Le cliquetis du verrou résonna dans la rue presque vide. TK ferma la porte derrière lui, ses mains tremblantes alors qu’il guidait Jonah vers l’arrière de la voiture. Le petit s’assit en silence, l’air confus, encore engourdi par la routine du matin qui n’était pas comme à l’habitude. Evan s’installa côté passager, un sourire trop large et froid collé sur le visage.
— T’as intérêt à pas faire le con, murmura-t-il.
TK prit place au volant, les muscles tendus. Avant de démarrer, son regard se posa sur l’horloge numérique : 07h56. Déjà en retard. Il serra les mains sur le volant et fit mine de prendre son temps, longeant les rues résidentielles, évitant l’autoroute et jouant sur les détours pour gagner quelques minutes. Chaque feu orange semblait durer une éternité. Il priait silencieusement pour qu’un membre de la 126 remarque son retard.
Dans le rétroviseur, Jonah le regardait, silencieux, les yeux grands ouverts et pleins d’inquiétude. TK lui adressa un sourire forcé, une promesse muette de protection.
Evan rompit le silence, tapotant nerveusement le bord de son siège :
— Tu joues à quoi, là ? T’es toujours aussi lent ? Ou tu te fous de ma gueule ?
— Le trafic, c’est Austin… y’a toujours du trafic le matin, répondit TK, la voix calme mais serrée, essayant de masquer sa panique.
Evan grogna, ses yeux devenant plus durs.
— Dépêche-toi. Je veux mes trucs. Maintenant.
Il jeta un coup d’œil derrière lui vers Jonah, qui se recroquevillait dans son siège, les mains crispées sur la ceinture.
— Ton môme va rester dans la voiture pendant que tu rentres. Tu vas chercher ce que je te demande et tu reviens… Tu fais rien de stupide… sinon…
Il entrouvrit sa chemise, dévoilant un petit revolver accroché à sa ceinture. TK sentit son sang se glacer. Il inspira profondément, détournant légèrement le regard pour que Jonah ne voie rien.
— T’as pas besoin de ça, souffla-t-il, essayant de maintenir un calme fragile. Je vais le faire. Je vais te les chercher.
— Je peux pas te faire confiance, TK. Pas après ce que t’as fait l’autre jour.
TK hocha la tête lentement, ses mains crispées sur le volant. Il devait jouer le jeu. Feindre l’ancien lui. Feindre la complicité. Feindre l’envie.
— J’suis désolé… murmura-t-il. J’ai eu peur. Je savais pas comment réagir… Mais t’as raison. J’ai réfléchi… et… tu me manques…
Evan le scruta, méfiant.
— J’suis sérieux, ajouta TK. Regarde-moi. Comment pourrais-je oublier tout ce qu’on à vécu ensemble…
Après un long moment, Evan rangea son arme et son visage se détendit légèrement :
— OK. Alors prouve-le bébé.
TK se força à sourire, le souffle court. Dans le rétroviseur, Jonah le fixait, silencieux mais attentif. Chaque battement de cœur résonnait dans ses oreilles.
Il suivit les indications d’Evan, puis bifurqua vers la caserne. Il roulait lentement, priant pour qu’un des membres de la 126 ai déjà alerter Carlos.
Arriver à la caserne, TK coupa le moteur, les mains moites. Il jeta un dernier regard vers Jonah, qui fixait l’arrière du siège passager, trop silencieux pour un enfant de son âge. Il ne comprenait peut-être pas tout, mais il sentait. Ça, TK en était certain.
— T’as dix minutes, dit Evan, sec. Pas une de plus.
Il glissa sa main dans sa poche, sortit le téléphone de TK et le déposa sur le tableau de bord de la voiture, écran allumé. L’icône « appel actif » clignotait.
— Met ça dans tes poches. Je veux tout entendre, dit-il doucement. Et ne t’avise pas de raccrocher ou de tout balancer… sinon tu sais ce qui peu ce passer.
TK sentit la bile remonter. L’idée qu’Evan puisse faire du mal à Jonah le terrorisait.
— Compris, souffla-t-il, la voix coincée.
Il baissa les yeux vers Jonah.
— Je reviens vite, mon cœur. Tu restes tranquille, d’accord ? Papa revient tout de suite.
Jonah hocha la tête, la lèvre tremblante. Une larme solitaire glissa le long de sa joue. TK retint la sienne, inspira pour se contenir. Il glissa son téléphone dans sa poche et sorti de la voiture.
Il entra par l’arrière de la caserne comme d’habitude, profitant de la porte qui restait souvent non verrouillée. L’intérieur était calme, presque trop. Il traversa le couloir qui menait au garage et aperçut Paul qui nettoyait une pièce d’équipement près de l’ambulance.
— Hey, TK ! T’es en retard… lui-dit-il. On commençait à se poser de sérieuse questions.
TK força un sourire.
— J’ai eu… un contretemps. Je dois…
Il devait trouver une excuse pour se rendre jusqu’à l’ambulance.
— Je dois… juste récupérer mon téléphone… que… j’ai oublié dans l’ambulance hier après ma garde et… ensuite je vais porter Jonah chez Andréa… il est malade aujourd’hui…
Paul fronça légèrement les sourcils. Il jeta un coup d’œil vers la porte.
— Jonah est là ? Il est pas à l’école ?
— Non… il… il… il a passé la nuit à vomir. Carlos est déjà au boulot, alors… j’ai pas eu le choix, répondit TK, en accentuant chaque mot comme un code invisible.
Il espérait que Paul capte l’étrangeté de la situation.
Il partit vers l'ambulance, y grimpa et ouvrir le compartiment où l'on rangeait le fentanyl, il en prit en vitesse ainsi que des seringues, fourra le tout dans ses poches et sorti de l'ambulance
— Tiens, tes enfin arrivé, lança Nancy. On croyait que tu avais changé de garde.
— Ah non, j'ai seulement euh... Une nuit difficile... Euh.. je voulais appeler Andréa pour qu’elle s’occuper de Jonah, mais… euh…j’ai perdu mon téléphone... Je croyais l’avoir oublié mon ici à la dernière garde... Mais il n'est pas là.
Tommy le regarda, inquiet.
— Ça va, TK ? T’as l’air à l’ouest.
Il haussa les épaules, tenta un sourire tendu.
— Non, c’est que j’ai pas trop dormis…. Euh… Jonah est malade… c’est.. c’est la gastro, inventa-il.
Il devait essayer de les prévenir, mais sans alerter Evan qui écoutait tout dans la voiture.
— Elle est REVENUE sans prévenir, dit-il avec un ton presque dramatique. Une vraie VISITE SURPRISE, et franchement… c’est le genre qu’on n’aimerait jamais revoir. C’est probablement pour CETTE RAISON que j’ai vomi y’a deux semaines…
Tommy fronça les sourcils. Un silence s’installa. Nancy échangea un regard avec Tommy, puis avec Paul, qui s’était rapproché.
— Tu veux qu’on t’aide ? proposa calmement Nancy, ses yeux cherchant quelque chose dans ceux de TK.
TK secoua la tête un peu trop vite.
— Non. Non, surtout pas ! Faut pas trop s’en approcher… Pas si on veut éviter que ça se propage.
Sa voix tremblait à peine, mais son regard disait tout. Il implorait. Un appel à l’aide silencieux.
Les trois collègues restèrent figés. Paul serra la mâchoire. Nancy hocha à peine la tête, très lentement. Tommy, elle, posa une main sur la radio accrochée à sa ceinture, sans quitter TK des yeux.
TK savait que Nancy et Tommy n’en resteraient pas là. Dès qu’il aurait quitté la caserne, elles iraient voir dans la réserve de médicaments de l’ambulance. C’était inévitable. Et il priait pour qu’elles comprennent que ce n’était pas une rechute… mais Evan.
Elles savaient son histoire. La première fois qu’Evan avait osé franchir les portes de la 126, sa réaction avait été si brutale, si incontrôlable, que Tommy avait exigé de savoir. TK n’avait pas eu le choix : il leur avait expliqué. Evan, l’ombre de sa dépendance. L’homme qui avait précipité ses descentes et alimenté ses faiblesses.
Alors oui, elles connaissaient son passé et elle savait que Evan était encore dans les parages…
Mais la vérité, c’est que TK craignait encore plus leur regard que les menaces d’Evan. Car si elles trouvaient la pharmacie entamée… si elles voyaient les flacons manquants… qu’est-ce qui prouverait qu’il n’avait pas simplement replongé ?
Il espérait seulement que quelqu’un en informe Carlos…
TK retourna à la voiture, montra les flacons.
Evan hocha la tête, satisfait.
— Démarre.
La voiture quitta la ville et prit des petites routes bordées de champs. Jonah, à l’arrière, fixait la fenêtre, appuyé contre la portière, immobile.
— Prends la prochaine à droite, ordonna Evan. Et coupe par les bois.
TK s’exécuta sans un mot. Il sentait sa gorge se nouer un peu plus à chaque tournant.
Ils s’engagèrent sur un chemin de terre. Après quelques centaines de mètres, Evan donna un coup sec sur l’épaule de TK :
— Gare-toi là, maintenant.
— Pourquoi ici ? demanda-t-il, la voix basse.
— C’est tranquille, sourit Evan. Juste nous deux… comme au bon vieux temps.
TK arrêta le véhicule en bordure d’un petit champ. Dès qu’il coupa le moteur, Evan remplit deux seringues sans hâte. TK sentit son estomac se tordre.
— Tu te souviens ? murmura Evan, presque nostalgique. Toi et moi. Cette sensation de liberté ? Quand plus rien d’autre ne compte…
— On… on ne peut pas faire ça ici, souffla TK. Mon fils est dans la voiture.
— Justement. Il va rester là, tranquille. Et toi, tu viens avec moi.
Il tendit la main vers la poignée.
— On va marcher un peu, ajouta Evan. Profiter du moment. Comme avant.
TK se força à respirer. Lentement. Ne pas paniquer. Ne pas déclencher la violence.
— Juste… cinq minutes, alors, murmura-t-il.
Il se tourna vers Jonah, qui le fixait à présent avec de grands yeux inquiets.
— Reste là, mon cœur. Papa revient vite, d’accord ?
Jonah hocha la tête. Une larme coulait déjà sur sa joue.
Evan ouvrit la portière côté passager. Fit le tour de la voiture.
Pendant ce cours laps de temps, TK cacha le reste des médicaments sous son sweat, hors de portée des mains de Jonah, puis jeta son téléphone sous le siège conducteur. Dans le mince espoir que la géolocalisation capte en plein bois.
Evan ouvrit la portière de TK et posa sa main contre le bas de son dos, comme on pose une main pour s’assurer que l’autre ne fuit pas.
Ils s’éloignèrent de la voiture, Evan toujours collé contre TK, presque possessif. Il continuait de parler, de murmurer des souvenirs comme des prières. TK ne l’écoutait plus.
Ses yeux, eux, ne quittaient pas les alentours. Il cherchait. Une solution et priait pour que des secours arrive vite.
Le vent faisait frémir les herbes hautes. Les deux hommes s’étaient éloignés d’une trentaine de mètres de la voiture. Jonah, à l’intérieur, n’était plus en vue directe, mais TK pouvait entendre ses gémissements étouffés et son appel paniqué.