Les jardins du château de la Reine Blanche n'avaient plus rien de féerique. Les rosiers blancs, autrefois immaculés, étaient peints d’encre noire, et le ciel d'Underland était zébré de nuages lourds et gris.
Au centre de la pelouse calcinée, une longue table de thé était dressée. Autour d'elle, l'assemblée la plus étrange qui soit, retenait son souffle. Mirana, la Reine Blanche, se tenait droite, les mains jointes dans ses gants de dentelle diaphane, son visage de porcelaine figé dans une inquiétude polie. À ses côtés, le Lapin Blanc ajustait frénétiquement ses goussets, le Lièvre de Mars jetait nerveusement des tasses en l'air, et les jumeaux Tweedle Dee et Tweedle Dum se pressaient l'un contre l'autre, muets d'effroi.
Et puis, il y avait lui. Le Chapelier Fou, debout sur une chaise, les bras tendus vers Alice, ses yeux vairons écarquillés de panique et d'une joie folle à la fois. Alice chancela, les pieds pris dans les volants de sa robe bleue poussiéreuse. Elle posa une main tremblante sur le dossier d'une chaise vide, le regard totalement perdu, oscillant entre les tasses ébréchées et ces créatures surréalistes qui la dévisageaient.
— Où... où suis-je ? murmura-t-elle, la voix brisée, les sourcils froncés par une migraine lancinante. Qu'est-ce que c'est que cet endroit ? Et... qui êtes-vous ? Je m'appelle Alice Kingsleigh. Je devais prendre un bateau pour la Chine, je... je ne devrais pas être là. Je ne vous connais pas.
Un silence de mort s'abattit sur la table. Le Lièvre de Mars lâcha sa théière, qui se brisa dans un fracas et éparpilla la porcelaine partout sur la table. Le visage du Chapelier se décomposa. Il descendit d'un bond désordonné, traversa la distance qui le séparait d'Alice et s'arrêta net juste devant elle, manquant de trébucher sur ses propres chaussures démesurées.
— Ne pas nous connaître ? souffla-t-il, la voix tremblante, presque brisée. Alice... ma chère Alice. Regarde-nous ! Regarde Mirana ! Regarde autour de toi ! Regarde cette table ! Ton esprit a fermé les volets, mais Underland n'a pas oublié. Underland que tu nommais Wonderland étant enfant, souviens-toi !
— Le Jabberwocky... intervint une voix douce mais grave.
C’était la Reine Blanche. Mirana s'approcha à pas lents, ses longs cheveux argentés flottant dans un vent spectral, et posa une main glacée mais rassurante sur l'épaule d'Alice. — Il n'est pas mort, Alice, continua la reine en plongeant ses prunelles noires dans le regard ahuri de la jeune femme. Le monstre que tu as cru abattre lors du Jour Frabieux n'était que l'écorce. Son jumeau, le véritable fléau des abysses, arrive. Et il ne vient pas seulement pour détruire ce qu'il reste de notre monde... Il vient pour la Vorpaline. Il veut l'épée cachée ici, dans les coffres du château. Alice secoua vigoureusement la tête, reculant d'un pas, les mains plaquées contre ses tempes comme pour empêcher ses pensées de s'enfuir.
— De quoi parlez-vous ? Un dragon ? Une épée ? Je ne suis pas une guerrière ! Je n'ai jamais brandi d'arme de ma vie ! Je ne me souviens de rien... je ne me souviens même pas d'avoir combattu qui que ce soit !
Le Chapelier attrapa doucement les poignets d'Alice, ses doigts gantés serrant les siens avec une intensité désespérée, tandis que tout le monde autour de la table s'avançait d'un bloc.
— Oh, si, tu l'as fait, murmura le Chapelier, les yeux brillants de larmes contenues. Tu as fixé la bête dans les yeux sur les tuiles du grand échiquier. Tu as prononcé ton nom en faisant tournoyer la lame. Il faut que tu te rappelles, Alice... Parce que si tu oublies qui tu es, nous n'avons plus de champion, et le Jabberwocky nous réduira tous en cendres. Allons, fouille dans ta tête ! Aide-nous à te réveiller avant qu'il ne franchisse les portes !
Alice ouvrit de grands yeux ronds, totalement submergée, avant de porter une main à sa poche qui semblait lourde.
— Attendez, mais c'est ridicule ! Je n'ai rien à faire ici, je ne peux pas vous sauver si je ne vous connais pas, ni votre monde et puis... j'ai rendez-vous…
Elle écarquilla les yeux, sentant soudain un poids dans sa poche. Elle fouilla et en sortit une montre à gousset miniature qui affichait des heures inexplicables. Elle cligna des yeux, puis la lâcha net. La petite montre tomba dans une tasse de thé encore fumante, manquant d'éclabousser les bas de soie de la reine. Le Chapelier se pencha aussitôt par-dessus la table avec une fascination macabre, le nez à deux centimètres du liquide bouillant.
— Oh ! Il se noie ! Ton tic-tac se noie, Lapin ! C'est délicieusement tragique, murmura-t-il en applaudissant frénétiquement des deux mains, les yeux écarquillés. Est-ce que le sucre se dissout aussi dans le désespoir ? Il faut absolument que j'essaie avec mon chapeau !
Pendant ce temps, le Lapin Blanc poussait un petit couinement strident en arrachant ses longues oreilles de ses pattes velues. Sa montre à gousset était tout pour lui, tout entier attaché à ce temps si saugrenu.
— Catastrophe ! s'écria le Lapin en faisant de grands moulinets avec ses pattes avant. Si le réveil est dans le thé, le temps va s'enrhumer ! Nous n'avons plus que sept minutes avant hier !
Alice, les sourcils froncés par un mélange de surprise et d'incompréhension absolue, recula encore d'un pas, piétinant accidentellement la queue du Chat de Cheshire qui venait d’apparaître derrière elle.
— Sept minutes ? murmura Alice en se frottant les fesses. Aïe. Sept minutes ?
— Dix-huit heures, Alice, l’heure du thé… ronronna le chat. — Qui êtes-vous, chat ?
Le Chat de Cheshire n’eut pas le temps de répondre que le Chapelier reprit la parole.
— DIX-HUIT HEURES, ALICE ! C’est l’heure du thé ! Le Chapelier montra sa propre montre à gousset. C’est l’heure du thé ! Tu l’as tellement pris avec nous ! Dis-moi que la mémoire te revient.
— L’heure du thé, l’heure du thé…
Elle baissa la tête, répétant cela d’une voix qui flottait dans les airs, si fragile. Comme une fumée prête à se dissiper, un peu comme celle du thé qui refroidit. Autour d'elle, le monde semblait retenir son souffle. Le visage du Chapelier Fou s’éclaira d’un espoir fébrile. Tweedle Dee et Tweedle Dum restèrent figés, la bouche bée, tandis que le Lapin Blanc cessa de se triturer les oreilles, les doigts en suspens. Même la Reine Blanche, les mains plaquées devant sa bouche, semblait pétrifiée par la peur d’un verdict. Dans sa tête, un engrenage rouillé grinça. Un parfum de bergamote et de gâteau rassis effleura ses narines. Une image, un détail ridicule : une théière qui miaulait, peut-être ? Tout cela s'avança au bord de sa conscience, oscillant entre le néant et la réminiscence. S’en rappelait-elle ? Le silence qui s’était installé n’était plus seulement pesant : il était devenu absolu. Même le tic-tac de la montre s’était tu. Chaque seconde semblait être un funambule marchant sur une corde raide tendue au-dessus du vide. Les doigts d’Alice se crispèrent sur son tablier blanchâtre.
— Je… Il gisait sur le sol de l’échiquier, ce n’est pas possible. Je l’ai vu ! L’épée Vorpaline lui a tranché la tête.
Le Chat de Cheshire apparut de nouveau face à la jeune femme, allongé sur le côté, planant. Tout en se limant les griffes, il prit la parole :
— Il ne faut pas seulement voir pour que ce soit la réalité.
— Je… Non. Je n’y arriverai pas, pas une seconde fois. S’il n’est pas mort… Je ne pourrai pas le tuer de nouveau.
Mirana attrapa le menton de la jeune femme d’un geste distingué, effleurant son visage pour y récolter une larme.
— Te souviens-tu de ce fatidique jour frabieux ?
Elle souriait en regardant Alice dans les yeux.
— Tu étais la Alice. Celle qui était le champion. Tu l’as toujours été.
— Mais… Même Absolem a douté de moi.
— Pourtant tu as prouvé que tu étais Alice. Elle inclina la tête sur le côté avec un regard maternel. Tu es notre champion, Alice. Celle pour qui l’armure est faite. Celle à qui la Vorpaline obéit.
La Reine Blanche fut interrompue par les jumeaux. Tweedle Dum avait les mains sur les hanches.
— Toute seule ? Mais c'est une faute énorme ! On ne trucide pas un Jabberwocky en solitaire, ça manque cruellement de compagnie. Il donna un coup de coude à son frère qui hocha la tête d’un coup, comme s’il s’était perdu.
— Exactement ! Si tu l'as tué toute seule, cela prouve que le Jabberwocky n'était pas un vrai Jabberwocky.
Alice sembla perdre le peu de confiance que Mirana avait pu lui insuffler.
— Les jumeaux !
Tweedle Dee regarda son frère et dégaina son épée en bois.
— C'est bien connu : les monstres du Poème Jabberwock ont horreur des repas individuels. Allez, viens Dum, battons-nous pour savoir lequel de nous deux n'a jamais cru qu'elle l'avait fait !
Les jumeaux à peine éloignés, Alice se tourna vers la Reine Blanche et son doux sourire, avant d'observer l'assemblée. Le Chapelier trépignait, les poings fermés, brûlant d'impatience d'entendre ce qu’Alice allait dire, décider. Le Lapin Blanc, lui, peinait à voir à travers une oreille rebelle qui lui barrait le visage. À côté, le Lièvre de Mars, resté muet face à ce débat bien trop sérieux, clignait frénétiquement de l'œil, une tasse et sa soucoupe solidement vissées entre les mains. Suspendu dans les airs, Le Chat de Cheshire enchaînait les roulades, son sourire toujours plus grand peint sur son visage. Il zieutait Alice avec attention. Le temps semblait pendre aux lèvres de la jeune femme lorsqu'elle releva la tête. D’un ton assuré, à présent, elle répondit enfin :
— Je serai votre Alice de nouveau.
Un soupir de soulagement se fit entendre autour de la table et le Chapelier monta sur celle-ci en écartant les bras, une exaltation bien présente sur son visage.
— Nous avons retrouvé notre champion ! Oh, Alice ! Ma très chère Alice !
La montre à gousset sonna. Il était dix-huit heures.
— C’est l’heure du thé !