Théo traça à travers bois, la sorcière sur les talons. Il n'arrêtait pas de regarder derrière lui, les yeux levés vers la cime des arbres dans le cas où ils seraient suivis. Pour le moment, il n'avait pas remarqué d'indices indiquant que les hommes de la forêt s'étaient rendu compte de leur petite escapade, mais il restait prudent. Il connaissait les aptitudes de Shin depuis le temps, et, quand il le voulait bien, la discrétion de l'archer s'avérait redoutable.
La jeune fille avait l'air apeurée. Ce devait être la première fois qu'elle s'éloignait autant de son village natal. Théo compatit. Lui non plus n'en avait pas mené large lorsqu'on l'avait envoyé en mission pour la première fois à l'extérieur pour le palatinat. Ils étaient tombés sur un massacre de village par un démon. Rien à sauver, pas de démon à attraper. Seulement le ramassage et le brûlage des corps, des heures durant. Ça remettait les idées en place : en dehors des murs et sans protection, on ne survivait pas longtemps.
Il avait bien grandi depuis.
Il regretta d'avoir agi par instinct. Il aurait bien eu besoin de ses compagnons dans ce moment précis. Il n'était pas bon en solitaire, malgré ce qu'il essayait de faire croire.
— Sir Théo ? Où allons-nous ? demanda Yazmina d'une petite voix.
— Je ne sais pas encore. Loin du village. On avisera après. Tu peux encore marcher ou tu as besoin d'une pause ?
— Non... Ça va. Je crois.
Il hocha la tête et continua à explorer la dense végétation. Il se doutait bien qu'il n'y avait encore aucun sentier traçant à travers la forêt pour les mener vers une grande ville. Il espérait tomber par hasard sur Castelblanc ou la Vieille Tour s'il continuait vers l'ouest pendant quelques jours. Il aurait plus de contrôle sur la situation une fois en milieu urbain. Si tant était que ces deux lieux existaient déjà. Il n'avait jamais été très bon élève en géopolitique. Il ne savait pas non plus exactement en quelle année il se trouvait.
Un mouvement dans un buisson le fit arrêter net. Il leva le poing pour alerter Yazmina, et posa une main sur la poignée de son épée. L'adolescente se réfugia derrière un arbre, inquiète.
— Montre-toi, grogna-t-il. Ou je plante mon épée dans ce buisson et je t'embroche.
Quelque chose de pointu sortit du buisson. Théo s'écarta d'un pas. Une flèche de bois se planta dans la souche à côté de lui, ratant sa jambe de peu. Sans laisser le temps à son agresseur de recharger, le paladin plongea la main dans le buisson et saisit l'arc. L'assaillant à l'autre bout se débattit pour le récupérer, mais le paladin était bien plus fort et lourd que lui. D'un ample mouvement, il traîna un jeune garçon sur le sol, accroché à deux mains à son arme de prédilection.
Théo soupira.
— Qu'est-ce que tu fais ici, Shinddha ?
— Vous vous êtes enfuis du village ! Je vais le dire à mon père ! Vous croyez que vous êtes trop malin ? Vous allez voir !
Sans prévenir, l'enfant dégaina une dague de la manche de sa tenue et tenta de le poignarder avec. L'arme ricocha sur l'armure de plates du paladin, qui lui chopa le bras et le décolla du sol. Shin perdit son arme, qui s'écrasa à terre pitoyablement, et se mit à se débattre. Il tenta de le mordre, en vain. Théo faucha son genou et le força à terre, sur le ventre, les bras derrière le dos. Avec sa main libre, il détacha son bandeau de ses cheveux et lui ligota fermement les mains.
Shin grogna, furieux.
— Calme-toi ! Je veux seulement parler !
— Tu viens de m'attacher !
— Tu viens de tenter de me planter !
— Lâche-moi !
Théo ne le relâcha pas. Il se contenta de l'asseoir contre un arbre. Shinddha lui lança un regard sombre, et tenta de lui faucher les jambes d'un grand coup de pied. Il ne se heurta qu'à l'armure de plates du paladin, ce qui lui arracha une grimace de douleur.
— C'est bon ? Tu as fini ? lui demanda Théo, qui commençait légèrement à s'agacer. Pourquoi tu nous as suivis ?
— Je dirai rien !
Le jeune homme cracha à ses pieds, tout en se contorsionnant pour essayer de s'échapper. Malheureusement, il n'était pas le seul à savoir-faire des nœuds bien serrés.
Yazmina sortit de la couverture des arbres et se rapprocha du paladin. À la grande surprise du guerrier, Shin parut soudainement peu sûr de lui, presque timide.
— Salut, Yaz...
L'adolescente leva la main et le gifla d'un revers de main. Théo resta la bouche ouverte, surpris par ce soudain retournement de situation. Shinddha ne répliqua rien, la tête baissée. Il ne faisait plus le coq. Peu importe pourquoi la jeune femme l'avait frappé, il pensait le mériter.
— Tout ça, c'est de ta faute ! hurla la sorcière. Tu avais promis que tu ne dirais rien !
— Je suis désolé, d'accord ? s'exclama-t-il. Ils ont menacé de m'exclure de la tribu si je ne racontais pas ce qu'il s'est passé. J'ai essayé d'atténuer la vérité, mais... Ils n'ont retenu que le négatif.
— Ils allaient m'exécuter. Je pensais qu'on était amis ! J'avais confiance en toi ! Bravo, Shinddha, tu n'as pas été exclu. Mais moi, dans tout ça ? Si je remets les pieds là-bas, je serais traînée par les gardiens et écartelée. Il est temps que tu réalises que tes actes ont des conséquences. Je pensais que tu étais différent, mais j'avais tort : tu n'es qu'un gamin. Rentre chez toi, espèce de lâche. Je ne veux plus jamais te revoir.
Théo retint son souffle. De toute évidence, Shinddha n'avait pas beaucoup plus de chance avec les femmes à son époque que dans le passé. Il devrait être étonné, mais il ne l'était pas vraiment. Sa transformation en demi-élémentaire l'avait changé, mais il restait forcément des bouts de la personne qu'il était auparavant.
Il retint également que la Sorcière Rouge était donc liée également à Shinddha, en plus de Balthazar et lui. Il tendait à ne plus croire aux coïncidences depuis le jour où ils étaient tombés sur cette druidesse dans la forêt. La piste était peut-être à creuser. Enoch, les élémentaires qu'ils avaient croisés au fur et à mesure de leur aventure ne cessaient de dire que le sort du monde reposait sur leurs choix. Ils pensaient tous que cela s'arrêterait une fois les Codex retrouvés sur l'île des intendants, ou à la limite après la chute de Manaril, mais se pouvait-il qu'ils se soient trompés ? Et si leurs choix avaient encore de l'importance sur le futur de ce monde ?
Théo n'était pas certain d'avoir envie de connaître la réponse. Il en avait assez d'être le pion d'un destin qui, au fil des années, lui avait tout arraché : son père, son héritage, sa vie, ses pouvoirs. Ses seuls amis également, qui s'éloignaient de plus en plus. Combien de temps encore pourrait-il tenir ? Il n'était plus l'innocent aventurier qui prenait les quêtes des paysans d'il y a une dizaine d'années. Il avait sauvé le monde plusieurs fois, il avait dansé avec la mort à plus d'une occasion. Il avait vu des gens se sacrifier pour sa cause.
Il était fatigué. Si fatigué.
Dans un soupir, il relâcha la prise sur Shinddha. Le garçon leva un sourcil, incertain. À l'aide de ses mains, il se redressa en s'appuyant contre le tronc.
— Je sais que j'ai merdé, je suis désolé. Mais tu ne peux pas juste partir avec cet étranger ! C'est un homme de fer ! Ils ont détruit tous les villages de l'ouest, le nôtre est sûrement un des prochains sur la liste. Tu ne peux pas lui faire confiance. Il va sans doute te transformer en esclave, ou pire.
— Ce n'est pas dans mes projets, répondit le paladin. Je ne suis pas là pour causer de problèmes. Je ne devrais même pas me trouver ici. Je suis à la recherche d'une sorcière qui, à peu près cinq cents ans dans le futur, a maudit ma sœur et un de mes plus proches amis. Je ne sais pas ce que je fais là, mais ça a un rapport avec elle », dit-il en pointant Yazmina.
La jeune femme se tendit, incertaine.
— Qu'est-ce que vous allez faire si vous trouvez votre sorcière, sir Théo ? demanda-t-elle, nerveuse.
— Je ne sais pas encore. Si on peut trouver un terrain d'entente, on le trouvera. Sinon...
Elle baissa les yeux.
— Shinddha a raison. Vous êtes dangereux. Vous sentez la mort, paladin, et je n'ai pas envie d'y être mêlée. Je ne peux vous accompagner. Je me débrouillerai seule. Merci de m'avoir sortie de ce village.
Théo se figea.
— Comment est-ce que vous savez que je suis paladin ? Je suis nul en histoire, mais le palatinat naît bien après l'âge de fer. Vous ne devriez pas savoir qui je suis.
— Ce n'est pas important, répondit-elle, les lèvres pincées. J'en sais assez sur vous pour ne pas vouloir y être mêlée.
— Je ne vous laisse pas le choix.
Théo lui bloqua la route de son épée. La pointe d'une dague se posa sur sa jugulaire. Il avait oublié Shinddha, qui avait réussi à se libérer les mains et récupérer son arme.
— Laissez-la partir ! Faites-lui du mal et je vous tue.
— Tu ne comprends pas, Shinddha. C'est aussi ton futur que je défends. Dans le futur, nous sommes amis.
— Je ne serai jamais l'ami des hommes de fer ! Les hommes de la forêt ne deviendront jamais vos esclaves !
Théo ne répondit pas, et baissa les yeux. Yazmina recula d'un pas et secoua la tête.
— Ils vont nous anéantir. Ils vont tous nous anéantir jusqu'aux derniers. Les Hommes, les Diables, les Dieux. Je le vois. Il faut... Il faut les prévenir. C'est sur le point de se produire. Shinddha, rentre au village. Ils doivent se préparer à se battre.
— Alors viens avec moi, supplia l'adolescent, en baissant son arme. Nous devons rester unis. S'ils sont dans les bois, tu ne tiendras pas longtemps. Il a vu notre village !
— Je ne le peux. Un autre destin m'attend. Paladin, nous nous reverrons.
Théo s'alarma lorsqu'elle leva la main, une boule d'énergie flottant au-dessus de sa paume. Elle jeta le sort au sol. Théo tenta d'agripper son bras, en vain. Elle disparut.
Le paladin grogna, insatisfait. Maintenant, quoi ? Il était coincé dans le passé, sans plus de réponses. Comment allait-il bien pouvoir revenir à son époque ?
La réponse ne tarda pas à venir. Sa tête se mit à tourner. Il se courba en deux pour tenter d'apaiser la migraine, en vain. Le paysage se désagrégea à toute vitesse, avant de disparaître sous ses pieds. Le paladin croisa une dernière fois les yeux inquiets de Shinddha avant de tomber dans les ténèbres.