Zweisamkeit (le truc avec l'arbre) par

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Side Story / Aventure / Science-fiction

4 L'arbre

Catégorie: T , 3098 mots
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« Ne panique pas ! »


Ténèbres.

Je ne peux pas voir. Je ne peux pas bouger. Je ne peux pas crier.


« Ne panique pas ! »


Un carcan oppressant m’enserre. J’étouffe. Je sens pulser le sang à mes oreilles. J’entends chuchoter des mots que je ne peux saisir. L’atmosphère est chaude, pesante, anormale. L’air autour de moi… fourmille. Je ne devrais pas être ici. Je ne suis pas à ma place. Je le sais. Je le sens.


« Reste concentré ! Ne cherche pas à bouger ! »


Je ne peux pas bouger.


« Ne panique pas ! »


Sérhà. La Sylvidre est à la fois présente et absente, partout et nulle part. Je ne peux pas la voir. Je ne peux pas la toucher. Elle me ceint de ses bras, de ses cheveux, son corps entier m’enlace. Elle me retient alors que tout mon être me pousse à m’enfuir.


« Ne bouge pas, ne bouge pas, ne bouge pas ! »


Mes nerfs ne répondent plus, mes sens m’envoient des informations aberrantes. Je goûte un son vert, j’aperçois des traits de douleur me traverser de part en part. J’entends Sérhà me tenir.

Les ténèbres cherchent à me broyer. Je ne peux pas bouger. Je crie. Aucun son ne sort de ma bouche.

Ténèbres.

Les frontières de mon corps sont floues. Ma peau se dissout. Mon existence devient incertaine. Mon esprit s’efface.

Un instantané de silence parfait est suivi d’un éclair assourdissant.

Je suis adossé à l’arbre, les deux mains de Sérhà plaquées sur mon visage.

Elle s’écarte. Je tombe. La texture de la terre sous mes doigts est… rassurante, en quelque sorte.


— Qu’est-ce que tu m’as fait, sorcière ?


Les mots franchissent difficilement mes lèvres. Tandis que je suis secoué de spasmes irrépressibles, Sérhà tend la main vers moi. Je la repousse d’un geste maladroit.


— Qu’est-ce que… tu m’as… fait ? je répète.


Mon estomac se retourne. Je n’ai pas grand-chose à vomir.


— Elles sont parties, répond Sérhà. On est en sécurité pour le moment.


Un répit. Il me faut quelques secondes pour assimiler ses paroles.

Autour de nous, la forêt est muette. La lumière est grise. Le crépuscule s’est invité.

Combien de temps s’est écoulé ? Cela ne m’a semblé durer qu’une poignée de secondes, quelques minutes tout au plus. Si j’en crois la position du soleil que je devine à travers les feuillages, je devrais plutôt parler d’heures.


— Harlock, il faut partir, reprend Sérhà. Par là c’est… sans danger actuellement.


Elle m’a pris la main et je me remets debout comme un automate. Mes pensées sont floues. Mon esprit est gourd.

Je m’humecte les lèvres tandis que je me laisse guider. J’ai soif. Et elle n’a pas répondu à ma question.


— Qu’est-ce que tu m’as fait ?


Nous marchons entre les taillis, dans un labyrinthe qui s’épaissit. Sérhà paraît sûre de la direction à prendre. Elle ne me regarde pas.


— J’ai, euh… C’était une fusion, avoue-t-elle finalement.


D’accord, mais la réponse ne me sert pas beaucoup.


— Une quoi ?


Sérhà me pousse entre les troncs serrés. Mes jambes avancent un pas après l’autre, plus par réflexe qu’autre chose. Mes bras sont toujours agités de convulsions.

Je peine à organiser mes pensées de façon cohérente, bulles erratiques, éclats brisés. Je divague dans un monde cotonneux. Mais je lutte.

Je lutte.

Cette planète n’aura pas raison de moi.

Sérhà tord sa bouche en une grimace indécise.


— Tu l’as vu quand tu es allé en Amazonie, lâche-t-elle enfin du bout des lèvres. En partie.


J’hésite. L’Amazonie ?… Ah, oui. La forêt de Sylvidres. Elles étaient sorties des arbres pour m’attaquer.

J’essaie de remettre mes idées en place en même temps que je m’efforce de cesser de trembler.


— Tu es rentrée dans l’arbre ? je demande.


Sérhà fronce les sourcils d’un air contrarié.


— J’ai fait une fusion, répète-t-elle. Avec toi.


J’ai l’impression de chercher à résoudre un puzzle particulièrement retors.


— Tu m’as fait rentrer dans l’arbre ?

— C’est une fusion, insiste-t-elle. C’est… compliqué.


Je n’en doute pas. J’ai déjà eu l’occasion de croiser des machinchoses psychiques (avec Mimee, notamment) et 1) ça, c’en était un beau, 2) les humains ne sont pas conçus pour les machinchoses psychiques, et 3) même si elle décide de m’expliquer, je n’y comprendrai rien.

Du coup, je m’entête :


— Tu m’as fait rentrer dans l’arbre.


Elle ne se fatigue pas à me contredire. Je grogne.


— J’suis pas une plante.


Mais il faut bien avouer que ce truc avec l’arbre nous a permis d’échapper à la mort.

La nuit est tombée. Le sous-bois est plongé dans l’obscurité. Sérhà nous guide toujours, et je me sens un peu mieux. En tout cas je ne convulse plus, même s’il me reste un arrière-goût amer sur le palais et des bourdonnements suspects dans les oreilles.

Sérhà nous guide toujours. Dans le noir. Elle m’a fait rentrer dans l’arbre. Je m’accroche à mon idée, et je poursuis la conversation sur la même lancée.


— C’est l’arbre qui t’a indiqué le chemin ?


Elle fait la moue.


— Pas… vraiment.


Non, bien sûr. Les arbres ne parlent pas.

Silence.


— Tu ne comprendrais pas.


Oui, je sais. Mais j’ai besoin de reformuler ce que je viens de vivre en concepts abordables par le cerveau humain. C’est important pour ma santé mentale. Je l’ai déjà constaté avec Mimee.

Je me laisse piloter sans réfléchir. Mes pensées vagabondent sans trouver de point d’ancrage, bribes effilochées aussitôt oubliées. Je marche dans une contrée onirique, à peine conscient de la réalité. À un moment, je m’arrête. Sérhà me désigne un tapis de mousse.


— Tu peux dormir là. Je prends la veille.


Je n’ai pas la force de protester, de lui dire que non, il faut qu’elle dorme elle aussi, on peut se partager la tâche.

Le sommeil est une délivrance.



À mon réveil, les deux soleils et leur luminosité agressive sont de retour, et Sérhà est penchée sur moi avec une expression inquiète.


— Harlock… Ça va ?


Pas vraiment. J’ai la bouche pâteuse, et des papillons lumineux volettent autour de mon crâne. Je suis presque sûr qu’ils n’existent pas.


— Oui, ça va.


Respire, contrôle. Je maîtrise. Les machinchoses psychiques ne m’effraient pas.

Sérhà a la délicatesse de ne pas relever le mensonge tandis qu’elle me rattrape quand je tente quelques pas sur des jambes flageolantes.


— Il faut… poursuivre, je dis. Sortir de la forêt. Trouver une ville.


Sérhà acquiesce et sourit (avec tendresse, mais mon subconscient s’obstine à trouver ça « enjôleur »). Puis, soudain timide (ou gênée, pour ce que j’en sais, mais mon subconscient trouve également ça enjôleur), elle baisse ses longs cils, se détourne, fixe ses pieds.


— Comment fais-tu ? demande-t-elle enfin.

— Comment je fais quoi ?

— Pour arriver à continuer malgré tout, précise-t-elle. Comment fais-tu ?


Je n’en sais rien.


— La volonté, je réponds. La mort est un échec.


Sérhà se contente de l’aphorisme, même si, en définitive, il ne signifie rien. Je ne saurais pas développer plus avant. C’est ainsi, c’est tout. Je lutte. Il faut croire que j’ai ça dans le sang.

Nous nous remettons en route à allure réduite. Épuisée, Sérhà semble plus morte que vive, quant à moi… eh bien, on va dire que je maîtrise. Heureusement que la forêt est pleine d’arbres qui n’hésitent pas à me tendre des branches secourables sur lesquelles m’appuyer.

Ma cuisse brûle. La douleur irradie dans toute ma jambe. J’ai faim. Et la déshydratation se fait à présent cruellement ressentir.


— Faut qu’on mange quelque chose.


Sérhà me lance un regard embarrassé.


— Je me suis déjà, euh… ressourcée. Et je n’ai rien trouvé pour toi.


Ah.

Dommage.

Le pic incandescent qui me traverse soudain me fait plier le genou malgré moi.


— Harlock ! crie Sérhà.


Je disparais dans un buisson. Épineux. Aïe.


— T’inquiète, ça va ! je lui lance du fond du fourré. Je maîtrise !


Je maîtrise très mal, mais je maîtrise. Bordel. Blessure de merde, forêt de merde, planète de merde.

Les épines achèvent ce qu’il restait de ma tunique, et j’abandonne une manche au buisson après un combat aussi bref que perdu d’avance (ces saloperies de piquants sont à double crochet retourné, un peu comme des mini-harpons). Cette planète a vraiment décidé de tout mettre en œuvre pour m’être désagréable.

Je note toutefois le levé de sourcil intéressé de Sérhà lorsque ma tunique en lambeaux, mon bras nu et moi nous dégageons du buisson. Je ne sais pas si elle trouve mon biceps égratigné « enjôleur », mais je suis curieusement satisfait de constater que l’influence des phéromones est peut-être un petit peu à double sens (même si ça ne fonctionne pas comme ça, des phéromones, j’en suis bien conscient). Ça lui apprendra à me faire de l’effet.

Elle ne dit rien, mais son regard s’accroche. Je retiens un sourire. Je préfère qu’elle regarde là que plus bas.


— Je suis désolé, pour tes cheveux.


J’ajouterais bien « ça va repousser », mais j’ai peur que ça ne repousse pas, justement.


— Ce n’est pas grave, répond-elle.


Ça l’est. J’espère que je suis plus convaincant qu’elle quand je lui affirme que « ça va ». Probablement pas.

Je cherche un autre sujet de discussion. Converser m’empêche de songer à l’attirance charnelle que je ressens pour elle. Converser empêche de se focaliser sur la douleur. Les mots aident à avancer.

Marcher.

Un pas après l’autre.

Sortir de cette forêt.


— Le truc avec l’arbre… Tu as essayé de me faire basculer en dimension astrale ?


Sérhà me considère avec un étonnement non dissimulé.


— Ne parle pas de ce que tu ne connais pas.


Je hausse les épaules.


— Je sais ce qu’est l’astral. J’ai déjà pratiqué. C’est différent des illusions superficielles que vous utilisez contre nous.

— Tu es humain, rétorque-t-elle. Tu n’es pas capable de faire de l’astral.

— Mimee est jurane. Elle m’a montré. C’était… bizarre.


« Horrible » serait un mot plus juste, même si mon esprit reste toujours partagé sur l’expérience (en particulier, je n’ai jamais réussi à décider si j’avais envie de recommencer ou non).


— Ce n’est pas étonnant. Ton psychisme n’est pas assez élaboré pour supporter une telle expérience.


Mon ego accuse le coup avec un grognement, mais elle a raison. Je me souviens très bien des effets secondaires physiques (assez gênants, et tout à fait inappropriés). Il m’avait fallu près d’une semaine pour m’en remettre et cesser d’y penser en permanence. Et Mimee n’avait pas tenté de me faire rentrer dans un arbre, elle.

Quoi qu’il en soit, j’ai le sentiment confus que « une fusion » sylvidre a plus ou moins les mêmes objectifs que son pendant juran. Mimee avait appelé ça une fusion, elle aussi.

Je ne résiste pas à l’envie de taquiner Sérhà à ce sujet. De toute façon il faut que je m’occupe l’esprit.

Marcher.


— Et du coup, c’est sexuel, c’est ça ?

— Je… Quoi ?


Elle est superbe quand elle s’offusque, fière et noble, même dans sa combinaison déchirée, même sans sa crinière opulente. Elle est superbe, et mon jugement est biaisé depuis longtemps. Cette conversation ne mènera à rien de bon pour moi.

Tant pis.


— La fusion. C’est sexuel, non ?


Elle aurait rougi si son métabolisme le lui permettait, j’en suis persuadé.


— C’était pour échapper aux monstres qui nous poursuivaient, marmonne-t-elle. Je nous ai mis hors de portée. En astral. C’était la solution la plus logique. Même si le processus est… euh… intime.


Je ricane, tout en me morigénant de me laisser aller ainsi. Ma langue s’agite plus vite que mon self-control ne parvient à la museler. Phéromones de merde.


— Eh bien, navré de ne pas posséder de vocabulaire assez précis pour dissocier l’intime « astral » de l’intime « charnel », ma jolie !

— Ça n’a rien à voir ! proteste-t-elle.


Si elle le dit. Personnellement je suis incapable de faire la différence.

Marcher.

J’occupe les minutes suivantes à me remémorer le plan de compartimentage de l’Arcadia. Je m’attarde tout particulièrement sur les différents sectionnements du circuit de réfrigération. C’est important, la réfrigération. Surtout en ce moment. Surtout lorsque la chaleur cuisante qui me consume n’est en rien causée par le climat, et seulement en partie la faute de Sérhà.

Je frissonne, et j’énonce le constat à haute voix :


— Je crois que j’ai de la fièvre.


Sérhà effleure mon bras.


— Tu es brûlant. Tu veux qu’on s’arrête ?


Non.

Marcher.

La forêt me paraît moins dense.

Marcher tout droit.

J’ai survolé la région. Je me souviens très bien de la tache verte formée par la masse compacte des arbres. Elle possédait des frontières. Et je vais les atteindre.

Marcher.


— Harlock !


Il me faut un temps infini avant de m’apercevoir que je suis à genoux.


— On va s’arrêter, décide Sérhà.

— Non… Je peux… encore…


Le sol tangue. La tête me tourne. Les arbres ondulent.

Mais la forêt est moins dense.

J’en suis sûr.


— Il y a… L’orée de la forêt… C’est pas loin…


J’en suis sûr.

Les arbres se clairsèment. Sérhà me soutient.

Marcher.

La forêt stoppe abruptement, bordée d’un rempart de taillis que nous franchissons avec effort. Les branches serrées ne sont pas épineuses, heureusement.

La barrière végétale s’ouvre sur une prairie. Les herbes hautes couvrent les collines d’un tapis uniforme. Dans les creux, on devine quelques bouquets d’arbres isolés. Aucune habitation n’est visible. En revanche, notre présence dérange un troupeau d’herbivores à six pattes, qui s’éloigne au galop en un bloc compact. Notre présence ou… une autre présence, je corrige tandis qu’émerge d’un vallon un couple de…

Je m’interromps.


— Sérhà. Les bestioles là-bas n’ont pas une tête à brouter de l’herbe.


Les animaux en question ont une allure reptilienne, un crâne disproportionné et deux petites pattes avant ridicules. Je me moquerais de leur apparence grotesque si je n’étais pas en train de penser « tyrannosaure ».

Bonne nouvelle, leur taille reste modeste (je dirais deux mètres cinquante à trois mètres, à tout casser). Mauvaise nouvelle, ils ont l’air d’être en chasse, et vu la façon dont l’un d’eux nous regarde, j’ai l’impression qu’ils viennent de décider que nous serions des proies plus faciles que les herbivores à nouveau en train de paître à quelques centaines de mètres de nous.

Sérhà se pétrifie lorsque les mini-tyrannosaures amorcent un mouvement dans notre direction. Peut-être a-t-elle davantage de chances de ne pas être au goût de ce qui ressemble au super-prédateur du coin, mais mieux vaut pour elle que ces saletés de carnivores ne s’en aperçoivent pas après l’avoir découpée en deux d’un coup de dents.

Je la tire par le bras. Ni elle ni moi ne sommes plus en état de sprinter depuis longtemps.


— Sérhà ! Le truc avec l’arbre ! Est-ce qu’on peut le refaire maintenant ?


Elle cille rapidement, comme surprise de ma requête.


— Tu es humain ! Tu ne vas pas le supporter une deuxième fois !


Oui ben entre ça ou être bouffé, hein…

Il y a un arbre tout près qui a l’air sympa. Il fera bien l’affaire. J’y amène Sérhà, et je la tiens face à moi par les épaules. En arrière-plan, les deux T-rex ont atteint leur vitesse de croisière. Ils seront sur nous dans moins de trente secondes.


— Je peux y arriver mais il faut que tu me donnes une équivalence humaine des effets de ta fusion ! C’est intime comment ? Comme un coup d’un soir ? Comme un mariage ? Comme un plan cul ?

— C’est artificiel ! résiste-t-elle. Ce n’est pas la réalité de ce que je ressens, ni de ce que tu ressens ! Quels que soient les sentiments que tu penses éprouver, ils sont provoqués par la fusion parce que tu es humain !


Oh, flûte. Elle est têtue, mais moi aussi.


— On s’en fout ! On est là pour survivre !


Je l’embrasse.

Ténèbres.


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