Zweisamkeit (le truc avec l'arbre) par

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Side Story / Aventure / Science-fiction

1 Le piège

Catégorie: T , 2832 mots
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L’odeur du sang. C’est la première sensation qui m’assaille lorsque je reprends conscience. Âcre, métallique, baignant dans une chaleur moite et mêlée à des relents de décomposition. Mes pensées sont confuses et ma vision floue. La lumière tamisée ne révèle devant moi qu’une masse informe de filaments gris.

Je tente un mouvement : si j’en crois mon oreille interne, il me semble bien être debout, et pourtant… Un gémissement étouffé fait écho à mon coup d’épaule convulsif. Il ne vient pas de moi.

Je tressaille tandis que la vie reprend peu à peu possession de mes membres engourdis. Mes souvenirs refont surface. Nous avons été attaqués. Pas par les Sylvidres, non… par autre chose. Je me rappelle les cris soudains, les ombres mouvantes surgissant du couvert des arbres, je me rappelle la piqûre au creux de ma hanche, la paralysie, cette impression tenace d’être tombé dans un gouffre sans fin…

Je distingue désormais mieux mon environnement. Des fils gris blanchâtre, enroulés serrés tout autour de moi. Je me souviens avoir pensé « araignée » avant de perdre connaissance. Grosse araignée, si j’en juge le cocon dans lequel je suis à présent piégé.

Je me tortille pour écarter les brins gluants, sans succès. Mes mains sont entortillées dans de multiples couches de soie collante, et malgré mes efforts je ne parviens ni à les dégager, ni même à les bouger pour atteindre ma poche et le couteau qui, je l’espère, s’y trouve toujours.

Le seul résultat notable de mes soubresauts, c’est d’insuffler à ma prison un lent mouvement de balancier.


— Tu vas attirer leur attention, humain. C’est stupide.


Oh. Et cela m’indique aussi que mon compagnon de galère n’est pas un membre de mon équipage.

La voix est féminine, il y a peu de doute à avoir… J’essaie de discerner une forme au-delà des fils qui s’entrecroisent devant mes yeux. J’aperçois du vert, là… Des cheveux ?


— Sylvidre ?


Un reniflement dédaigneux me répond.


— Quelle perspicacité, pirate !


Je bouge encore. Je sens la Sylvidre se raidir à mon contact. Je ne peux la voir, mais je devine les courbes de son corps : son menton appuyant sur mon torse, sa poitrine pressant contre mes côtes au rythme saccadé de sa respiration, sa main plaquée contre ma cuisse… Le cours de mes pensées se fige.


— Ta main. Contre ma cuisse.

— Tu crois que je le fais exprès ? proteste-t-elle. Je suis aussi coincée que toi, pirate !


J’aurais ricané si la situation s’y prêtait. Les Sylvidres couplent leur pouvoir de séduction à une télépathie agressive et en usent comme d’une arme. Une compétence redoutable contre les humains, malheureusement inutile lorsque l’on se retrouve emmaillotée dans une prison de soie, privée de l’usage de la vue et incapable de bouger ne serait-ce qu’un cil.

Elle est impuissante. Elle le sait. Je le sais. Son corps collé au mien provoque des sensations… troublantes malgré tout.

J’hésite. Ces sorcières sont dangereuses, j’en suis conscient – j’en ai déjà fait l’expérience. Hélas, je n’ai pas vraiment le choix. Je ne pourrai pas me libérer seul.

Il va falloir que je lui fasse confiance.


— Il y a un couteau dans ma poche latérale. Je ne peux pas l’atteindre. Mais toi, peut-être que si.


Je la sens se crisper. Réfléchir. Je n’insiste pas – il n’y a rien d’autre à ajouter. Si elle veut vivre, elle saisira sa chance.

Si je veux vivre, je n’ai pas le choix.

Mais je ne m’abaisserai pas à la supplier.

Pas encore.

Silence. Le cocon poursuit ses oscillations hypnotiques.

De l’extérieur, atténué par l’épaisseur des couches de soie, nous parvient soudain un long hurlement. Terrifié. Glaçant. Beaucoup trop long. C’est le cri d’un homme qui meurt, et pas de la meilleure des façons. Un de mes hommes. Je ne reconnais pas sa voix.

C’est mieux, probablement.

Le cri s’éteint dans un gargouillis étranglé.

Puis le silence retombe. Implacable. Lourd de menaces. Notre tour approche.

La Sylvidre s’agite. S’est-elle décidée ?… Il semble que oui. Ses doigts tâtonnent le long de ma cuisse, triturent le tissu de mon pantalon, progressent avec peine de quelques précieux millimètres. Je sens son index se tendre lorsqu’il effleure le manche de mon couteau, je sens la lame glisser centimètre par centimètre tandis qu’elle la ramène à elle.

J’entends son soupir de soulagement lorsqu’elle referme le poing sur la garde de l’arme.

C’est l’instant de vérité. Si elle veut vivre, elle saisira sa chance. M’en donnera-t-elle une ? M’abandonnera-t-elle à mon sort ? Pire, me poignardera-t-elle en traître, me laissant en pâture aux créatures qui nous ont attaqués ?

Je dois rester sur mes gardes. Les Sylvidres ne pardonnent pas les faiblesses.

Un autre cri retentit, sur un timbre plus aigu, suivi du « whouf » si caractéristique d’un feu s’allumant brutalement. Je connais ce son. Je l’ai provoqué, maintes et maintes fois… Les sorcières sylvidres s’enflamment quand elles meurent : un phénomène de combustion spontanée unique à leur espèce, peut-être en relation avec leurs capacités psy très actives. Du moins si j’en crois Mimee et les rares occasions où elle a évoqué le sujet.

Le crépitement du feu ne dure pas.

Contre moi, la Sylvidre réprime un hoquet (de peur ou de dégoût, je ne peux le définir), et entame un mouvement de va-et-vient pressant, d’abord restreint, puis gagnant en amplitude au fur et à mesure qu’elle tranche de plus en plus de fils de soie.

Sa respiration s’accélère. Le cocon s’entrouvre dans un déchirement d’étoffe. Alors qu’un souffle d’air frais chatouille mon bras, je suis tout à coup submergé par un sentiment d’urgence. Impérieux. Vital. La délivrance est à portée de doigts. La mort aussi, si je n’agis pas vite. Mon instinct de survie prend le dessus. Sans réfléchir, je tire, je me démène, j’écarte des lambeaux de matière poisseuse. La Sylvidre se débat de même. Il n’est plus temps de s’inquiéter d’être remarqué, ni de se demander à quelle hauteur ce maudit cocon a été suspendu.

Notre chute n’est heureusement pas très haute, et l’impact amorti par un épais tapis d’humus qui s’est, semble-t-il, accumulé au fond d’une dépression naturelle du terrain. Les végétaux dégagent une odeur de charogne. À quatre pattes, je m’enfonce jusqu’aux coudes dans une bouillie immonde de feuilles macérées, un entrelacs de racines, de branches mortes et de… Je déglutis. Mes doigts traversent une matière molle, butent sur un obstacle solide. Je remonte de la boue un crâne défoncé auquel s’accrochent encore des fragments de chair et de cervelle.

Je retiens un haut-le-cœur. L’urgence de sortir de ce cauchemar me presse à nouveau, et mon rythme cardiaque s’emballe tandis que je patauge tant bien que mal pour me dégager. La Sylvidre s’en sort mieux que moi : plus légère, elle se hisse sans tarder sur un sol plus ferme, marque un temps d’arrêt, puis se retourne dans ma direction. Son expression est indéchiffrable.

Je lui rends son regard. Je ne la supplierai pas.

L’espace autour de nous se fige une fraction de seconde.

Puis bascule.

La Sylvidre hurle alors qu’une monstruosité chitineuse tombe soudain des frondaisons et fonce sur elle dans une débauche de pattes. Elle recule, bute contre une souche, roule des yeux affolés lorsqu’elle comprend qu’elle est acculée.

Araignée. Grosse araignée. Ou scorpion. Ou… Peu importe, en définitive. La créature se dresse de toute sa taille et agite en l’air des pattes effilées couvertes d’un duvet noir. Elle n’est pas si grande – un mètre, peut-être un mètre dix au garrot au maximum – mais elle crisse d’un air hargneux tout claquant l’une contre l’autre deux paires de mandibules assez larges pour contenir un crâne humain… et probablement l’ouvrir aussi facilement qu’une noix. Sans parler de son appendice caudal, surmonté d’un dard qui doit bien être aussi long que mon avant-bras.

La Sylvidre tient toujours mon couteau, s’agrippe à lui des deux mains, le tend devant elle dans un geste qui transpire le désespoir. La protection est dérisoire. Elle n’a aucune chance.

Et moi non plus, si cette chose s’attaque ensuite à moi.

Je réagis par réflexe. Un dernier bond pour m’extraire de la gangue boueuse, une branche morte, un coup frappé de toutes mes forces… Surprise, la créature est rejetée en arrière, culbute sur le dos, tricote rageusement des pattes. Je ne lui laisse pas le temps de se relever. Je frappe, je frappe encore, j’enfonce le bout de bois dans un interstice de la carapace, je pèse dessus de tout mon poids… La chitine craque, dégage une odeur vinaigrée qui me prend la gorge, la créature siffle, tressaute, ouvre et ferme ses mandibules dans le vide, me griffe de ses pattes. Je ne relâche pas mes efforts, malgré la douleur cuisante qui transperce ma cuisse lorsqu’une patte plus chanceuse arrache le tissu de mon pantalon, malgré ma vision qui se brouille de rouge, malgré l’odeur acide insoutenable. Frapper. Frapper encore. Je ne m’arrête que lorsque les soubresauts cessent, que les pattes se recroquevillent sur elles-mêmes, que les mandibules claquent une dernière fois avant de s’immobiliser.

Je reste pantelant, hébété quelques secondes, puis l’urgence me rattrape. Cette abomination ne vit sûrement pas seule. Ses collègues ne se montreront pas plus amicaux. Et je n’ai pas la moindre intention d’apprendre combien de ces monstres compte la colonie. D’autant que, pour ce que je me souviens de l’attaque initiale, certains d’entre eux étaient plus gros. Beaucoup plus gros.

Je devrais certainement me poser pour réfléchir calmement à une stratégie, mais je n’ai ni le temps, ni les idées assez claires.


— Viens !


J’entraîne la Sylvidre à ma suite. Est-ce un bon choix ou non, je n’en sais rien et je m’en fiche. Ne réfléchis pas. Cours.

Courir, courir, s’éloigner de cette horreur, ne pas penser aux gars que j’abandonne derrière moi. Morts certainement. J’espère pour eux.

Courir, écarter les branches basses, traverser les fourrés, ne pas se soucier des ronces qui déchirent les jambes, des lianes qui fouettent le visage.

Entendre hululer un chœur bestial. Comprendre que la chasse est lancée.

Courir plus vite.

La Sylvidre trébuche. Je la houspille.


— Debout ! Plus vite !


Ce n’est pas tant pour elle que pour moi.

Tomber. Se relever. Continuer à avancer. Trouver des forces alors que mes jambes ne me portent plus. Trouver du souffle alors que ma poitrine me brûle.

Courir.

Je ne tiendrai plus longtemps.


— Il faut… une rivière… Brouiller… nos traces…


J’ai fait scanner la planète à mon arrivée. La forêt était striée de cours d’eau. Il y en a forcément un tout près. Il le faut.

La Sylvidre me tire par la manche, désigne une trouée. Je bifurque. Elle me suit. Courir. Entre deux arbres miroite un reflet liquide.

La rivière s’étend sur une vingtaine de mètres de large. Ses berges sont incertaines, marécageuses et mouvantes, mais le courant au centre de son lit est franc et charrie une eau limpide. La profondeur est aléatoire, le fond tapissé tantôt de sable, tantôt de galets, la température glaciale. La Sylvidre a un mouvement de recul lorsqu’elle entre dans l’eau (ces sorcières n’apprécient guère le froid), mais elle continue tout de même.

Le crépuscule monte. Le brouillard se lève. Les ombres avancent. Le temps presse. Je récupère un amas de branchages agglutiné contre un rocher et le pousse dans le courant. Puis la Sylvidre et moi nous accrochons au radeau improvisé et nous laissons dériver.

La manœuvre est loin d’être facile. Il faut veiller à ce que le tas de branches ne dévie pas du centre de la rivière, déjouer les tourbillons qui nous repoussent vers les berges, il faut parfois nager, parfois marcher, prendre garde aux rocs affleurants, aux galets qui se dérobent sous nos pieds et aux trous de vase qui semblent vouloir nous aspirer.

Par deux fois, nous nous immergeons complètement, agrippés aux branches, ne laissant dépasser que le visage de l’eau et priant pour passer inaperçus. Par deux fois, des ombres crissantes apparaissent sur les berges, silhouettes fantomatiques, visions de cauchemar.

La visibilité baisse à mesure que la nuit avance. La forêt se fond dans les ténèbres. Bientôt, nous flottons au milieu d’une étendue d’obscurité. Le froid me transperce. L’hypothermie me guette. Depuis combien de temps dérivons-nous ? Quelle distance avons-nous parcourue ? J’ai l’impression que nos poursuivants ne nous talonnent plus d’aussi près. Je scrute les ténèbres, à l’affût du moindre mouvement, du moindre bruit suspect. Je ne discerne rien… à l’exception d’un grondement, au loin.

Merde.

Je donne un coup de coude à la Sylvidre.


— Une chute d’eau, devant. Aide-moi.


Elle s’est hissée à demi hors de l’eau sur le radeau et réagit avec lenteur. Je la devine perplexe, comme si elle peinait à assimiler mes paroles. Le froid l’engourdit.

Le froid m’engourdit moi aussi, d’ailleurs. Mes jambes sont ankylosées, et je ne sens plus mes doigts. Nous devons sortir de l’eau, à plus forte raison que j’ignore la hauteur de la chute en aval.

J’hésite un instant. Un éclair d’angoisse me traverse alors que ma mémoire me rappelle ce qui est susceptible de m’attendre sur la berge. Les monstres ou la noyade. Je tends l’oreille une nouvelle fois : rien ne me permet de déterminer si ces araignées de l’enfer sont encore dans les parages. Peut-être sont-elles parties. Ou peut-être traquent-elles en silence.

Les monstres.

Ou la noyade.

Le grondement de la chute se fait plus prégnant. Il me vient à l’idée que la noyade serait une mort plus douce que d’être dévoré. Plus rapide. Plus facile…

Je secoue la tête. Le froid m’engourdit.

Je n’abandonnerai pas le combat.


— Aide-moi, je répète à la Sylvidre.


Je remarque seulement à quel point le courant s’est renforcé. Nos efforts combinés ne sont pas de trop pour contrer le flot et rejoindre le rivage. La rivière est plus escarpée, ici, et des rochers aux arêtes coupantes me barrent le passage. Je lutte contre le découragement, la fatigue et l’envie de plus en plus irrésistible de me laisser aller au sommeil. Par un ultime sursaut de volonté, je crispe mes doigts sur les aspérités, je me plaque contre la roche, je m’écorche les mains, les coudes, les genoux, je rampe, je grimpe. Enfin, à plat ventre sur la rive, je soulève la Sylvidre par les épaules pour l’amener jusqu’à moi.

Les monstres ou la noyade. La noyade est écartée. Restent les monstres. Courir.

J’ai froid. Je me relève tel un automate, vacille sur mes jambes. Courir. Je n’entends ni ne vois rien. Peut-être parce qu’il fait nuit. Peut-être parce qu’il n’y a pas de danger.

Peut-être parce que je suis arrivé au bout de mes forces.

Je tombe à genoux. Je ne ferai pas un pas de plus.

J’agite la main vers la Sylvidre.


— Tu prends le premier quart.


Ce sont des mots lancés en l’air, je le sais. Je n’en ai cure.

Je m’effondre.


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