Elle s'appelait Astéria par

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Side Story / Aventure / Drame

3 Trois point un : Marjan (et un raton laveur)

Catégorie: G , 2917 mots
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Disclaimers : maintenant que j’ai validé le concept de fic à chapitres pour ce texte, ça devient un peu idiot de refaire un disclaimer à chaque fois, non ?

Note de l’auteur : fort heureusement, ma dernière fic m’a permis de générer ici un chapitre différent de ce qui était prévu. Parce que je préfère le léger et l’humoristique, voyez-vous.


Souvenez-vous de Jacques Prévert.



Elle s’appelait Astéria. Marjan la considérait comme une amie, bien sûr, mais les autres filles disaient « elle a son caractère ». In fine, c’était une façon élégante de la cataloguer dans la catégorie « emmerdeuse ». Mais bon, il fallait reconnaître qu’Astéria ne craignait jamais de clamer tout haut ce qu’elle pensait, et pour cette raison elle assurait en général le rôle de porte-parole du groupe.

Cela convenait tout à fait à Marjan, plutôt discrète par nature. Elle aurait juste préféré qu’Astéria ne l’emmène pas avec elle. « Mais si, on aura plus de poids si on y va à plusieurs ! » avait affirmé Astéria. Marjan ne voyait toutefois pas trop en quoi sa présence était d’une quelconque utilité : depuis le début, elle n’avait pas ouvert la bouche une seule fois et avait l’impression de se tasser sur elle-même de plus en plus. Tout ce qu’elle souhaitait en cet instant précis, c’était qu’on l’oublie.


— … et cette situation devient intenable, capitaine ! terminait Astéria.


Marjan retint sa respiration. Que leurs doléances soient transmises au capitaine, d’accord. Mais chez lui, de vive voix et de façon aussi abrupte ? Ce n’était pas un peu du suicide ?

Et puis ce n’est pas vraiment un problème pour moi, songea Marjan. Pourquoi je reste ici ? Ça deviendrait un problème pour elle si Astéria obtenait gain de cause, en réalité. Marjan se recroquevilla davantage. Pourquoi rester, en effet.

Elle hésita, balaya son regard à droite et à gauche comme un animal apeuré, croisa par mégarde celui du capitaine, se figea. Elle ne laisserait pas Astéria toute seule, se promit-elle. Ni maintenant, ni jamais. Parce qu’elle appartenait à l’équipage de l’Arcadia, et que l’Arcadia n’abandonnait pas les siens. Pas même face au capitaine. Et même si elle en avait vraiment très envie.


— J’entends bien, mais je ne crois pas que vous ayez besoin de moi pour ça.


La voix d’Harlock était monocorde. C’était souvent le cas. Impossible donc d’en déduire s’il était ennuyé, en colère, ou s’il planifiait de les envoyer toutes les deux en mission de reconnaissance au sein du QG illumidas le plus proche.

Dans le doute, Marjan opta pour l’hypothèse la plus pessimiste : il se racontait que le capitaine n’hésitait pas à éjecter de son vaisseau les membres d’équipage qui osaient s’opposer ouvertement à lui… Sans scaphandre, évidemment. La jeune femme frissonna et se morigéna aussitôt, espérant que personne n’ait rien remarqué.


— Ça ne sert à rien qu’on range nous-mêmes si c’est pour que tout le travail effectué soit réduit à néant dans notre dos, capitaine ! continuait Astéria.


Il se racontait que le capitaine faisait assez peu cas des attaques verbales sur sa personne, mais qu’il ne supportait pas que l’on s’en prenne à ses amis. Cette fois elles étaient mortes, pensa Marjan. Elles ne ressortiraient jamais en un seul morceau de ce bureau.


— Pourquoi vous n’allez pas vous plaindre directement à Tochiro ? reprenait Harlock. Ce sont ses affaires, que je sache !


Oh, un sursis. Marjan tenta de faire signe à Astéria. Le message était passé, elles pouvaient partir. Genre maintenant. S’il te plaît.


— Parce que vous êtes capitaine, capitaine !


Il se racontait que le capitaine ne se préoccupait d’être capitaine que pour traiter les sujets qu’il jugeait « prioritaires ». Se battre, par exemple. La logistique et la gestion du personnel étaient plutôt l’apanage du professeur Tochiro Oyama. Marjan ne se souvenait pas avoir jamais vu Harlock s’intéresser à la question… Si, en une seule occasion, corrigea-t-elle : quand Astéria lui avait réclamé des locaux spécifiques pour le personnel féminin du bord. Marjan en gardait le sentiment qu’Harlock leur avait attribué la première coursive qui lui était venue à l’esprit pour se débarrasser d’Astéria au plus vite.

En face, le capitaine se massa l’arcade sourcilière avec un soupir.


— Écoute, si les chambres en Juliette ne vous conviennent pas, vous pouvez vous installer ailleurs, répondit-il.


L’ennui était manifeste, conclut Marjan. Mais à un moment il va en avoir marre et dégainer. Si on partait avant que tout n’explose ? Hein ? Non ? Non.


— Non, répliqua Astéria, bras croisés. Nous sommes correctement installées. Les chambres conviennent. Mais il faut que le professeur Oyama cesse de penser qu’il s’agit de soutes à matériel dédiées à son usage personnel !


La jeune femme pinça les lèvres.


— Vous devez lui dire, capitaine !


Le « faites votre boulot » sous-jacent n’avait pas été prononcé. Il était toutefois tellement évident que les mots parurent un instant flotter autour d’eux. Marjan étouffa de justesse une exclamation en plaquant les deux mains sur sa bouche. Devant elle, Harlock leva un sourcil puis, après une seconde infinie durant laquelle Marjan imagina tous les scénarios possibles, il esquissa un demi-sourire.


— Tochiro pense que tous les locaux de l’Arcadia sont des soutes à matériel dédiées à son usage personnel, lâcha-t-il.


Le capitaine leur désigna une pile de caisses et de bobines de fibre optique entreposées dans un coin de son bureau.


— Il prétend que c’est une nouvelle console pour le panneau tactique, mais il y a bien de quoi en construire cinq, là-dedans…

— Oui, enfin chez vous ça a au moins un vague rapport avec l’entretien du vaisseau, grogna Astéria.


Le sourcil d’Harlock se leva davantage, mais le capitaine n’ajouta rien. Astéria le prit cependant comme une invitation à poursuivre.


— Ça ne peut plus durer, capitaine ! Hier on a trouvé un carton entier de barres de céréales, on va finir par attirer des bêtes !


Harlock plissa le front d’un air contrarié.


— Bon sang, manquerait plus qu’on ait des rats, marmonna-t-il.


Oh, ce ne sont pas des rats, non… songea Marjan. Elle cligna des yeux. Merde, merde, merde. Ne venait-elle pas de sourire ? Allez, appelle ton copain et dis-lui de venir ranger chez nous fissa, pria-t-elle. Elle communiquait toutefois par télépathie aussi mal avec le capitaine qu’avec Astéria (heureusement d’ailleurs).


— Faut que je voie ça, décida Harlock.


Nom de Dieu.

Elle était fichue.



Lorsqu’Harlock arriva au seuil de la coursive Juliette, Astéria et Marjan sur ses talons, les éclats de voix animées qui s’en échappaient s’éteignirent instantanément. Le capitaine possédait un don certain pour faire mourir les conversations sur son passage. Les conversations et tout le reste, en fait, mais Marjan s’était convaincue que bon, c’était son vaisseau quand même, donc les probabilités pour que le capitaine tue quelqu’un par inadvertance au détour d’un couloir étaient moindres.

Et puis, vu tout ce qu’Astéria l’avait fait chier sans qu’il ne fasse un seul geste pour la massacrer sur place, Marjan ne pouvait qu’en conclure qu’Harlock était beaucoup moins sanguin que ce que les rumeurs ne le prétendaient.

En revanche, les rumeurs ne mentaient pas quand elles le décrivaient comme totalement dépourvu de tact.


— Okay, lâcha-t-il de but en blanc. Expliquez-moi.


Astéria se contenta de pointer la coursive du doigt : de part et d’autre du chemin s’amoncelaient des caisses, des planches, des tubes et tout un bric-à-brac invraisemblable qui obstruait parfois presque le passage.


— Que du matériel soit stocké dans les chambres inutilisées, d’accord, énonça la jeune femme. Que n’importe quoi soit stocké dans les chambres inutilisées, pourquoi pas. Mais que n’importe quoi s’entasse de manière exponentielle, alors non !


Personne ne comprenait vraiment comment toutes ces choses échouaient ici, à vrai dire. Marjan en avait souvent discuté avec les filles : les plus cyniques affirmaient que tout l’équipage était impliqué et déplaçait les objets durant la nuit, les mécaniciennes parlaient de robots que Tochiro aurait programmés et qui déconnaient à pleins tubes, les plus imaginatives estimaient qu’une singularité quantique s’était créée dans cette tranche du vaisseau et générait de la matière sous forme aléatoire à partir du néant.

Plus prosaïquement, le professeur Oyama adorait récupérer tout ce qui lui passait sous la main dans l’optique de le transformer plus tard en autre chose (capable d’exploser, en général). Mais bon… Quoi qu’il en soit, c’était le bordel.

Harlock parcourait le capharnaüm du regard d’un air inexpressif. Était-il impressionné ? Abattu ? Perplexe ? Furieux ? Marjan n’aurait su le dire. Il se racontait que le capitaine ne s’embarrassait pas de sentiments. C’était faux, bien sûr (chacun à bord pouvait citer une anecdote en compagnie du capitaine « qui était presque humain pour une fois, dis donc ! »), mais ce qui était certain, c’était qu’Harlock se montrait beaucoup plus souvent froid et inaccessible que chaleureux et avenant.

Enfin bref.

Après avoir fixé successivement une lampe à pied tarabiscotée, une caisse d’ampoules et une théière, Harlock se tourna vers Astéria.


— Tout le reste est du même acabit ? demanda-t-il.


Elle opina, les lèvres obstinément pincées, telle une allégorie vivante de la désapprobation. Harlock réagit avec une légère grimace. Avec un peu d’imagination il pouvait même sembler mal à l’aise, songea Marjan, qui se dit qu’à présent, elle aussi aurait son anecdote « eh, il avait l’air presque humain pour une fois ! » à raconter.


— Quelqu’un sait s’il y a quoi que ce soit d’intéressant là-dedans ? reprit finalement le capitaine.


Astéria haussa les épaules tandis qu’elle repoussait de la main trois balais à franges, une canne à pêche et un lot de baguettes métalliques rouillées.


— À part le professeur Oyama vous voulez dire, capitaine ?


Harlock la toisa de haut sans mot dire. Marjan eut la nette impression qu’une lutte silencieuse se jouait entre Astéria et lui. Et qu’il cédait pour avoir la paix.


— Dans ce cas si ça vous gêne, alors on benne tout, trancha-t-il.


Le capitaine était coutumier des décisions radicales. Cela n’étonnait plus personne.

Mais cela nécessitait toujours quelques secondes d’adaptation… et un self-control qu’elle ne possédait pas, s’aperçut Marjan avec horreur.


— Non ! s’exclama-t-elle avant de pouvoir se retenir.


Elle rougit. Entre Astéria qui la foudroya des yeux et Harlock qui la transperçait de son regard de psychopathe, elle ne savait pas ce qui était le pire.


— Je… J’ai vu des trucs dans la pièce du fond, tenta-t-elle d’éluder.


Fort heureusement, l’intérêt d’Harlock pour des sujets aussi triviaux s’émoussait assez rapidement, et le capitaine conclut par un « débrouillez-vous » avant de les abandonner à leur sort. Ou de s’enfuir, difficile d’être sûre.

Marjan soupira. Elle n’était pas tirée d’affaire pour autant.



L’avantage des décisions radicales du capitaine, c’était qu’il se donnait les moyens de les appliquer. Radicalement. Moins de trois quarts d’heure plus tard, l’Arcadia orbitait en limite de l’attraction gravitationnelle d’une étoile quelconque, les ordures du bord avaient été vidangées de manière standard, et ordre avait été donné de s’organiser pour une « procédure exceptionnelle ». En l’occurrence, une chaîne humaine entre la coursive Juliette et le compacteur à déchets. Tous les gars avaient été réquisitionnés, à ce qu’il semblait par Harlock en personne, qui s’était donc en définitive plus impliqué que ce que Marjan avait pensé au premier abord.

Le capitaine était présentement en train de s’engueuler avec Tochiro en face de « la pièce du fond ». Marjan hésitait à s’approcher.


— C’est une voiture à pédales ! tempêtait Harlock. Qu’est-ce que tu veux en faire, putain !


D’abord parce qu’un capitaine ouvertement en colère était plus terrifiant qu’un capitaine ouvertement impénétrable (et beaucoup plus dangereux, probablement). Ensuite parce qu’une fois qu’ils seraient au bout de « la pièce du fond », ça ne risquait pas d’améliorer l’humeur d’Harlock.

Marjan était partagée entre l’idée de s’éloigner pour échapper à l’orage quand il se déchaînerait, et sa conscience qui lui soufflait de rester à proximité pour limiter le carnage.

Une dizaine de minutes angoissantes s’écoulèrent, durant lesquelles Marjan passa à son voisin de chaîne un carton de canards de bain en plastique, une malle pleine d’étoffes et deux tringles à rideaux. Ils durent ensuite faire venir une plate-forme antigrav’ pour déplacer le poêle, puis les alarmes de radioactivité se déclenchèrent lorsqu’une armoire de stockage sécurisée fut un peu secouée.

Par-dessus le vacarme, Harlock accabla Tochiro d’une bordée d’injures. Certaines n’étaient pas en standard. Marjan ignorait ce que signifiait « szelak », mais ce ne devait pas être gentil.

Enfin, après avoir vu passer un fléau d’armes, une trottinette et des accessoires en cuir dont Marjan se refusait à imaginer la fonction, on entendit un bruit de chute, un « oh bordel de saloperie de merde », et le gars qui déménageait le contenu du local en sortit précipitamment à reculons en se tenant la main.


— Elle m’a mordu, captain ! expliqua-t-il tout en exhibant sa paume ensanglantée. Une sale bête énorme, avec des petites pattes griffues et une longue queue !


Harlock se raidit. Marjan l’entendait encore : « manquerait plus qu’on ait des rats ». Ce n’étaient pas des rats.


— Ce ne sont pas des rats ! intervint-elle.


Elle fut gratifiée d’un concert de haussement de sourcils dubitatifs mais, bizarrement, aucune question inquisitrice n’en découla. Peut-être parce qu’elle n’était plus le centre de l’attention.

Le remue-ménage dans la pièce avait dérangé les quelques objets qui s’y trouvaient encore. Sous les yeux ébahis des pirates assez proches pour assister au spectacle, roulèrent jusqu’à la coursive une colonie de boulons, une petite auto rouge, une balle de ping-pong décorée de fleurs…

Et un raton laveur.

L’animal leva son museau vers les bipèdes qui l’entouraient, cracha un « grnx » strident, fit le gros dos et se faufila entre Harlock et Tochiro d’un étonnant mouvement en crabe. Puis il s’éloigna en trottinant, gagna l’extrémité de la coursive et le revêtement intérieur de la coque interne, se glissa entre deux plaques disjointes et disparut.

Marjan jugea prudent de faire de même. Tout comme, remarqua-t-elle, la totalité des autres membres d’équipage, qui laissèrent donc (très lâchement il fallait l’avouer) Tochiro seul face à l’ire du capitaine.


— Il y a un raton laveur dans les mailles vides de la coque ! hurlait celui-ci.


Trois, en fait, corrigea Marjan in petto. Mais elle n’irait pas le mentionner au capitaine, elle n’était pas folle, oh non. Et elle essaierait de les attirer discrètement hors de l’Arcadia à leur prochaine escale.

En attendant, elle espéra que ces petits chapardeurs se débrouilleraient. Marjan profita d’être seule pour sourire avec tendresse. Ils connaissaient le chemin de la cambuse, en tout cas. Et d’autres qu’elle leur laissaient des restes de nourriture, elle le savait. Les mécanos avaient craqué pour leurs petites bouilles masquées, notamment. Ils leur avaient construit un abri avec une mare artificielle et des plantes en pots dans un local ventilation à côté de l’osmoseur.

Marjan secoua la tête en se remémorant l’installation incongrue. Qui savait quelle quantité de matériel inutile renfermaient toujours les entrailles de l’Arcadia ? Harlock pouvait râler, il n’avait pas fini de tomber sur des trucs bizarres dans son vaisseau.

Lorsque Marjan se rendit au mess pour le repas du soir, elle croisa un bananier à côté du carton de canards de bain.


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