AIW : Au Pays des Cauchemars par

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Crossover / Drame / Horreur

4 Chapitre 4 : Mauvaise influence

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Chapitre 4 : Mauvaise influence

Timothy soupira pour la énième fois ce jour-là.

Ses yeux noisettes traînaient paresseusement sur les multiples tissus qui recouvraient la surface de la longue table, le menton plongé dans ses bras croisés. Il jouait avec le crayon d’esquisse en le faisant rouler d’avant en arrière à l’aide de son souffle. Le pansement qui recouvrait la plaie à sa jambe lui démangeait à chaque petit mouvement mais il ne fit rien pour le retirer. Comme un rappel cruel de ce qui lui était arrivé plusieurs jours auparavant.

Son regard se déporta des tissus pour venir se concentrer sur le chapeau qu’il était en train de réaliser depuis un long moment déjà. Ledit chapeau se tenait à quelques centimètres de son visage abattu, assis tranquillement entre des bandes de tissus découpées, des plumes, des perles, de la soie blanche et bien d’autres matières rares qu’offrait le Pays des Merveilles. Mais ses pensées ne tournaient pas autour de sa conception en cours. Non, sa tête s’égarait au-delà des sentiers battus.

Timothy n’avait plus aucun souvenir de son escapade au Palais du Temps, ni de ce qui lui était arrivé exactement en ce lieu mystique. Bien entendu, il gardait quelques séquelles de son traumatisme toutefois il ne pouvait le décrire avec exactitude. C’était comme un cauchemar, un souvenir lointain qui refusait de s’éclaircir dans sa mémoire obstrué par un épais voile de confusion.

Et si … Tout cela avait été fait exprès ? Afin qu’il perde la mémoire ?

Dans tous les cas il avait fait une terrible erreur ce jour-là. Lors de son réveil au château de la Reine Blanche à Marmoréal, le jeune garçon était incapable de comprendre ce qu’il faisait dans un lit et pourquoi tout le monde autour de lui semblait si désolé. Si … Terrifié. Que lui était-il arrivé pour que ses amis mais surtout, ses tendres parents, aient l’air d’avoir vu un fantôme ? Il se souvient encore de la pâleur de leurs visages et des larmes dans les yeux de sa mère mais le pire restait le Chapelier.

Comme si toute la couleur s’était évaporée de lui, ne laissant plus qu’un homme désespéré silencieusement assis à côté de son chevet. Combien de temps avait-il veillé dans cette position à côté du lit ? D’après ses yeux ternes, beaucoup trop de temps.

Mais ce qui l’avait rendu encore plus confus fût la présence exceptionnelle de Temps dans sa chambre à son réveil. Ce dernier n’avait pas fière allure contrairement à l’habituel. Tout aussi pâle que Mirana et Tarrant, l’homme avait définitivement perdu le sourire quand il posa ses yeux bleus électriques sur l’enfant souffrant au fond du lit, rejouant encore et encore la scène horrible du placard dans son esprit complexe. Il refusait d’admettre la vérité que peut-être quelque chose de plus puissant et incontrôlable sévissait dans leur monde.

En revanche Timothy se souvint des hurlements du Chapelier alors qu’il s’en prenait verbalement au Temps une fois à l’extérieur de sa chambre, le blâmant dans son patois fort pour ce qui était arrivé à son jeune enfant pendant son excursion improvisé dans son Palais. Son père était souvent en colère ces derniers temps, remarqua-t-il. Et c’était de sa faute. S’il n’avait pas délibérément désobéit, rien de tout cela ne se serait produit et personne ne serait malheureux à cause de lui aujourd’hui.

Même s’il ignorait le pourquoi du comment. Les seules cicatrices qu’il gardait de ce jour visiblement affreux étaient la morsure à sa jambe rouverte ainsi que des griffures qui parsemaient son dos, ses bras et son visage. Des blessures qui étaient soi-disant apparus par miracle sur sa peau, d’après ce qu’avait raconté le Temps à Alice et au Chapelier furieux, clairement perplexes par ce constat. Mallyumkin et Bayard avaient soutenus ses propos avec frénésie à la Reine blanche qui s’occupait des blessures de Timothy avec le plus grand des soins malgré sa difficulté à comprendre.

Tout le monde avait été terriblement inquiet.

Dans le présent, le jeune garçon tourna la tête vers la grande fenêtre sur sa droite puis posa confortablement sa joue contre son avant-bras tandis qu’il lorgnait le vitrail et les rayons du soleil qui s’infiltrait en travers le verre épais jusque sur son visage. La pièce était entièrement blanche malgré les coloris divers qui jonchaient les murs et le sol grâce à la Chapellerie des Hightopp. Il n’aimait guère tout ce blanc qui rappelait sans cesse que cet atelier se trouvait au sein du château de Marmoréal, loin du petit atelier familial dans la maison chapeau aux abords de ce dernier.

Son cœur était lourd de remord. Le visage angoissé de son père restait gravé derrière ses paupières tout comme les larmes de sa pauvre mère inconsolable qui avait veillé à son chevet toute la nuit dernière.

Un petit gémissement involontaire s’échappa de ses lèvres au souvenir douloureux. La culpabilité le rongeait allant jusqu’à lui en donner la nausée, le nez plissé. Les larmes lui montaient aux yeux mais il les retint de toutes ses forces car il refusait de les libérer alors que tout était de sa faute et entièrement de sa faute.

Il avait envie de voir son père aux vives émotions et de lui dire que tout allait bien, qu’il ne devait plus se sentir misérable et encore moins coupable comme il le faisait à chaque fois qu’un membre de la famille était en difficulté. L’étreindre chaleureusement, sentir l’odeur du thé dans ses vêtements colorés, rire avec lui et répondre à ses énigmes qui n’avaient strictement aucun sens. Le voir à nouveau sourire … Son sourire contagieux que chérissait tant Alice mais qui se faisait de plus en plus rare malheureusement.

A cause de lui.

Timothy sentit la piqure familière derrière ses yeux alors il décida d’enterrer son visage dans ses bras. Mally et Bayard avaient aussi eu droit à de sévères réprimandes, surtout de la part de Tarrant qui avait failli écraser le pauvre Loir sous une théière lors de sa crise de folie si Alice n’avait pas intervenue à temps pour le sortir de son état catastrophique. Des yeux oranges cernés par du noir charbon, voilà l’image qu’il avait dorénavant de son père adoré au caractère extravagant et débordant de gentillesse.

Il méritait certes sa punition, mais ses amis n’avaient absolument rien à voir là-dedans et encore moins avec sa prise d’initiative de partir pour le Palais du Temps sans l’autorisation de ses parents ni de celle de Mirana.

Mais encore, ce n’était qu’à cause de sa maudite curiosité ! Même si certains morceaux de sa rencontre en personne avec le Temps refaisaient lentement surface, il ne pouvait comprendre pourquoi il devait rester enfermer dans cette pièce toute la journée alors qu’il faisait un soleil radieux à l’extérieur ! Il avait vraiment très envie de jouer avec les Tweedles dans les jardins.

Une question de sécurité, lui avait expliqué la gentille Reine aux doux sourires rassurants. Même s’il prenait cette initiative comme une punition.

La mélancolie soudainement remplacée par l’ennuie, Timothy redressa sa tête pour regarder fixement son chapeau à moitié terminé d’un œil sceptique. Un petit rictus s’empara de ses lèvres tandis qu’il fusillait du regard son œuvre qui ne suscitait plus autant d’intérêt qu’avant, passant doucement le bout de son index sur la plume bleue qui flottait au-dessus du ruban bleue nuit.

«Tu es encore distrait, Timothy.»

L’enfant se crispa au son de la voix strict. Il était tellement plongé dans ses propres pensées qu’il n’avait même pas fait attention aux bruits environnants notamment ceux de la machine à coudre noire sur laquelle travaillait activement son grand-père, Zanik Hightopp. Il avait cessé son travail de couture pour s’intéresser plus particulièrement à son petit-fils tête en l’air assis sur un siège devant la table de travail, face à son chapeau inachevé.

«Je suis désolé grand-père.» S’excusa ce dernier d’un autre de ses soupirs plaintifs.

«Il faut que tu apprennes à te concentrer si tu souhaites faire de ce chapeau une œuvre d’art. Etre un bon Chapelier ne s’apprend pas du jour au lendemain. Tu dois avant tout persévérer, c’est la clé de la réussite. Déjà tiens-toi plus droit ! Ensuite, utilise tes mains pour sentir les différentes textures que tu pourrais utiliser pour ton chapeau.» Zanik se plaça derrière le garçon morose pour lui montrer comment se tenir.

«Peux-tu encore une fois me montrer le chapeau de père ? Je suis sûr qu’il pourrait me venir en aide.» Sourit Timothy lorsqu’il sentit les mains de son grand-père sur ses épaules. Il y eu un léger temps de silence puis une pression sur son épaule gauche avant que Zanik ne sorte le fameux chapeau bleu frivole de la poche avant de son blouson gris.

«Très bien. Le voici. Fait attention s’il te plaît, tu sais qu’il me tient très à cœur.» Demanda-t-il en tendant le chapeau en papier dans sa direction, le semblant d’un sourire aux lèvres quand son petit-fils le récupéra dans ses mains tâchées.

Timothy examina attentivement ce chapeau minuscule sous toutes les coutures même s’il connaissait déjà chacun de ses plis à la perfection. Il était légèrement déchiré sur le dessus. Par ailleurs il restait le premier chapeau réalisé par son père lorsqu’il avait à peu près son âge, une relique du passé qui méritait qu’on l’admire encore et encore ! Rien à voir avec les créations de Zanik qui étaient bien plus ternes et plus conformes, comme il aimait souvent le dire.

Cependant ceux de Tarrant avaient toujours été plus colorés et plus originaux avec des couleurs vives et des accessoires improbables comme par exemple des étiquettes de prix, des plumes immenses, des coquilles d’œufs d’oiseaux rares, des broches … Cela dépendait généralement des clients mais c’était aussi pour cette raison-là qu’il était devenu le Chapelier Royal de la Reine Blanche. Grâce à ses idées loufoques.

«Ce chapeau que tu essaies de faire, tu le réalises pour le chat de Cheshire, je présume ?» Questionna ensuite Zanik d’un haussement de ses sourcils grisonnants, les yeux rivés sur le visage admiratif du garçon.

«J’aimerais lui faire un chapeau pour qu’il arrête d’essayer de voler celui de père. Je pense qu’il le mérite plus que quiconque. Cheshire est quelqu’un de bien, il est loyal et courageux et j’aime son sourire.» Admit timidement Timothy, le précieux chapeau ancien tenu soigneusement dans ses deux mains.

«Fort bien. Dans ce cas, je pense que tu devrais ajouter une touche de noire sur ton chapeau. Le bleu est un bon rappel de couleur mais il faut contraster avec du noir. Du noir et une touche de turquoise aussi …» Se dit Zanik en passant sa main le long de son menton dans la réflexion intense tandis qu’il s’éloignait de la table encombrée de tissus pour rejoindre une étagère débordante contre le mur.

Timothy réussit à esquisser un sourire pendant qu’il suivait du regard son grand-père qui marmonnait des mots incompréhensibles dans sa barbe. Il l’aimait beaucoup malgré qu’il soit un personnage sévère et pointilleux à la recherche de la perfection sur chacun de ses modèles. Ce n’était pas tous les jours évidents de travailler avec lui quand il fallait être carré à chaque geste. Contrairement à Chapelier qui était tout l’inverse de son père. Aussi bien mentalement que professionnellement.

Tarrant lui avait raconté qu’à une certaine époque, avant que le Jabberwocky ne détruise tout sur son passage le jour terrible, lui et son propre père avaient des difficultés à s’entendre et qu’ils s’étaient violemment disputés le jour du couronnement d’Iracebeth de Crims, l’ancienne Reine rouge.

Choses que chacun d’eux regrettaient amèrement aujourd’hui.

Mais grâce à l’intervention d’Alice une fois encore, le Chapelier fou avait retrouvé sa famille disparue pour pouvoir enfin présenter ses excuses et renouer les liens qui avaient étés brisés suivant cette dispute inutile entre père et fils. Une excellente leçon de morale pour Timothy Hightopp.

«Voilà un tissu qui irait bien avec la couleur de base de ton modèle. Ceci dit, tu fais déjà un bon apprenti car tes choix de couleurs sont intéressants. Tu devrais ajouter une bande ici aussi pour que la base ne soit pas trop vide.» Indiqua Zanik une fois de retour derrière le siège de son petit-fils étrangement silencieux et distrait aujourd’hui.

Bien évidemment, il savait parfaitement ce qui était arrivé, tout le monde le savait, mais il ne désirait pas montrer son inquiétude en public pour la simple et bonne raison qu’il ne voulait pas effrayer Timothy. Sinon, comment réagirait-il face à son grand-père normalement stoïque et intransigeant s’il montrait des signes de faiblesses ? De plus, il pensait que parler de chapeau lui remonterait suffisamment le moral pour le faire sourire à nouveau.

Sourire qui lui manquait énormément.

«J’aime bien. Mais je préfère le turquoise pour cette partie-là grand-père. Je ne veux pas mettre trop de noir sur un si joli chapeau ! C’est bien trop triste pour un chat comme Cheshire.» Renchérit Timothy d’une légère secousse de sa tête après avoir récupéré des perles turquoises dans ses mains.

Zanik s’autorisa un petit sourire à cette déclaration digne d’un Hightopp. Il était bel et bien le fils de Tarrant, il n’y avait aucun doute là-dessus, il le retrouvait en lui à chaque fois qu’il le regardait ou l’écoutait. Ce qui le gonflait toujours d’une grande fierté même s’il ne le déclarait jamais à haute voix. A vrai dire, il n’avait jamais été très expressif mais il faisait des efforts avec le temps et plus particulièrement depuis la naissance de son petit-fils et de sa petite-fille Mia.

D’une petite tape amicale sur les cheveux roux en bataille de Timothy à nouveau concentré sur son chapeau, Zanik se détourna pour rejoindre sa propre table de travail afin de poursuivre sa couture. Un mètre pendait autour de son cou alors qu’il prenait de rapides mesures de ses tissus dans la ferme intention de créer une nouvelle robe à sa Majesté la Reine. Blanche immaculée, bien-sûr.

Cependant il jetait régulièrement des regards discrets sur le petit garçon dans son vaste atelier, l’anxiété traînante dans son estomac. Lui et Tyva, sa femme, s’inquiétaient énormément pour leur petit-fils après la première agression mystérieuse au château un jour de pluie. Il était devenu si différent … Plus renfermer, moins souriant et nettement moins joyeux aussi. Comme si qu’une partie de lui-même s’était volatilisée par enchantement.

Il jeta un bref coup d’œil à sa montre à gousset pendante à sa hanche pour constater qu’il était bientôt l’heure du thé. Tarrant et Alice ne devraient pas tarder à les rejoindre. Confiant Mia à Tyva pour laisser Timothy aux soins de son grand-père, les deux parents étaient partis ce matin avec un groupe de Chevaliers de la Reine au Palais du Temps pour mener des investigations sur l’agresseur du garçon avec Mallyumkin, Bayard, Cheshire, le Bandersnatch ainsi que le Temps, évidemment.

Qui de mieux que la Championne d’Underland et son fidèle Chapelier pour cette tâche.

Zanik força un autre sourire lorsque Timothy leva ses yeux tristes dans sa direction. Il ne lui rendit qu’un demi-sourire, ce qui lui donna une petite pointe de douleur au cœur à cette expression lessivée. Le jeune garçon collait des perles sur le rebord du haut de forme spécialement conçu pour Cheshire, la langue pendante aux coins de ses lèvres alors qu’il mettait toute sa concentration dans son chapeau inachevé.

«Fait bien attention avec la colle surtout ! N’en met pas sur les poils ni sur les perles sinon cela gâcherait ton chapeau. Et ne t’approches pas du mercure, je vais m’en charger dès que j’ai terminé ma pièce centrale, d’accord ?» Somma sèchement Zanik d’un haussement de sourcils tout en pointant un doigt vers l’enfant attentif.

«Grand-père, penses-tu que je suis fou ?» Timothy se sentit obligé de reposer la question à son grand-père, insatisfait par la réponse de sa mère l’autre fois.

«Qu’est-ce donc cette question ridicule ?!» S’offusqua Zanik d’une expression outrée.

«Je me posais juste la question. Le regard des gens me perturbent ces temps-ci …» Murmura-t-il honteusement en retour, levant les épaules face au regard de plomb de l’homme adulte de l’autre côté de la pièce. Il y eut un soupir.

«La plupart du temps nous devenons fous à cause des sécrétions du mercure et à force d’en être exposé de jour en jour. La Chapellerie est un métier dangereux et le restera parce que les risques d’empoisonnement sont grands. Mais ici, la folie prend un tout autre aspect. Tarrant en est la preuve vivante. Alors Timothy, je pense que tu es aussi fou qu’un Chapelier.» Zanik tapota son doigt contre sa tempe.

Cela suscita un petit rire chez le garçon qui appréciait l’approche de son grand-père malgré le ton de reproche contenu dans sa voix exigeante. Même s’il ne le montrait pas couramment, il aimait son fils excentrique aux rires absurdes qui ne suivait aucune règle dans la Chapellerie, à son plus grand désarroi.

Dorénavant tous deux souriants, la paire retomba dans le silence entrecoupé par les bruits de la machine à coudre. L’atmosphère générale était redescendue à quelque chose de plus léger, ce qui permit à Timothy de se libérer du poids qui l’encombrait depuis quelques jours. Loin des mauvaises pensées, loin des frayeurs et de la douleur de ses cicatrices.

Allant jusqu’à aimer le chapeau qu’il était en train de faire. Un large sourire conquis étira ses lèvres lorsqu’il vit qu’il commençait enfin à prendre forme. Son grand-père avait raison, il fallait ajouter une touche de noire pour faire ressortir le bleu électrique du joli ruban qui pendait à l’arrière comme le faisait celui du célèbre chapeau du Chapelier. Il avait vraiment hâte de le montrer à son père mais il gardait une certaine appréhension aussi.

Etant donné que le chat de Cheshire et Tarrant ne s’aimaient pas, allait-il s’énervé en voyant ce chapeau ? Sera-t-il déçu ? Ou inversement, soulagé ? Connaissant bien son père, il sera très fier de lui mais sera sans doute agacé que Cheshire ne reçoive un chapeau après tout ce temps car il pensait qu’il ne le méritait pas du tout pour sa lâcheté.

Amusé par l’image comique du Chapelier en train de courir derrière un chat invisible avec un nouveau chapeau sur sa tête, Timothy émit un petit ricanement puis descendit de sa chaise pour aller chercher un autre ruban d’un bleu plus clair que le précédent. Il posa doucement son inspiration sous forme d’un chapeau de papier de petit Tarrant sur la table pour ensuite courir vers les étagères du fond à la recherche de son tissu.

Du coin de l’œil, il vit son grand-père lui jeter un regard intrigué alors qu’il cousait l’ourlet de la robe blanche scintillante avec des mains d’expert. Il faisait toujours attention à chacun de ses faits et gestes, notant ses allés et venus pour s’assurer qu’il ne manque de rien.

Timothy s’approcha des étagères mais s’arrêta net dans ses pas quand il crut entendre une petite mélodie. Perplexe, il tourna la tête en direction de son grand-père qui continuait à lui tourner le dos pour faire face à sa machine à coudre, pas le moins du monde perturbé par le drôle de son. Puis la mélodie retentit à nouveau. C’était une jolie berceuse qui jouait, quelque chose qu’il n’avait jamais entendu mais qui titillait sa curiosité.

Après tout, il n’était pas tout seul cette fois-ci.

L’enfant se dirigea lentement vers la source du bruit qui conduisait vers une alcôve bercée dans la pénombre de la grande pièce blanche. Dans cette alcôve se trouvait d’autres bibelots de coutures ainsi que des étagères de tissus et des mannequins. Deux grands rideaux rouges étaient tirés de chaque côté des murs blancs, un grand miroir avec des dorures posé contre le fond reflétait actuellement la table de travail et Zanik derrière Timothy.

Et la mélodie en sourdine venait actuellement d’une petite boite carrée au pied de ce miroir. Elle était fermée, une fine pellicule de poussière recouvrait le bois orné de fleurs de lys gravées. Le garçon curieux par les sons s’agenouilla devant cette boite puis d’une main hésitante, il l’ouvrit pour dévoiler un spectacle des plus magiques.

Un soupir d’émerveillement glissa de sa bouche, les yeux légèrement écarquillés. Deux danseurs miniatures, un homme et une femme, dansaient au rythme de la douce mélodie. L’homme était vêtu d’un costume bleu nuit avec une cravate noire ainsi qu’une chemise blanche tandis que la femme portait une élégante robe rose pâle muni d’une ceinture blanche à nœud papillon dans son dos. Ses cheveux châtains étaient joliment tirés dans des tresses contre sa tête.

A l’ouverture du couvercle de la boite, le couple salua gentiment Timothy d’un sourire sympathique, ce que le garçon rendit timidement alors qu’il admirait les prouesses artistiques des deux danseurs talentueux sur leur socle de verre. Il finit par s’assoir en tailleur sur le sol, les mains croisées sur ses genoux, son sourire s’agrandissant de secondes en secondes.

Dans le reflet du grand miroir ovale face à lui, il pouvait voir que son grand-père continuait de travailler activement sur la magnifique robe sans même se retourner lorsqu’il laissa sortir un petit rire. Etrange. Cependant Zanik n’avait jamais ri alors ce son devait être inconnu à ses oreilles …

Timothy prit quelques instants pour regarder plus attentivement son reflet dans la glace froide. Il avait l’air épuisé. Un froncement de sourcils modifia ses traits de visage tandis qu’il se fixait avec tristesse, ses yeux bruns suivant une coupure particulièrement vilaine sur sa joue droite. Il n’arrivait pas à se souvenir d’où elle venait. Rien de tout cela n’avait de sens pour lui. Comment avait-il obtenu toutes ces griffures rouges de colère sur son corps ?

Il n’y avait que l’image d’un placard qui venait à son esprit. Un placard … Rouge. Et dès que cette image effleurait ses pensées, Timothy avait immédiatement envie de pleurer de panique. Mais, pourquoi ?

Son regard se reporta sur les deux danseurs visiblement soucieux car ils ne dansaient plus mais l’observaient avec crainte. Ils s’échangèrent un regard entre eux, communiquant par le contact visuel puis d’un sourire peiné, ils reprirent leur danse classique à la mélodie de la boite à musique. Le jeune enfant ne comprenait pas pourquoi un tel objet se trouvait dans un atelier de Chapelier mais il posera la question à son père plus tard.

«Comment vous appelez-vous ?» Chuchota-t-il ensuite après s’être rapprocher de la boite.

La danseuse se figea un instant puis haussa les épaules, mimant avec sa main libre qu’elle ne pouvait pas parler tout comme son compagnon masculin. Ils étaient dépourvus de la parole. Toutefois leurs yeux suffisaient pour transmettre leurs émotions et suivant cette question, ils paraissaient un peu malheureux de ne pouvoir communiquer.

«A qui tu parles Tim ?» Questionna soudainement Zanik en arrière-plan.

«Oh, à personne ! Je me parlais tout seul grand-père. Je suis fou, souviens-toi !» Ricana l’enfant en dévoilant le minuscule petit écart entre ses deux dents de devant. Un héritage de son père.

«Ce chapeau ne va pas se finir tout seul. Un bon Chapelier ne laisse pas un travail inachevé trop longtemps.» Réprimanda l’homme plus âgé toujours dos au miroir.

«Oui je sais. J’arrive tout de suite !» Répondit Timothy d’un soupir contrarié, levant les yeux au plafond de l’alcôve.

Néanmoins son grand-père avait raison. Il voulait devenir un aussi bon Chapelier que son père alors il devait vite se remettre au travail pour qu’il soit fier de lui. La mélodie de la boite à musique continuait à jouer alors qu’il s’apprêtait à se relever pour chercher le tissu qu’il était d’abord venu récupérer dans les étagères. Sauf que cette musique ne semblait pas agacé Zanik ni même l’interpeler, ce qui était des plus surprenant étant donné qu’il n’aimait pas les distractions.

«Grand-père ?» Timothy fronça les sourcils dans le reflet du miroir mais cette fois-ci, l’homme derrière lui ne répondit pas.

La pièce paraissait soudainement beaucoup plus sombre et menaçante.

Son cœur manqua un violent battement lorsqu’il aperçût un éclat d’orange sous la table de travail, non loin des pieds de Zanik imperturbable dans son travail. Il tourna brusquement la tête pour voir que rien ne se cachait sous cette table à part des morceaux de tissus inutilisables et quelques épingles égarées.

Son souffle commença à prendre de la vitesse. Quelque chose n’allait définitivement pas. Son grand-père paraissait si lointain mais pourtant si proche, intouchable mais à porter de main. Il pouvait presque entendre les battements frénétiques de son cœur dans ses oreilles mais bientôt, les notes de la boite à musique devinrent plus lentes et plus graves avec des intonations différentes frôlant la discordance.

Tout doucement, Timothy baissa les yeux sur ladite boite à musique.

Les deux danseurs n’étaient plus là. Il n’y avait plus que le socle en verre qui tournait mais ni l’homme ni la femme ne pouvaient être vus, miraculeusement disparus sans laisser de trace. Abasourdi, le garçon leva les yeux face au miroir pour faire une mini crise cardiaque quand ses yeux rencontrèrent ceux d’un grand clown accroupit juste derrière lui.

Il voulut crier mais une main gantée se colla rapidement à sa bouche pour l’empêcher d’émettre le moindre bruit qui alerterait de sa position compromettante. Son corps étant pétrifié de terreur, les larmes dévalaient à flot ses joues pâles et jusque dans le gant soyeux du clown qui le tenait contre lui d’un sourire sadique. Il ne pouvait détourner son regard des yeux jaunes de la créature vicieuse à la peau blanche et aux marques rouges, ses deux dents de lapin à quelques centimètres de sa tête.

Bientôt, son apparence se modifia pour ressembler à celle d’un petit enfant, un peu plus vieux que lui d’après la taille mais avec les mêmes cheveux oranges que lui. Son sourire sinistre ne faiblissait pas tout comme son regard de braise qui l’empêchait de pouvoir bouger ou même parler. Pourtant, le gant avait disparu de sa bouche.

Les yeux larmoyants de Timothy suivirent calmement le doigt du garçon assis derrière le reflet jusqu’à ce qu’il ne le pose contre ses lèvres souriantes exagérément.

Shhhh.

Il pouvait presque goûter à la bile dans sa gorge. Son corps refusait de lui obéir. Soit à cause de la peur extrême, soit à cause de l’étrange charme qui venait de l’enrober de la tête aux pieds, le privant de ses capacités motrices. Une larme silencieuse roula sur sa joue alors qu’il gardait sa bouche ouverte mais qu’aucun son n’en sortait, les battements de son cœur résonnant dans ses oreilles sifflantes par le stress.

Jusqu’à ce qu’il ne voit les deux cadavres dans les mains du garçon lui faisant face mais qui n’existait pas dans sa réalité car personne ne se trouvait derrière lui. Les deux danseurs de la boite à musique pendaient mollement dans les mains du monstre souriant, plus de têtes sur leurs épaules mais à la place un trou sanglant où s’écoulait du sang le long de ses doigts jusque sur le tapis.

Tout ça c’est dans ta tête ! Ça n’existe pas ! Hurla Timothy dans son esprit dans une vaine tentative de se sortir de cet affreux cauchemar qu’aucun enfant ne devrait avoir à subir.

Sa tête tournait. Il ferma hermétiquement les yeux puis bloqua sa respiration. Il attendit plusieurs longues secondes jusqu’à ce qu’il entende la fin de la berceuse de la boite à musique, le plongeant dans un silence dérangeant. Le cœur battant la chamade, il rouvrit les yeux mais l’illusion n’était toujours pas partie, à sa plus grande horreur. Cependant l’enfant dorénavant sans expression ne tenait plus de cadavres dans ses mains mais à la place il tenait quelque chose de brillant au milieu de sa paume ouverte.

Un couteau.

Argenté et luisant à la lumière naturelle de la pièce inexplicablement sombre, le garçon plus âgé prit la main de Timothy dans la sienne et glissa l’arme entre ses doigts via le miroir. Il pouvait sentir la froideur du petit couteau mais il n’y avait rien dans sa main, rien que de l’air et du vide. Tout cela n’était qu’une illusion.

Sa vision brouillée par les larmes, il se figea lorsqu’il vit son grand-père dans la glace qui se tenait désormais près de son siège, une expression enragée sur son visage ridés. Tout à coup il agrippa le chapeau qu’il était en train de faire pour le chat de Cheshire et d’un geste brusque, il le déchira en lambeau, miettes par miettes sans la moindre pitié. Ce n’était pas son grand-père qu’il voyait, il ne ferait jamais une chose pareille !

Mais pourtant la tristesse et le désespoir se transformèrent en étonnement puis en trahison et enfin, en colère. Une vive colère qui le prenait aux tripes, une fureur qu’il n’avait jamais ressentie de toute sa courte vie. Quel enfant de sept ans ressentirait ce genre d’émotion négatif ?!

Dans le miroir, l’enfant se mit à sourire vilement puis il se pencha ensuite à l’oreille de Timothy pour lui chuchoter quelque chose alors que le jeune garçon en question était occupé à fusiller du regard son grand-père perfide et sans cœur qui avait réduit à néant son dur labeur. Tandis que haine, rage, déception et dégout se bousculaient en lui, ses doigts se resserrèrent automatiquement autour de la lame tranchante.

Les voix dans sa tête se multiplièrent.

Zanik était trop occupé avec la conception de sa robe pour sentir la présence menaçante derrière lui. Trop occupé à utiliser ses ciseaux et sa machine à coudre pour voir l’ombre du petit enfant se former dans son dos. Un frisson inexplicable lui parcourut la colonne vertébrale mais il ne pensait pas que cela venait de l’aura maléfique qui venait d’être créée dans la même pièce. Soudainement, il se rappela que Timothy n’était toujours pas revenu à sa place pour retravailler sur son joli chapeau. Ce fût donc à cet instant précis qu’il comprit que quelque chose clochait et que le silence résidait.

«Tu flotteras aussi !»

Une vive douleur envahi le dos de la jambe de Zanik qui laissa sortir un cri à glacer le sang lorsqu’il sentit la lame transpercer la chair à sa cuisse. Il trébucha contre son plan de travail en s’aidant de ses deux mains pour se tenir contre le rebord, une grimace aux lèvres à la fulgurante douleur qui le traversait par spasmes. Il eut juste le temps d’attraper le bras de l’enfant qui voulait le poignarder une seconde fois.

«Timothy ! Stop ! Cesse ça immédiatement !» Beugla Zanik en repoussant la lame loin de son visage.

Cependant le visage de Timothy ne ressemblait en rien, à Timothy. Ses yeux étaient dilatés, ses cheveux ternes, sa peau blanche comme de la craie et son sourire … Ce sourire ne pouvait pas tenir sur le visage d’un humain.

«Tu flotteras aussi ! Tu flotteras aussi !» Il continua de hurler à tue-tête en frappant tous les objets sur son passage à l’aide de sa lame tranchante. Il déchira la robe, les tissus, éclata les tasses contre les murs, brisa une vitre après avoir balancé un mannequin dans cette dernière puis il arriva à son chapeau.

«Timothy !» Zanik trouva la force pour bondir sur ses pieds et se projeter vers son petit-fils devenu fou furieux.

Ce n’était ni sa voix, ni son comportement, ni sa force.

Il attrapa de justesse les épaules de l’enfant qui avait failli mettre la main sur son précieux travail pour le tirer en arrière avant que l’irréparable ne soit commis. Usant de ses bras forts pour l’immobiliser, Zanik posa son dos contre le mur tandis que le garçon hurlait du haut de ses poumons en balançant le couteau dans les airs comme s’il se battait avec des ennemis invisibles. Certes il avait détruit la robe, mais il ne le laissera pas s’en prendre à son chapeau adoré qui signifiait tant pour lui.

Et Zanik Hightopp n’avait jamais eu autant peur de toute sa vie. La voix qui sortait de Timothy était grave et inhumaine tout comme ses cris et sa force colossale qui lui donnait du fil à retordre pour le maintenir en place contre lui. Il évitait la plupart des coups de couteau mais certains finissaient par couper la peau à ses bras, tranchant le tissu de sa chemise sans difficulté.

Où avait-il trouvé cette lame ? Ce n’était décidément pas le moment opportun pour se poser la question.

Cette crise de folie rappelait celles que faisaient Tarrant, à la seule différence qu’il pouvait être ramené à la réalité avant qu’il ne devienne complètement hors de contrôle et dangereux. Ce qui n’était apparemment pas le cas pour Timothy.

Affolé mais encore lucide, Zanik passa un coup d’œil circulaire dans la pièce en désastre pour tenter de trouver quelque chose mais son regard se stoppa un bref instant sur le miroir dans l’alcôve. Son sang se figea dans ses veines et il dû cligner des yeux pour s’assurer que c’était réel. Là, dans le reflet de la glace se tenait un autre enfant qui semblait marmonner quelques choses car ses lèvres remuaient. Son œil droit partait dans un fort strabisme tandis que l’autre fixait Timothy avec convoitise, un sourire écœurant à ses lèvres.

Zanik poussa un cri quand son air fût brusquement couper à cause du coup de tête du garçon en proie à la folie meurtrière. Sauf que l’instant d’après, le corps de l’enfant se décontracta dans ses bras puis il cessa de se débattre pour lâcher le couteau sur le sol à ses pieds. Comme s’il venait d’être subitement libérer de la malédiction qui le rongeait.

A bout de souffle, il relâcha Timothy pour le tenir à bout de bras une fois certain que le danger était écarté. Il lui secoua les épaules avec empressement, plongeant son regard angoissé dans le sien complètement confus alors que ses pupilles revenaient à leur état normal.

«Timmy ! Qu’est-ce qui s’est passé ?! Réponds-moi ! Qui était-ce ? Qui était-ce !» Appela frénétiquement Zanik d’une autre secousse désespérée.

«J-je … Je …» Balbutia l’enfant déboussolé et trempé de larmes. Sa bouche s’ouvrait et se refermait mais il ne savait que dire. D’autres larmes embrumèrent ses yeux quand il posa son regard sur le sang sur les bras de son grand-père.

Qu’avait-il fait ?

«Ne regarde pas. Tu dois avant tout rester fort.» Gronda Zanik même s’il ne voulait pas que sa voix sorte aussi sévère mais les nerfs parlaient à sa place.

Néanmoins du haut de ses sept ans, s’en était beaucoup trop pour lui à gérer. Alors d’un gémissement accablé, Timothy se laissa tomber dans les bras de son grand-père et le serra comme si sa vie en dépendait, ignorant les questions qu’il lui avait posées et toutes ses horribles images qui stagnaient dans son esprit flou.

Zanik se baissa à genoux pour prendre l’enfant en détresse contre sa poitrine, abandonnant l’idée de le faire parler maintenant. Il frappa le couteau loin d’eux par précaution, une grimace aux lèvres à la douleur dans sa jambe. D’un soupir tremblant après ces évènements qui auraient pu virer au drame, il regarda le chaos dans l’atelier tout en écoutant les pleurs éprouvants du petit garçon choqué par ses propres actes involontaires. Puis son regard méfiant finit par s’arrêter sur le miroir plus loin plongé dans la pénombre.

Il n’y avait plus personne à l’intérieur.

A suivre …

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