La Fille du Torrent et le Prince Mélancolique
Lieu: le Bois du Roi à la Frontière des Terres de l'Orage et de la Couronne, à une semaine de cheval de Port-Réal.
Instant dans la journée: Début d'un après-midi d'automne, avec un climat très doux et un soleil flamboyant. La forêt est épaisse et traversée de torrents.
Situation: trois mois plutôt, la princesse Jena Dondarrion, épouse du prince Baelor, héritier du trône, meurt en couches avec son nouveau-né. Le roi Daeron II, souhaite distraire son fils et organise une chasse de plusieurs jours loin de Port-Réal Une grande partie de la cour s'est déplacée. Une véritable ville de tentes, pour certaines luxueuses, s'est dressée aux abords des vastes futaies du Bois des Rois et abritent les représentants des grandes maisons et leurs hommes d'armes.
Personnages principaux:
Baelor Targaryen- Né en 170, héritier du Trône de Fer. Héros de guerre, aimé et respecté
Tanis Sand - Née en 189, bâtarde d'Ulrick Dayne, chevalier de la Maison Dayne des Météores et d'une pêcheuse de perles. Recueillie enfant par les Orphelins de la Sang Verte dont sa mère faisait partie, elle appartient désormais à l'entourage dornien de la reine Mariah de Dorne, mère du prince Baelor. Elle exerce auprès de la reine les charges de dame de compagnie et musicienne.
── I. LE POINT DE VUE DE TANIS ──
Si j'avais eu le choix, je serais en train de marcher pieds nus sur le sable d'une plage infinie. Je respire toujours mieux face à la mer. Au lieu de cela, me voici mes chaussures à la main, dans cette forêt dense dont l'ombre obscurcit le sol.
Je soupire malgré tout d'aise... J'aime mieux la sauvagerie d'un lieu inconnu que le voisinage forcé d'une noblesse entassée dans un campement qui pue l'alcool et la sueur. J'ai beau aimer ma Reine et la suivre comme une ombre, j'ai parfois envie de raser le crâne de toutes ces Dames et Demoiselles bien nées qui l'encerclent, réclament des faveurs et se plaignent du manque de confort de leurs tentes. Aucune ne me regarde dans les yeux. Mon statut de bâtarde me rapproche à leurs yeux d'une bête.
Je choisis de prendre mes distances pour oublier leur parfum qui tourne sous la lumière d'un soleil d'automne. Je marche en savourant le contact de la terre sous mes pieds nus et l'odeur entêtante de fleurs cachées. Puis je ralentis, jusqu'à m'arrêter.J'ai cru un instant que mes pas avaient un écho. Je grimace. Je n'ai décidément pas de chance. On me suit.
Je me retourne pour découvrir, à une dizaine de mètres sur le sentier, quatre hommes. Ils ne se cachent même pas. Qui pourrait m'entendre appeler à l'aide ? Les créatures de la forêt se moquent bien de mon sort. Je les reconnais. Ce sont des soldats de fortune liés par leur solde à la Maison Baratheon. Des brutes qui pensent que les femmes dorniennes à la chevelure détachée sont des proies toutes désignées.
Je n'ai pas le temps de maudire mon inconscience. Leurs sourires dévoilant des dents gâtées laissent entendre qu'ils se croient déjà victorieux. Je retrousse ma robe pour me mettre à courir en espérant ne pas me prendre les pieds dans mes jupons. Le sentier plonge vers l'obscurité des bois. Avant de l'atteindre, je sens une main crasseuse me saisir la nuque et me jeter au sol.
J'ai à peine le temps de me retourner que la masse lourde d'un corps masculin et puant me plaque à la terre. Son visage est si près que je ne saurais même pas le décrire. J'entends juste une voix tendue par l'excitation de la traque
La Brute — "Sois gentille, et peut-être que tu resteras en vie..."
Il n'a pas de chance. Je ne suis pas une gentille fille. Je relève la tête malgré la douleur de la chute, suffisamment pour être assez proche de son oreille et y planter mes dents de toutes les forces de ma mâchoire. C'est assez soudain et douloureux pour m'offrir une fenêtre d'opportunité extrêmement brève. Je me redresse vivement en repoussant l'homme qui hurle. Les trois autres, qui arrivaient en riant, se figent un instant, surpris par ma réaction.
Je ne prends pas la peine de regarder en arrière. Je cours. Je sais que cette fois, ils me tueront s'ils me rattrapent. Ce genre d'ordures ne pardonne pas l'humiliation. Une victime est faite pour se soumettre et implorer. La révolte est impardonnable.
Je coupe à travers la forêt, hors de tout chemin tracé. J'ignore totalement où je vais. J'entends leurs pas lourds derrière moi qui se rapprochent inexorablement. Un cri me reste dans la gorge lorsque le sol vient à se dérober sous mes pieds. C'est une pente raide que je dégringole la tête la première, roulant comme une balle lancée par un enfant. Je prie les dieux pour qu'une pierre affleurante ne me brise pas la nuque.
La pente s'arrête brutalement sur un damier de rochers et un à-pic de deux ou trois mètres. J'atterris avec la grâce d'un caillou dans une étendue d'eau assez profonde pour amortir ma chute.
Je parviens à me redresser. L'eau m'arrive aux hanches. Ma robe combinée à mes jupons pèse le poids d'un âne mort. On dirait que je draine toute l'eau du lac avec moi. J'entends le choc de plusieurs corps qui s'écrasent dans l'eau derrière moi. Ils n'ont pas renoncé...
Je rassemble les pans de ma robe trempés pour m'extraire de cette tombe d'eau, mais je me fige, oubliant presque la menace dans mon dos.
Sur la berge opposée se tient un cavalier armé
d'un arc. Je croise les yeux vairons du prince Baelor. Je soutiens ce regard unique pour la toute première fois. Impossible d'y échapper.
── II. LE POINT DE VUE DE BAELOR ──
J'avoue que ma présence dans cette forêt ressemble à une fuite. J'ai sellé Ombre à la première occasion pour galoper au hasard. Je n'ai pas trouvé la force de repousser l'invitation de Père à cette chasse — pour me distraire, a-t-il dit.
Je sais où est mon devoir. Je me dois de paraître. Les peines et les chagrins appartiennent au commun des mortels. Ces derniers peuvent exposer leurs blessures sans honte. Cela m'est interdit. Toute mon éducation m'amène vers une seule direction. Celle de me comporter en Targaryen.
Pourtant, mon Père a prononcé quelques mots au Donjon rouge avant mon départ pour cette chasse. Ces dernières ont ébranlé mes certitudes et m'ont poussé à enfourcher ma monture pour galoper en solitaire jusqu'ici :
Daeron II dit LE BON
— Tu seras roi, mon fils... Fais en sorte de rompre la fatalité de nos ancêtres et sois sage.
Par-dessus tout, ne sois pas un tyran. Le pouvoir peut rendre fou, surtout ceux de notre race... Tu devras te remarier. Tu ne pourras y échapper. Dis-toi qu'il ne fait pas bon être seul. Cette fois, marie-toi par amour. Tu ne dois plus tout sacrifier... On est plus fort quand on aime. Je te parle d'expérience.
On m'a vu fuir la chasse sans escorte, pas même mon frère Maekar comme complice dans cette cavalcade. Les témoins ont dû croire que le chagrin m'aveuglait. Pour être honnête, je ressens surtout une profonde culpabilité en songeant à mon épouse défunte. L'absence d'une peine intime travaille mon esprit.
En revanche la mort de l'enfant à naître, me touche profondément. Jena appartenait à une lignée réputée pour sa fragilité. Après deux grossesses et deux fils, j'aurais dû la laisser tranquille.Et puis j'ai pensé à mon frère Maekar et ses six enfants... J'ai peut-être ressenti une pointe d'envie. Cela me fait honte aujourd'hui en y repensant. Je suis en colère contre mon égoïsme sans doute responsable du décès de ma femme.
J'ai laissé ma monture me guider. Ombre est énorme. Pourtant, il glisse entre les arbres comme un esprit. C'est une monture de guerre et de traque, tenant presque du félin.
Nous arrivons en vue d'une étendue d'eau alimentée par une cascade. J'ai un point de vue imprenable sur ce miroir liquide.
Je commence à armer mon arc et me saisir d'une flèche dans le carquois accroché à l'arrière de ma selle. J'ai peint le plumet de chacune de mes flèches en rouge pour les différencier de celles de mon frère. Maekar ayant la fâcheuse tendance à s'approprier mes prises.
J'ignore ce que j'attends. Je guette dans le silence. De son coté, Ombre pourrait donner des leçons d'immobilité à une montagne. Du mien, j'espère un vol d'oiseaux, un sanglier, ou peut-être un cerf... Mais rien ne vient, pas même un lièvre. Je commence à me dire que les bêtes de cette forêt sont plus rusées que moi lorsqu'un bruit tonitruant se répand sous la frondaison.
Une forme humaine tombe du promontoire rocheux et disparaît un instant sous les eaux. Par pur réflexe, je bande mon arc dans cette direction.
Au bout de quelques secondes, une jeune femme sort des flots. Je suis stupéfait par cette apparition. J'ignore ce qui me saisit les entrailles et m'empêche de baisser mon arme. Je la reconnais. Elle appartient à la suite dornienne de ma mère. Impossible de ne pas la remarquer...
Je me suis toujours interdit de trop regarder les dames de compagnie, aussi jolies soient-elles, mais cette fille ferait passer une princesse de sang pour une jument de trait.
Je dois reconnaître mon trouble devant cette nudité soulignée par des vêtements trempés et collés à sa peau... Je me perds un instant dans cette vision offerte malgré elle.De nouveaux chocs dans l'eau m'arrachent à ma contemplation. Quatre hommes se précipitent dans sa direction, obnubilés par elle — assez pour ne pas remarquer ma présence sur la berge. Ce que je trouve un tantinet insultant.
Le plus aveuglé par la convoitise avance la main pour saisir l'épaule de la jeune fille. Une flèche lui traverse la gorge jusqu'au plumet rouge. C'est moi qui ai tiré, sans même y penser.
Les trois autres hommes me remarquent enfin. Ils ont déjà la pâleur de la mort sur les traits. ils viennent de me reconnaître. Je ne suis pas le plus prodigieux des archers, mais rater ma cible à cette distance serait une honte. Je n'ai aucunement l'intention de les laisser vivre. Je sais ce qu'ils avaient en tête en la traquant. Ce que je ressens s’apparente à la colère froide qui m'anime sur les champs de bataille.
Ils tentent de fuir. Les atteindre d'un tir mortel est d'une facilité déconcertante. Je n'accorde pas un seul regard aux corps qui flottent désormais sur le ventre.
Je fais avancer mon destrier dans l'eau claire de l'étang jusqu'à la hauteur de la jeune fille. Je lui tends la main.
Baelor — "Prenez ma main, si vous voulez que je vous ramène."