quoi ?
Paul roula des yeux et retourna à son rapport sans répondre.
Quelques minutes plus tard, l’ambulance fit son entrée, gyros éteints. TK sauta du camion, les joues encore rougies par l’effort, la fatigue du sauvetage imprimée dans ses traits. Il n’eut pas le temps d’ôter ses gants que Paul s’approcha.
— Y’a quelqu’un pour toi dans la cuisine.
— Déjà ? C’est tôt pour que Carlos passe…
Mais Paul ne répondit pas.
TK entra dans la cuisine, s’essuyant distraitement les mains sur son pantalon. Lorsqu’il leva enfin les yeux, il se figea.
— Evan…
L’homme se leva lentement, un mince sourire en coin.
— Tyler. Ça fait longtemps.
Un frisson désagréable remonta l’échine de TK. Ses poings se crispèrent.
— Qu’est-ce que tu fous ici ?
— Je t’ai cherché. Pas facile de mettre la main sur toi. Ton père a été… peu coopératif. Alors j’ai fait mes propres recherches.
Marjan, qui versait un café, s’immobilisa, la carafe suspendue au-dessus de la tasse. L’atmosphère s’était alourdie d’un coup. Elle échangea un bref regard avec TK, prête à intervenir.
— Je voulais juste te parler, continua Evan, sa voix douce, trop douce, celle qui jadis l’avait envoûté. Te dire que j’ai changé. Que j’ai repensé à nous.
TK recula d’un pas.
— Ce qu’on a vécu, c’était pas de l’amour. C’était une descente aux enfers. Des mensonges, des trahisons… une overdose. Tu m’as presque tué, Evan. Ça m’a pris des années pour me relever. Alors non, tu fais plus partie de mon histoire.
— Tu m’aimes plus ? demanda Evan, son sourire déformé par une lueur malsaine.
TK serra les mâchoires.
— Tu réalises à quel point c’est déplacé ?
À l’entrée, Judd, Mateo et Paul s’étaient rapprochés discrètement. Judd posa une main sur son téléphone, prêt à composer le 911 si ça dégénérait.
Evan, sentant le contrôle lui filer entre les doigts, se fit plus pressant :
— Je veux juste une seconde chance. Une vraie discussion.
— Tu l’as déjà eue. Et tu l’as gâchée. Maintenant, tu dégages.
Un silence tendu s’installa, pesant comme du plomb. TK sentait son cœur cogner si fort qu’il en avait mal à la poitrine. Ses mains tremblaient malgré lui.
Le masque d’Evan se fissura. Ses traits se durcirent, son sourire disparut, laissant paraître quelque chose de plus sombre, de plus inquiétant.
— Tu crois vraiment que ce petit bonheur que tu t’es bricolé va durer ? Tu crois que c’est réel ? Tu m’as bloqué partout, mais moi… je sais tout. Sur ta vie. Sur lui. Sur votre fils.
Le nom de Jonah dans sa bouche fit l’effet d’une lame glacée plantée dans la poitrine de TK. Ses yeux s’élargirent.
— Assez, gronda Judd en avançant. Tu dégages, maintenant.
Evan tourna lentement la tête vers lui, son sourire tordu revenu.
— Tu crois pouvoir me faire taire ? Tyler sait très bien qu’on peut pas effacer le passé.
— Et moi je te dis qu’il veut plus jamais de tes nouvelles. Et si tu remets un pied ici, j’appelle les flics, répliqua Judd d’un ton sec.
Evan leva les mains, feignant la nonchalance.
— Très bien. Mais souviens-toi… c’est pas fini.
Il recula, puis sortit, laissant derrière lui un silence électrique.
Marjan souffla, les nerfs encore tendus.
— Quel malade…
TK, lui, s’adossa au comptoir, les yeux clos, le souffle haché. Son estomac se retourna brutalement, et il eut à peine le temps d’attraper la poubelle pour vomir. Tommy accourut, une main dans son dos, lui tendant une bouteille d’eau.
— Prends le reste de la journée, dit-elle doucement. Ce type t’a bouleversé.
Mais TK secoua la tête, refusant.
— Non… j’ai juste besoin… de voir Carlos.
Il disparut dans le dortoir, les mains tremblantes, sortit son téléphone et composa le numéro de son compagnon.
— Hey, mon amour, répondit Carlos d’une voix légère. Tout va bien ?
Un silence. Puis la voix brisée de TK :
— Il est venu. À la caserne. Evan.
Le calme de Carlos se brisa aussitôt.
— Quoi ?!
TK inspira difficilement.
— Il a dit qu’il savait tout… qu’il avait changé. Mais il a parlé de Jonah.
De l’autre côté, Carlos inspira longuement, comme pour contenir la rage qui montait.
— Est-ce que tu veux que je vienne tout de suite ?
— Non… Judd était là. Tout le monde était là. Il est parti.
Carlos garda le silence quelques secondes, mais TK percevait la promesse muette dans ce souffle retenu.
— Je te jure qu’il ne t’approchera plus jamais, dit-il enfin, d’une voix basse et menaçante.
Puis, plus doux, comme une caresse :
— Ce soir, on se retrouve tous les trois. Jonah, toi et moi. On se fera une soirée tranquille, d’accord ?
Un faible sourire effleura enfin les lèvres de TK.
— Parfait… Merci.
— Reste prudent, mon cœur. À ce soir.
— À ce soir.
Quand il raccrocha, TK resta un moment, le téléphone encore collé à son oreille. La voix de Carlos résonnait dans son esprit comme une ancre. Il ferma les yeux, inspira profondément. Il n’était plus seul.
Evan. Rien que son nom serra la gorge de TK.
Un soir d’été, l’odeur de la sueur et de la cigarette, les néons sales d’un bar. Le rire d’Evan, sa main glissée dans la sienne. La première fois qu’il s’est senti choisi. La première fois qu’il a cru que c’était ça, aimer.
Puis repensa à la brûlure des premières fumées, le goût amer des cachets fondus, les veines en feu, le cœur qui bat trop vite. « Juste pour oublier… juste pour planer. » Evan savait parler, savait séduire. Et lui, gamin fragile, s’y accrochait comme à une bouée.
Ensuite les tremblements, la sueur glacée, la peur de mourir et en même temps l’envie que ça recommence. L’enfer qui prenait doucement la place de l’amour.
Et Gwen. Son regard brisé, ses cris, ses bras qui l’ont tiré hors du gouffre. La clinique, les murs blancs, la douleur de redevenir sobre.
Après ça, plus rien. Plus d’Evan. Un silence lourd, comme s’il n’avait jamais existé.
Jusqu’à aujourd’hui.