Lucy avait attendu Viktor aussi longtemps qu’elle l’avait pu.
Il lui avait dit qu’il risquait de finir tard au laboratoire et, connaissant désormais sa conception toute personnelle du mot tard, elle n’avait pas réellement commencé à s’inquiéter lorsque minuit était passé. Elle était restée installée sur son canapé, un livre ouvert sur les genoux, tendant parfois l’oreille dans l’espoir d’entendre enfin le bruit caractéristique de sa canne dans le couloir.
Une heure avait passé. Puis une autre. À un moment qu’elle aurait été incapable de déterminer, ses paupières étaient devenues trop lourdes et elle avait fini par s’endormir.
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, une lumière pâle filtrait déjà à travers les rideaux. Lucy resta quelques secondes immobile, encore engourdie par le sommeil, avant de tourner instinctivement la tête vers la chambre.
La porte était ouverte. Le lit, parfaitement intact.
Viktor n’était pas rentré.
Elle poussa un soupir et se redressa en repoussant la couverture qu’elle avait tirée sur elle pendant la nuit.
« Évidemment… » marmonna-t-elle.
Il avait probablement travaillé jusqu’au matin. Encore. Elle allait sérieusement devoir avoir une conversation avec lui à propos de cette fâcheuse tendance à oublier que les êtres humains avaient besoin de dormir.
Trois coups retentirent brusquement contre la porte.
Lucy sursauta. Pendant une fraction de seconde, elle pensa à Viktor, avant de réaliser l’absurdité de cette idée. Il avait une clé.
Les coups reprirent, plus pressants cette fois, et elle se leva rapidement.
« J’arrive ! »
Elle traversa l’appartement pieds nus et ouvrit la porte.
Sky se tenait sur le palier.
« Bonjour, Sky. Si tu cherches Viktor, je crains qu’il soit encore au— »
Lucy s’interrompit.
Quelque chose n’allait pas.
Sky était livide. Son souffle semblait légèrement court, ses cheveux étaient défaits et ses yeux portaient cette étrange brillance de quelqu’un qui avait eu très peur. Lucy sentit aussitôt une boule se former dans son ventre.
Son regard descendit malgré elle et s’arrêta sur une petite tache brunâtre maculant la manche de la jeune femme.
« Sky ? »
« Lucy… »
Son ton suffit.
Toute trace de sommeil disparut.
« Où est Viktor ? »
Sky ouvrit la bouche, mais hésita une seconde de trop.
Lucy sentit son cœur accélérer brutalement.
« Où est Viktor ? »
« À l’hôpital. »
Elle la fixa.
« Quoi ? »
« Je l’ai trouvé ce matin. Je suis revenue tôt au laboratoire et il était… »
Sky avala difficilement.
« Il était par terre, près de son établi. Inconscient. »
Le regard de Lucy retomba sur sa manche.
Sky suivit ses yeux et sembla comprendre immédiatement.
« C’est son sang ? »
« Lucy… »
« C’est son sang ? »
Sky baissa les yeux.
« Oui. »
Le monde sembla se dérober sous ses pieds.
Lucy recula d’un pas et regarda stupidement derrière elle. Le canapé. Son livre abandonné. La couverture froissée. La chambre vide au fond du couloir.
Elle avait passé la nuit ici. Elle l’avait attendu pendant des heures avant de s’endormir en pensant simplement qu’il travaillait encore.
« Il est vivant ? »
« Oui », répondit immédiatement Sky cette fois. « Oui, il est vivant. Ils l’ont emmené dès que je l’ai trouvé. »
Lucy ferma les yeux une seconde, mais le soulagement ne vint pas.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Je ne sais pas exactement. Hier soir, je lui ai proposé de rentrer avec moi. Il m’a dit qu’il passerait probablement la nuit au laboratoire. Quand je suis revenue ce matin, il était déjà inconscient. Sa canne était tombée près de lui et il y avait… »
Sky hésita.
« Du sang autour de sa bouche. »
Lucy porta une main à ses lèvres.
« Depuis combien de temps était-il comme ça ? »
Le silence de Sky répondit avant elle.
« On ne sait pas. »
Lucy pâlit davantage.
« Qu’est-ce que tu veux dire, on ne sait pas ? »
« Il était seul. Personne ne l’a vu tomber. »
Cette fois, Lucy dut s’appuyer contre l’encadrement de la porte. Son regard retourna vers le canapé.
Elle avait dormi.
Pendant que Viktor était peut-être inconscient sur le sol de son laboratoire, elle avait dormi à quelques rues de là en attendant tranquillement qu’il rentre.
« Je dois aller le voir. »
()
Elle s’habilla si rapidement qu’elle dut s’y reprendre deux fois pour boutonner correctement son chemisier. Sky essaya de lui expliquer ce qu’elle savait pendant ce temps, mais Lucy n’en retint presque rien.
Des Pacifieurs avaient été appelés. Un médecin était arrivé. Viktor respirait, mais difficilement. Jayce avait été prévenu. Ils l’avaient conduit à l’hôpital.
Il respirait difficilement.
Ces trois mots tournèrent dans sa tête durant tout le trajet.
Lorsqu’elle poussa enfin les portes de l’hôpital, Lucy se précipita jusqu’au comptoir d’accueil.
« Viktor. Il a été amené ici ce matin depuis l’Académie. Je dois savoir où il est. »
L’infirmière releva les yeux, surprise par son arrivée.
« Mademoiselle, je vais vous demander de— »
« Lucy ! »
Elle se retourna brusquement.
Jayce venait d’apparaître au bout du couloir. Elle se dirigea immédiatement vers lui, si rapidement qu’il eut à peine le temps de l’atteindre avant qu’elle ne demande :
« Où est-il ? »
« Dans une chambre. »
« Il est réveillé ? »
Jayce hésita.
Lucy s’arrêta net.
« Jayce. »
« Pas encore. »
Elle voulut aussitôt le dépasser, mais il posa doucement une main sur son bras.
« Attends. Les médecins viennent de terminer leurs examens. »
« Je veux le voir. »
« Je sais. »
« Alors laisse-moi passer. »
« Lucy, regarde-moi. »
« Je ne veux pas te regarder, je veux voir Viktor ! »
Sa voix résonna dans le couloir. Quelques personnes tournèrent la tête dans leur direction, mais Lucy s’en moquait éperdument.
Jayce, lui, ne se formalisa pas de son agressivité. Il conserva simplement sa main sur son bras, sans chercher à la retenir davantage.
« Tu vas le voir », dit-il doucement. « Je te le promets. »
Lucy inspira difficilement. Ses mains tremblaient.
« Sky m’a dit qu’il avait toussé du sang. »
Le visage de Jayce changea légèrement.
« Elle m’a dit qu’elle l’avait trouvé par terre. Elle ne sait même pas depuis combien de temps il était inconscient. »
Lucy sentit sa gorge se serrer.
« Qu’est-ce qu’il a ? »
Jayce passa une main sur son visage.
« Les médecins ont fait plusieurs examens. »
« Et ? »
« Ses poumons sont très atteints. »
Lucy resta silencieuse.
« À quel point ? »
Jayce détourna les yeux.
Et ce simple mouvement lui fit plus peur que tout le reste.
« Jayce. À quel point ? »
« Je pense qu’on devrait attendre qu’il se réveille. »
« Non. »
« Lucy… »
« Ne fais pas ça. Ne me demande pas d’attendre comme si tu essayais simplement de gagner du temps avant de m’annoncer quelque chose d’horrible. »
Jayce ferma brièvement les yeux.
Lucy sentit son sang se glacer.
« C’est grave. »
Il ne répondit pas immédiatement. Lorsqu’il le fit enfin, sa voix était basse.
« Oui. »
Lucy détourna le visage. Elle resta parfaitement silencieuse quelques secondes avant de murmurer :
« J’ai attendu toute la nuit. »
Jayce fronça les sourcils.
« J’étais chez lui. Il m’avait dit qu’il rentrerait tard, alors je l’ai attendu. Minuit est passé, puis une heure… Je me suis dit que c’était Viktor. Qu’il avait encore perdu toute notion du temps. »
Un rire étranglé lui échappa.
« J’ai même pensé que j’allais lui faire la leçon quand il rentrerait. »
« Lucy… »
« J’ai fini par m’endormir. »
Les larmes commencèrent à couler.
« Et pendant que je dormais, il était peut-être déjà par terre. »
« Tu ne pouvais pas savoir. »
« J’aurais pu aller le chercher. »
« Tu ne pouvais pas savoir », répéta Jayce.
« J’aurais pu. Je savais qu’il travaillait. Je savais où il était. Il aurait suffi que je me lève, que je marche jusqu’à l’Académie et— »
« Moi aussi. »
Lucy s’interrompit.
Jayce la regardait avec une expression qu’elle ne lui connaissait pas.
« Quoi ? »
« Moi aussi, j’aurais pu être là. »
Il baissa les yeux.
« Je savais qu’il travaillait tard. Je sais qu’il pousse toujours trop loin. Et j’étais ailleurs. »
Lucy comprit qu’il ne préciserait pas où. Elle ne lui demanda pas.
« Sky aussi aurait pu rester », poursuivit Jayce. « Elle lui a proposé de rentrer avec elle. Il a refusé. Tu veux vraiment qu’on fasse la liste de toutes les personnes qui auraient pu prendre une décision différente hier soir ? Parce qu’on va y passer la journée. »
Lucy essuya maladroitement ses joues.
« Il était seul. »
« Oui. »
Jayce ne chercha pas à adoucir la vérité.
« Et je déteste ça autant que toi. Mais ce n’est pas ta faute. »
Lucy baissa les yeux.
« Je veux le voir. »
Cette fois, Jayce acquiesça.
()
La canne fut la première chose qu’elle remarqua.
Elle reposait contre le mur de la chambre, près d’une chaise. Quelqu’un avait dû la récupérer au laboratoire et l’apporter avec Viktor. Lucy la fixa une seconde avant que son regard ne se porte enfin vers le lit.
Et elle se figea.
Viktor paraissait terriblement pâle au milieu des draps blancs. Ses cheveux retombaient en désordre sur son front et une petite marque rougeâtre apparaissait près de sa tempe, probablement laissée lorsqu’il s’était effondré au laboratoire.
Mais Lucy regardait surtout son visage.
Deux fins tuyaux transparents passaient derrière ses oreilles et sous son nez.
Elle entendit sa respiration.
Faible. Laborieuse. Accompagnée du léger sifflement de l’oxygène.
« Oh… »
Jayce posa doucement une main dans son dos.
Lucy fit un pas. Puis un autre.
« Il ne peut pas respirer seul ? »
« Pas suffisamment bien pour l’instant. »
Elle ferma les yeux.
Ses poumons sont très atteints.
« Lucy ? »
« Ça va. »
« Non. »
« Je sais. »
Jayce la guida jusqu’à la chaise.
Lucy s’assit près du lit. Pendant plusieurs secondes, elle ne fit absolument rien. Elle regarda simplement Viktor respirer, chaque inspiration semblant lui demander un effort malgré l’oxygène qu’on lui administrait.
Enfin, elle approcha doucement sa main de la sienne.
« Je peux ? »
« Bien sûr. »
Ses doigts glissèrent entre ceux de Viktor.
Ils étaient chauds.
Ce simple constat fit céder les dernières barrières.
Lucy baissa la tête tandis que les larmes roulaient silencieusement sur ses joues. Son pouce caressa lentement les jointures de Viktor.
« Idiot », murmura-t-elle. « Espèce d’idiot… »
Jayce détourna pudiquement les yeux.
« Tu pouvais rentrer. Sky te l’avait proposé. Tu pouvais quitter ton laboratoire pendant une seule nuit. Le monde aurait continué à tourner sans toi pendant quelques heures. »
Sa voix se brisa.
Lucy observa son visage immobile.
« J’étais là. Je t’attendais. »
Elle resserra légèrement ses doigts autour des siens.
« Tu n’avais même pas besoin d’être seul. »
Le silence de la chambre ne fut troublé que par le souffle régulier de l’oxygène.
Lucy resta auprès de lui.
Une minute. Puis dix. Peut-être davantage.
À un moment, elle sentit quelque chose contre ses doigts.
Un mouvement presque imperceptible.
Elle releva brusquement la tête.
« Viktor ? »
Jayce se redressa aussitôt.
Les doigts de Viktor remuèrent de nouveau dans les siens. Ses paupières frémirent, puis s’ouvrirent lentement.
Son regard resta trouble quelques secondes avant de trouver le visage de Lucy.
« …Lucy ? »
Elle eut un petit rire qui se transforma aussitôt en sanglot.
« Bonjour. »
Viktor fronça faiblement les sourcils en voyant ses larmes.
« Pourquoi est-ce que tu… »
« Ne parle pas. »
« Je— »
« Viktor, je t’en supplie. Pour une fois dans ta vie, fais simplement ce que je te demande. »
Une ombre de sourire passa sur ses lèvres.
Lucy posa délicatement une main contre sa joue.
« Tu m’as fait terriblement peur. »
Ses yeux se fermèrent un bref instant sous son contact.
« Désolé. »
« Tu as intérêt à l’être. »
Viktor rouvrit les yeux et Lucy sourit malgré ses larmes.
Il était réveillé.
Il la regardait.
Il connaissait son nom.
Pendant quelques secondes, cela suffit.
Puis Lucy leva les yeux vers Jayce.
Et son sourire disparut lentement.
Jayce n’avait pas bougé. Il regardait Viktor avec cette même expression grave qu’il avait eue dans le couloir.
Viktor suivit le regard de Lucy.
« Jayce ? »
Celui-ci inspira profondément.
Et Lucy comprit que le véritable cauchemar ne faisait que commencer.