Notes du colonel Starke
Brouillon de rapport d'observation sur les prisonniers
Jour 1
Avons enfermés comme demandé les soussignés Eagle Windrunner et Ash Twilight. La générale Nell, sur un consensus imprévu et massif du personnel de la base et des soldats, n'a pas été envoyée en cellule. Je n'ai pas osé m'opposer à une telle décision irrégulière qui allait contre les voies hiérarchiques, car le moral montre en flèche depuis que cette jeune femme blonde est parmi nous. Bon gré mal gré, elle se montre complaisante. Au moins, je ne perdrai pas de temps à la mater. Ne pas oublier de jeter un œil sur ses activités pour autant. Le commandant Zak est parti en tournée d'éradication, et je me dois de veiller à ce que rien ne vienne gâcher son superbe plan. Enfin, superbe, c'est lui qui le dit; si j'avais une liberté d'expression qui ne risquait pas d'être brutalement arrêtée par une injection de venin, je lui dirais bien ce que j'en pense, moi. Je n'ai rejoint Black Hole uniquement parce qu'ils étaient les seuls sur le marché à prendre d'anciens mercenaires dont le passé n'était pas exempt de, euh, certains actes pas vraiment recommandés par les conventions internationales, auxquelles personne ne s'intéresse vraiment, de toute façon. Le modernisme apportait son lot de nouveautés, mais de toute façon, pour le moment, c'est plutôt comme avant : dès que ça gêne un pays, il viole les accords internationaux qu'il a signé...
Eagle ne fera pas vraiment l'objet de mes observations, parce que soit disant il ne présente aucun danger. S'en méfier quand même. Zak m'a bien dit de le coffrer seulement pour avoir l'esprit tranquille. Il ne pense pas avoir besoins des renseignements qu'il pourrait détenir, à l'écouter, il possède déjà Green Earth et ne vient que faire le ménage sur sa propriété. Je me demande si l'arrogance est quelque chose qui circule dans tout Black Hole ?
Reste donc le dernier du trio : le grand blond flagorneur. J'ai pris le plus grand soin à équiper sa cellule du nec plus ultra en matière de torture, sécurité, isolation mais aussi confort s'il se tient bien, après, tout, il n'y a pas de raisons. Personne pour me surveiller moi pendant que je le surveille lui, donc, autant ne pas se priver.
Suis allé pas trop fort pour cette première journée. Je ne l'ai pas rencontré en personne, et je ne compte pas le faire si possible, même si j'ai pris la précaution de faire enfermer ses mains dans des gants spéciaux en métal qui ne craignent pas la chaleur. C'est épatant tout ce qu'on peut fabriquer avec ces nano-machins, je verrai si la prochaine fois je ne peux pas me faire faire des implants musculaires aux endroits stratégiques. Et une cafetière qui faut du vrai bon café, aussi.
J'ai posé à Ash Twilight tout un tas de questions sensibles, auxquelles notre espion à Purple Dragoon n'aurait pas pu répondre. Peine perdue. Il est resté totalement muré du début jusqu'à presque la fin. Il n'a décroché des paroles que pour réclamer son dîner, que je ne lui ai pas accordé pour le coup.
Il s'est contenté de hausser les épaules en s'endormant d'une traite. Si je ne peux pas obtenir les secrets les mieux gardés de la Nation Oubliée, j'essaierai au moins de savoir comment il fait pour pioncer aussi vite, le système d'aération ne parvient pas à éliminer de façon complète ces particules de brouillard noir, qui me rendent presque insomniaque. Je ne sais pas ce qu'ils mettent dedans, mais ça ne doit pas être approuvé par les râleurs de l'organisation mondiale de la santé, encore une nouvelle fantaisie qu'ils appellent 'Organisation Internationale'.
Et malheureusement, les distractions nocturnes sont bien maigres ici.
Je vais également faire surveiller Twilight de nuit, au cas où, ça m'occupera. Pour le reste, c'est d'un calme plat, nous avons le contrôle total de la région et Zak s'abattra bientôt sur le continent. Le plus tôt sera le mieux, le vrai soleil me manque.
Jour 2
Nell devient de plus en plus populaire parmi le personnel de la nano-usine. Même moi je n'ai pas réussi à avoir un 'rendez-vous', avec elle, tellement elle se trouve occupée. Si elle manifeste une quelconque peine pour son homme qui repose en ma volonté, ou une lassitude, rien n'a transpiré jusqu'à moi. Peut-être est-elle déjà sous le coup de quelque syndrome psychologique qui lui fait ressentir une affection irraisonnée pour ses ravisseurs ? En tout cas, le travail se poursuit mieux que jamais, tout le monde attendant de pouvoir se détendre ensuite avec elle. On dirait qu'elle s'est mise en tête de faire un brin d'éducation à nos troufions. Une belle cause, perdue, mais belle quand même. Il ne faudrait pas trop leur ouvrir l'esprit, tout de même (bien que personnellement je n'ai rien contre avoir de subordonnés dotés d'un QI normal), sinon je pense que nous allons avoir une désertion massive en-dehors de notre armée, une fois qu'ils auront compris que dans l'histoire, ce sont eux qui seront oubliés, arnaqués, et à qui l'on fera porter le chapeau le plus possible. C'est toujours ça entre l'exécutant, et celui qui fait exécuter. Moi-même, je me suis déjà fait une porte de sortie pour le jour où la victoire viendra pour Black Hole, et au cas où je ne serai pas de la fête.
J'ai fait placer un garde près de la cellule toute classique – fenêtre en soupirail, lit dur, lavabo, toilettes, table, chaise, étagère, murs gris dépressifs et barreaux standards, très old-fashion, chargé de le surveiller de temps à autre. J'ai choisi comme volontaire désigné le plus tire-au-flanc, comme ça, il sera bien dans son élément, juste pour le torturer, je lui poserai chaque soir un petit questionnaire aussi détaillé qu'inutile pour qu'il ne se sente pas trop libre de ne rien faire.
Eagle semble prendre sur lui pour ne pas exploser de colère, colère qui ne servirait pas à grand-chose. Comme demandé par le général Zak, dès que celui-ci aura fait une avancée significative, je libérerai temporairement Eagle pour qu'il aille mater ça. Vraiment crasse, comme méthode, mais ce sont les ordres. Et vu que Zak se prend pour un espèce d'illuminé choisi par les dieux, si on lui désobéit, les sanctions sont aussi rapides que définitives.
Retour sur ce bon Ash Twilight. Après vision en accéléré de la vidéo de nuit, ai constaté qu'il a roupillé comme un bienheureux, le salopiot. S'est réveillé en s'étirant langoureusement, comme s'il avait dormi dans un hôtel de luxe. N'a toujours pas cédé à une seule de mes questions calmes. M'a totalement ignoré quand je lui ai dit que je devrais malheureusement recourir à la torture pour lui soutirer de précieux renseignements. J'aurai pu tout aussi bien parler au mur derrière lui, toute la journée il a semblé profiter de sa détention forcée pour réfléchir à de grands sujets métaphysiques dont il laissait échapper quelques phrases plus pour son propre auditoire, lui-même, qu'en réponse à mes interrogations. Zak m'avait bien prévenu, il est du genre très flegmatique qu'il ne serait pas bon de voir devenir sérieux. Pourtant, je trouve très horripilant qu'il soit si détendu alors que nous somme sur le point de prendre Green Earth, et que lui ici avec Nell et Eagle, les chances de survie du reste de Wars World sont plutôt basses. C'est que ça tombe bien, j'aimerai me dégoter un petit comté pour moi tout seul, histoire que conquérir le monde ne fasse pas remporter des lauriers qu'aux gros bonnets.
Je ne pense pas que le temps et les privations lui feraient un quelconque effet, et Zak voudra des résultats dès qu'il aura finit de rallier le pays à notre cause par des négociations agressives et finalement plutôt unilatérales, ce qui me laisse donc, selon sa grande modestie, moins de deux semaines. Il ne sent plus vraiment depuis qu'il a reçu ces nouveaux pouvoirs avec lequels ils nous bassinent tout le temps. Moi aussi j'ai le Don, j'en suis certain, et je me ferais peut-être général si l'autre qui se prend pour le roi des serpents en fait trop.
Demain, je passerai donc directement aux mutilations physiques, j'ai fait commande à la matrice de nouveaux engins rigolos, à mettre en réserve au cas où Mr Blond se jouerait aussi des procédés classiques. Je laisse la surveillance de nuit, je ne veux pas qu'il croit que l'attention sera relâché parcequ'il sera mit à mal le jour. Mais je crains d'assister à un autre concerto de ronflements en respirations mineures. Alors que moi je dors très mal...
Jour 3
Ce n'est que le troisième jour et pourtant je ressens déjà de la lassitude à continuer ce 'jeu'. Tout le monde, à part moi, semble profiter de la présence de Nell qui aujourd'hui s'est mise en tête de prendre le tablier. Après avoir mis du plomb dans leur tête, voilà qu'elle veut leur gâter l'estomac. Je ne peux pas dire que ce soit mauvais pour le moral, parce que nous avons beau être à la pointe de la technologie, les nano machins sont très bien pour produire de quoi tuer en masse, mais niveau synthèse de nourriture, zéro, et le ravitaillement de ce côté-là est plutôt mauvais. Tout le monde a rapidement vu la différence entre les fac-similés de nourriture, comme cette bouillie multicolore et fade censée contenir tout ce qu'il faut pour être en forme. Je m'en suis toujours méfié, de cette mixture, j'avais déjà vu des gars en donner aux cochons pour les faire 'engrosser sainement'. Après vérification, il n'y a eu aucune tentative d'empoisonnement de sa part. Je n'ai toujours pas réussi à la voir, par contre, l'enseigne Bluementhal, la sainte femme, soucieuse de mes cernes et de mon manque de tonus, m'a apporté une part de ce délicieux gâteau à la diable.
Cela m'a mis de si bonne humeur que j'ai même proposé à mon prisonnier le choix entre une part de gâteau et un renseignement de rien du tout sur une arme bactériologique, ou la torture. Il m'a répondu qu'il voulait bien du gâteau, mais pas de part de torture, parce qu'il pensait s'être un peu luxé la mâchoire en baillant trop fort (la luxation de la mâchoire me semblant un coup fourré).
Je l'ai donc, comme dirait les Anciens ou Zak qui parle d'une manière qui laisse tout le monde pantois, soumis à la question. Quelques taquineries pour commencer : des éraflures sur tout le corps, sauf parties sensibles, il ne faut pas abuser des bonnes choses. Rien que des choses assez superficielles mais douloureuses quand même, on n'est pas là pour se faire une sinécure.
Il ne répondit pas plus pour autant, et me priait même de le gratter un peu plus fort à certains endroits. Un peu piqué, je m'exécutais, il ne parut pas plus sentir les pointes de métal strier son corps de rigoles sanglantes qu'un lion sent la piqûre du moustique. Je l'ai laissé là, tout ensanglanté, sans soins, livré à lui-même. Il riait parfois et semblait se concentrer, pour contrecarrer je ne sais quoi. Une résistance de fer; mais ce n'était que le début.
Après un moment, il m'a demandé si je pouvais lui enlever les gants pour qu'il puisse faire quelques abdominaux, car il se sentait un peu rouillé. Je me demande comment un type pouvait sérieusement envisager de faire de la gym alors que son corps ruisselait de sang de partout et serait couturé de cicatrices, alors j'ai ameuté deux gardes équipés de pistolets à tranquillisant, pour se tenir prêt.
J'ai commandé au drone de torture de lui retirer les gants, et il a fait des abdominaux. Une centaine, avant de s'arrêter, essoufflé, mais sans aucune grimace de douleur. Il s'est ensuite affalé sur sa souche.
Le sol était maculé de traces de sang frais. J'ai ordonné au drone de faire un prélèvement pendant qu'il ne regardait pas, puis de lui remettre les gants, pas fou. Je ne m'y connaît pas beaucoup en biochimie, cependant, je suis sûr que quelque chose cloche avec cet homme. A moins qu'il ne souffre à la place ou en plus d'un problème psychologique. D'ailleurs la nuit dernière il se trouvait plutôt agité dans son sommeil, et marmonnait des phrases inaudibles. Je sais un peu lire sur les lèvres, et j'ai pu capter au vol "Les anges mourront tous", "Donne-moi ce que je veux", et "Bientôt ce sera l'aube noire".
Je n'ai pas poussé l'analyse plus loin, si c'est pour décrypter des phrases aussi décousues, ce n'est pas la peine.
Pff, et le voilà qui s'endort à nouveau comme un bébé. Il m'énerve. Demain, il va avoir droit à une vraie dose. J'en fait une affaire personnelle, d'autant plus, que, de toute manière, c'est bien ce que je suis chargé de faire. Et Nell est trop accaparée pour avoir un rendez-vous spécial avec moi, qui me ferait le plus grand bien. Je me demande si ça pourrait me donner un moyen de pression si j'inventais une histoire comme quoi elle le trompait pendant qu'il croupissait misérablement en cellule ?
Jour 4
Guéries !
J'en suis certain : certaines de ses blessures, parmi les plus discrètes, sont guéries pendant la nuit. Aucun homme ne peut posséder une telle faculté de régénération cellulaire. J'essaye de me convaincre qu'il doit s'agir d'un quelconque traitement qu'il a subi à Purple Dragoon, en vain. Même nos nanobots, peu performants encore dans le domaine médical, ne pourraient réussir cela, sans laisser la moindre trace de l'effet curatif. Et je ne crois pas qu'on puisse mettre au point n'importe quelle espèce de symbiote qui agirait pour une cure aussi rapide des blessures. Il y a quelque chose de pas très net dans tout cela.
J'ai essayé d'oublier cela un moment en me penchant plutôt sur le cas de la commandante Nell. J'ai réussit à convaincre ses plus grands fans que je pouvais encore la réquisitionner, merci de respecter le grade dans l'armée. Cela n'a pas été sans mal, d'ailleurs, et j'ai senti un courant d'animosité parcourir l'assemblée lorsque j'ai fait cette annonce. Je ne lui voulais d'ailleurs aucun mal, à cette femme. Seulement, si elle continuait à attirer sur elle l'approbation générale d'une manière si efficace et même un peu douteuse à mon goût, ce n'est plus quelques insubordinations que je vais devoir déplorer, mais une rébellion en masse pour protester contre leur statut, s'ils réalisent jamais que par rapport aux Alliés ils sont traités très en-dessous de la moyenne. Hé oui, à Black Hole comme partout, c'est la restriction budgétaire, tout est passé dans la production de ces nano-core, et du repaire secret de Sturm que tout le monde appelle 'la station'. Personne ne sait où c'est, y compris Zak et les autres rigolos qui ont perdus durant la précédente guerre avec Von Bolt. Le plus drôles, c'est qu'ils y ont été quand même ! Pour moi, mieux vaut s'éloigner de tout ce que Sturm veut maintenir secret, c'est d'autant plus de chances de survie.
Enfin, hors ça, il ne faut pas qu'ils soient trop imprégnés d'idées libertaires. Ils n'arriveraient pas à comprendre qu'ils n'ont aucun besoin d'un haut salaire, puisque tout nous appartiendra, ils n'auront plus qu'à se servir, après que les puissants aient prit leur part du gâteau, bien sûr. Quand le gâteau est le monde entier, il y a de quoi contenter tout le monde.
Je l'ai donc mise dans cette machine expérimentale qui est censée aspirer le pouvoir d'un général. Ceci afin de vérifier une petite théorie, je pense qu'elle use de son pouvoir de chance pour s(attirer toute cette affection.
Effrayant. Je n'ai rien contre me faire pomper, mais pas de cette manière. Je ne croyais pas vraiment à ce truc, et j'ai bien fait, ça n'a pas marché du tout. Tout le bazar électronique s'est mis à fumer et à afficher des erreurs système de partout dès que la séquence de transfert a été initialisée.
J'ai renvoyé Nell avec toutes mes plus plates excuses, et en lui recommandant de ne pas trop en faire, quand même, car elle était censée être notre prisonnière. Elle m'a décerné un sourire charmant, la diablesse, elle sait bien que j'aurai toutes peines du monde à la faire enfermer, sauf à recevoir la vindicte des masses. Je devrais peut-être faire augmenter le nombre de ces drones de combat expérimentaux, qui, eux j'espère, ne se laisseront pas attraper par le charme féminin. Mais si c'est bien de sa chance infernale dont il s'agit, lesdits drones iraient sûrement se combattre entre eux suite à une erreur subite de programmation, ou bien tomberaient en panne d'une manière ridiculement stupide...
Ai visité ensuite la sentinelle qui doit garder Eagle, en lui servant le questionnaire qu'elle n'aime pas du tout. Rien d'important à signaler. Lui aussi se met à faire de la gym pour se maintenir en forme, et s'adonne à une forme de méditation. Si ça peut lui faire garder le moral pendant que son pays est sous les bombes...
J'en reviens finalement vers le gros poisson. J'ai les résultats de son analyse sanguine, et manifestement...
Rien. Comparé avec un composé sanguin normal, je vois juste que son rhésus est O+, donneur universel, que la couleur de son hémoglobine est d'un rouge juste un peu spécial, et que le plasma contient une molécule non-identifiée, dont les propriétés restent hermétiques à des analyses plus poussées. Bref, rien qui m'apprenne grand-chose. Lassé de toujours poser la même rengaine de questions, je lui distribuais par l'intercom un enregistrement de mes anciennes questions.
Malgré le fait que j'utilise un modificateur vocal, il discerna tout de suite la différence et refusa tout net d'accorder une quelconque attention à mes paroles, même une fois l'enregistrement coupé. L'annonce d'une nouvelle séance de torture le laissa froid, j'aurai tout aussi bien pu annoncer la finale mondiale du concours des véliplanchistes.
Sans plus attendre, je voulais pousser la théorie de la super-régénération plus loin. Le drone s'y employa comme un petit barbare électronique, il barda arbitrairement de graves incisions, de pénétrations de chair, petites brûlures d'acides. Je n'avais aucun plaisir à le voir se faire charcuter ainsi, mais maltraité de cette manière, je ne voyais pas de vraie souffrance dans ses yeux.
Pas un pli sur les lèvres, pas un râle de douleur, rien. A moins que mes yeux ne se soient trompés, je l'ai même vu se pourlécher au moment où le drone lui infligeait une blessure particulièrement sanglante.
Je crois que le robot lui-même a fini par jeter l'éponge devant un tel stoïcisme. Il l'a laissé là, baignant dans son sang. Je ne l'ai pas quitté des yeux une seconde, je l'ai entendu grogner légèrement. Y avais-je été trop fort, au bout du compte ?
Et, là je vis clairement le phénomène. Ses blessures se refermaient avec de petits arcs d'énergie dorée, le sang disparaissait de son corps, les muscles déchirés se reformaient.
Ash Twilight se releva et fixa droit l'objectif de la caméra, pourtant camouflé dans le mur.
" Hello, monsieur le surveillant. Comme vous le voyez, même sans lumière naturelle, le pouvoir du soleil est toujours en moi. Ce n'est pas votre paire de moufles qui m'empêchera de soigner mes blessures... J'espère que vous avez mieux à me proposer. Non ? Vous ne dites rien ? Vous étiez bien bavard pourtant. Toujours rien ? Dans ce, je vous souhaite les faveurs de la nuit. Vos petits essais sont amusants, mais me fatiguent un peu. Toutefois, je suis certain que de nous deux, c'est vous qui vous fatiguerez en premier !"
Et il se coucha, sans faire attention à mes mots de rappel. C'était donc ça, son pouvoir de général ? Aucune surprise à ce que Zak le recherche pour lui-même avec avidité... Et que ce type soit le leader de Purple Dragoon. Nos rapports d'espionnage n'avaient jamais indiqué une telle capacité de régénération. Leur dieu du Soleil existerait-il vraiment ?
J'allais vers mon lit aussi, laissant la caméra en vison nocturne, sans trouver autre chose qu'un mauvais et court sommeil peuplé de songes déprimants.
Je finirai bien par trouver son point faible.
Non, la vérité, c'est que je le DEVAIS.
Jour 5
Triple dose de café, et dieu sait qu'il est infect, car je n'ai pas reçu l'autorisation d'avoir une cafetière personnelle qui marche bien, pour me maintenir éveillé. Il y une sorte de grande fête organisée par Nell dans toute la base. C'est que ça a l'air de mettre tout le monde en joie, ça ressemble aussi de moins en moins à une base militaire. Impossible d'y opposer mon véto, je sens que je me ferais mettre en pièces. Mais là, cependant, ça commence à aller un peu trop loin... Je n'ai rien contre de la détente, sauf qu'ici ce n'est pas le club de vacances pour midinettes riches. Je ne peux pas les mettre au pas pour autant. A chaque fois que j'ai essayé de glisser un mot en privé à Nell, il y avait toujours un événement impromptu pour m'en empêcher. Système incendie qui se déréglait, croche-pied non-intentionnel, porte automatique qui se coinçait...
Impossible de lutter contre une chance tellement démoniaque. Ne se rendent-ils pas compte qu'elle va sûrement tenter quelque chose très loin de ce que nous étions venu faire ici ? Je ne peux plus l'utiliser comme moyen de pression sur Twilight, et si j'essaye de bluffer avec lui, ça ne prendra pas. Ce type est vraiment quelque chose.
Viens de vérifier la bande vidéo de la nuit. C'est pas possible. Il a pas bougé, et pourtant, ce matin, pendant qu'il roupille encore, je vois ce message tracé avec son sang contre le mur :
" LE PASSÉ FINIT TOUJOURS PAR RATTRAPER LES FAIBLES. LIBÈRE-MOI MAINTENANT OU TU TE FERAS RATTRAPER PAR TES PÉCHÉS"
Incrédule, je le questionnais là-dessus avec une voix, j'avoue, un peu tremblante. Je n'aimais pas la tournure que prenaient les choses.
Il s'éveilla en bâillant distinctement, et en ignorant totalement ma question, me demande le plus courtoisement du monde s'il n'avait pas quelque chose à lui passer, DVD, musique, livres, jeux vidéos, même des mots croisés à la limite, n'étant pas un cruciverbiste. Il me dit qu'il commençait à s'ennuyer un peu. Et c'est vrai que c'est bien ce qu'il affichait, la dernière émotion que je m'attendais à voir sur quelqu'un que j'avais torturé atrocement et que je pouvais détenir à perpétuité en infligeant les pires tourments : l'ennui. Il n'avait aucune peur, il était tranquille.
Juste comme s'il patientait sereinement pour quelque chose que je ne pouvais deviner.
J'ai décidé de passer par une autre méthode d'interrogatoire. Je voyais que sa résistance se mesurait hors du commun, aussi, je décidais d'employer des abductions chimiques auxquelles la plus forte volonté ne pourrait résister, car c'est le cerveau même qui se trouvait ciblé. Je lui faisais donc administrer le sérum de vérité le plus efficace, et en double dose, par précaution.
Il ne répondit jamais directement à mes questions, devisant de sujets variés allant de la religion à la situation économique actuelle, me demandant mon avis à chaque fois afin d'amorcer un débat entre gens de bon intellect. Je n'en démordais pas, mais ce fut moi qui me retrouvais bientôt sous le feu de sa propre inquisition. Il voulait savoir des choses insignifiantes, comme si j'aimais le chocolat ou pas, si je me mettais de la gomina, et je me trouvais forcé, je ne sais comment, à y répondre. A la fin, je déconnectais la caméra et les systèmes audio, en sueur. Je ne les rallumais que d'un doigt frémissant avant de quitter aussitôt la salle de contrôle. Je ne voyais de havre nulle part. Au moins Eagle se tenait tranquille, lui. Toujours à faire ses trucs de zen de maintien en forme et d'équilibre de soi.
Je ne m'ouvrais de ce problème à personne, pas à Nell que ne peux pas atteindre, même pas à la charmante Bluementhal. Ils se seraient ris de moi, les bienheureux, dans leur fêtes gâteaux et cotillons. Bon, sang, qu'est-ce qu'il se passait ici ? Que faisait Zak ? Il devrait revenir le plus vite possible pour remettre tout ce bordel en ordre...
Bon sang, je n'en peux plus. Ils sont tous contents, là, pendant que pour moi, le monde tourne à l'envers. Je ne sais pas qui est réellement cet Ash Twlight, mais c'est plus qu'un simple général, même d'une Nation Oubliée. Il me tourne en ridicule. Quand je marche dans les couloirs, le soir, pour essayer de me relaxer, c'est moi qui ai l'impression d'être surveillé constamment, et que lui est en fait en liberté pour mieux m'observer. Parfois, je me sens obligé de me retourner pour bien vérifier si je ne suis pas suivi, et je vois des choses étranges dans les ombres, enfin, je les voit pas vraiment, elles disparaissaient dès que je concentre mon regard sur elles.
Il faut que je dorme. Tout ira certainement demain.
Je finirai pas l'avoir, ce salaud.
Jour 6
Pas dormi. Des démons partout à chaque fois que je fermais les yeux. Des horreurs dans le noir. Suis resté dans ma chambre toutes lumières allumées, ai pris des produits pas très légaux mais plus rien à faire maintenant. Il FAUT que je reste éveillé tant que je n'aurais pas réduit à néant la suffisance et l'endurance de ce type. Peu importe s'il faut que je le tue au final, Zak comprendra forcément quand je lui expliquerai. Au pire, ça passera pour un accident malheureux. Mais je n'arriverai pas à fermer l'œil tant qu'il résistera de cette manière. Je ne suis pas fou, je SAIS intuitivement que c'est lui qui fait surgir ces images pour me hanter et me décider à le laisser libre. Je ne peux pas faire ça, je ne sais que trop bien comment cela finirait s'il sortait de sa cellule.
Et pourtant, je n'arrête pas de me poser cette lancinante interrogation : est-ce que je le tiens vraiment en mon pouvoir ? Est-ce que la prison la plus hautement sécurisée peut l'empêcher de faire ce qu'il veut ?
Il me vient parfois l'idée qu'il ne fait qu'attendre et s'amuser à mes dépends, et qu'il pourrait sortir quand il le souhaite...
Je ne sais plus quoi penser. Est-ce toujours moi le maître du jeu ?
Pour cette séance, j'ai abandonné le projet de lui faire subir quoi que ce soit. Avec tout la force d'esprit dont j'étais capable, car je ne voulais pas me faire avoir par ce type, je lui ai exposé calmement les faits, rappelé qui avait l'ascendant sur l'autre, et expliqué qu'il serait bien mieux s'il se mettait à cracher le morceau.
Cela ne dura pas longtemps. Quand il sentit que je m'épuisais à le questionner pour des prunes, il se mit à me raconter une blague. Pardi, je ne m'y serai jamais attendu. Et je ne sais même pas pourquoi je suis en train de la retranscrire ici, c'est comme si ma main bougeait de sa propre volonté.
" C'est un homme, de bonne extraction, enfin, pas plus qu'un autre, qui part en vacances, enfin libre. Le patron lui a accordé une semaine de congés payés pour son zèle à tout casser, sa femme est en visite chez une vieille amie, les enfants sont occupés dans une autre partie de la famille : enfin seul pour se ressourcer, il part à la campagne se refaire une santé, au vert.
Sur les petites routes de campagne, il roulait donc, tout tranquille, peuplé de pensées bien loin de la fidélité maritale requise, lorsque, tout à coup !
C'est le drame. Son moteur tousse, crachote et cahote, il agonise sur quelques centaines de mètres encore, et rend finalement l'âme dans un dernier soupir qui sent le brûlé. Alors l'homme sort de la voiture, ouvre le capot, voit le problème mais ne sais pas comment le résoudre, tout urbain qu'il est, il n'y connaît rien en mécanique. Il tente d'appeler un garagiste, pas de chance, pas de couverture réseau. Alors il se remet dans l'habitacle et tapote nerveusement le tableau de bord.
Et voilà-t-y-pas que s'amène un bon vieux tracteur qui a vu bien des guerres agricoles, qui roule paresseusement, conduit par un bon paysan de chez lui. Le campagnard voit la voiture échouée sur le côté, il s'arrête, descend, à sa suite vient un cochon avec une jambe de bois, équipé d'une boîte à outils.
" Z'avez un problème, mon bon monsieur ?
- Bhin, comme vous voyez, le moteur est tout patraque !
- Oh ! Encore une histoire d'sale mécanique, ou je ne m'y connaît point. Toujours à lâcher au mauvais endroit, hein ? Vous faites pas de soucis, mon cochon est bien doué en la matière, il va vous régler ça en un rien."
Et le cochon de se mettre sur sa patte et de trifouiller le moteur, outils à la patte, en poussant des reniflements de temps à autre. Tout en jetant un œil de temps à temps à ce porcin génie en mécanique, l'homme discute avec le paysan de choses et d'autres, le beau temps, les femmes, toutes volatiles, le mauvais temps, les politicards, tous des pourris, le football, les moissons, le prix du pétrole en hausse que c'en est une honte, etc, etc.
Puis à un moment l'agriculteur demande :
" Alors, t'as fini, cochon ?"
Le cochon renifle que oui, referme le capot, et invite le conducteur à essayer. Le vacancier met le contact, le moteur ronronne comme un chat, impeccable de frein. Mais, quand même, il y avait quelque chose qui le chiffonnait un peu. Alors, après l'avoir remercié, il demande au paysan :
" Mais, quand même, votre cochon... Pourquoi a-t-il une jambe de bois ?"
Et le paysan de répondre d'un air malicieux :
" Oh, vous savez bien, une bête douée comme ça, ça se mange pas en une fois !"
Et il rit de sa propre blague, que je trouvais un peu douteuse. Ne m'entendant pas être hilare à mon tour, il m'a fait brusquement le discours suivant :
" Tu t'appelles John Starke. La trentaine sur la pente, les yeux verts d'eau, pas trop de bedaine pour un officier supérieur, même assez musclé, et la peau hâve. Honnête dans sa cruauté, un peu obsédé tout de même, attiré par le stupre et le lucre en partie, mais pas comme quelqu'un de vicié. Assez compétent. Militaire de carrière qui offre ses services au plus offrant. Attention, seulement quand tu trouves le conflit légitime, ce qui dépend en fait des sommes investies, hein ? Quelle originalité, mon salaud ! Pas un seul regret de toutes tes jolies campagnes ? Allons, tu ne vas pas me dire que tu as oublié ? Cette gamine que tu as sauvé d'un champ de mines antipersonnel, cette gamine si jolie avec ces yeux si innocents ?
Bon sang, qu'est-ce qu'elle a du être déçue, mon vieux ! Mais aussi, pourquoi lui promettre monts et merveilles ? Tu ne participais pas au massacre de sa tribu, peut-être ? Quelle hypocrite. Tu avais descendu sa vieille et laissé tes hommes poignarder le frère juste avant, sans qu'elle en sache rien. Ah, quand tu l'as vu si près d'une mort que tu ne donnais pas toi-même, tu n'as pas pu résister, mon cochon. Quelle hypocrisie sordide, je m'en taperai les cuisses si je le pouvais.
Au camp, ce soir-là, elle a crié toute la nuit entre les mains de tes hommes qui n'attendaient que ce genre de distraction digne de ce que vous êtes. Et toi, tu n'as pas levé le petit doigt. Tu avais trop honte, tu ne pouvais pas supporter son regard suppliant, larmoyant, rempli d'incompréhension.
Et tu l'as laissé comme ça, à demie nue dans la boue, le lendemain matin. Tu croyais qu'elle était morte. Tu n'as même pas eu le cran de vérifier, au moins pour l'enterrer décemment si ç'avait été le cas. Non, tout ce que tu voulais, c'était oublier aussi vite que possible et laisser le corps au bon appétit des charognards, avec lesquels tu dois avoir des liens de parenté. Tu veux que je te dise ? Elle n'était pas morte, John ! Pas du tout ! Un vrai brin de femme, avec la survie qui pulsait dans le sang.
Et elle n'est pas morte non plus peu après sur cette île. Tu veux savoir la vérité ? Elle s'est fait retrouver et est devenue une prostituée dans un lupanar miteux de Macro Land.
Et tu sais quoi ?
Chaque jour, elle te maudit, elle te maudit de cette vie que tu lui as donnée. Elle crache ton nom en souhaitant que tu crèves, et lentement, d'un truc bien long et douloureux.
Si tu descendais avec moi pour qu'on discute ensemble des autres grands moments de gloire de ta vie passionnante, John ?"
Je coupais immédiatement toutes les liaisons avec sa cellule, suffoqué. Je ne devrais même pas m'étonner ce que ce type connaisse ça, même si bien sûr, c'est rationnellement impossible. Il ne m'a jamais vu, il n'a jamais eu accès à mon histoire Mais les pouvoirs de généraux, c'est AUSSI rationnellement impossible.
Pourquoi est-ce que j'ai le sentiment que je dois aller jusqu'au bout avec lui ? Il y a sensiblement quelque chose de pas très clair chez ce type.
Eagle RAS
Ne vais pas prendre de nouvelles de Nell. De toute façon, elle peut bien faire ce qu'elle veut, maintenant, impossible de la reprendre en main sans Zak. Suis exténué, mais je ne jette pas l'éponge. Oh noooon, il ne m'aura pas comme ça. Trop facile de m'en faire baver. Il avait du se renseigner sur moi, c'est tout.
Je lui rendrai la monnaie de sa pièce.
Dormir, dormir les lampes allumées.
Comme quand j'avais douze ans et que j'avais peur que sans la lumière le croque-mitaine ne sorte pour venir me manger.
Jour sept
Presque bien dormi pendant huit heures, si on ne compte pas les murmures 'libère-moi ou tu le regretteras' qui revenaient tout le temps.
Tout le temps.
Ce n'est pas comme ça qu'il va me faire céder. J'ai expédié Nell vite fait, je me moque de ce qu'elle a bien pu inventer comme autre activité pour le personnel. Qu'ils s'amusent donc avec cette blondasse, ils ne savent pas quel est le véritable problème ici; ils me regardent tous comme si j'avais une mine de revenant. Moi je sais. C'est ce type. Je ne suis pas fou. Zak aurait mieux fait de le laisser crever par le poison.
Qu'est-ce que je raconte ? Ce n'est pas du poison qui viendrait à bout de lui, ça non. Il faut le faire exploser puis brûler les restes pour être sûr que ça revienne pas à la vie.
Je suis revenu à la salle de contrôle. J'ai essayé d'effacer toute peur de lui. Il a tourné les yeux vers la caméra au moment où je m'installais sur le fauteuil. Il savait que j'étais en train de le regarder. Il n'y a pas d'autres explications.
Il a sourit.
" Les turpitudes de la vie humaine sont bien plus riches d'événements que ne pourrait en imaginer l'auteur le plus fertile. D'ailleurs les fictions sont souvent bien ennuyeuses, car elles sont régulièrement d'un convenu qui laisse présager de la fin sans besoin supplémentaire de la consulter pour s'en assurer. Tu n'es pas d'accord, John ? Je suis sûr que tu ne pensais pas du tout que quelque chose comme ça allait t'arriver. Et pourtant, tout pourrait s'inverser en bien, tu sais.
Je ne peux pas sortir d'ici moi-même. Pas avec tes méchantes menottes, pas comme ça. C'est sûrement intéressant de discuter avec quelqu'un qui laisserait mourir tout le monde tant que sa peau est sauve, John, seulement, je m'ennuie, ici.
John, je vais te révéler un secret. Il y a des tas de types d'homme par rapport à ce qu'ils font de leurs souvenirs. On peut compter sur les hypermnésiques pour ne rien oublier. Rien du tout, pas le moindre de détail de chaque jour. Ils peuvent se souvenir d'une journée qu'il sont vécu il y a trente ans alors que toi tu ne serais pas fichu de savoir où tu as fourré ta clé de voiture il y a dix minutes. Épatant, non ? Mais plutôt effrayant. Franchement, je ne voudrais pas être à leur place. Ne jamais rien pouvoir oublier... Tu ne voudrais pas de ça, John, si ?
Il y en a qui refoulent leurs mauvais souvenirs. Source de bien des problèmes psychologiques. Il y en a qui les acceptent pleinement, même si ces souvenirs sont cruels. Il y en a même qui font un véritable culte du souvenir. Pas ton genre, John.
Toi, je dirai plutôt que tu fais celui qui ne veut pas les regarder en face, hein ? Toujours bouger pour ne jamais retomber sur une scène évocatrice. Les problèmes restent, mais ils changent de décor, alors, c'est plus rafraîchissant. Ne jamais se laisser de temps mort trop long pour éviter d'y repenser. Je suis désolé de te le dire, John, mais dans ton cas, on se fait toujours rattraper par ses démons. Tu peux courir aussi loin que tu veux, ils sont avec toi, tu comprends ? Tu ne pourras pas leur échapper. Jamais. Ils t'attendront patiemment, et dans un coin noir de ton esprit, lorsque tu n'y feras plus attention, la terreur du passé viendra te piéger.
Écoute-moi, John, je n'ai pas l'habitude de jouer ce genre de jeu. Je ne veux que ton bien. Dehors, Black Hole fait des ravages. Je ne sais pas encore comment je me débrouillerai pour aider à les arrêter sur le reste de Wars World, mais ici, je sais que tout tient dans la nano-usine. Si tu me libères, je libérerais Green Earth du cauchemar qui l'assaille.
Et toi, je te garantis que tu iras mieux. En faisant cela, tu t'amenderas de ton passé, et tu pourras dormir chaque nuit paisiblement. Sois un gentil garçon, John, fais-le. Tu sais que c'est le mieux pour toi. Et pour tout le monde.
De toute façon, tu auras une surprise ce soir.
Alors, quelle est ta-"
Je n'en peux plus de cette voix chaleureuse, si totalement à l'opposée de ce qu'elle débite. Je ne voulais pas en arriver jusque-là, mais j'ai du le faire. Voilà comment je m'amende, salaud. Tant pis pour Zak. Tant pis pour la jolie blonde, elle devra trouver quelqu'un d'autre. Tu vas avoir du mal à parler avec ce harpon en argent en plein cœur, hein ? Ouais, empalé comme un vampire. Joli tir, le drone qui est arrivé en coup de vent, ta ta ta ! Ah...
Ses yeux se ferment enfin. Il ne dit plus rien. Demain, je ferai 'nettoyer' sa cellule. Le petit épisode stressant est terminé. Tout cela n'était qu'un mauvaise rêve.
Le soir, j'ai trouvé Bluementhal dans mon lit, prête à recevoir mes avances. Je me suis jeté sur elle pour décompresser. Je n'ai pas fait l'amour à cette femme. Je me suis gorgé d'elle. Je l'ai dévoré comme un plat sexuel.
Avant de m'endormir, j'ai cru entendre qu'elle me chuchotait une mélopée à l'oreille.
" LibèremoilibèremoilibèremoilibèremoilibèremoilibèremoilibèremoioutuvascreverJohn."
Jour 8 ?
Je ne sais plus où j'en suis. Ce matin, le lit était vide. Je n'ai pas vraiment dormi. Il y avait trop de choses qui hurlaient dans ma tête.
J'ai les yeux hagards. Je ne me reconnais plus dans la glace. Je suis sorti. Je ne voulais pas retourner dans la salle de contrôle. Comment est-ce que tout ça est arrivé en une semaine ?
Au fait, est-ce que ça fait vraiment une semaine que ça dure ?
J'ai l'impression de le surveiller depuis un mois. Je ne suis plus sûr de rien, maintenant, j'ai le cerveau qui pédale positivement dans la choucroute.
Non, non, non. Pas la peine de vérifier, il était mort, je l'ai vu de mes propres yeux. Rien à redire. On ne survit pas avec ce machin dans le buffet, ça non, pas possible m'zelle. Il reste même plus assez de son cœur pour faire un abat-jour.
J'errais dans les couloirs de la base comme un fantôme. Je ne sais pas où ils sont passés, tous. Peut-être que Nell a fini par concocter une autre grande fête ou quelque chose dans le genre. Je ne sais pas. Je m'en fous. Je veux juste que Zak revienne pour prendre la relève.
Paraît que Eagle se serait échappé. Le garde n'a rien compris, ce demeuré. Il raconte n'importe quoi, il doit être timbré. Dit qu'il a vu Eagle disparaître. Puis, quand il est entré dans la cellule, il est revenu tout d'un coup pour l'assommer avant de s'enfuir avec une vitesse qui ridiculisait le général Zak. N'importe quoi. Lui ai dit que ça n'avait aucune importance. M'a dit qu'il me trouvait très fatigué et un peu con. Lui ai demandé d'aller rejoindre la bande à Nell et de s'occuper de ses affaires.
Mais c'était sans espoir, je m'en rends bien compte maintenant. J'avais beau tourner et tourner dans les corridors, je revenais sans cesse dans la cafétéria désertée où il y avait un gros tag rouge au sang frais sur le mur :
"LIBERE-MOI. DERNIERE CHANCE."
Je ne sais plus combien de fois j'y suis repassé pour le voir. Mais je ne tomberai pas dans son piège d'outre-mort. Sûrement pas. Pas besoin d'être grand clerc pour se douter de la conséquence. Il suffit de trouver la sortie, la sortie. Je veux bien respirer tout le brouillard noir qu'on veut si ce type arrête de me poursuivre alors que je l'ai buté, merde, quoi. Les macchabées, ils ne sont pas censé vous envoyer des messages.
Alors, le message a changé.
D'une seule lettre.
"LIBERE-TOI. DERNIERE CHANCE."
Je me suis retrouvé hypnotisé par le message. Dans un éclair de lucidité, j'ai su que je devais retourner dans la salle de contrôle. Et je l'ai fait, j'y suis, là en train d'écrire ça.
Sur les moniteurs, Ash Twilight est toujours aussi crevé qu'une jambe de bois, comme celle du cochon, ah, ah.
Et il y a un grand sourire sur ses lèvres mortes tâchées de sang, et ses yeux sont vitreux mais brillent cruellement.
Je ne peux pas m'empêcher de continuer à le fixer, sans rien faire. Mon index est suspendu au-dessus de la touche d'ouverture de la porte de se cellule. Mais je peux pas faire ça. Même pas si ce serait vraiment pour me sauver. Je vois clair dans son jeu. Je sais au final qu'il est bien prisonnier ici, et que j'ai le pouvoir de le maintenir enfermé. Il faut que j'avertisse. N'importe qui qui me croira sur parole. Le faut, le faut.
On peut pas laisser un tel monstre en liberté. Il a une face bienveillante, moi j'suis pas dupe. J'ai vu qu'il se transformait un peu de temps en temps. Comme ça, pouf, hihi. Ses cheveux devenaient noirs d'ébène, ses yeux rouge feu et sa peau mate.
Si quelqu'un lit ça, déjà c'est qu'il me sera arrivé un pépin parce que je peux pas publier un brouillon parano comme ça, et puis ensuite il ne faut pas croire que j'ai eu des hallucinations.
C'est faux, archi-faux. C'est lui qui se joue de moi depuis le début. M'est avis qu'il se fout de votre gueule aussi, sûrement. Quand je pense à tous ces gens qui croient en lui pour aider à libérer Wars World c'est vraiment horrible
Il se passe quelque chose avec la surveillance. Il n'y a plus que de la neige sur les écrans, avec ce message en lettres noires coulantes :
"TROP TARD. ESSAYE ENCORE"
Il me fait marrer, celui-là ! Un bug, rien qu'un bug. Un petit bugg de rien du tout.
D'ailleurs, ça fait cinq minutes, et il se passe rien, rien du tout.
Quoi, quelqu'un là ? Non, mon esprit me joue des tours. Forcément, ça peut pas être la fille que mes hommes ont violé. Putain, il faut que je me casse de là. Elle a rien sur elle, sauf une corde de piano entre les mains.
Putain la mienne peut pas s'arrêter d'écrire, j'arrive pas à la détacher du stylo
C'est pas possible ce que je suis en train de vivre
Pas possib
Pardonnemoipardonnemoipardonnemoi
C'était mon métier j'pensais pas queça finirait commeça
J'ai changé j'te jure regarde regarde ce que j'écris c'est la vérité
Dis-lui que je ferai toutcequ'il voudra
Jtenprie arrête de m'étrangler arrête arrête arrête
Moi aussi jferai sque tu veux
Bordel j'ai pas envie de mou