La nuit tombe sur Gotham. Doyle Kramer finit sa journée de travail au Vieux Gotham, dans un énorme immeuble de cinq étages.
— Tu n’as pas oublié de mettre les documents sur mon bureau, Marina ?
— Non, tu peux partir avec, il y a tout ce qu’il faut.
— C’est parfait. Prépare-toi, on va avoir énormément de travail à partir de demain. Avec un homme comme Oswald Cobblepot à la tête de Gotham, impossible de chômer, dit-il en se déplaçant vers son bureau.
— Tu m’as pris pour une débutante, Doyle ?
— Évidemment que non. Je sais très bien de quoi tu es capable. C’est pour ça qu’on est associés !
— Alors, à demain, chéri.
Elle s’approche de Doyle, lui donne un baiser sur la joue, la main collée à sa veste de costume.
— À demain, répond-il, le sourire aux lèvres.
Il sort, documents à la main, le pas serein. Il arrive enfin devant le grès brun où se trouve son appartement. Il atteint à peine le seuil de sa porte qu’un homme vêtu d’un costume trois pièces noir, de gants rouge sang et d’un masque effiloché — usé par le temps — de la même couleur, surgit dans son dos. Il le saisit par surprise : main droite sur la bouche, bras gauche autour de la taille, le serrant si fort qu’il semblait vouloir le faire suffoquer.
— Pourquoi cherches-tu à façonner l’image des gens, Doyle ?
Kramer ne peut répondre, étouffé par la main de l’homme masqué. Celui-ci relâche sa prise, attrape sa tête et la fracasse contre sa porte. Il saigne. Son cœur bat à tout rompre. Il sent que c’est la fin. Il ne comprend pas pourquoi on s’en prend à lui, ni pourquoi il le viserait. Mais il sait que c’est terminé. Le criminel arrache la cravate de sa victime, l’enroule autour de son cou et serre avec force. Doyle agonise, le visage recouvert de sang, le corps convulsant, la bouche grande ouverte. D’un geste méthodique, le tueur tire la langue de sa victime avec la main gauche et de sa main droite, il lâche la cravate pour sortir un petit couteau de sa veste et, sans le moindre état d’âme, la lui coupe. Le sang jaillit. Abondamment. Doyle Kramer perd conscience… puis la vie. Ensuite, il prend la main de sa victime, la trempe dans la mare de sang au sol et s’en sert pour écrire sur la porte de l’appartement : “Tu ne pourras plus changer l’histoire”. Puis il disparaît dans l’ombre.
Au Vieux Gotham se trouve une gentille et vieille madame, très aimée par ses voisins ainsi que ses proches. Le genre de gentillesse qu’il faut absolument préserver sur Terre. Ce soir-là, elle rangeait son appartement, faisait le ménage. Elle avait tout nettoyé, à une exception près : il fallait sortir les poubelles. Alors elle prend les trois sacs poubelles se trouvant devant sa porte et sort de chez elle. Elle se stoppe net, lâchant les sacs. Une chose horrible se passe sous ses yeux : le corps de Doyle Kramer. Elle hurle, paniquée. Elle s’empresse de rentrer chez elle et de prendre son téléphone pour appeler la police.
Au commissariat, seulement six personnes sont présentes, dont James Gordon, seul à son bureau. Les autres sont soit en déplacement pour combattre le crime, soit à la mairie pour s’occuper de la sécurité. Matt, un officier, alors qu’il est occupé, reçoit un appel. Il s’empresse d’aller toquer au bureau du commissaire.
— Commissaire ! Un meurtre a été signalé au 317 Kane Street, dans le Vieux Gotham.
— On y va. Préviens tout le monde, le temps que j’enfile ma veste et que je prenne mon appareil.
Matt s’exécute. Le commissaire enfile son cardigan et la petite équipe se rend à l’adresse convenue. Une fois sur place, Gordon descend de la voiture et ordonne :
— Sécurisez le périmètre. Je vais m’introduire dans l’immeuble !
Tandis que les rubans jaunes sont installés autour de la scène, Jim Gordon grimpe les marches et arrive devant la porte de Kramer. Une grande silhouette noire, imposante, se tient là, face à lui.
— Batman ? Vous êtes déjà ici ?
— Évidemment.
Le commissaire esquisse un sourire, observe la scène de crime, le corps de Doyle, chaque détail.
— Cela ressemble à l’œuvre de Bleed, affirme-t-il.
— Les messages écrits avec le sang des victimes… oui, c’est possible.
— Ce type est complètement taré, dit-il, l’appareil photo au cou, prenant des clichés.
— Je confirme.
— Mais… quel lien y a-t-il entre un responsable de la communication politique, un médecin légiste, et un officier du GCPD ? demande-t-il, feuilletant ses photos.
Batman reste silencieux, agenouillé, tenant la langue de Kramer dans la main.
— J’imagine que vous n’en savez pas plus que nous ?
— J’ai quelques idées… mais ça ne lui ressemble pas. Laissez-moi du temps. Je ne veux pas me tromper.
— Aucun problème. N’hésitez pas à me recontacter, Batman.
Quand Gordon se retourne, Batman a déjà disparu… comme à son habitude. Le commissaire soupire, sort du bâtiment, et rejoint son collègue.
— On y va, Matt. Les autres, laissez le corps aux secours.
Ils s’en vont, et pour Gordon, le cœur lourd, assailli de doutes.
Plus tard, Batman termine sa nuit. C’est maintenant au tour de Bruce Wayne de vivre la sienne. La journée fut compliquée, chargée de nouvelles en tout genre. Entre le meurtre du dénommé Bleed et la défaite de son ami Harvey, tout est compliqué. Il se fait d’ailleurs un sang d’encre quant à l’état de Dent.
Debout, mains sur son bureau, tête baissée. Fatigué. En colère. Triste. Ses pensées sont interrompues par Alfred, entrant dans la pièce.
— Monsieur Wayne… Je vous ai déjà vu plus joyeux, même en temps de crise. Quelque chose vous tracasse, n’est-ce pas ?
Bruce pousse un soupir, tourne légèrement sa tête vers son majordome.
— Mes doutes me rongent, Alfred.
— À propos de quoi ?
— Bleed. Il me préoccupe l’esprit.
— Vous n’avez aucune piste ? Ni vous, ni la police ?
— Si… j’en ai une.
Il se retourne, visage fermé, les poings tremblants. Souffle afin de décompresser et reprend la parole.
— Mais si elle s’avère juste… je n’ai pas envie de l’accepter.
— À qui pensez-vous ?
Bruce plante son regard noir dans celui d’Alfred.
— Je pense à…
*
— Harvey ! hurle Bruce en toquant à la porte.
Pas de réponse. Il insiste.
— Harvey ! Faut qu’on parle !
Toujours rien. Bruce baisse la tête. Il n’a plus vu Dent depuis quelques semaines déjà. Il lui manque. Pire ! Il disparaît vivant. Soudain, son téléphone vibre. C’est Harvey qui l’appelle.
— Bruce… je sais que tu es là. Je sais que je n’ai pas été présent ces derniers temps. J’avais besoin de faire le vide dans ma tête. Je n’ai pas envie de parler trop longtemps. Sache que je t’ai entendu, l’autre fois. J’étais derrière la porte, mais je ne voulais pas te voir. C’est trop difficile pour moi. Et tu avais raison… Je n’ai rien fait à Rachel. Elle a été tuée… Maintenant, laisse-moi, Bruce. Va-t’en, s’il te plaît…
Sa voix est tremblante, fébrile. Bruce, stupéfait, veut lui répondre, mais l’appel se coupe. Il reste figé. Il ne cherche pas à insister. Il est venu en tant qu’ami, pas en tant que Batman. Il rebrousse chemin, toujours tête baissée. Mais alors qu’il ouvre la portière de sa voiture, la demeure de Dent explose. Le souffle est énorme. Le feu aussi. Les débris volent. La chaleur se fait ressentir. Et Bruce, heureusement éloigné, n’est pas blessé. Il court vers la demeure, cherchant une trace de son ami, en vain… Tout est en cendre. Aucune trace de vie ne peut se distinguer. Alors il tombe à genoux, anéanti. Le cœur qui palpite et les larmes qui parcourent le long de son visage.
Il lui a fallu quatre minutes pour qu’il sorte son téléphone et appelle Alfred.
— Alfred… Harvey s’est donné la mort… Je veux qu’on s’occupe de ses obsèques…
Bruce monte dans sa Maserati Quattroporte noir et rebrousse chemin en direction du manoir Wayne, le regard vide et le cœur détruit.
— Bruce. Posez-vous. Je vous apporte de l’eau, dit Alfred en lui retirant sa veste.
Wayne s’assied près de son bureau, le visage cadavérique. Pennyworth revient avec un verre d’eau et le lui tend. Bruce, la main tremblante, le saisit, le porte à ses lèvres… puis le fait tomber au sol. Le verre se brise. Alfred le regarde, inquiet. Wayne serre son pantalon à deux mains, les larmes coulant abondamment.
— Ne vous en faites pas, Monsieur Wayne. Je m’en occupe.
Le majordome ramasse les morceaux de verre, les pose sur le bureau, puis regarde la lune à travers la grande fenêtre.
— Vous pouvez me parler Bruce. Je suis une oreille, si vous le souhaitez.
Bruce se lève lentement, les poings serrés, la tête baissée.
— J’ai l’impression… de ne pas avoir été là pour lui, Alfred.
Pennyworth le fixe.
— Vous ne pouvez pas être là tout le temps pour tout le monde. Cela demanderait d’être parfait.
Bruce ne répond pas. Il serre les dents. Sa mâchoire tremble.
— La colère ne résout rien. Elle ne fait qu’aggraver les choses. Vous le savez, ajoute Alfred.
Il pose une main rassurante sur son épaule.
— Alfred…
Bruce tourne doucement la tête vers lui.
— Laissez-moi seul… s’il vous plaît.
— Très bien, répond Alfred en retirant sa main.
Il sort de la pièce. La porte se referme lentement. Le silence tombe. Puis… Bruce frappe le mur de toutes ses forces. Le mur se fissure sous l’impact. Il hurle. De douleur. De rage. De l’autre côté de la porte, Alfred ferme les yeux, impuissant. Ses poings frappent le mur jusqu’à éclater sa peau, mais il ne sent plus la douleur. Ses larmes se mêlent au sang qui dégouline le long de ses bras. Il grince des dents, pleure sans retenue, de la bave coule le long de son menton. Wayne a tout perdu : Rachel Dawes, son amie d’enfance… et Harvey Dent, son frère de cœur.
Il enfile son costume de Batman. Le regard empli de haine, il sort du manoir. Alfred, à la fenêtre, le regarde partir, inquiet. Le justicier parcourt les rues de Gotham dans la nuit noire. Soudain, un groupe de malfrats tente de s’en prendre à quelqu’un.
— Tu croyais qu’on n’allait pas te retrouver ?
— Laissez-moi, putain ! Vous êtes trois contre un !
— C’est ça qui est drôle. Et tu vas prendre une jolie balle entre les deux yeux.
— Mec, interrompt son collègue, tu voudrais pas qu’on lui fasse exploser la bouche plutôt ?
— C’est une bonne idée, ça.
La victime, seule et paniquée, hurle dans cette rue déserte.
— Ferme là, insulte l’homme au masque noir, frappant la victime avec son arme.
La victime tombe, blessée. À ce moment-là, Batman intervient.
— Le Batman ? s’interroge un des trois hommes.
— Des hommes de Black Mask… Il est pourtant à Blackgate.
— Lui, oui. Nous, non !
Il tire. Mais Batman dévie la balle, puis le frappe en pleine tête. Les deux autres se jettent sur le justicier et l’assènent de coups. La douleur se montre l’espace d’un instant, mais Batman reprend très vite ses esprits et pousse violemment les deux caïds. Il envoie un coup de pied à l’un, brisant sa cheville, et à l’autre, il place un coup de genou dans le foie. Les trois finissent au sol.
Le Chevalier Noir se tourne vers la victime.
— Qui es-tu ?
— Quentin Naid. Je travaille à l’Iceberg Lounge.
— Pourquoi ils s’en sont pris à toi ?
— Ils en ont après le Pingouin et espèrent obtenir quelque chose de ma part. Mais j’ai refusé à plusieurs reprises. C’est pour ça qu’ils veulent ma peau.
— Hum… Déguerpis. Vite.
Quentin s’en va. Les trois acolytes de Black Mask sont toujours au sol, et Batman a pu passer sa colère sur les bonnes personnes. Il peut maintenant rentrer, l’esprit un peu plus apaisé et dormir avec moins de tension sur les nerfs.
*
Le lendemain…
— Mesdames et messieurs, bonsoir. Vous êtes sur le journal du matin de Gotham City News et nous avons une terrible nouvelle. Hier, vers vingt-trois heures, le politicien Harvey Dent, aimé d’une grande partie de Gotham, a été déclaré mort dans l’explosion de sa demeure. Le bâtiment et le corps ont été entièrement détruits. C’est Bruce Wayne, présent sur les lieux, qui a contacté la police. Les autorités évoquent un possible suicide. Nous avons un invité pour nous partager son sentiment suite à la mort d’Harvey : Monsieur Oswald Cobblepot. Bonjour, Monsieur le maire.
— Bonjour, Sean.
— Alors, dites-nous, comment ressentez-vous la mort de votre opposant politique ?
— Cela me rend triste. Une tristesse épouvantable. Je sais qu’il n’était pas parfait — nous savons tous ce qu’il a fait à Rachel Dawes —, mais je ne pourrais jamais me réjouir de sa mort. C’était avant tout un brave politicien, et un rival difficile à battre, surtout après la perte de sa femme. Mes pensées vont à sa famille et à ses amis. Qu’il repose en paix.
— Merci, Monsieur le maire, d’être venu sur notre plateau…
Bruce regarde Alfred, puis dit d’une voix lasse :
— Éteins-moi ça, s’il te plaît.
Pennyworth éteint la télévision et repose la télécommande.
— Sortir hier soir vous a fait du bien ?
— Probablement. Mais ça n’a fait qu’ajouter d’autres doutes sur l’affaire Bleed.
— Vous avez donc une nouvelle piste, Monsieur Wayne ?
— Si Bleed disparaît en même temps qu’Harvey — il n’est pas impossible que je me sois trompé — une autre piste s’offrira peut-être à moi. Mais je préfère être sûr.
— Ne brusquez pas les choses. Prenez votre temps. Et surtout, ne vous perdez pas, Bruce.
Bruce attrape sa veste et les clés de sa voiture.
— J’y tâcherai, Alfred… J’y tâcherai.