Sous les cendres d'un naufrage
Chapitre 1 : Sous les cendres d'un naufrage
4823 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 02/02/2026 19:14
BridgeHead City n’avait jamais connu une telle effervescence que le jour où le colonel Miles Quaritch ramena le traître Jake Sully comme prisonnier. Une foule sans nom se pressait autour de la cage où l’ancien militaire avait été emprisonné jusqu’à son transfert sur Terre, où il serait jugé et exécuté.
Océane suivait les différents partages que les médias diffusaient en direct depuis le retour des soldats. Elle n’avait pas rejoint les centaines d’individus massés autour de la cage.
Elle ne le pouvait pas.
Pas avec une jambe broyée et trois côtes fêlées.
Elle avait survécu par un miracle sans nom à l’attaque des Metkayina sur le S-76 SeaDragon affrété pour chasser les Tulkuns. Elle ne faisait pas partie de l’équipe de terrain. Elle, elle n’était que simple technicienne chargée de l’entretien des machines. Elle ne s’intéressait pas aux créatures que ses collègues tuaient. Ce n’était pas son travail.
Elle ne savait pas se servir d’une arme et n’avait jamais appris à ôter la vie à autre chose qu’aux araignées qui colonisaient parfois les recoins de sa chambre lorsqu’elle s’absentait trop longtemps pour une expédition en mer. Elle n’avait jamais souhaité la mort de personne d’autre que ce camarade ambitieux qui avait volontairement saboté un travail de groupe pour l’empêcher de passer le concours d’entrée à l’école d’ingénieurs qu’elle espérait tant intégrer après le lycée. Elle ne connaissait presque rien des Na’vis, hormis ce qu’elle avait appris par elle-même à la suite de son arrivée sur Pandora. Quant aux Tulkuns, elle imaginait que leur chasse servait à nourrir les habitants de BridgeHead City. Pourquoi tuer ces grosses baleines, sinon ?
Son regard s’attarda sur le visage bleu de l’avatar incarcéré. Il était comme elle, auparavant. Humain. Comme l’entièreté de l’équipe qui chassait le Tulkun. Comme tous ceux qui vivaient à BridgeHead City. Comme les habitants de la Terre qui avaient terriblement besoin des ressources de Pandora pour survivre.
Comment ce type avait-il pu à ce point se laisser corrompre pour ressembler à l’un d’eux ? Comment avait-il pu perdre son humanité au point de ne plus reconnaître les siens et de choisir la guerre et la mise à mort de plusieurs centaines de personnes sans même prendre la peine de cibler qui que ce fût ?
Quelques coups résonnèrent à la porte de sa chambre. Elle invita son visiteur à entrer sans trop de conviction. Elle ne détacha pas le regard de son écran lorsque le battant s’ouvrit, mais reconnut la démarche de celui qui la rejoignit. Trop bruyante malgré le soin qu’il mettait à paraître discret. Trop volontaire malgré sa tentative de paraître attentionné. Trop pressée pour cacher son malaise.
— Océane… ?
La voix douce, quoique caverneuse, lui fit tourner la tête. Son collègue et père d’adoption, Dylan, se tenait à distance respectueuse, un bouquet de fleurs entre les mains.
Des lys. Sa fleur préférée.
— Ils ont intérêt à le faire souffrir le plus longtemps possible, gronda la jeune femme.
Dylan l’observa un moment sans rien dire. Il n’avait pas connu la tragédie, lui. Il avait été affecté sur un autre projet d’envergure, mais avait réussi à obtenir un congé temporaire lorsqu’il avait appris qu’Océane avait été grièvement blessée.
Lui non plus ne comprenait pas pourquoi cet ancien humain avait choisi de s’opposer aux siens et de provoquer une telle catastrophe. Il connaissait toutefois Pandora depuis plus longtemps qu’elle. Il avait appris que les Na’vis protégeaient leurs terres contre les terriens. Et, quelque part, il entendait que certains puissent les défendre au moins sur leur véhémence envers les engins qui venaient détruire leurs terres ou chasser leur gibier.
De là à provoquer la mort de centaines de personnes pour contrer les actions d’une trentaine à peine…
— Tu parles par colère, souffla-t-il finalement sans regarder Océane.
Celle-ci grimaça.
— C’est tout ce qu’il mérite pour nous avoir tous fait souffrir autant, gronda-t-elle entre ses dents. Il est complètement taré, ce mec. C’est même plus un humain, c’est une bête sauvage.
— A lui souhaiter tant de malheurs, tu risques d’en devenir une aussi.
Il s’approcha d’elle et glissa une main sur son poignet. Elle tourna la tête vers lui.
— Qu’est-ce que sa souffrance t’apportera, à toi ? Le simple plaisir de le voir hurler à la mort ? C’est malsain, Océane.
Elle ouvrit la bouche. Il l’empêcha de parler d’un geste sec.
— Il doit payer pour ce qu’il a fait, je suis d’accord. Mais pas par la souffrance. Ce n’est pas elle qui lui fera prendre conscience de ce qu’il a causé. Elle ne fera qu’engendrer plus de haine et de douleur.
La jeune femme détourna les yeux, les dents serrées. Dylan insista avec plus de douceur.
— Même la mort ne l’aidera pas à se rappeler de ce qu’il était avant Pandora. Il lui faudrait un médecin. Peut-être le contact de victimes de ses actes malveillants. Il faut qu’il regrette ce qu’il a fait pour qu’il puisse changer.
— Un type comme ça changera jamais, siffla Océane.
Elle ne le regardait toujours pas. Dylan soupira.
— Il faudrait essayer avant de le condamner.
Elle se tourna enfin vers lui. Des larmes brillaient au coin de ses paupières et laissaient transparaître la rage qu’elle contenait tant bien que mal.
— Regarde sa gueule, cracha-t-elle. Regarde ses yeux et dis-moi qu’il regrette ! C’est qu’un putain de démon qui s’est fait corrompre par ces saloperies de monstres !
Elle tenta de lever la main pour lui montrer l’écran. Son geste lui arracha un gémissement de douleur. Dylan la força à se rallonger.
— Doucement. Tu vas rouvrir tes plaies.
— C’est un connard !
— Je sais. Et il ne mérite pas que tu te fasses du mal à cause de lui, alors calme-toi.
Il maintint plus fermement son bras pour la forcer à rester immobile. Océane resta crispée, mais obtempéra.
— C’était terrifiant, souffla-t-elle après un moment de silence. Y’avait le feu partout. On entendait ces foutus démons gueuler comme des dégénérés dehors. Y’a tout qui explosait…
Dylan la sentit frissonner. Il serra son étreinte sur son poignet en geste d’apaisement.
— Je les ai vus mourir avant de pouvoir sauter dans un canot, ajouta-t-elle d’une voix tremblante. Tous mes collègues. Absolument tous.
Il la laissa parler. Personne, pour le moment, n’avait réussi à lui arracher ses souvenirs de l’incident. Elle n’avait encore confié ses traumatismes ni aux médecins, ni aux psychiatres, ni à ses amis. Et pourtant, Dylan savait qu’elle enchaînait les cauchemars et qu’elle se mettait à pleurer sans raison apparente dès que le silence pesait trop lourd. Sa voix était brisée par les sanglots qu’elle ne contrôlait pas, son corps entier était agité par les soubresauts de ses respirations erratiques, ses lèvres peinaient à articuler même les syllabes les plus simples.
Elle avait vécu l’Enfer. La chaleur intense des incendies créés par les explosions successives. La panique provoquée par les alarmes qui rugissaient dans les couloirs. Le déchirement de voir ses collègues et amis blessés sans rien pouvoir faire pour les aider. Le rugissement de l’eau qui envahissait le navire. Le grondement méphistophélique de la structure métallique entière qui hurlait sa propre mort. Les râles de douleur autour d’elle. Les ordres qui fusaient dans tous les sens. Le claquement incessant des armes, les cris guerriers des Metkayinas, ceux de leurs animaux de compagnie.
A sa place, Dylan se serait déjà tiré une balle pour effacer ces images incrustées à jamais derrière ses rétines.
— Y’en a qui… qui agonisaient pendant que je fuyais, couina Océane. Je… je sais même pas pourquoi j’ai… pas fini comme eux…
Dylan glissa sa main jusqu’à son épaule.
— Parce que Dieu n’a pas encore jugé nécessaire de te rappeler auprès de Lui, chuchota-t-il. Tu as encore des choses à faire ici. Avec nous.
Il lui pinça affectueusement la joue.
— Ne te culpabilise pas d’avoir survécu. Tu as fait ce qu’il fallait pour échapper à un drame. Tu n’aurais pu sauver personne sans te condamner. Tout ce que tu peux faire, c’est porter la mémoire de ceux qui y sont restés et avancer. Pour eux. Pour prouver au monde que tu es plus forte que cette épreuve.
Il déposa un baiser tendre sur son front.
— Et je serai toujours là pour t’écouter et veiller sur toi, petite étoile de mer.
Un pâle sourire étira les lèvres de la jeune femme.
— Etoile de mer toi-même, vieux calamar.
Dylan se surprit à sourire de sa pique.
— Promets-moi de manger quand l’infirmière t’apportera ton repas.
Océane grimaça.
— Si c’est encore ce truc insipide qu’ils appellent gratin, je l’étouffe avec.
Dylan pouffa.
— Ne m’oblige pas à revenir pour te donner la becquée comme à un oisillon. Ce serait humiliant.
— Pour qui ?
— Pour toi.
Il pinça encore sa joue avec douceur avant de se relever.
— Je reviens ce soir, promit-il. Les médecins devraient bientôt venir changer tes pansements.
Elle hocha la tête. Il se dirigea vers la porte, puis s’arrêta avant de l’ouvrir.
— Tu veux que je te ramène un truc ?
— Un chocolat chaud supplément chantilly, réclama-t-elle.
Il sourit.
— Compris.
Il lui adressa un dernier signe de la main avant de sortir. Dans le couloir de l’hôpital, le silence pesait, lourd, presque inquiétant. Seuls quelques râles de patients en attente de soins résonnaient de temps à autre depuis les différentes chambres, ponctués par les bips réguliers des machines qui mesuraient leurs constantes ou les maintenaient en vie.
Dylan n’y prêta aucune attention. Il s’était déjà perdu dans ses pensées. Les mots d’Océane tourbillonnaient dans son crâne et se heurtaient à ses propres réflexions. Sur les Na’vis. Sur Pandora.
Son cœur ne pouvait entièrement les blâmer de défendre leurs terres lorsqu’ils le faisaient. Il imaginait que les Tulkuns devaient représenter pour eux une source de nourriture parmi tant d’autres pour lesquels ils étaient prêts à se battre contre ceux qui venaient la leur voler.
Un choc brutal contre ses jambes le ramena subitement à la réalité. Une gamine de sept ou huit ans venait de le percuter. Elle releva de grands yeux bruns apeurés vers lui.
— Pardon, monsieur ! couina-t-elle. Je… je suis désolée…
Dylan lui adressa un sourire apaisant.
— Ce n’est rien, ne t’inquiète pas. Tu ne t’es pas fait mal ?
La fillette secoua la tête et se baissa pour ramasser quelque chose. Un livre. Pas très récent, d’après ses pages jaunies et sa couverture délavée.
— Tu lisais ? demanda-t-il, intrigué.
Elle hocha la tête en serrant l’ouvrage contre son cœur.
— C’est ma mamie qui me l’a donné.
— Et il est intéressant ?
Nouveau signe timide du menton.
— Il raconte l’histoire de Pocahontas, expliqua-t-elle. Ça se passe il y a très très longtemps, quand la Terre était encore belle et que l’Amérique n’était pas encore très bien connue.
Dylan n’avait jamais entendu cette histoire. Il fronça les sourcils.
— Et elle faisait quoi, Pocahontas ?
La fillette releva les yeux vers lui.
— Elle vivait en Amérique dans un village avec d’autres gens comme elle, expliqua-t-elle. Et puis un jour, il y a des hommes qui sont venus par la mer et qui ont voulu les tuer et voler leurs terres. Sauf que parmi les méchants, il y avait un monsieur qui s’appelle John Smith et qui était gentil, parce qu’il était tombé amoureux de Pocahontas et voulait comprendre comment elle vivait et qui voulait pas prendre les terres de sa famille parce que ça se fait pas de voler la maison de quelqu’un d’autre ! Alors il a voulu aider Pocahontas qui était aussi amoureuse de lui, mais il a tué un de ses amis sans faire exprès alors la famille de Pocahontas et les étrangers ont voulu se battre et finalement c’est Pocahontas qui a arrêté la guerre en refusant que son père tue John Smith et le grand méchant a voulu quand même le tuer et là les autres méchants ils ont décidé que c’était pas gentil et donc ils ont emprisonné leur chef et se sont excusés auprès de la famille de Pocahontas et ils sont rentrés chez eux ensuite parce qu’ils voulaient plus prendre leurs terres !
Elle s’arrêta de parler, ses grands yeux rivés sur Dylan, qui paraissait soudain ailleurs.
— Ça va, monsieur ?
— Alicia, arrête d’embêter ce monsieur.
La fillette se retourna. Un homme venait d’apparaître dans l’embrasure d’une porte, un café à la main, le visage ravagé par la fatigue.
— Papa ! s’exclama-t-elle en s’élançant vers lui.
Il la souleva de terre et adressa un sourire contrit à Dylan.
— Je suis sincèrement désolé. Alicia a tendance à beaucoup parler, lorsqu’elle se montre enthousiaste.
— Il n’y a pas de problème, assura Dylan. C’est une enfant. Et elle est rayonnante.
Il inclina la tête.
— Au revoir.
Tandis qu’il s’éloignait dans le couloir, Alicia le fixait, la tête posée sur l’épaule de son père.
— Dis, papa, tu crois qu’il va où, ce monsieur ?
— Je ne sais pas, trésor.
— Tu crois que lui aussi connaît quelqu’un qui a été blessé comme tonton ?
— Peut-être.
L’homme serra un peu plus sa fille contre lui et revint à l’intérieur de la chambre. Sa compagne somnolait, les bras refermés autour du corps de leur nouveau-né qui tétait avec application sans se soucier de sa fatigue. La télé montrait toujours des images de la foule pressée autour de la cage de Jake Sully.
— Dis papa, tu veux bien me lire encore Pocahontas, s’il te plaît ?
Il déposa sa fille sur une chaise et s’accroupit à côté d’elle.
— Pas tout de suite, ma chérie, chuchota-t-il. Maman se repose.
L’enfant hocha la tête.
— Alors je peux avoir mes crayons de couleur, s’il te plaît ?
Il lui caressa les cheveux avec un petit sourire et tira d’un sac l’objet de sa requête, ainsi qu’un paquet de feuilles qu’il déposa devant elle. Elle s’en saisit avec un sourire et commença à dessiner pendant qu’il s’asseyait auprès d’elle.
Son beau-frère avait été victime, lui aussi, de l’attaque des Metkayinas. Il était encore dans un état critique. Sorti d’affaire, mais à quel prix… ses deux jambes avaient été remplacées par des prothèses et une bonne partie de son visage avait été dévorée par les flammes.
L’anxiété avait précipité l’accouchement de sa femme. Par chance, le bébé était en pleine forme, même si les médecins voulaient le garder en observation quelques jours.
Son regard dériva vers l’écran qui repassait désormais les images de l’arrivée des militaires avec leur prisonnier. Il serra les dents lorsqu’il vit le colonel Quaritch main dans la main avec une Na’vi au visage maculé de peinture écarlate.
Les humains avaient réussi à corrompre une partie des peuples de Pandora pour récupérer celui qui s’était retourné contre eux et, sans doute, pour intensifier leurs gains au détriment des autres autochtones.
Parce qu’il savait parfaitement pourquoi la RDA s’était lancée dans la chasse au Tulkun. Non pas pour nourrir les habitants d’une planète à l’agonie, mais pour élargir encore un peu plus leurs profits avec la vente d’une substance capable de stopper net le vieillissement humain.
L’amrita.
Une substance ambrée, récupérée directement dans le cerveau des Tulkuns, que les plus riches terriens s’arrachaient en bons vampires inconscients de la désolation qu’ils provoquaient. Le tout sans accorder le moindre crédit aux plus pauvres, asphyxiés dès leur naissance par une planète agonisante dont la vie s’était elle-même éteinte à cause des agissements de l’Humanité.
L’homme éteignit la télé. Les images de Quaritch et de cette Na’vi lui donnaient presque la nausée. Elle ignorait sans doute la désolation qui menaçait sa planète si l’Humanité s’y installait sur le long terme dans les conditions actuelles. Elle s’était laissée aveugler par il ne savait quelle promesse brumeuse. Ou alors, elle avait cédé à la folie, elle aussi.
Il ferma les yeux et se força à respirer. Sa fille, à côté de lui, gribouillait innocemment des dessins de plantes et d’animaux pandoriens, tout à fait ignorante de leurs équivalents terriens disparus depuis plusieurs décennies désormais.
Sa femme et lui s’étaient promis de faire d’elle et de leur fils les dignes successeurs de quelques rares scientifiques bien plus passionnés par la beauté de Pandora que par l’argent. Ils comptaient leur apprendre à respecter la vie plus que les richesses. Ils avaient donc jugé plus utile d’expliquer à Alicia comment reconnaître des êtres qu’elle pourrait un jour croiser sur Pandora plutôt que de lui montrer des chimères du passé. Ils lui en parleraient, plus tard, lorsqu’elle serait en âge de découvrir l’horreur de leur propre espèce. Pour l’instant, elle était trop petite pour cela. Elle en serait traumatisée.
Ils voulaient aussi lui apprendre de vraies valeurs, celles que les leurs avaient oubliées au profit de leur égocentrisme narcissique. Ils lui enseigneraient la réflexion personnelle, la curiosité, l’ouverture d’esprit. Pas comme ses grands-parents, qui tentaient déjà de l’enfermer dans la même cellule dorée qu’eux-mêmes.
Elle apprendrait, le temps venu, les conditions de vie sur Terre. Elle découvrirait un jour comment certains s’asseyaient sur près de 20 milliards d’êtres humains pour dominer le monde financièrement. Ils lui montreraient les illusions dans laquelle la majeure partie des grandes fortunes terriennes se complaisaient. Ils lui offriraient les moyens de lutter contre la RDA après eux, ou avec eux.
D’ici-là, il espérait que la RDA se serait affaiblie d’elle-même. Que les Na’vis auraient réussi à repousser les actionnaires et les exploitants de la planète.
L’homme sombra lentement dans le sommeil tandis que ses pensées dérivaient vers l’avenir de sa fille et de Pandora. Alicia, elle, termina son dessin, puis observa son père endormi, le menton posé contre la poitrine. Une idée la traversa alors : il lui fallait un café pour son papa.
Elle fouina dans son sac pour en tirer un petit porte-monnaie et quitta la chambre sur la pointe des pieds pour descendre jusqu’à la cafétéria. Les couloirs étaient déserts à cette heure-ci. Le réfectoire aussi. Elle s’approcha du comptoir, un peu intimidée par l’immensité des lieux.
— Il y a quelqu’un ?
Sa voix se répercuta dans la salle. Personne ne lui répondit. Elle s’installa à une table non loin, les yeux rivés sur la caisse, les mains serrées sur son porte-monnaie. Cinq minutes s’écoulèrent. Puis dix. Toujours personne.
Alors qu’elle s’apprêtait à retourner à la chambre, déçue, des pas résonnèrent dans le couloir qui menait à l’étage. Elle aperçut un homme au crâne bandé, avec deux pansements sur la joue et des béquilles. Il lui adressa un sourire.
— Qu’est-ce que tu fais là toute seule ? Ils sont où, tes parents ?
Elle se tourna vers lui.
— En haut. Je voulais prendre un café pour papa pour lui faire plaisir, mais il n’y a personne…
L’homme s’approcha du comptoir et actionna une sonnette.
— Tu sais que ce n’est pas très prudent, de te promener toute seule dans les couloirs d’un hôpital ? Tu pourrais te perdre, tu sais. Ou rencontrer quelqu’un de mal intentionné.
Elle haussa les épaules avec un petit sourire.
— Je vais pas me perdre, monsieur. Papa m’a appris à lire et il m’a montré une carte de l’hôpital ! Et puis si j’ai un doute, je demanderai aux infirmières. Papa dit qu’elles sont gentilles.
L’homme laissa échapper un petit rire attendri.
— Tu m’as l’air très sûre de toi, petite. Comment tu t’appelles ?
— Alicia Seawood, répondit-elle. Et toi, monsieur ?
— Ian Garvin.
Il s’approcha d’elle en clopinant.
— Pourquoi t’as des pansements ? demanda l’enfant.
— Parce que j’ai été blessé dans un accident, déclara-t-il plus doucement.
Son expression s’assombrit.
— Mon tonton aussi il a été blessé, confia la fillette. A cause des Metkayinas qui défendaient leurs amis les Tulkuns que le bateau sur lequel il travaillait voulait tuer !
Garvin releva les yeux sur elle, étonné.
— Tu sais ce qu’il s’est passé ?
— Bah oui, tout le monde en parle tout le temps !
Elle agita les jambes et baissa la tête.
— Tu sais, mon papa il dit que c’est très triste parce que plein de gens sont morts et sont blessés à cause d’eux, mais moi, je ne leur en veux pas. Parce que les Tulkuns ils n’avaient pas demandé à être tués, et puis que si ce sont les amis des Metkayinas, alors faut pas les tuer parce que sinon c’est les Metkayinas qui seront tristes.
Garvin parut déconcerté par les paroles de la fillette. Il ne s’attendait pas à une telle réflexion de la part d’une enfant aussi jeune. La phrase qu’elle ajouta l’acheva :
— En plus, je sais même pas pourquoi ils sont tués, mais c’est pas pour manger donc je suis sûre que ça sert à rien de les tuer.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
Elle releva les yeux vers lui.
— Bah, quand maman m’emmène faire les courses ou qu’on va au restaurant, y’a jamais de viande de Tulkun nulle part. Donc c’est qu’on les mange pas !
La réflexion de l’enfant le laissa pantois. Il détourna les yeux, un peu honteux de connaître la véritable raison de ce massacre. Il n’en toucha toutefois pas un mot à Alicia, qui l’observa encore quelques secondes sans rien dire.
— Tu sais, toi, pourquoi ils font ça ? demanda-t-elle.
Garvin garda le silence un moment avant de répondre d’une voix basse et remplie de remords :
— Oui.
Il marqua une pause, puis ajouta :
— Tu as raison. Ils les tuent pour rien.
Il refusait de lui parler de l’amrita et de sa responsabilité dans la découverte de cette substance. Son nom, Seawood, ne lui était pas inconnu. Il connaissait ses parents de réputation. S’ils ne lui avaient pas encore mentionné son existence ou le lien entre cette substance et les Tulkuns, alors ce n’était pas son rôle à lui de lui expliquer les choses. Il ne voulait pas non plus la choquer.
L’arrivée d’un caissier le sauva de questions supplémentaires. La fillette commanda le café pour son papa, paya, reprit le vendeur qui avait tenté de la rouler de cinquante-six centimes exactement, puis lui laissa la place lorsqu’elle reçut la boisson. Elle lui adressa un sourire avant de partir.
— Au revoir, monsieur ! s’exclama-t-elle.
Garvin la regarda s’éloigner dans le couloir tandis que le commerçant lui préparait une boisson chaude. Il s’installa ensuite au bout de la cafétéria, seul avec ses pensées. Un écran diffusait une chaîne d’informations en continu. Les images de Jake Sully enfermé dans une cage en plein cœur de la ville se succédaient.
Le biologiste marin poussa un soupir tout en remuant le contenu de sa tasse sans vraiment y prêter attention. Il se sentait coupable de son incarcération, tout comme il se sentait coupable de la destruction des Tulkuns. La RDA refusait d’écouter les dernières découvertes qu’il avait fait sur cette espèce à l’intelligence hors normes et sans doute bien supérieure à celle des plus grands génies humains. Tout ce qui les intéressait résidait dans l’amrita et dans l’argent que cette substance pouvait leur apporter.
Il ne comprenait pas vraiment comment le capitalisme tenait encore debout alors même que la majeure partie de la population s’entassait dans des sites surpollués, sans voir le plus petit rayon de soleil ni la moindre esquisse de brin d’herbe, sur une planète exsangue de ses ressources.
Il avait été embauché pour comprendre Pandora. Pour trouver de quoi sauver l’humanité de sa dégénérescence assurée par son propre mode de vie parasitaire et destructeur.
Pas pour engraisser davantage les actionnaires ni donner aux milliardaires des jouets futiles créés dans l’unique but de les éblouir un peu plus avec l’or de leurs propres cages tout en enterrant davantage les plus pauvres dans l’indifférence et la misère.
Pas pour poursuivre l’œuvre de la société terrienne dans l’espace.
Et certainement pas pour provoquer un génocide extraterrestre motivé par la cupidité de certaines ordures capables de capitaliser sur la peur de la mort de leurs semblables.
Garvin se leva brusquement de sa chaise. Sa décision était prise : il ne viendrait plus en aide à la RDA. Elle avait causé la mort de bien assez d’innocents. Il était temps qu’elle paye pour ses erreurs, quitte à provoquer le soulèvement de tous les habitants de Pandora, humanoïdes ou animaux, plantes ou micro-organismes, pour protéger la planète entière.
Même s’il devait pour cela perdre toute crédibilité scientifique.
Même s’il devait payer de sa vie plus tard.
Même s’il devait libérer l’unique personne qu’il savait capable de sauver Pandora.