Silverberg

Chapitre 66 : CHAPITRE 66

Par myfanwi

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Théo se redressa, perdu. De toute évidence, il n'était pas de retour dans le désert. La pièce dans laquelle il se trouvait était richement décorée, de la même manière que pouvaient l'être les salles du château de Castelblanc. Ça sentait la noblesse. Et pourtant, quelque chose clochait dans la décoration. Certains des objets exposés dans la vitrine en face de lui ne faisaient aucun sens. Il y avait des armes gigantesques, accompagnés de cristaux colorés qui...


Théo se figea. Ce n'était n'importe quels cristaux colorés. Il s'agissait de gemmes de pouvoir. Ses doigts effleurèrent la vitre. L'énergie vibra de l'autre côté. Elles étaient vraies. Cela faisait des années qu'il n'en avait pas vu. Les aventuriers pensaient que Manaril les avait fait détruire pendant l'attaque de Castelblanc. Elles étaient devenues une denrée rare et extrêmement chère. Qui avait assez de moyens pour se payer une exposition pareille ?


Le paladin s'aventura vers une grosse porte en bois. Il l'entrouvrit pour observer à l'extérieur. Il se trouvait de toute évidence dans un château. Un grand tapis couvrait le sol et les murs étaient décorés de grands tableaux. L'endroit, cependant, était silencieux. Il n'y avait pas un domestique, pas un servant occupé à courir pour répondre aux ordres de son Seigneur.


Lentement, le paladin s'engagea dans le couloir. Il entra dans plusieurs salles, des chambres pour la plupart, abandonnées comme si leurs occupants s'étaient enfuis précipitamment. Théo resta sur ses gardes. Se pouvait-il que quelque chose ait alarmé les occupants des lieux ?


— Il y a quelqu'un ? finit-il par grogner, pour en avoir le cœur net.


Agacé, il se dirigea à grands pas vers ce qui lui semblait être des escaliers, au bout du couloir. Il les descendit à la hâte, avant de vite se retrancher derrière les marches quand des éclats de voix lui parvinrent aux oreilles.


— On doit absolument le retrouver. Ce serait une catastrophe diplomatique s'il se montre au dîner de ce soir.


— Mon roi, vous êtes trop dur avec lui.


— J'ai été bien trop laxiste, Mama Casse-Roc. Ce manchot n'a que faire de nos coutumes ! Si je m'étais débarrassé de lui comme de l'autre, nous ne serions pas dans cette situation.


— Et vous n'auriez pas d'héritier, Thormir, gronda la femme.


— Vous parlez d'un héritier ! Un héritier digne de ce nom ne ferait pas courir l'armée aux aurores. Il n'est pas digne de son sang. 


Théo resta caché le temps qu'ils traversent le hall et poursuivent leur chemin dans vers l'aile ouest du palais. Il venait enfin de comprendre où il se trouvait. Même si le lieu était bien différent lorsqu'il s'y était rendu, il se trouvait à Fort d'Acier. Mama Casse-Roc, la nourrice de Grunlek, devait avoir trente ans de moins que lorsqu'il l'avait rencontrée pour la première fois. Étaient-ils à la recherche de son ami nain ? Qu'est-ce qui justifiait que lui se trouvait là dans ce cas ? Devait-il retrouver Grunlek ?


Le guerrier suivit le roi et la nourrice de son ami à bonne distance. Ils entrèrent tous deux dans une grande salle, que Théo ne tarda pas à identifier comme la salle du trône. Des gardes surveillaient les portes, et de nombreuses voix lui parvinrent, sans qu'il ne puisse comprendre ce qui se disait. Un coup d'œil à l'intérieur lui apprit qu'il ne s'agissait que de nains. Si Théo s'infiltrait, il deviendrait de suite suspect. Il rebroussa chemin, à la recherche d'un moyen d'écouter sans être repéré. Il trouva bien un tunnel de servants, mais lui aussi était à taille de nain, et peu importe la manière dont il tenta d'y entrer, il se retrouva rapidement coincé dans le passage.


Agacé, il décida de retourner vers l'escalier et d'attendre camouflé derrière. Le roi finirait bien par ressortir, pas vrai ? Alors qu'il revenait sur ses pas, son regard accrocha le regard d'un jeune nain, à moitié caché derrière le mur. Théo fronça les sourcils. Il avait deux bras. Ça ne devait pas être Grunlek.


Repéré, l'enfant écarquilla les yeux, avant de s'enfuir. Théo hésita, avant de lui courir après. C'était sa seule piste pour le moment, il ne pouvait pas la perdre !


— Attends ! appela-t-il après l'enfant.


Ce dernier se retourna, paniqua en se rendant compte qu'il le suivait, et prit un couloir à droite. Théo dut se contorsionner pour passer dans un étroit passage, et réussit à atteindre une porte à son extrémité, mal refermée derrière l'enfant. Dans un grognement, il poussa sur ses jambes pour la rejoindre, mais prit trop d'élan. Il atterrit hors du palais dans une roulade, puis dévala une longue pente de roche qui lui égratigna une grande partie du dos.


Le souffle coupé, il resta quelques secondes sur le dos, avant de s'asseoir et de chercher l'enfant du regard. Il l'aperçut au loin, tourner à l'angle d'une ruelle. Théo mit à l'épreuve ses talents de paladin pour se relever et lui courir après, concentré sur son souffle. Il était plus rapide que l'enfant, déjà épuisé. Il tenta de s'enfuir en grimpant sur une échelle, mais le paladin réussit à lui attraper la jambe avant qu'il ne disparaisse et le tira à terre.


L'enfant hurla de détresse et se débattit, attirant immédiatement le regard des passants. Théo, dans sa grande délicatesse, le bâillonna avec sa main et le tira dans une ruelle, devant les passants, qui lui adressèrent un regard éberlué. L'enfant, cependant, n'avait pas dit son dernier mot. Il lui mordit la main, et tenta de lui donner des coups de pied dans les côtes, sans grand succès.


— Je veux juste parler, tenta Théo. Alors, je vais te lâcher, et on va parler, d'accord ? 


L'enfant hocha la tête vigoureusement. Théo le déposa à terre et retira sa main, avant de le lâcher. L'enfant l'observa un long moment, puis s'enfuit à toutes jambes en criant à l'aide. Théo ne fut pas assez rapide pour l'arrêter. Il lâcha un juron de frustration, avant de se figer quand une lame vint se placer contre son dos.


— Lâchez votre épée, ordonna une voix trop familière.


Théo décrocha la lanière de cuir qui retenait son arme et la laissa tomber à terre, avant de se retourner lentement.


Un deuxième enfant lui faisait face, les yeux sombres. Les cheveux clairsemés et le visage rond, il tenait dans son unique main une longue dague effilée. Là où il aurait dû y avoir un bras mécanique se trouvait un grand vide, camouflé sous une ample cape noire.


De toute évidence, il venait de trouver Grunlek.


— Vous êtes qui ? Qu'est-ce que vous voulez à mon ami ?


— C'est ton ami ?


— Mark, oui. À cause de vous, les gardes risquent de me retrouver. Les gens comme vous ne sont pas les bienvenus dans la montagne. Mon peuple n'aime pas beaucoup les étrangers.


— Et tu es d'accord avec ça ? 


Grunlek détourna le regard. Il baissa lentement sa dague.


— Non. Mais ce n'est pas comme si mon opinion avait une quelconque valeur ici. Prince Grunlek von Krayn, se présenta-t-il. Et vous, messire ?


— Th... Viktor Oppenheimer, improvisa-t-il. Je suis à la recherche d'une femme qui se fait appeler la Sorcière Rouge. J'ai des raisons de penser qu'elle pourrait avoir des informations pour moi.


— Je ne connais point de sorcière, messire, mais, si vous parlez d'une femme humaine, elle siège à la Cour, en tant que première conseillère de mon père. Si vous n'avez pas d'autorisation, vous ne pourrez jamais l'approcher, en revanche.


— Et toi, tu ne pourrais pas m'ouvrir des portes ? Me la présenter ? 


Grunlek sourit tristement.


— Vous êtes bien un étranger, vous. Je... Mon titre n'est qu'honorifique. Personne ne se soucie de moi dans le palais. Sauf quand je disparais, bien sûr. Il ne faudrait pas que je raconte des sornettes sur le régime, cracha-t-il, amer. J'aimerais vous aider, mais je ne sais comment faire. Cette femme, elle est dangereuse ?


— Ça se pourrait bien. Je... Je ne peux pas t'en dire plus. C'est... C'est compliqué.


— Ne l'est-ce pas toujours ? 


Bien que plus jeune, peut-être huit ou neuf ans, il reconnaissait bien son ami. Il n'aimait pas à quel point sa voix semblait triste, son attitude défaitiste. Grunlek était le boute-en-train de l'équipe, celui qui prenait toujours soin d'eux. Il parlait peu de son passé, pour ainsi dire jamais. Les aventuriers n'avaient découvert qu'il était de sang royal par hasard, au détour d'une rencontre avec un nain lors d'une de leurs aventures. Quels secrets pouvaient bien cacher le futur monarque de Fort d'Acier ?


— Là ! Il est là ! 


Les épaules de Grunlek s'affaissèrent au cri des gardes, au bout de la rue. Il sourit tristement à Théo.


— Mon escapade est terminée, on dirait. Je suis désolé de ne pas pouvoir vous aider plus.


— Peut-être que tu le peux encore, répondit le paladin, songeur. Fais-moi confiance. 


Grunlek leva un sourcil interrogatif, mais hocha la tête. Théo bomba le torse et se plaça sur la route des gardes, qui s'arrêtèrent nets, méfiants.


— C'est moi qui ai retrouvé le prince, improvisa-t-il. J'ai vu les affiches avec la récompense.


— Les affiches ? demanda le garde, éberlué. Mais il n'a disparu que depuis deux heures !


— C'est pas de ma faute si votre hiérarchie ne vous a pas consulté. Moi, on m'a dit qu'il y avait une récompense, alors je veux rencontrer votre roi. 


Les deux gardes échangèrent un regard confus.


— Mais, vous êtes qui d'abord ? Comment vous vous êtes introduit dans la montagne ?


— Voyage d'affaires.


— Des affaires ? Quelles affaires ? Montrez-moi vos accréditations ! 


Théo se tendit. De toute évidence, sa ruse ne prenait pas. Malheureusement, sa situation ne fit que s'aggraver quand le petit nain qu'il avait pourchassé déboula soudain de la rue avec deux gardes supplémentaires.


— C'est lui, m'sieur ! C'est lui qu'a tenté de m'enlever ! 


Les quatre gardes se tournèrent dans sa direction. Théo sentit le vent tourner, dangereusement.


Très bien. Plan B.


Il attrapa Grunlek par le col, lui arracha sa dague et la plaqua sous son cou. Grunlek écarquilla les yeux, surpris.


— Je vais répéter. Vous allez m'emmener voir votre roi, ou vous risquez d'avoir de gros problèmes.


— Mais qu'est-ce que vous faites ? rouspéta l'un des hommes. Quelles sont vos revendications à la fin ?


— Je n'en ai aucune, et c'est ce qui devrait vous faire peur. 


Malheureusement, son coup de bluff n'eut pas l'effet escompté. Grunlek, qui avait apparemment pris son geste pour une traîtrise, lui donna un violent coup de tête dans l'estomac, assez pour lui couper le souffle. Le garde profita de la surprise du paladin pour se jeter sur lui et le plaquer à terre, rapidement suivi des trois autres gardes. Il tenta bien de se débattre et de clamer son innocence, personne n'accepta de l'écouter.


Des chaînes enserrèrent rapidement ses mains avant qu'il ne soit redressé de force et poussé en direction du château.


Bonne nouvelle, il finirait sans doute par rencontrer le roi, lui apprit un des gardes. Mauvaise nouvelle, ce serait probablement pour signer son acte d'exécution. Pour sa défense, d'ordinaire, c'était Balthazar qui s'occupait de la diplomatie. Lui, il se contentait de frapper ou de se tenir derrière le mage avec une tête qui faisait peur, dans l'espoir d'intimider ses ennemis assez pour qu'ils crachent le morceau.


Pour le moment, cependant, il s'apprêtait surtout à rencontrer les geôles de Fort d'Acier.


Il allait devoir trouver un autre plan pour atteindre son but.





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