Silverberg

Chapitre 21

3029 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 06/03/2026 11:20

Deux longues semaines s'étaient écoulées à la Tour des Mages et Théo commençait à tourner en rond. Tesla expérimentait de nombreuses choses sur Balthazar et Victoria, mais il n'avait pas le droit d'être dans la confidence. Les mages refusaient catégoriquement de le laisser entrer pour ne pas déranger le travail de l'archimage. Alors il patientait, difficilement.


Cyrielle avait fini par se réveiller après de nombreux jours de coma. Encore faible, Théo passait la majorité des journées à veiller sur elle, l'air coupable. La jeune fille agissait comme si rien ne s'était passé, mais le paladin n'arrivait pas à passer outre le fait qu'il l'avait presque conduite à la mort par la main. 


Quant à Mani... Mani agissait comme à l'habituelle. Il l'avait surpris un matin en train de piocher dans une réserve de gemmes de pouvoir, et il ne le croisait que lorsque des mages en colère l'escortaient à l'extérieur de pièces où il n'avait pas le droit de se trouver. L'elfe gardait ses distances avec Théo, et le guerrier ne s'en portait pas plus mal. Il ne pouvait s'empêcher de se sentir mal à l'aise en sa présence.


Son écuyère posa une main douce sur son bras pour attirer son attention et le détourner de sa contemplation du vide mélancolique. Il lui sourit vaguement avant de s'enfoncer davantage dans son fauteuil. Icy escalada difficilement le drap de la jeune femme pour les rejoindre, nullement aidé par Théo, qui se contentait de l'ignorer. Elle souffla et attrapa la petite bestiole pour la poser sur le lit.


— Et tu as réussi à me cacher ça ? s'exclama Balthazar. Ton écuyère est une demi-diablesse ! Je dois me sentir offusqué de voir que tu m'as remplacé ou au contraire sourire parce que tu n'aurais jamais fait ça il y a quelques années ?


— Oh pitié, tais-toi, râla le paladin. J'ai mal au crâne. 


— Je ne suis pas quelqu'un de jaloux, loin de là, je partage tout avec mes chers compagnons. Mais ça, c'est quand même un sacré coup au moral. C'est une femme en plus, depuis quand tu en as quelque chose à faire des femmes ? Théo, je crois que tu es vraiment très malade. Tu deviens trop charitable, c'est effrayant.


Le paladin grogna et posa le bol du petit déjeuner de sa protégée sur sa tête. Le mage piailla d'une voix suraiguë étouffée par la céramique. Cyrielle rit à gorge déployée avant de le libérer de sa prison. La créature de glace, vexée, croisa les bras et leur tourna le dos. 


— Plus sérieusement, reprit Cyrielle en le libérant, qu'est-ce qui va se passer maintenant ? Vos amis mages vont-ils pouvoir aider votre sœur ? Et votre ami mage ? Que pouvons-nous faire pour aider ?


— J'en ai aucune idée. Tesla ne veut rien dire tant qu'il n'y a pas de résultats, grogna Théo. 


— On peut toujours faire des recherches de notre côté, non ? J'ai entendu parler de la bibliothèque de la Tour des Mages. 


— La petite n'a pas tort, répondit Balthazar. Ne serait-ce que pour se renseigner un peu plus sur les Codex, ça pourrait être utile d'y faire un tour. Nous avons besoin d'autres armes, la force ne fonctionnera plus sur Enoch.


Théo poussa un long soupir et céda. Il aida Cyrielle à se lever et lui tendit la paire de béquilles laissée par les mages à son attention. Ses jambes tremblèrent un peu aux premiers pas avant qu'elle ne retrouve plus ou moins son équilibre. Elle offrit un sourire rassurant au paladin. Le guerrier récupéra Balthazar, qu'il déposa sur son épaule, et le groupe se mit en marche vers la bibliothèque de l'Académie.


Balthazar leur expliqua que cette dernière, du fait de sa taille, se trouvait un peu éloignée des autres bâtiments. Heureusement pour eux, des portails permettaient d'y accéder dans la tour des invocateurs. Pour l'atteindre, ils devaient traverser la tour des pyromanciens, des hydromanciens et des alchimistes. 


Chacune d'entre elles avait sa propre ambiance très particulière. La tour de pyromancie, la moins originale, était un bâtiment aux accents médiévaux gothiques prononcés, tout en pierre et en arcs. Le point d'intérêt central était le puits magique situé au cœur de la construction. Théo sentit ses poils se hérisser à son approche. La magie qui s'en échappait était brute, lumineuse, mais surtout dangereuse. Balthazar leur expliqua que les accidents étaient nombreux. Beaucoup de mages ne pouvaient tout simplement pas supporter le flux magique. Certains plongeaient dans le puits, d'autres perdaient l'esprit. Le mage avoua à mi-mots souffrir lui aussi de ses effets à cause des nombreuses expériences effectuées près de la source magique pour ramener Shin, sans succès. La psyché en grande quantité pouvait brûler des fonctions du cerveau, et le mage jouait un peu trop avec le feu. Malheureusement, elle agissait également comme une drogue. Plus il y touchait, moins son corps pouvait s'en passer. Un cercle vicieux. Théo se promit de ne jamais approcher plus que de raison de la chose.


Ils progressèrent rapidement vers la tour des hydromanciens, bien plus étranges que la précédente. De fines cascades recouvraient tous les murs et les portes. Il y faisait froid et humide. Certaines pièces n'avaient aucun sens : comme cette salle d'entraînement couverte d'environ deux mètres de neige où de jeunes mages travaillaient, l'air concentré. Dans les couloirs des sorciers plus expérimentés, les aventuriers nagèrent de surprise en surprise : un salon physique uniquement constitué d'eau, de la glace magique capable de cracher des torrents, des simulations de tsunamis... Chaque pièce les plongeait dans un univers différent. Balthazar ne se sentait pas franchement à son aise malgré sa forme physique. En tant que mage du feu, il avait du mal à trouver de l'intérêt dans les constructions de la Tour rivale à la sienne. Les deux groupes de mages passaient leur temps à s'emmerder mutuellement jusqu'à ce qu'un accident suffisamment grave arrive pour qu'ils soient privés de contacts pendant quelque temps par leurs archimages respectifs. Ils s'arrêtèrent quelques minutes devant une grande fontaine illuminée, gravée par de nombreuses runes. Contrairement aux autres branches de l'Académie, majoritairement athées, les hydromanciens priaient les élémentaires d'eau. L'eau de la fontaine représentait un grand élémentaire, les bras tendus vers le ciel. Théo resta un long moment à le regarder, des souvenirs pas tous très heureux dans la tête, avant de reprendre la route silencieusement, les jambes tremblantes.


La tour des Alchimistes sentait l'elfe, très fort. À peine passé les portes, Théo plissa le nez à l'odeur de cannelle qui flottait absolument partout. Des tas de plantes aux formes et odeurs bizarres recouvraient les tables et les murs de marbre blanc. Les alchimistes, dans leur robe pourpre, lui parurent totalement drogués et à l'ouest. Ils chantaient dans les couloirs, riaient pour rien et regardaient le plafond avec euphorie sans aucune raison. Ce fut sans grande surprise qu'ils trouvèrent Mani Le Double dans l'un des salons, au moins aussi défoncé que les autres. Il se roulait au sol à côté d'une fumée verdâtre qui avait rendu fous tous les mages aux alentours. Les aventuriers l'ignorèrent et continuèrent leur route à un pas plus soutenu, mal à l'aise.


Après un passage dans un tunnel sombre, les deux portes massives en bois sombre de la bibliothèque leur firent face. Théo entra et retint un cri de surprise. Le bâtiment était immense, sur dix étages. À côté de l'accueil, deux tubes patientaient sagement. Un mage s'y engouffrait de temps à autre et il s'élevait vers les étages supérieurs. La place était noire de monde. Théo s'approcha de l'accueil, où les documentalistes guidaient les arrivants, un sourire hypocrite collé au visage. Lorsqu'il s'approcha, la femme jeta un regard mauvais au paladin et le dévisagea de haut en bas.


— Les invocations sont interdites dans l'enceinte de la bibliothèque. Vous pouvez emballer votre chose dans un sac plastique et le récupérer à la fin de la journée.


— Pardon ? s'exclama le mage. Je suis le grand Balthazar Octavius Barnabé Lennon, apprenti de Tesla, archimage de la Tour Rouge, et j'exige l'accès à l'étage des livres interdits.


Elle claqua de la langue, agacée, avant d'ouvrir un livre devant elle. Elle lança un sort dessus avant de relever la tête vers la créature.


— Lennon, hein ? Vous avez plusieurs prêts en retard de... exactement douze ans, vingt-trois semaines et quatre jours.


— Je... Euh... Vous devez faire erreur.


— Vous avez aussi une amende à payer pour destruction de matériel lors de votre dernière visite dans nos locaux, il y a douze ans, vingt-deux semaines et quatre jours. Je vois ici aussi que vos frais de scolarité n'ont pas été réglés lors de vos deux dernières années d'internat.


— Je n'étais plus à l'Académie à cette époque ! Vous ne pouvez pas me reprocher de ne pas avoir payé !


— Votre carte d'accréditation, s'il vous plaît.


Théo lança un regard au mage. Il jura qu'il avait viré à une teinte de bleue plus foncée qu'auparavant, sans qu'il ne sache s'il s'agissait de colère ou de gêne. Le paladin décida de prendre les choses en main. Il claqua violemment ses deux mains sur le bureau. La dame recula et lui lança un regard dédaigneux.


— Bon, écoute vieille peau, ma sœur et mon crétin de demi-diable sont dans le coma, un démon a volé des armes capables d'anéantir toute vie dans le Cratère et je suis inquisiteur de la Lumière. T'as intérêt à accéder à notre requête ou ça va vraiment mal se passer.


Il se pencha vers elle et poussa un grognement pour lui faire un peu plus peur. Elle poussa un soupir et tendit la main devant elle. Théo fut violemment repoussé en arrière et se rattrapa tant bien que mal à la porte. Cyrielle l'aida à se relever, avant de s'avancer à son tour vers le comptoir.


— Je m'excuse pour leur comportement, madame. Nous avons vraiment besoin de ces documents pour avoir une chance d'agir avant qu'une nouvelle catastrophe arrive. L'attaque de la Tour des Mages n'était qu'un prélude à la puissance que ce démon peut employer avec les Codex en sa possession. Nous sommes en mission pour le futur du Cratère, votre contribution sera remarquée en cas de succès.


— Très bien... céda la mage d'une voix excédée. Huitième étage, montez dans le tube.


— Merci beaucoup.


Elle se tourna vers ses compagnons et leur fit signe de la suivre. Ils rentrèrent dans le tube et attendirent. Ils s'élevèrent soudainement du sol et furent projetés à grande vitesse vers les étages supérieurs. Théo sentit tout le contenu de son estomac remonter. La sensation qu'il éprouva à cet instant était indescriptible. Ils ralentirent à l'approche de la destination, avant d'être jetés en avant. Le paladin s'effondra sur la moquette rouge, Balthazar à ses côtés. Cyrielle, plus noble, eut un peu de mal à garder l'équilibre, mais s'appuya contre le mur le temps que le tournis passe.


L'étage des livres interdits était gigantesque. De grands rayonnages s'étalaient sur l'imposante moquette rouge foncée. Quelques mages étaient penchés sur des ouvrages, l'air concentré. Un silence froid régnait. Balthazar descendit du paladin et se promena dans les différents rayons. Sa petite taille avait quelques désavantages, mais il repéra rapidement le rayon qui l'intéressait. Théo et Cyrielle le rejoignirent.


— Ce sont les livres sur les malédictions. On doit trouver des textes sur les liens psychiques, les malédictions héréditaires et les sorts de mise à mort. Pour les Codex, c'est plus loin.


— Je vais m'en occuper, annonça Cyrielle. On se voit tout à l'heure.


Elle sélectionna quelques textes et se mit au travail. Théo accompagna Balthazar plus loin dans les rayons. Il n'existait pas beaucoup d'ouvrages sur les pouvoirs des Codex. Les artefacts étaient surtout connus pour leur aspect légendaire. Le mage pointa quelques livres à son ami et ils s'installèrent tous les deux à une table pour les étudier. 


Contrairement au mage qui se lança avec plaisir dans les lectures, parfois avec beaucoup trop d'excitation pour être parfaitement non-hérétique, Théo s'ennuya dès les dix premières pages de son livre. Les mages se sentaient obligés d'écrire des mots compliqués sur des centaines et des centaines de pages, ce qui rendait les recherches longues et compliquées. En lançant un coup d'œil sur le livre de Balthazar, il s'aperçut que ce n'était même pas écrit en langue commune. Il poussa un long soupir et se mit à lire une page au hasard.


« Il y a quinze ans, une équipe de six mages parmi les plus puissants de l'Académie s'est octroyée le devoir d'étudier les Codex et ses pouvoirs. Les expériences ont été catastrophiques. Ils ne sont pas seulement devenus fous ou obsédés par la magie, ils entendaient des voix qui les guidaient vers un pouvoir plus important, des figures du passé, le plus souvent lié à un traumatisme. Ainsi, Rogda Vancolis voyait les victimes humaines de ses actes de nécromancie. En deux ans à peine, les six mages se sont donné la mort, incapable de supporter le poids de la culpabilité.


D'autres études portées sur des créatures non humaines, des demi-diables, des demi-élémentaires, ont montré de tout autres résultats. Un démon mineur a développé des pouvoirs incommensurables, capable de ravager des villes entières à la simple demande de celui-ci, via des invocations. Les sujets hérétiques développent une certaine harmonie avec la magie noire. Néanmoins, cette harmonie vient avec un prix : leur âme est substituée peu à peu par les “voix” du Codex. Leur humanité, leur conscience faiblit avant de disparaître entièrement. Malheureusement, lorsque ce phénomène se produit, l'abattage de la créature est indispensable, elle devient hors de contrôle.


Dès lors, les recherches se sont portées sur les fameuses voix entendues par les mages et les créatures, sans réussite. Certains théorisent sur la possibilité d'un dispositif de contact avec les dieux, d'autres pensent que les Codex ont un esprit emprisonné ou une conscience propre. Imaginez être en détention de l'arme la plus mortelle de l'univers, capable de juger vos actes, seriez-vous capable de détruire l'humanité en toute âme et conscience ? Je ne connais homme ou créature aujourd'hui capable de faire ce choix sans la moindre empathie, sans la moindre faiblesse. »


Théo déglutit en repensant à l'image d'Enoch, fusionné avec l'artefact. À quel point le démon avait-il renoncé à son humanité pour en arriver à cet état ? Était-il en train de mourir ? Lui imaginer une absence d'empathie était facile, en revanche, l'imaginer sans aucun point faible relevait de l'impossible. Le démon devait forcément être torturé par quelque chose. Mais quoi ? S'ils trouvaient la réponse, ils pourraient le battre, ou tout du moins le coincer quelque part. Mais il fallait agir rapidement. Enoch ne pourrait peut-être pas garder le contrôle encore longtemps sur l'objet. Il était peut-être plus puissant que les hybrides utilisés lors des expériences, mais il n'était ni immortel, ni un dieu, ça, Théo en était persuadé.


Cyrielle déboula d'un rayon, un livre dans les mains, elle le déposa sur la table. Théo fronça les sourcils en reconnaissant l'écriture démonique ancienne. Le livre avait une aura déplaisante et il sentit ses poils se hérisser en approchant les doigts.


— J'ai trouvé ! dit-elle victorieuse. Il existe des pactes qui allient des humains à des démons ou des demi-démons par l'âme. C'est un sort très complexe qui ne peut être jeté et démis que par une personne tierce. Ce sort est utilisé pour asservir des créatures à une créature plus puissante généralement, mais peut aussi programmer des effets à retardement, tels que la malédiction qui touche votre ami mage et votre sœur. Cependant, le livre est très précis : ce sort ne peut être accompli que par un démon majeur. À ma connaissance, il n'en existe plus qu'un.


— Mon père, soupira Balthazar. Cependant, je ne pense pas qu'il n'en existe qu'un. Après les guerres démoniques, la plupart d'entre ont quitté la région, mais ça ne veut pas dire pour autant qu'ils sont morts. J'avais lu quelque part qu'il y avait douze démons majeurs, mon père doit savoir où les trouver et lesquels sont toujours en vie. Mais pour ça, il faudrait réussir à lui faire cracher le morceau et ce n'est pas gagné vu la situation.


Théo réfléchit quelques instants. 


— Et si on le force à le faire ? Il était en sale état, je ne pense pas qu'il puisse se battre indéfiniment.


— Il a les Codex, rappela Cyrielle. Même à trois, nous n'avons rien pu faire pour le contrer.


— Mais peut-il lutter contre l'entièreté de l'Académie des Mages ? demanda Théo.


Balthazar se gratta la tête.


— Les mages ne se sont pas unis depuis des centaines d'années, c'est ambitieux. Mais on peut en parler à Tes... Oh oh. Il... Il se passe quelque chose, je ne me sens pas très bien.


— Bob ? s'alerta le paladin.


— Je... Je dois retourner dans mon corps, je re... je reviens.


Icy s'effondra sur elle-même, inconsciente, sous le regard inquiet des deux guerriers.

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