L’alien avait toujours son dard planté dans les viscères de Corday. Il n’avait pas songé que Foster soit une quelconque menace. Il n’y avait pas accordé la moindre importance, même quand il l’entendit fondre sur lui.
La jeune femme était aussi terrorisée que gagnée par la rage quand elle bondit sur le dos de la monstruosité qui était en train de tuer son amie. D’une main vengeresse, elle ficha un des couteaux dans le dôme crânien de l’alien qui remua en tout sens pour tenter de dégager son assaillante. Enfin, il avait compris qu’elle pouvait représenter une menace. Dans un saut peu assuré, Foster attrapa un des tubes dorsaux du monstre pour le chevaucher et se mit à poignarder le dôme translucide. Elle assena de multiples coups de lames. La coque résistait parfois, mais Foster déchargea tellement de haine et de frénésie que le métal réussit à transpercer le crâne à plusieurs reprises. Elle ignorait si elle avait touché quelque chose de vital parce qu’il ne saignait pas. Elle n’avait peut-être pas plongé son arme assez profondément.
En tout cas, ça l’avait bien énervé. Foster leva son couteau de cuisine une dernière fois, prête à y mettre toute sa force, mais une main énorme surgit à sa droite pour l’attraper par les cheveux et la soulever et l’étaler au sol. Le souffle coupé par le choc, Foster n’eut pas le temps de reprendre sa respiration qu’un pied griffu lui cogna la poitrine et l’envoya voler contre un meuble. Ses os lui hurlaient de laisser choir. Ses muscles n’en pouvaient plus. Allongée par terre, Foster aurait du mal à parvenir à se remettre d’une telle violence. L’alien ne répliqua pas davantage. Il l’avait juste mise hors de nuire. Il ne cherchait même pas à retirer la lame encore à moitié plantée dans le flanc gauche de sa coque crânienne. Foster regarda une dernière fois sa capitaine. Sa poitrine se soulevait et s’abaissait, mais ses yeux ne reflétaient plus une once de vie. Tout indiquait que la capitaine était déjà partie.
En tout cas l’espérait-elle de tout son cœur parce que ce qui se produisit alors ne devait être vécu par personne. Depuis le point d’entrée de la queue, la peau de Corday avait commencé à se marbrer de veines noires, des cloques brunes sur son ventre qui se gonflait.
Un haut-le-cœur surprit Foster mais elle eut le réflexe de le retenir. Il était maintenant clair pour elle qu’elle ne pouvait plus rien faire pour Corday. C’était terminé. Foster devait dorénavant penser à sa propre survie. C’était une rude épreuve que de devoir abandonner le combat, que de se dire qu’il ne restait plus qu’elle en vie. Qu’elle était le dernier témoin de toutes ses horreurs. Qu’elle devait à tout prix s'enfuir.
Avec grande difficulté, elle mit un genou à terre. Puis un autre. Derrière elle, elle entendait l’alien respirer lourdement comme s’il exerçait un effort qui drainait toute son énergie, sauf celle de l’auto-préservation. Foster devait en faire de même et être une survivante. Elle fit un premier pas. Sa colonne vertébrale la lançait. Un autre pas et c’était sa hanche qui souffrait. Elle craignait que le monstre derrière elle en ait bientôt fini avec Corday, quoiqu'il fût en train de lui faire. Elle jeta un rapide regard par-dessus son épaule pour s’en assurer.
L’alien ne prêtait pas attention à Foster et fut pris soudain de spasmes de la tête au bassin. Une onde qui se répandit jusqu’au bout de sa queue. Il lâcha un râle rauque et vibrant dans toute la cantine.
Foster sentit ce son parcourir son échine avec un frisson qui l’encouragea à prendre ses jambes à son coup comme un signal de départ. Elle trébucha et fit cogner son bassin contre une étagère et le traîna sur deux mètres avant d’atteindre le seuil du mess. Elle se laissa tomber au sol quand le mur ne put porter davantage le poids de son corps endolori. Au dépit de ses propres forces, elle se remit sur ses pieds et traversa le couloir C qui la mena enfin au cockpit. Elle fit alors appel à ses dernières ressources pour se tenir droite et enclencher la fermeture de la porte qui se baissa et émit un claquement sec en se verrouillant. Le cockpit ainsi scellé offrit à Foster un espace sécurisé que l’alien aurait bien du mal à pénétrer.
Isolée du reste du vaisseau, Foster poussa un cri de colère et de tristesse, espérant ainsi se libérer un peu de l’éruption de sentiments contraires et douloureux qui embrouillaient ses pensées. Elle s’interrompit quand elle sentit qu’elle avait tiré son visage si fort que la déchirure à son visage la rappelait au présent.
— Et merde !
Comme une image imprimée sur sa rétine, elle voyait encore le regard désespéré de Corday. Bien qu’elle fût convaincue qu’il était trop tard pour elle, Foster rageait d’avoir dû l’abandonner. Elle était maintenant le seul équipage à bord du Fortune. Les jambes flageolantes, elle prit appui sur les cloisons qui protégeaient les circuits des commandes du Fortune. Elle ouvrit l’un d’entre eux et coupa la quasi-totalité des systèmes d’alimentation du vaisseau et dériva la production d’énergie et d’oxygène vers le pont principal, dont le cockpit. Sous ses pieds, sous la grille du plancher du pont se trouvait un pod d’hyper-sommeil de secours. Elle allait en avoir besoin pour une dérive dans l’espace dont elle ignorait la durée.
Ce qu’elle comptait faire, c’était accumuler une quantité suffisante d'énergie dans la propulsion d’évacuation pour que la poussée initiale envoie le cockpit très loin et très vite. Loin de ce foutu monstre. Loin de ces visions d’horreur. Et si possible un aller simple pour son lit, seule chez sa mère. Elle aurait plus d’un deuil à gérer une fois rentrée. Et ce qui s’était passé sur cet astéroïde, et ce qui se poursuivait en ce moment même sur le vaisseau, elle en était certaine, allait être un traumatisme impossible à dépasser.
Elle s’installa sur le siège de pilotage et orienta le nez du vaisseau pour l'aligner avec le chemin le plus court qui la mènerait vers une équipe de sauvetage. Avec un peu de chance, des camarades pourraient même être en pleine prospection et l'intercepter pendant son trajet. Le pilote automatique gèrerait les imprévus. Elle programma une propulsion arrière au corps du vaisseau pour l’envoyer tournoyer dans le vide une fois que les deux parties seraient séparées. Ne restait plus qu’une chose à faire.
- MAMAN. En tant que dernière survivante de l’équipage du Fortune, je deviens le premier officier de bord. J’autorise l'éjection de secours du cockpit après la procédure de redistribution des ressources.
Il était étrange pour Foster d’énoncer ces ordres avec les mots justes. Elle avait pourtant raison. Elle était la nouvelle capitaine du bâtiment. Son professionnalisme était devenus le masque de ses émotions et pourtant, en son for intérieur, elle suppliait à genoux que ce cauchemar prenne fin au plus vite. La voix mécanique de MAMAN, d’ordinaire d’un calme olympien, sembla hésitante.
— Commande impossibl – commença-t-elle.
Foster se redressa brusquement et haussa le ton pour asseoir son autorité, son visage tordu par l’incompréhension et la colère.
— MAMAN, je suis le capitaine de ce vaisseau et j’ordonne l'éjection du cockpit! hurla-t-elle, ses mains s'agrippant à la console devant elle, comme si la force de sa volonté pouvait avoir un quelconque pouvoir sur un ordinateur.
MAMAN répondit d’une voix froide et implacable :
— Commande impossible tant que le capitaine Corday est toujours en activité à bord du Fortune.
Le sang de Foster se glaça en un éclair. Pourtant, elle n’avait pas rêvé. Comment aurait-elle pu croire autre chose? Corday était morte, c’était évident.
Elle se mit alors à tapoter sur son clavier, affolée à l’idée qu’il puisse y avoir un bug. Elle détourna des autorisations dans le système de sécurité pour obtenir les droits administratifs de MAMAN. Elle fit appel à tout ce qu’elle avait appris sur le piratage et fit preuve d’astuce pour arriver à ses fins. C’était réglé. Elle pouvait maintenant donner l’ordre de désarrimage du cockpit.
— Séparation autorisée , confirma MAMAN. Veuillez attendre que l’officier Corday ait rejoint le pont.
Foster hurla de rage et frappa de ses poings les accoudoirs de son siège. Cela n’avait aucun sens. La capitaine était morte. L’attendre était absurde.
Puis un bruit d’échappement d’air siffla dans son dos. La porte du cockpit venait de s’ouvrir. Les pas d’une chose lourde qui venait d’entrer provoquèrent une sueur froide qui parcourut la peau brûlante de Foster. Elle ne laissa s'échapper aucun son quand le cockpit se verrouilla et que MAMAN annonça:
— Officier Corday sur le pont. Lancement de la procédure de séparation dans H moins une minute. Équipage, veuillez rejoindre vos sièges.
Le processus était lancé et toute la machinerie se préparait au lancement. Foster était pétrifiée. Elle avait un vain espoir que Corday était bel et bien ici, mais elle n’y croyait pas une seule seconde.
Un autre pas accompagné du bruit d’une chose lourde qu’on traînait sur le sol. Foster immobile et silencieuse, tremblait de plus en plus fort. Elle était hésitante, mais elle puisa au fond d’elle ce qui lui restait de courage pour regarder par-dessus son épaule.
Mais pas le temps de voir ce qui se passait derrière elle. Une masse informe et sombre fut balancée à côté d’elle avant de heurter violemment le bas du pare-brise. Elle avait d’abord cru que le monstre avait bondi à ses côtés. Mais il n’en n’était rien. La masse presque ronde devait lui arriver à hauteur de ceinture. Elle retomba sur le sol et roula sur elle-même avec sa surface gluante avant de produire une sorte de gargouillis immonde. Des appendices étranges s’étendirent à sa base, comme des radicelles de chair noire qui s’accrochèrent aux grillages du pont. Un amas de tendons gélatineux évoluait sur le métal et le verre telle une poussée fulgurante de lierres faits d’intestins. Passé ce premier choc, Foster remarqua du coin de l'œil un élément qui l’horrifia. Son cœur était prêt à lui obstruer la gorge. Son estomac la suppliait de vomir. Mais son besoin de certitude lui ordonna d’obtenir une réponse. Il fallait qu’elle soit sûre d’avoir reconnu dans cette vision furtive ce qui lui était si familier. En une fraction de seconde, elle su. Elle reconnut sans l’ombre d’un doute l'œil vitreux de la capitaine Corday.
Elle n’aurait su dire par quelle malédiction biologique son amie avait pu endurer une telle métamorphose, mais ses pires cauchemars ne seraient jamais parvenus à l’amener en ces terres infernales.
D’épaisses lèvres boursouflées surmontaient le sommet de ce qui avait été le ventre de Corday. Il avait gonflé de manière grotesque, ovoïde, brunâtre, parsemé de vésicules purulentes et veiné d’artères pulsantes. À la surface de cette chose obscène, Foster pouvait reconnaître de vagues formes qui furent, il y a encore quelques minutes, des doigts, des cheveux ou bien des vestiges de jambes et de bras s’étirant dans des angles impossibles. Et cet œil.
Foster se demanda avec dégoût et compassion si Corday avait conscience de ce qu’elle était devenue. Si elle avait tout ressenti lors de sa transformation en cette boule abominable qui avait assimilé la quasi-totalité de la matière de son corps. Foster commençait à voir flou, tant ses pleurs ruisselaient. Tant pis si le sel de ses larmes s’infiltrait les plaies béantes de sa joue.
Elle eut à peine le temps de percevoir quelque chose croître et remuer sous la peau translucide du ventre de Corday que tout devint subitement noir.
Des doigts acérés avaient forcé le passage entre ses dents desserrées et s’étaient enfoncés en profondeur dans la chair de son palais. Foster agrippa presque aussitôt le bras de l’alien qui avait surgi derrière elle. La main puissante l’entraîna en arrière en la tirant par la mâchoire, ouvrant davantage la plaie qui balafrait son visage. Elle sentit son corps buter entre les sièges, sa nuque frôler la rupture et son bassin heurter la table tactile centrale du cockpit. La plaque de verre se brisa sous l’impact et de petits morceaux perfides vinrent lui lacérer le dos. Le monstre retira ses doigts griffus de sa bouche et la laissa se tordre de douleur. Il se contentait de l’observer, de s’amuser avec elle. Peut-être même était-ce devenu personnel. Qu’est-ce qu’il lui me veut, à la fin ? Par pitié, tue-moi et qu’on en finisse , supplia Foster en elle-même. Mais son instinct de survie ne l’autorisait pas à abandonner la partie mortelle qui se jouait. Foster toussa pour recracher l'hémoglobine qui l'étouffait. Qu’il coule de sa joue lacérée ou de sa voûte buccale écorchée, elle avait l’impression de vomir son propre sang. Elle se redressa dans l’instant, les mains fichées dans les tessons de verre, et se laissa tomber par terre avec heurt, puis rampa à quatre pattes n’importe où tant que c’était loin du monstre. Elle était déchirée entre l’envie de se battre et celle de renoncer. À chaque petite avancée où ses coudes et ses genoux glissaient sur le pont, elle sentait l’ombre pesante du prédateur s’allonger dans son dos et sa salive claquer en lourdes gouttelettes sur ses bottes et son pantalon.
L’alien perdit patience. Fini de jouer. Il lui attrapa la jambe et la traîna à ses pieds avant de la retourner sur le dos. Foster poussa un cri de supplice. L’idée de rompre le genou de l’alien à coups de pieds lui traversa l’esprit, mais elle était pétrifiée de terreur. Ce monstre était imposant malgré sa maigreur. Dans cette cellule obscure et étriquée, il était une ombre oppressante qui paraissait occuper tout l’habitacle.
MAMAN annonça:
— Fin de la procédure de séparation. Désarrimage dans 10, 9…
Foster était à la merci de l’alien. Cet animal d’outre-espace allait la tuer.
À la panique et l’instinct de conservation s’ajouta la glaciale acceptation d’une mort inéluctable.
— Sept, six…
Tandis que l’alien empoigna Foster par la nuque, la jeune femme repensa à ses camarades, ses amis puis sa mère. Elle fit tout son possible pour garder les yeux fermés lorsqu’un détail l’interpella.
De son autre main, l’alien ouvrit la bouche de sa victime, qui essayait du mieux qu’elle le pouvait de résister en le repoussant avec vigueur. Des crocs de l’alien dégoulina une débordante rasade de salive, qui coula sur la langue de Foster, qui hoqueta en l’avalant.
— Trois, deux…
Et l’alien, dans sa supériorité victorieuse, ne s'aperçut pas que sa victime défaite adoptait une expression nouvelle. Un message qu’il était bien incapable de décrypter. Elle parut tout d’un coup avoir perdu cette saveur qui la rendait si attrayante. Cette peur ultime s’était soudainement envolée. Si sa joue était bel et bien en charpie, Foster arborait malgré tout un large sourire gaillard et ses yeux étaient ceux de la vengeance. Peut-être, à cette fraction de seconde, l’alien avait enfin compris. Foster avait remarqué ce détail dont s’était jusque-là foutu ce salaud. Ce détail décisif.
— …Un. Séparation.
La structure du cockpit trembla et les moteurs de secours vrombirent. La tête du Fortune s’était décrochée de son corps pour devenir une nacelle de secours propulsée en un instant à pleine vitesse à travers l’espace.
L’alien surpris par la secousse s’interrompit et releva sa gueule. Juste ce qu’il fallait à Foster. Le subtil moment d’inattention nécessaire.
Usant de toute l'adrénaline qui animait sa furie, Foster agrippa un tendon de la gueule ouverte du monstre pour le forcer à baisser la tête. Elle rugit alors et porta trois coups violents à la base du manche du couteau qui était toujours à moitié planté dans le dôme du crâne de l’alien. Son poing serré était un marteau d’acier qui frappait fort. Le monstre ne comprit pas ce qui lui arrivait quand Foster cogna une ultime fois pour enfoncer la lame qui transperça enfin le crâne et atteignit un organe vital.
L’animal se raidit, comme parcouru par une décharge électrique.
Plus tôt, Foster se l’était dit au sujet d’un des congénères de cette chose, ils n’avaient peut-être pas d’yeux, mais elle était certaine que là, à cet instant précis, leurs regards s’étaient enfin croisés. Et ce que disait celui de Foster était clair.
— Je t’ai eu, sac à merde .
Après quelques spasmes, l’alien se figea, puis son corps perdit toute résistance. Foster dut repousser son torse d’une main pour que tout son poids ne l’écrase pas. Elle tordit le cou du monstre pour que son crâne phallique ne laisse pas s’échapper une goutte du sang jaunâtre et acide. Foster avait vaincu cette monstruosité extraterrestre à elle seule. À armes inégales. Elle savoura un instant sa victoire. Aussi amère soit-elle, c’était une victoire qui méritait tous les honneurs imaginables. À ses dépens, elle éructa un rire à s’en déchirer la glotte. Un rire profond et gras qui fit douloureusement vibrer les plaies de son palais en faisant remonter le goût du sang et l’amertume ferreuse de la bave de l’alien. Ce four rire fut aussi fulgurant que la nausée qui la prit.
Ses jambes vacillèrent sous la fatigue et une souffrance que même son soulagement ne pouvait surmonter. Elle était perdue dans un tourbillon de sentiments. Elle voulait se sentir heureuse, et elle savait qu’elle le méritait. Mais des flashs venus des dernières heures écoulées lui interdisaient de se réjouir trop longtemps. Aucun répit satisfaisant ne lui était permis. Cobb, McClare, Corman, Corday. Des noms et des personnalités qui ne devraient jamais quitter son esprit. Et à son rire incontrôlé se mêlèrent des larmes de tristesse. Ses cordes vocales se déchirèrent presque tant sa voix voulait porter au loin, pour que quiconque puisse être témoin de son désespoir.
Puis vinrent les spasmes.
Elle sentit que les extrémités de ses doigts s’engourdissaient. Peut-être les effets de l’adrénaline était en train de disparaître. Elle contempla ses doigts et tenta de les manipuler et de les manœuvrer, mais aucun ne répondait à sa volonté. Et c’est là qu’elle se rappela de Corday.
Elle tourna alors sa tête vers ce qui restait de son amie.
Plus rien. Il ne restait plus une seule trace d’un membre, d’un visage, plus un centimètre carré à la surface de cette quasi-sphère de chair qui laissait penser que cette chose fut un jour une femme courageuse, valeureuse, vivante. Plus de Corday. Juste une boule de cuir moite dont le sommet luisant remuait comme des lèvres baveuses. La fatigue la gagnait. Et cela lui allait. Au fond, tout commença à lui sembler égal. Elle souhaita cependant un dernier contact humain avant de s’endormir. D’une voix presque éteinte, elle demanda :
— Maman? Tu es là?
— Oui, capitaine Foster. Je ne dispose plus de mon unité centrale, mais je suis là.
— S’il te plaît, Maman. Tu peux me mettre au lit?, murmura-t-elle, sa voix brisée par les larmes.
La réponse de MAMAN fut aussi froide que mécanique :
— Je ne comprends pas votre demande. Veuillez reformuler, je vous prie.
Foster sentit ses forces l’abandonner. Ses jambes tremblaient, mais elle ne les sentait plus. Elle ne voulait que s’endormir. Articuler une phrase complète ne lui était même plus douloureux tant la salive de l’alien l'avait anesthésiée.
— Je voudrais juste que tu me prennes dans tes bras, maman.
Il fallut une seconde de calcul à MAMAN pour lui répliquer une réponse sans émotion.
— Je ne comprends pas votre demande. Veuillez vous adresser à une unité médicale.
— Moi aussi, maman… Fais de beaux rêves.
La tête lourde, les yeux fatigués, Foster sombrait dans une douce torpeur. Sa respiration lente ralentit le rythme des battements de son cœur. Elle allait s’endormir d’un sommeil plein de rêves colorés et paisibles.
Qu’importe la durée du sommeil. Qu’importe le voyage. Qu’importe le drame qui avait précédé. Qu’importe le sol froid qu’elle ne sentait même plus.
Qu’importe la petite créature à huit pattes qu’était en train de régurgiter les lèvres déployées de l'œuf qui avait été, il y a encore quelques minutes, le corps difforme de Corday. Cette bête devenait floue, sa silhouette était imprécise, mais elle avait l’air de marcher comme une araignée. Elle s'approchait de Foster, inerte, qui peu à peu sombrait dans le sommeil.
Puis Foster céda au rêve. Elle rêva de sa mère. Elle était plus radieuse que jamais. Un large sourire habillait son visage immaculé. Son aura ébloussait comme jamais auparavant. Cette vision réchauffait son âme, son cœur, ses poumons.
Foster vit les immenses doigts de sa mère caresser ses joues et prendre son visage. Foster les sentit glisser dans ses cheveux jusqu’à se rejoindre avec fermeté à l'arrière de son crâne. Sa mère l’étreignait pour la réconforter comme après un cauchemar. Un cauchemar qui allait bientôt prendre fin.
Puis le voyage prit fin.
Foster était enfin rentrée à la maison.
Elle n’abandonnerait plus sa mère, qu’elle serrait très fort contre elle. Elle ne la lâcherait plus et plus jamais sa mère ne la lâcherait.