Corday n’était plus très loin du mess et elle marchait à bon train, quand une Foster qui avait perdu tous ses moyens intervint dans l’intercom.
— Corday! Ils sont passés par la ventilation ! Je viens d’en tuer un mais leur sang est acide. On va avoir un trou dans la coque et un alien est en liberté. Fonce !
Corday ne prit pas le temps de bien assimiler ces dernières informations, mais elle en retint l’essentiel : courir. Ses bottes frappaient le sol dans de bruyants claquements, au rythme de son ultime sprint. Elle venait de passer le laboratoire médical. La moitié du chemin. D’autres bruits se mêlèrent à ceux de ses pas. C’étaient ceux d’une cavalcade infernale qui résonnait derrière les parois. L’alien avait trouvé son chemin à travers les conduits. Il ne se fit pas prier pour détruire la grille de ventilation d’un coup de crâne et jaillit de l’ouverture. Corday s’était retournée un bref instant pour le voir apparaître une vingtaine de mètres plus loin. Il n’avait pris la peine de mesurer ni sa force ni sa vitesse et heurta la paroi face à lui. Il n’était que pure rage et ne perdit pas un seul instant pour se tourner vers sa proie et foncer sur elle comme une locomotive. Corday arrivait à la porte du mess. Plus qu’un dernier effort. À ses trousses, mains et pieds cognaient et griffaient le métal avec fureur dans un vacarme croissant. Corday voulait dire à Foster de se préparer à fermer la porte derrière elle, mais MAMAN l'interrompit soudain.
— Brèche dans la coque ventrale. Dépressurisation du pont inférieur et médian. Lancement de la procédure de confinement.
Foster surenchérit du tac au tac.
— Oh non non non ! MAMAN est en train de fermer les portes pour nous isoler ! Grouille-toi !
Corday redoubla d’efforts, sentant la proximité du danger qui la poursuivait et la poussait à se surpasser.
L’entrée du mess était là, en train de se fermer. Les deux battants latéraux lui laissèrent à peine la place de faire passer son corps. À peine.
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Foster bondit de son fauteuil et quitta le cockpit à vive allure, traversa le corridor, bloqua la fermeture hydraulique des portes du mess en pressant un bouton d’arrêt d’urgence. Elle courut à travers la pièce pour filer vers l’autre accès, et c’est là qu’elle retrouva Corday. Une Corday en situation de détresse, sa cheville droite coincée entre les panneaux coulissants. Elle essayait désespérément d'écarter l’ouverture, pour dégager son pied emprisonné. Ses bras tremblaient sous la force qu'elle déployait, mais le mécanisme résistait, implacable.
— Le verrouillage de la porte ! Foster, annule le verrouillage de la porte! hurla-t-elle à pleine voix, sa gorge brûlée par les cris.
Son appel résonna dans le vide, sa voix se brisant sous l’effort, mais Foster n'obéit pas. Si elle ouvrait, le monstre entrerait sans problème. Il fallait dégager le pied de Corday et rien d’autre. Elle regarda autour d’elle pour trouver de quoi faire levier. Rien. Plein d'ustensiles et de matériel de cuisine, mais rien d’assez résistant, ou gros, ou pouvant faire l’affaire. Elle tentait tant bien que mal de garder la maîtrise de ses pensées.
La botte.
Si elle parvenait à sortir le pied de la botte, il y avait une chance de dégager Corday de là. Elle prit un couteau et s’agenouilla à côté de Corday puis entreprit de défaire les attaches de sécurité autour du mollet. Elle écarta cette couche avant d’atteindre les lacets qu’elle commença à trancher. Corday sentit que le cuir se desserrait et qu’elle pouvait faire un peu pivoter sa cheville. Elle lutta encore, mais la porte semblait vouloir la retenir comme dans un étau impitoyable. Foster allait passer sa main à travers l’ouverture pour atteindre les dernières attaches quand elle vit ce qu’elle n’avait pas encore remarqué.
Entre les volets de la porte, dans les ombres mouvantes, une silhouette se dessinait. Une présence glissait dans les ténèbres, se dévoilant par fragments dans les éclairs des stroboscopes d’alerte. Foster leva les yeux et tout son corps se figea dans une crispation de sang glacé. La peur pure se peignit sur ses traits. Corday vit la chose, elle aussi.
L’alien.
Foster en avait été tenue à l’écart depuis le début de ce cauchemar, mais voilà qu’elle était enfin confrontée directement à cette chose. Et tout était maintenant bien différent d’être derrière la sûreté d’un écran. La créature se mouvait avec une grâce inquiétante, presque silencieuse malgré sa taille imposante. Ses mouvements étaient lents, calculés, comme un prédateur qui savait que sa proie n’avait nulle part où aller. Les griffes de la créature raclaient le sol, émettant un bruit strident qui faisait se hérisser les poils de Foster et Corday. Comme un chien à l’affut, l’alien s’approcha et se pencha vers le pied coincé de la capitaine. Il se stoppa un instant, analysant la situation, et se mit à humer l’air, ses narines invisibles captant l’odeur du corps captif. L’estomac de Corday se noua. Elle pressentait que tout était terminé. Elle aurait voulu dire à Foster de fuir, elle en était consciente, mais la sidération empêcha le moindre mot de faire vibrer ses cordes vocales.
Sans avertissement, l’alien ouvrit ses mâchoires puissantes et les referma sur le pied de Corday. Avec une pression croissante, elles broyèrent la coque de la botte, puis écrasèrent les muscles du pied avant de piler les os qui craquèrent dans un sinistre claquage de ligaments torturés.
Corday poussa un hurlement de douleur insoutenable, un cri perçant, brut, qui déchira l’air ambiant, mais Foster réagit au quart de tour, tirant d’un coup sec sur le mollet de Corday et dégagea le pied meurtri de sa botte. Du sang s’en échappa dans un filet qui se répandit sur le sol. Le pied pendait ramolli au bout de la jambe de Corday qui n’osait pas le regarder. Elle tendit son bras vers Foster pour qu’elle l’aide à se relever, ce qu’elle fit, non sans quitter du regard la porte qui se refermait en écrasant le cuir renforcé de la botte abandonnée. C’était un équipement de sécurité pouvant se tordre ou même se plier sous de fortes pressions, mais Foster savait qu’il était assez solide pour empêcher les battants de se sceller. Elle leva des yeux exorbités vers l’alien qui restait là à saliver, ouvrant sa gueule en les regardant se démener pour tenir Corday debout.
Luttant contre la douleur atroce, Corday se redressa, son visage tordu par l’angoisse et la souffrance. Bien que boitante, elle voulut se mettre à courir à cloche-pied alors que chaque mouvement se révélait être un défi à sa résistance physique et mentale. Foster passa son bras sous son épaule pour la soutenir jusqu’au cockpit. Elle verrouillerait le mess puis le cockpit qu’elle détacherait du reste du vaisseau pour laisser ce monstre dans la carcasse fantomatique du Fortune.
Un grincement brusque éclata derrière les deux amies.
L’alien venait de forcer le passage. Foster ne voulait pas le regarder. Elle voulait continuer d’avancer vers la sortie. Elle écoutait le monstre respirer derrière elle. Il feula avec des crépitements liquides. Foster était terrorisée et sa raison embrouillée refusait d’admettre la vérité : Il les suivait, curieux et fasciné. Ou simplement pour se délecter de l’instant. Un chasseur qui observait ses victimes de près pour le simple plaisir de les voir agoniser et se délecter du parfum de la terreur pure. Corday avait compris que la fuite serait impossible et pleurait à chaudes larmes sans dire un mot tout en avançant sans conviction, portée par son amie qui n’avait pas abandonné. Chaque pas de Foster était un pas de plus vers le déni. Elles étaient si proches du but. Si proches.
Une vive douleur raidit Corday et la paralysa comme un éclair qui avait parcouru ses muscles. Foster la sentit perdre l’équilibre et l’usage de ses membres. Dans un geste désespéré, Corday se jeta dans ses bras. Foster, luttant contre la panique, l’enveloppa des siens pour ne pas la laisser chuter. Elles échangèrent un regard d'incompréhension et de panique. Dans son geste, elle avait dû pivoter et se retrouva joue contre joue avec Corday, apercevant la silhouette qui se tenait droite et immense derrière elle. Le monstre avait planté la pointe acérée de sa queue sous l’omoplate de son amie. Il l’avait harponnée et ne la lâcherait pas.
D’un coup sec, il força Corday à s’écrouler. Foster ne maîtrisait plus rien et ses bras ne purent lutter contre une telle vigueur. Dans une tentative désespérée de la rattraper, les doigts tremblants de Foster cherchèrent ceux de Corday. Leurs mains se touchèrent dans un instant fugace, se refermèrent l’une dans l’autre. Une fraction de seconde, tout sembla suspendu. Leurs regards remplis de larmes, d’angoisse et de tristesse se croisèrent. Puis les doigts de Corday glissèrent. Un cri s’échappa de sa gorge avant de s’étrangler. Foster vit Corday être soulevée d’un trait, avant que son corps ne lui soit violemment arraché des mains, puis balancé au sol dans un choc brutal. L’alien l’avait tirée à lui avec une facilité déconcertante.
Foster, en état de choc, tentait de se ressaisir. Face à cette grande créature, ce prédateur sans pitié, son instinct lui hurlait de s'enfuir. Mais son humanité la contraignit à chercher une solution pour sauver Corday. Tremblante, le visage pétrifié et les yeux ruisselant de larmes, elle fit un premier pas en avant, mais l’alien tourna la tête vers elle, ses mâchoires dégoulinant de filets de bave épaisse. Un feulement sourd s'échappa de sa gorge. Un son si primal et menaçant qu'il paralysa Foster sur place. Corday, à bout de forces, se débattait les bras ballants, sa voix brisée par la douleur et agitant une main désarticulée pour indiquer à Foster de sauver sa peau.
— Va-t-en. Pitié, va-t-en. supplia-t-elle, sa voix étranglée par l’agonie mêlée au désespoir.
Foster, les yeux écarquillés, se gifla le visage, incapable d’agir tant qu’elle ne saurait pas quel pourrait être son angle d’attaque. Elle était figée par la terreur, mais se tenait prête à une action suicidaire. Elle agita ses mains en tout sens pour attirer l’attention de l’alien.
— Hé… Putain, toi, regarde-moi!
Pour seule réponse, le monstre tendit son long bras cadavérique à vive allure et passa en un éclair devant le visage de Foster. Le geste fut si ample qu’il projeta du sang jusqu’au plafond. L’alien tira alors Corday un peu plus au fond de la pièce. Foster était tétanisée par la rapidité de cette chose, mais il lui fallut quelques secondes pour réaliser que le sang éparpillé sur les murs était le sien. Sous le choc, elle porta ses doigts à sa joue balafrée dont la peau ouverte pendait mollement. Une fois qu’elle eut réalisé qu’elle venait d’être blessée au visage, la déchirure se mit à la brûler intensément tandis qu’un ruisselet écarlate inondait son uniforme. Bien que sous le choc, elle réalisa une chose : l'alien ne l’avait pas attaquée. Il l’avait juste tenu à l’écart. Il ne comptait pas la tuer. Du moins pas pour l’instant. Que lui voulait cette chose, alors ?
Puis ses réflexions furent coupées par un enchaînement d’événement que ses yeux impuissants eurent du mal à compiler tant l’angoisse avait atteint son pouvoir de réaction.
L'alien se pencha sur Corday, la plaquant au sol avec une force irrésistible. Il déploya la lame de sa queue qu’il éleva au-dessus de lui. La pointe s’ouvrit en corolle et une fine tige courbée en sortit : un dard. Il en sécrétait une substance luisante et aux teintes iridescentes. D’un geste vif, il planta ce dard dans le ventre de la capitaine qui se raidit sous la force de l’impact.
— Corday ! hurla soudain Foster, déchirée par la détresse.
Corday poussa un cri déchirant, ses yeux rougirent de larmes alors qu’une douleur dévorante la consumait. Avec ce qui lui restait de volonté, elle tenta de retirer le dard, ses mains secouées de spasmes alors qu’elle se débattait contre l’inévitable. La créature enfonça alors davantage l’aiguillon dans la chair de sa victime.
Foster, affolée, regarda autour d’elle et prit tout ce qui lui passait sous la main pour le jeter sur le monstre, indifférent à ce bombardement. Boîtes en métal, divers ustensiles de cuisine, rien ne le déconcentrait. Cela ne le faisait même pas ciller.
L’alien avait une tâche à accomplir et rien n’allait l’interrompre, surtout pas cet être insignifiant à l’autre bout de la pièce. Entre ses mains, Corday se débattait encore. Il devait la calmer. Il appuya la tête de sa proie contre le sol glacial et se mit à saliver abondamment sur son visage tout en glissant un doigt dans sa bouche pour la maintenir ouverte.
Foster ouvrit un tiroir et en sortit des couteaux. Elle savait que faire couler le sang de l’alien était risqué, mais l’éventail de ses options était restreint. Elle était gagnée par une soif de tuer et une haine profonde pour cette bête.
Corday essaya, du mieux qu’elle pu, de repousser la gueule de la bête, mais le fluide qui coulait était si dense qu’elle dut détendre sa langue pour dégager sa trachée et respirer. Par mégarde elle avala la salive écœurante dans le processus. Elle fut prise d’une soudaine nausée en plus d’une panique extrême. Elle avait l’impression qu’elle était en train de se noyer, qu’elle allait se laisser submerger malgré elle et que tout son corps allait s’abandonner à la noyade. Ses muscles la trahirent. Ses nerfs avaient pris le large. Consciente de tout ce qui se passait, paralysée, ressentant tout, elle ne put ni hurler, ni se défendre. Elle pouvait voir son meurtrier refermer ses mâchoires et relâcher les doigts griffus de sa main. Elle pouvait sentir la douleur provoquée par la queue du monstre donner quelques à-coups dans son ventre. Elle sentait que quelque chose se produisait sous ses tripes. Quelque chose qui se répandait insidieusement dans son organisme, qui grouillait, brûlait et grandissait tout en faisant partie d’elle-même. Elle réalisait avec horreur que le dard diffusait dans ses viscères quelque chose qui la transformait. Sa graisse brûlait et fondait dans ses muscles, qui eux-mêmes se mêlaient à ses os qui se tordaient sous sa chair. Elle ne voyait rien de ce qui se produisait sous sa peau mais elle connaissait si bien son propre corps qu’elle pouvait imaginer ses ovaires s’étirer comme si leurs cellules se démultipliaient pour grandir, se rejoindre et fusionner. Sa terreur et sa souffrance étaient si grandes qu’elle ne pensait même plus à Foster. De toute façon, qu'aurait-elle bien pu faire pour arrêter son amie quand celle-ci se jeta sur l’alien, couteaux en mains?
Et tout devint noir.
Elle n’entendit plus rien.
Ne restait plus que la douleur croissante.
La mutation croissante.
Et puis ce fut le coma.