Le temps le dira

Chapitre 1 : Le temps le dira

Chapitre final

2683 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 05/03/2026 21:08

Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum fanfictions.fr de mars-avril 2026 « La Réparation »

 


Je savais que le jour où j’allais être amené à réparer cette pendule, mon heure sonnerait, et qu’il serait temps pour moi de quitter ce monde.

Je l’ai su dès que je l’ai vue. Elle me fut amenée par une jeune femme étrangère. Celle-ci est venue frapper à ma porte, le visage fermé, l’air sévère, de fines lunettes ovales posées sur l’arête de son nez. Elle n’en avait pas besoin, cela se voyait, mais cela accentuait la sévérité de ses traits. Sa mâchoire anguleuse, son front droit dégagé, la raideur de ses cheveux teints en roux étaient pourtant adoucis par sa bouche ronde et pulpeuse, son nez qui remontait légèrement et ses yeux en amande d’où émanait une douceur qui tranchait avec tout le reste de sa personne.

Lorsqu’elle est venue frapper à la porte de mon atelier de Positano, j’ai cru que c’était encore l’un de ces clients qui croyait pouvoir débarquer dans mon atelier sans s’annoncer auparavant, étalant leurs billets sur la table ou pire encore, leur carte de crédit. J’ai ouvert la lucarne de bois qui me permet de voir qui frappe à ma porte sans toutefois ouvrir à des inconnus. J’avais laissé mes lunettes sur la table, je ne distinguai donc que la silhouette générale de ma visiteuse. Elle portait une tenue très sobre, toute de noir vêtue. Suspendu à l’une de ses épaules, un sac à dos de petite taille. Dans son autre main, elle tenait une large valise rectangulaire de cuir ancien. Elle avait remonté ses cheveux à l’aide d’une pince au sommet de sa nuque. Elle m’a parlé dans un italien où son accent étranger la trahissait malgré ses efforts. Ce doit être parce qu’elle était américaine. Toutefois, j’avais relevé ce détail : le fait qu’une Américaine fasse l’effort de parler notre langue. J’ai eu, il y a de nombreuses années, des clients américains, mais ils parlaient toujours dans leur langue. Jamais ils ne faisaient l’effort d’apprendre la langue des autres. C’était toujours à nous de nous adapter.

Quoi qu’il en soit, cette jeune femme s’est adressée à moi en italien. Elle s’est présentée sous le nom de Cristina Orizzi et elle m’a demandé si je pouvais réparer sa pendule. J’ai d’abord refusé poliment, mais avec fermeté. Même s’il m’arrivait encore d’accepter certains travaux de restauration horlogère, cela faisait longtemps que j’étais à la retraite, je me faisais vieux. Puis, quand j’ai aperçu son visage dans ma petite lucarne ouvragée, je ne sais pas… Une peur m’a soudainement saisi. Je l’ai refermée très vite en la congédiant. Je restai derrière la porte pour écouter, savoir si cette étrangère partirait. Mais elle était coriace.

C’est à ce moment que la jeune femme a dit une chose qui m’intrigua :

—    Un pezzo che penso valle vedere, è un orologio, costruito da uno dei vuoi antenati, per Milo Rambaldi.[1]

Lorsque j’ai entendu ce nom, j’ai bien cru que mon cœur, qui s’était arrêté à peine une demi-seconde, ne repartirait jamais. Cela faisait si longtemps que je n’avais plus entendu parler de cet homme, que je pensais qu’il avait été éradiqué de ma mémoire.

Je défis le loquet de ma porte et l’entrebâilla. Elle avait déposé la vieille valise à terre et l’avait dessanglée. Je me dépêchai d’ouvrir tout à fait pour, cette fois-ci, mieux voir l’objet qu’elle m’apportait.

—    Laissez-moi la voir, lui dis-je avec empressement alors qu’elle me présentait la pendule.

La jeune femme me la remit entre les mains. Même sans mes lunettes, je pouvais reconnaître à sa forme la très ancienne pendule commandée par Milo Rambaldi au premier Donato horloger, il y avait de cela près de quatre siècles. Je l’invitai à entrer, submergé par la curiosité et une certaine fébrilité.

—    Vous êtes Amérrricaine ? lui demandai-je pour confirmation, avec mon anglais au fort accent italien.

—    Oui.

Je poussai un léger rire. Je me trompais rarement.

—    Évidemment, il n’y a que les Amérrricains pour venir frrrapper à ma porte sans téléphoner avant, lui fis-je remarquer avec une pointe de reproche, je dois l’avouer.

Je déposai la pendule sur mon établi principal afin de l’examiner plus méticuleusement. J’attrapai mes lunettes posées sur mes livres de comptes et m’assit. La jeune femme (Cristina avait-elle dit ? Ce n’est certainement pas son prénom non plus) se tint debout devant mon établi, ne sachant quoi faire. À présent que j’avais mes lunettes, je pus distinguer qu’elle portait un pantalon de flanelle noir, un chemisier sans manches, noir également, et de petits mocassins souples aux pieds. Ses gestes étaient à la fois sûrs et empreints d’une certaine réserve alors qu’elle se tenait au milieu de mon atelier. Je vis son regard vagabonder tout autour d’elle, observant avec curiosité tout mon fatras accumulé depuis tant d’années. Il est vrai que j’aimais collectionner les antiquités, et j’ai pu m’en procurer de nombreuses durant ma très longue vie. Mes étagères débordaient d’horloges et de montres en tout genre, des mécanismes anciens, mais aussi de livres, parce que j’aime les belles reliures. Si je n’avais pas eu la passion de l’horlogerie, je pense que j’aurais fait un très bon artisan relieur, j’en suis sûr.

Son embarras me fit sourire. Je lui indiquai un siège, car l’examen de la pendule pourrait prendre un peu de temps. Je vérifiai d’abord si cette pendule était bien celle que je craignais de voir. Je parcourus de mes doigts le socle, puis trouvai des initiales gravées dessus : « G. D. » pour Giovanni Donato. Mon cœur fit un bond lorsqu’il reconnut ces deux petites lettres sur un objet aussi ancien… Donato, mon nom de famille. À cause de ces initiales, cette jeune femme pensait que c’était l’un de mes ancêtres qui l’avait construite. En même temps, les Donato ne courent pas les rues à Positano, ni même dans toute l’Italie. J’examinai ensuite le mécanisme qui n’était point recouvert. On avait récemment nettoyé la rouille qui avait pu s’immiscer çà et là sur certains rouages, mais il demeurait intact. Toutefois, celui-ci était arrêté et ne pourrait redémarrer sans quelques menues réparations qu’il faudrait mener avec délicatesse et minutie.

—    Les pendules du prrremier Giovanni Donato sont des mirrracles de prrrécision, dis-je en ajoutant une loupe sur le verre droit de mes lunettes. Des rrrois et des rrreines lui offrrrirent d’immenses fortunes uniquement en échange d’une œuvrrre qu’il aurait crrréée pour eux. Il rrrefusa toujours.

Alors que j’observais les rouages intérieurs, j’émis un léger rire en repensant à cette anecdote.

—    Toutefois, il fit une seule exception à cette rrrègle, ajoutai-je.

Je fis tourner lentement, manuellement, le mécanisme, et identifia deux ressorts effrités. Je saisis une fine pince allongée pour les retirer et en déposa les morceaux dans une petite écuelle.

—  Avec Rambaldi ? demanda la soi-disant Cristina Orizzi.

J’acquiesçai dans un marmonnement, occupé à me demander où j’avais pu mettre ma boîte à ressorts d’une facture similaire. J’ouvris plusieurs tiroirs sous mon établi, puis en sortit un vieux coffret dans lequel je possédais des ressorts de différentes tailles et de résistances diverses. J’en sélectionnai un, l’observai, puis le testai avec une autre pince plus large. Je répétai l’opération avec trois autres ressorts, jusqu’à en trouver un qui me satisfasse et que je déposai dans la petite écuelle. La taille correspondait au premier ressort que j’avais retiré. Je m’appliquai donc à replacer le neuf dans son logement, veillant à obtenir la bonne tension.

—    Pourquoi ? me demanda la jeune femme dont la curiosité se lisait sur son visage.

—    Rambaldi fit une prrromesse, lui répondis-je simplement.

Je cherchai à présent un second ressort qui puisse remplacer le deuxième que j’avais retiré. Cela fut un peu plus long, car je dus l’adapter entièrement. Je décidai donc de me saisir d’un filament de métal que j’enroulai avec précaution autour d’un petit cylindre en bois à la taille adéquate. Je recourbai les deux extrémités afin d’en faire des accroches, puis j’ajustai régulièrement la tension dans un va-et-vient entre le cylindre et le logement qui devait recevoir le ressort. Enfin, j’obtins ce que je recherchai, et accrochai définitivement le ressort dans le mécanisme.

—    Quelle promesse ? me demanda encore l’étrangère, intriguée.

Je poussai un soupir avant de répondre :

—    Il prrromit à Giovanni Donato qu’il aurait une vie incrrroyablement longue… Il lui rrrévéla même quel serait le jour de sa mort.

—    Et il avait vu juste ?

—    Oui, tout était juste, dis-je en souriant tristement, malgré moi.

Je ne jetai point de regard sur elle, trop concentré sur mon travail. Il me fallait dorénavant vérifier les crémaillères. Je tournai à nouveau manuellement le mécanisme tout en examinant à la loupe les fines dentelures qui s’emboîtaient en quinconce, à l’écoute des légers cliquetis qui n’avaient plus aucun secret pour moi. Après avoir vérifié tous les disques, je fus soulagé qu’aucune dent ne manquât.

—    Quel est ce symbole, ici ? demanda la jeune femme en désignant le grand disque des heures.

Je regardai alors ce qu’elle me montrait du doigt. Dans le disque était gravé un zéro cerné par les symboles mathématiques classant les nombres selon leur relation d’ordre, dessinant une étrange relation mathématique : < 0 >. Je souris à la vue de ce symbole, comme s’il me rappelait à un passé d’une autre vie.

—    Le grrrand ordre de Rambaldi, répondis-je avec une certaine fierté. Milo Rambaldi avait ses fidèles et ils crrréèrent cet ordre afin de sauvegarder ses œuvrrres. Malheureusement, et ceci arrive à prrresque toutes les choses pourtant conçues par un esprrrit pur : des crrriminels utilisent aujourd’hui ce symbole pour s’infiltrrrer dans l’ordre.

Je saisis un flacon d’huile que je débouchai pour y visser un embout long et fin qui me permettrait d’huiler avec précision le mécanisme. Une odeur âcre et métallisée en émana durant quelques secondes, imprégnant mes sens d’un léger goût de ferraille. Avec de légères pressions sur le flacon, j’appliquai quelques gouttes d’huile entre les rouages, sur les deux ressorts que j’avais remplacés, ainsi que sur les jointures des aiguilles du cadran afin que leur mouvement suive parfaitement celui des crémaillères. Lorsque je levais les yeux sur le visage de ma visiteuse, j’y voyais un réel intérêt pour cette pendule et son histoire. Elle m’observait avec attention la manipuler, la tourner et la retourner. Cela me rassura en quelque sorte : cet objet unique à la préciosité incommensurable paraissait être tombé entre de bonnes mains, tout du moins, c’est ce que j’espérai. Elle fronça les sourcils, ses yeux s’étant arrêtés sur un nouveau détail :

—  Qu’est-ce que c’est, là ? Ces chiffres ? On dirait une date…

Mon front se plissa également à la mention de ce détail. Je retournai la pendule face à moi pour observer également les chiffres inscrits sur le rebord décoratif de la pendule. La crainte que j’avais pu ressentir à l’arrivée de cette pendule s’estompa soudainement pour laisser place à un étrange sentiment de sérénité et de plénitude.

—    Je pense qu’elle reprrrésentait quelque chose pour Rambaldi, répondis-je, plongé dans mes pensées. Cette pendule a été constrrruite d’aprrrès des dessins de lui. Mais il ne m’a jamais expliqué ce que cela signifiait…

Je caressai la série de chiffres gravés en dodelinant de la tête, mes yeux perdus dans le passé.

—    Qu’est-ce que vous dites ? fit la jeune femme avec surprise.

Cela me sortit brutalement de mes pensées. Je secouai la tête, confus, et rectifiai en riant doucement :

—  Non, ma mère ne m’a jamais parlé de cette date. Je crrrois qu’elle ne savait rien…

Je me replongeai dans mon ouvrage, évitant son regard interrogateur. Mon travail touchait presque à sa fin, la pendule était quasiment réparée.

—    Vous voyez, il y a une pièce qui manque, ici, et que je n’ai pas, dis-je en désignant le logement d’un disque plat qui aurait dû s’insérer à l’intérieur afin de compléter harmonieusement le mécanisme.

Toutefois, son absence n’empêchait pas le bon fonctionnement de la pendule.

—    Vous l’avez réparée, non ? fit remarquer la jeune femme en observant la pendule avec une certaine nervosité tandis que je remontais le mécanisme.

En effet, une fois remontés, les rouages s’actionnèrent. On entendit résonner le tic-tac, le cliquetis des crémaillères et des ressorts reprendre et marquer le passage du temps. Je poussai un long soupir.

—    Elle donnera l’heure, au moins, fis-je en haussant des épaules, si c’est ce que vous vouliez savoir…

Je retirai mes lunettes et plongeai mes yeux grisés par la vieillesse dans les siens, jeunes et beaux. Elle était réparée, et un étrange sentiment d’accomplissement m’envahit. La jeune femme me rendit mon regard avec intensité :

—    Monsieur Donato, dit-elle avec une gravité nouvelle, sur quoi Rambaldi travaillait-il ?

Je ne la quittai pas des yeux. Les plis de son front, l’intensité de son regard, le pincement de ses lèvres, tout indiquait qu’elle n’était plus dupe.

—    La pendule fonctionne à nouveau, répétai-je encore. Maintenant que je l’ai réparrrée, tout est fini…

Je pris une lente inspiration, puis me levai de mon siège, prêt pour ce qui devait arriver, quelle que fût la façon dont cela devait arriver. Et ce fut précisément à ce moment que je ressentis une vive douleur me traverser la poitrine tandis que le verre de ma fenêtre éclatait en mille morceaux. J’apposai ma main contre mon cœur : du sang en coulait à flots. Je souris malgré moi. Oui, Milo Rambaldi avait tenu sa promesse. La vie de Giovanni Donato fut incroyablement longue.


[1] Une pièce que je pense qui mérite d'être vue ; c’est une pendule, construite par l’un de vos ancêtres, pour Milo Rambaldi.

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