Batman

Chapitre 3 : La Naissance d'une obsession

8682 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 29/10/2026 00:58

Le manoir Wayne n’avait jamais semblé aussi grand. Depuis la mort de Thomas et Martha Wayne, un silence presque oppressant s’était installé entre ses immenses murs. Les conversations animées qui résonnaient autrefois dans les couloirs avaient disparu. Le grand salon, où la famille avait l’habitude de se réunir après le souper, demeurait désormais plongé dans une tranquillité inhabituelle. Les domestiques continuaient d’entretenir la propriété avec la même rigueur mais chacun semblait marcher plus doucement, parler moins fort, comme si le moindre bruit risquait de troubler le deuil qui enveloppait la demeure. Pour Bruce Wayne, alors âgé de huit ans, le manoir était devenu un endroit étranger. Pourtant, rien n’avait véritablement changé. Les meubles occupaient toujours les mêmes emplacements. Les tableaux ornaient les mêmes murs. Les lustres de cristal illuminaient encore les vastes salles de réception tandis que les jardins continuaient d’être entretenus avec une précision presque obsessionnelle. Mais deux personnes manquaient et leur absence transformait tout.

Chaque matin, Bruce descendait le grand escalier de marbre en espérant inconsciemment entendre la voix de sa mère provenant de la salle à manger. Il lui arrivait de s’arrêter devant le bureau de son père, convaincu pendant une fraction de seconde qu’il allait le retrouver installé derrière son immense bureau de chêne, une tasse de café à la main. Mais la pièce demeurait vide. Toujours. Les premières semaines furent particulièrement difficiles. Bruce parlait peu, mangeait à peine et passait de longues heures enfermé dans sa chambre. Lorsqu’il parvenait enfin à s’endormir, ses nuits étaient fréquemment interrompues par de terribles cauchemars. Il revoyait constamment en détail le moment de la mort de ses parents. Certaines nuits, Alfred était réveillé par des cris provenant de l’étage supérieur. Il se précipitait alors dans la chambre du garçon et le découvrait assis dans son lit, tremblant, les yeux écarquillés par la terreur.

-          Maitre Bruce! Vous êtes en sécurité!

Alfred s’asseyait immédiatement près de lui.

-          Regardez-moi, monsieur. Vous êtes au manoir. Il ne peut plus rien vous arriver ici.

Bruce s’agrippait à ses bras. Parfois, il pleurait. D’autres fois, il demeurait parfaitement silencieux, incapable de détacher son regard de la porte de sa chambre. Aldred restait auprès de lui jusqu’à ce qu’il retrouve son calme et lorsque le garçon finissait par se rendormir, le vieil homme demeurait encore quelques instants assis sur le bord de son lit, observant avec tristesse son visage marqué par le chagrin. Il lui arrivait même de s’endormir dans le fauteuil installé près de la fenêtre, simplement pour être présent si Bruce se réveillait de nouveau.

Les mois passèrent. Progressivement, le garçon recommença à parler. D’abord, quelques mots. Puis, de courtes phrases mais il ne retrouva jamais complètement l’insouciance qui avait caractérisé ses premières années. Les médecins expliquèrent à Alfred que le traumatisme pourrait marquer Bruce pendant très longtemps. Certains lui recommandèrent de l’éloigner temporairement de Gotham, de l’inscrire dans un pensionnat ou de lui faire découvrir un nouvel environnement. Alfred refusa de prendre une telle décision sans consulter l’enfant. Lorsqu’il lui proposa timidement de passer quelque temps à la campagne, Bruce secoua la tête.

-          Je veux rester ici.

-          Êtes-vous certain, monsieur?

Le garçon acquiesça.

-          C’est notre maison.

Alfred sentit son cœur se serrer.

-          Très bien, maitre Bruce. Nous resterons ici.

Et ils restèrent.

 

À neuf ans, Bruce possédait déjà pratiquement tout ce qu’un enfant pouvait désirer. Sa chambre débordait de jouets coûteux, de livres illustrés et de jeux de construction. Une immense salle du manoir avait été spécialement aménagée pour ses loisirs. Il disposait d’une piscine intérieure, d’un terrain de tennis, d’une bibliothèque contenant des milliers d’ouvrages et de jardins vastes pour qu’il puisse y passer des journées entières sans en explorer tous les recoins.

À Noël , Alfred s’efforça de recréer la magie des fêtes. Il fit installer un immense sapin dans le grand salon, décora les cheminées de guirlandes et demanda aux cuisiniers de préparer les plats préférés du garçon. Sous l’arbre, plusieurs dizaines de cadeaux attendaient d’être ouverts. Mais le matin du 25 décembre, Bruce descendit les escaliers sans manifester le moindre enthousiasme. Il s’arrêta devant le sapin, contempla les cadeaux puis regarda les deux fauteuils qui faisaient face à la cheminée. Celui de son père et celui de sa mère. Alfred s’approcha derrière lui.

-          Joyeux Noël, maitre Bruce.

Le garçon ne répondit pas immédiatement. Il observa les paquets soigneusement emballés.

-          C’est toi qui as acheté tout ça?

-          Oui, monsieur. J’espère que vous y trouverez quelques surprises agréables.

Bruce baissa la tête.

-          Tu n’étais pas obligé.

Alfred lui adressa un sourire.

-          Je sais, monsieur.

Le garçon resta silencieux pendant plusieurs secondes. Puis, il demanda :

-          Tu crois qu’ils nous voient?

Alfred sentit sa gorge se nouer.

-          Qui donc, monsieur?

-          Papa et maman.

Le majordome contempla brièvement le sapin.

-          Je ne saurais vous l’affirmer, maitre Bruce.

Il s’agenouilla près du garçon.

-          Mais j’aime penser qu’ils sont toujours près de nous, d’une certaine manière.

Bruce leva les yeux vers lui.

-          Même s’ils sont morts?

Alfred hésita.

-          Même s’ils sont morts.

Le garçon réfléchit longuement à cette réponse. Puis, il regarda de nouveaux les cadeaux.

-          J’aurais préféré qu’ils soient là.

Alfred posa une main sur son épaule.

-          Moi aussi, monsieur.

Ce matin-là, Bruce n’ouvrit que trois cadeaux. Le reste demeura sous le sapin pendant plusieurs jours.

 

À dix ans, Bruce commença à développer une fascination particulière pour les livres. Il passait désormais une grande partie de son temps dans l’immense bibliothèque familiale, où il dévorait des ouvrages d’histoire, de géographie, de sciences et de philosophie. Ses enseignants privés remarquèrent rapidement son intelligence remarquable mais également son comportement profondément réservé. Contrairement aux autres enfants de son âge, Bruce ne semblait éprouver aucun intérêt particulier pour les fêtes d’anniversaire, les jeux collectifs ou les activités mondaines auxquelles Alfred tentait parfois de le faire participer. Il préférait étudier, observer et comprendre.

Un après-midi, Alfred le retrouva assis sur le sol de la bibliothèque, entouré de plusieurs journaux. Les articles qu’il avait découpés parlaient presque exclusivement de crimes : Meurtres, vols à main armée, disparitions ou bien de règlements de comptes. Alfred s’arrêta devant lui.

-          Que faites-vous, monsieur?

Bruce releva à peine les yeux.

-          Je lis.

-          Je vois cela. Mais pourquoi vous intéressez-vous à des articles aussi sinistres?

Le garçon désigna une photographie représentant une scène de crime.

-          Cet homme a été dans une ruelle.

Alfred observa le journal.

-          C’est regrettable.

-          Il avait deux enfants.

Le majordome demeura silencieux. Bruce poursuivit :

-          La police dit qu’ils ne savent pas qui a fait ça.

-          Les enquêtes prennent parfois du temps, monsieur.

-          Et s’ils ne trouvent jamais?

Alfred s’accroupit.

-          J’imagine qu’ils continueront de chercher.

Bruce secoua la tête.

-          Non. Pas toujours.

Il prit un autre article.

-          Lui, ça fait trois ans qu’ils cherchent son assassin. Et celui-là, cinq ans.

Le garçon étala plusieurs coupures devant lui.

-          Pourquoi ils ne les trouvent pas?

Alfred chercha une réponse.

-          La police ne dispose pas toujours des renseignements nécessaires.

-          Alors ils devraient chercher davantage.

-          Bruce…

-          Mes parents aussi, ils ont été assassinés. Et ils n’ont toujours pas retrouvé l’homme qui a fait ça.

Ces mots frappèrent Alfred comme un coup de poignard. Il regarda les journaux disposés sur le tapis.

-          Je sais, monsieur.

Bruce baissa les yeux.

-          C’est injuste.

Alfred posa délicatement une main sur son épaule.

-          Oui, maitre Bruce. C’est profondément injuste.

Le garçon ramassa lentement ses articles.

-          Alors quelqu’un devrait faire quelque chose.

Alfred ne répondit pas. Il ignorait encore à quel point cette simple phrase allait définir l’existence de l’enfant.

 

Les années suivantes ne firent qu’accentuer cette obsession. À douze ans, Bruce avait commencé à s’intéresser sérieusement à la criminalité de Gotham City. Il connaissait le nom de plusieurs organisations criminelles, pouvait identifier certains quartiers particulièrement dangereux et suivait régulièrement les grandes affaires judiciaires rapportées dans les journaux. Les noms de Carmine Falcone et de Salvatore Maroni revenaient fréquemment dans ses lectures. Officiellement, les deux hommes étaient de puissants entrepreneurs. Mais les articles faisaient régulièrement état de leurs liens présumés avec le racket, les trafics et plusieurs assassinats jamais élucidés. Bruce découvrit également l’existence de policiers corrompus, de magistrats soupçonnés d’avoir accepté des pots-de-vin et d’avocats spécialisés dans la défense de criminels particulièrement dangereux. Plus il étudiait Gotham, plus il comprenait que le meurtre de ses parents n’était pas un événement isolé. La violence faisait partie du quotidien de la ville. Des centaines de familles vivaient dans la peur. Des enfants perdaient leurs parents. Des innocents étaient assassinés pour quelques dollars et les responsables échappaient trop souvent à la justice. Cette découverte provoqua chez Bruce une colère grandissante. Une colère qu’il ne savait pas encore commencer maitriser.

À l’école privée qu’il fréquentait, les autres élèves le considéraient comme un garçon étrange. Certains tentaient de devenir ses amis par intérêt pour sa fortune. D’autres se moquaient de son comportement solitaire. Un jour, alors qu’il avait treize ans, un élève plus âgé fit une remarque particulièrement cruelle concernant l’assassinat de ses parents.

-          Hé, Wayne! C’est vrai que ton père s’est fait descendre parce qu’il avait peur d’un petit voleur?

Bruce s’immobilisa. Il se retourna lentement.

-          Répète ça.

L’adolescent ricana.

-          Quoi? J’ai entendu dire qu’il s’était fait tuer comme un idiot dans une ruelle.

Bruce se jeta sur lui. Avant que les autres élèves puissent intervenir, il lui asséna un violent coup de poing au visage. Le garçon s’effondra. Bruce se précipita sur lui et continua de frapper. Il fallut l’intervention de deux enseignants pour réussir à les séparer. Lorsqu’Alfred vint le chercher quelques heures plus tard, Bruce était assis dans le bureau du directeur, une petite coupure au-dessus de l’arcade sourcilière et les jointures ensanglantées. Le directeur expliqua les circonstances de l’incident. Alfred écouta sans l’interrompre. Puis, il raccompagna Bruce jusqu’à la voiture. Ils demeurèrent silencieux pendant une grande partie du trajet. Finalement, Alfred prit la parole.

-          Ce que cet élève vous a dit était absolument ignoble.

Bruce regardait par la fenêtre.

-          Il méritait ce qui lui est arrivé.

-          Peut-être méritait-il une sanction mais cela ne vous donnait pas le droit de le battre de cette manière.

-          Il a insulté mon père.

-          Je sais.

-          Il ne le connaissait même pas!

Bruce tourna brusquement la tête vers lui.

-          Il ne savait rien de lui!

Alfred ralentit légèrement le véhicule.

-          Je comprends votre colère, monsieur.

-          Non! Tu ne comprends pas!

Un lourd silence suivit cette déclaration. Bruce détourna immédiatement les yeux. Il savait qu’il venait de blesser Alfred. Le majordome ne répondit pas pendant plusieurs secondes. Puis, il reprit calmement :

-          Vous avez raison sur une chose, maitre Bruce. Je n’ai pas vu ce que vous avez vu cette nuit-là et je ne prétendrai jamais comprendre parfaitement votre souffrance.

Il marqua une pause.

-          Mais j’ai aimé vos parents, moi aussi, et leur mort m’a profondément affecté.

Bruce baissa la tête. Alfred poursuivit :

-          Votre père était un homme bon. Il détestait la violence inutile et je peux vous assurer qu’il n’aurait jamais souhaité vous voir devenir quelqu’un qui utilise ses poings chaque fois qu’il se met en colère.

Le garçon contempla ses mains blessées.

-          Je voulais juste qu’il arrête de parler.

-          Alors vus devrez apprendre à vous contrôler.

Bruce ne répondit pas mais cette conversation resta gravée dans sa mémoire.

 

À quatorze ans, Bruce demanda à Alfred l’autorisation de suivre des cours de boxe. Le vieil homme fut surpris.

-          De boxe?

-          Oui.

-          Puis-je savoir pourquoi?

-          Je veux apprendre à me défendre.

Alfred observa longuement le garçon. Il avait grandi considérablement au cours des derniers mois. Ses épaules commençaient à s’élargir, son visage perdait progressivement ses traits enfantins et son regard affichait une détermination nouvelle.

-          Êtes-vous certain qu’il s’agit uniquement d’apprendre à vous défendre?

Bruce soutint son regard.

-          Je veux devenir plus fort.

Alfred soupira.

-          Très bien mais à une condition.

-          Laquelle?

-          Vous apprendrez également la discipline et la maitrise de soi. Je ne tolérerai pas que vous utilisiez cet entrainement pour vous battre avec camarades.

Bruce acquiesça.

-          D’accord.

Quelques jours plus tard, un ancien boxeur professionnel fut engagé pour lui donner des leçons dans une salle du manoir. Dès les premières séances, le jeune Wayne démontra une détermination exceptionnelle. Il s’entrainait avec une intensité qui surprenait son instructeur. Il répétait les mêmes mouvements pendant des heures, travaillait son jeu de jambes jusqu’à l’épuisement et refusait presque systématiquement de s’arrêter lorsqu’il commençait à ressentir de la douleur. Mais sa principale faiblesse demeurait évidente. Bruce frappait avec colère. Il cherchait constamment à faire mal. Lorsqu’un exercice tournait à son désavantage, il devenait impatient, multipliait les attaques désordonnées et négligeait sa défense. Un après-midi, son entraineur profita d’une ouverture pour lui asséner un crochet contrôlé qui le fit tomber sur le tapis. Bruce se releva immédiatement.

-          Encore!

L’homme retira lentement ses gants.

-          Non.

-          Quoi?

-          On arrête pour aujourd’hui.

-          Je peux continuer!

-          Je n’en doute pas mais tu n’apprends plus rien.

Bruce serra les poings.

-          Je veux recommencer.

L’entraineur s’approcha.

-          Écoute-moi bien, gamin. Tu as du talent. Beaucoup de talent. Mais tu te bats comme si tu voulais te venger de quelqu’un.

Bruce demeura silencieux.

-          La colère peut te donner de la force pendant quelques secondes mais elle te rend prévisible et contre un adversaire expérimenté, ça peut te coûter très cher.

Il lui désigna le tapis.

-          La prochaine fois que tu monteras sur un ring, laisse ta colère à la porte.

Bruce observa ses gants. Puis, il acquiesça lentement.

-          Compris.

À partir de ce jour, il commença à travailler sa technique avec une rigueur presque scientifique. Il étudiait les déplacements de ses adversaires, analysait leurs habitudes ou apprenait à anticiper leurs attaques. Chaque défaite devenait une leçon. Chaque erreur devait être corrigée et chaque progrès ne faisait qu’alimenter son désir de devenir meilleur.

 

À quinze ans, Bruce ne se contentait déjà plus de la boxe. Il pratiquait désormais plusieurs disciplines. Le judo lui enseignait à utiliser le poids de ses adversaires contre eux. Le karaté améliorait sa précision et son équilibre. L’escrime développait ses réflexes, sa coordination et son sens de la distance. Il s’intéressait également à la lutte, à la gymnastique et aux techniques d’autodéfense. Alfred avait fait aménager une véritable salle d’entrainement dans une ancienne dépendance du domaine. On y trouvait des sacs de frappe, des tapis, des poids, des cordes et différents équipements sportifs. Bruce y passait presque tout son temps libre. Il se levait avant l’aube pour courir dans les jardins. Après ses études, il enchainait les exercices physiques.

Le soir, il lisait pendant des heures : Anatomie humaine, psychologie criminelle, médecine légale, chimie, criminologie, techniques d’investigations, etc. Il ne se contenait plus de vouloir comprendre pourquoi les criminels agissaient. Il voulait apprendre à les retrouver, les identifier et les arrêter. Ses résultats scolaires demeuraient excellents mais ses enseignants s’inquiétaient de son isolement grandissant. Bruce avait peu d’amis. Il participait rarement aux activités sociales de son établissement et lorsqu’il assistait à une réception organisée par Wayne Enterprises, il semblait constamment attendre le moment où il pourrait retourner à ses études. La richesse familiale ne l’intéressait presque pas. Les vêtements de luxe, les voitures coûteuses et les voyages prestigieux n’éveillaient chez lui qu’une profonde indifférence. Il possédait tout et pourtant, chaque soir, lorsqu’il regagnait sa chambre, il ressentait encore le même vide. Parfois, il s’arrêtait devant le portrait de ses parents. Il le contemplait longuement. Puis, il retournait s’entrainer. Comme si chaque heure passée à améliorer ses compétences pouvait lui permettre de se rapprocher d’un objectif qu’il ne parvenait pas encore à définir clairement.

 

À seize ans, Bruce était devenu un adolescent particulièrement impressionnant. Grand pour son âge, il possédait déjà une musculature athlétique, développée par plusieurs années d’entrainement intensif. Ses épaules étaient larges, ses mouvements rapides et précis et sa résistance physique surpassait celle de la plupart des jeunes de son âge. Mais malgré ses progrès, il demeurait profondément insatisfait. Il savait qu’il était fort. Il savait qu’il pouvait se défendre mais il comprenait également que Gotham abritait des criminels bien plus dangereux que les adversaires qu’il affrontait dans une salle d’entrainement. Des hommes armés, des tueurs professionnels, des membres d’organisations criminelles possédant des années d’expériences et surtout, des individus capables de commettre les pires atrocités sans éprouver le moindre remords.

Un soir d’automne, Bruce quitta discrètement le manoir pour se rendre seul à Crime Alley. Il n’y était pas retourné depuis plusieurs années. Le quartier avait peu changé. Les immeubles étaient toujours aussi délabrés. Les trottoirs étaient fissurés, les façades couvertes de graffitis et les lampadaires éclairaient péniblement les rues désertes. Lorsqu’il arriva devant l’entrée de la ruelle, Bruce s’immobilisa. Son cœur se mit à battre plus rapidement. Pendant un instant, il redevint le petit garçon de huit ans qui tenait la main de son père. Il revit les silhouettes de ses parents, entendit leurs voix puis, les coups de feu. Bruce ferma les yeux. Il inspira profondément et entra. Ses chaussures résonnèrent sur le pavé humide. Il marcha lentement jusqu’à l’endroit où Thomas et Martha avaient été assassinés. Il connaissait l’emplacement exact. Il n’aurait jamais pu l’oublier. Bruce s’arrêta.

Pendant plusieurs minutes, il demeura immobile, les mains serrées au fond des poches de son manteau. Puis, il leva les yeux vers les immeubles qui entouraient la ruelle. Des centaines de fenêtres dominaient le passage. Des centaines de vies se déroulaient derrière ces murs et quelque part dans Gotham, des gens continuaient de mourir exactement comme ses parents étaient morts. Pour quelques billets, un portefeuille ou même un bijou. Bruce sentit une colère familière remonter en lui. Il serra la mâchoire.

-          Pourquoi…?

Sa voix résonna faiblement dans la ruelle. Il baissa les yeux.

-          Pourquoi vous?

Aucune réponse ne vint. Seulement le bruit lointain d’une sirène de police. Bruce passa une main sur son visage. Depuis huit ans, il s’était posé cette question des milliers de fois. Pourquoi ses parents? Pourquoi cette nuit-là? Pourquoi personne n’avait arrêté le meurtrier? Pourquoi la police avait-elle été incapable de retrouver l’homme qui avait assassiné deux personnes devant leur enfant? Et surtout… combien d’autres familles devraient encore subir la même chose? Il releva lentement la tête. Son expression changea. La tristesse était toujours présente. La colère également mais quelque chose commençait à prendre forme. Une détermination froide, presque effrayante. Bruce regarda une dernière fois le sol où ses parents avaient perdu la vie. Puis, il tourna les talons.

 

À dix-sept ans, l’existence de Bruce Wayne était entièrement organisée autour de trois activités : ses études, ses entrainements et ses recherches sur la criminalité. Son obsession inquiétait profondément Alfred. Un matin, le majordome entra dans la salle d’entrainement et découvrit Bruce en train de frapper un sac de boxe avec une violence inhabituelle. Ses mains étaient protégées par des bandages mais plusieurs traces de sang apparaissaient déjà sur le tissu.

-          Maitre Bruce!

L’adolescent continua de frapper.

-          Maitre Bruce, je vous parle!

Bruce asséna un dernier coup avant de se retourner.

-          Quoi?

Alfred observa ses mains.

-          Regardez dans quel état vous vous mettez!

-          Ce n’est rien.

-          Ce n’est rien? Vous saignez!

-          Ça va guérir.

Le majordome s’approcha.

-          Vous vous entrainez depuis cinq heures du matin. Il est presque midi et vous n’avez pratiquement rien mangé.

Bruce attrapa une serviette.

-          Je mangerai plus tard.

-          Non, monsieur. Vous allez vous arrêter maintenant.

Bruce lui lança un regard agacé.

-          Alfred…

-          Il n’y a pas de discussion possible!

Le ton du vieil homme surprit l’adolescent. Alfred prit une profonde inspiration.

-          Depuis plusieurs années, je vous regarde vous épuiser dans cette salle. Vous vous entrainez jusqu’à vous blesser, vous passez vos nuits à étudier des meurtres et vous ne vous accordez pratiquement aucun moment de repos.

Bruce détourna les yeux.

-          Je fais ce que j’ai à faire.

-          Et qu’essayez-vous d’accomplir exactement?

Le silence tomba. Bruce observa ses mains bandées. Puis, il répondit :

-          Je veux empêcher que ça recommence.

Alfred fronça légèrement les sourcils.

-          Empêcher quoi?

Bruce releva les yeux.

-          Ce qui est arrivé à mes parents.

Le majordome demeura immobile.

-          Bruce…

-          Ça arrive tous les jours, Alfred! Des gens se font tuer dans cette ville et personne ne fait rien!

-          Ce n’est pas tout à fait vrai.

-          Alors pourquoi ça continue?

Alfred ne répondit pas immédiatement. Bruce poursuivit, de plus en plus animé :

-          Les policiers arrêtent des criminels et ils ressortent quelques jours plus tard! Les gangs contrôlent des quartiers entiers! Des gens disparaissent Des familles se font massacrer!

Il désigna les journaux disposés sur une table.

-          Regarde ça! Regarde ce qui se passe dehors!

Alfred contempla les articles.

-          Je connais les problèmes de Gotham, monsieur.

-          Non, tu ne comprends pas!

Bruce fit quelques pas dans la salle.

-          Tout le monde sait qui sont les responsables! Tout le monde connait Falcone, Maroni et leurs hommes! Mais personne ne peut les arrêter!

-          Ces hommes disposent de ressources considérables.

-          Moi aussi!

Alfred leva brusquement les yeux. Bruce se tut. Il venait de prononcer ces mots sans réfléchir. Le majordome le contempla pendant plusieurs secondes.

-          Qu’êtes-vous en train de me dire, maitre Bruce?

L’adolescent inspira profondément.

-          Je ne veux pas passer le reste de ma vie à regarder cette ville s’écrouler.

-          Et que comptez-vous faire?

Bruce baissa les yeux.

-          Je ne sais pas encore.

Il serra lentement les poings.

-          Mais je vais trouver.

Alfred sentit une inquiétude profonde l’envahir.

-          Bruce, votre père souhaitait que vous deveniez un homme bon. Pas que vous passiez votre existence à vous mettre en danger.

L’adolescent releva la tête.

-          Mon père est mort parce qu’un homme avait un revolver et que personne n’était là pour l’arrêter.

Le majordome demeura silencieux.

-          Je ne veux pas que d’autres enfants vivent ça, Alfred.

Cette fois, sa voix était devenue plus calme, presque douloureuse.

-          Je ne veux pas qu’un autre garçon se retrouve à genoux dans une ruelle devant ses parents morts.

Alfred sentit ses yeux s’humidifier. Pendant plusieurs instants, aucun des deux ne parla. Puis, le vieil homme s’approcha et posa une main sur l’épaule de Bruce.

-          Alors promettez-moi au moins une chose, monsieur.

-          Laquelle?

-          Que vous ne laisserez jamais votre colère vous transformer en l’un de ces hommes que vous détestez tant.

Bruce le regarda longuement. Puis, il acquiesça.

-          Je te le promets.

 

À dix-huit ans, Bruce Wayne prit une décision qui allait changer définitivement le cours de son existence. Malgré toutes ses années d’entrainement, il savait qu’il lui restait énormément de choses à apprendre. Les instructeurs privés engagés par Alfred lui avaient transmis des connaissances précieuses mais Bruce avait progressivement atteint les limites de ce qu’ils pouvaient lui enseigner. Il voulait désormais découvrir le monde. Apprendre auprès de véritables maitres des arts martiaux, étudier les techniques utilisées par les forces spéciales, comprendre les méthodes des criminels professionnels et se familiariser avec les sciences judiciaires, l’infiltration, l’évasion et les stratégies permettant de combattre plusieurs adversaires. Il voulait apprendre à survivre dans des environnements hostiles, à supporter la douleur, résister à la peur, maitriser son corps et son esprit avec une discipline absolue mais surtout, il voulait comprendre le crime sous toutes ses formes. Pas uniquement en lisant des livres. Il voulait observer les organisations criminelles de l’intérieur, découvrir leurs méthodes et comprendre les mécanismes qui leur permettaient de prospérer. Un soir, il entra dans le bureau d’Alfred. Le majordome était occupé à examiner plusieurs documents concernant l’entretien du domaine. Il releva la tête.

-          Bonsoir, maitre Bruce.

-          Alfred, il faut qu’on parle.

Le vieil homme posa immédiatement son stylo.

-          Bien entendu, monsieur.

Bruce s’avança jusqu’au bureau. Il avait désormais atteint sa taille adulte. Ses épaules étaient larges, sa silhouette puissante et son visage affichait une maturité inhabituelle pour un jeune homme de dix-huit ans. Mais Alfred retrouvait encore parfois, dans ses yeux, le petit garçon qu’il avait autrefois porté hors de Crime Alley.

-          J’ai pris une décision, annonça Bruce.

-          Je vous écoute.

-          Je vais quitter Gotham.

Alfred demeura immobile.

-          Quitter Gotham?

-          Oui.

-          Pour aller où?

-          Je ne sais pas exactement. Plusieurs endroits.

Le majordome fronça les sourcils.

-          Vous envisagez un voyage?

-          Pas simplement un voyage.

Bruce prit place devant le bureau.

-          Je veux poursuivre mon entrainement. Il y a des choses que je ne peux pas apprendre ici.

Alfred l’observa attentivement.

-          Vous pourriez faire venir d’autres instructeurs au manoir. Vous savez parfaitement que les ressources financières ne manquent pas.

Bruce secoua la tête.

-          Ce n’est pas suffisant.

-          Pourquoi donc?

-          Parce que je dois découvrir ce dont je suis réellement capable.

Il se pencha légèrement en avant.

-          Ici, tout est facile, Alfred. Si j’ai faim, quelqu’un prépare mon repas. Si je suis blessé, un médecin vient immédiatement. Si j’ai besoin de quelque chose, il suffit que je le demande.

Il marqua une pause.

-          Mais dehors, ce n’est pas comme ça.

Alfred ne répondit pas.

-          Je dois apprendre à vivre sans tout ça. À me débrouiller seul. À comprendre comment les gens vivent réellement.

-          Et combien de temps comptez-vous partir?

Bruce hésita.

-          Je ne sais pas.

Le majordome baissa lentement les yeux.

-          Quelques mois?

-          Peut-être davantage.

-          Une année?

Bruce demeura silencieux. Alfred comprit. Il se leva lentement de son fauteuil et s’approcha de la fenêtre. Dehors, les jardins du manoir étaient éclairés par la lumière argentée de la lune.

-          Lorsque vos parents sont morts, murmura-t-il, je leur ai fait une promesse. J’ai promis de prendre soin de vous. De vous protéger. De faire tout ce qui serait en mon pouvoir pour vous offrir une vie heureuse.

Il s’interrompit.

-          Pendant longtemps, j’ai espéré que vous finiriez par trouver la paix.

Bruce baissa la tête. Alfred se retourna.

-          Mais je crois que vous ne pourrez jamais être véritablement en paix tant que vous n’aurez pas accompli ce que vous vous êtes mis en tête.

-          Alfred…

Le vieil homme leva doucement la main.

-          Laissez-moi terminer, monsieur.

Il inspira profondément.

-          Je ne suis pas certain d’approuver votre décision. À vrai dire, elle me terrifie.

Bruce demeura silencieux.

-          Vous êtes encore si jeune et le monde est un endroit bien plus dangereux que vous semblez l’imaginer.

Alfred s’approcha de lui.

-          Mais vous êtes désormais un adulte et je ne peux pas vous retenir éternellement dans cette maison.

Bruce releva les yeux.

-          Tu comprends?

Alfred esquissa un sourire triste.

-          Je comprends que vous avez besoin de trouver votre propre chemin.

Il posa une main sur l’épaule du jeune homme.

-          Mais je vous demande une seule chose.

-          Laquelle?

-          Revenez-moi vivant.

Bruce le contempla longuement. Puis, il acquiesça.

-          Je reviendrai, Alfred.

 

Le départ fut fixé au début du mois de septembre. Au cours des jours précédents, Bruce régla plusieurs questions administratives concernant sa fortune et ses responsabilités au sein de Wayne Enterprises. Lucius Fox accepta de continuer à superviser les intérêts de la famille, en collaboration avec les dirigeants et les conseillers juridiques de l’entreprise. Bruce fit également transférer une partie de ses fonds vers des comptes auxquels il pourrait accéder pendant ses voyages mais il prit soin de limiter les ressources qu’il emporterait personnellement. Il ne voulait pas parcourir le monde comme un milliardaire en vacances. Il voulait apprendre et pour cela, il était prêt à renoncer temporairement au confort qui avait accompagné toute son existence.

Le matin de son départ, le ciel de Gotham était couvert de lourds nuages gris. Une légère brume enveloppait les jardins du manoir tandis que les premiers rayons du soleil tentaient difficilement de percer l’épaisse couche nuageuse. Bruce descendit le grand escalier avec un simple sac de voyage posé sur l’épaule. Il portait un pantalon sombre, des bottes solides et une veste noire. Alfred l’attendait dans le hall principal. À côté de lui reposait une petite valise contenant plusieurs documents, quelques vêtements et des objets personnels.

-          Tout est prêt, monsieur, annonça le majordome.

Bruce acquiesça.

-          Merci, Alfred.

Le vieil homme contempla le sac.

-          Je demeure convaincu que vous auriez pu emporter davantage de vêtements.

Un léger sourire apparut sur le visage de Bruce.

-          Je me débrouillerai.

-          C’est précisément ce qui m’inquiète.

Bruce eut un bref rire. Alfred sourit à son tour mais leurs expressions retrouvèrent rapidement leur gravité. Le jeune homme regarda autour de lui : le grand hall, les escaliers de marbre, les tableaux anciens et les immenses fenêtres donnant sur les jardins. Tout cela avait été son univers pendant dix-huit années. Il y avait connu les plus beaux moments de son enfance et les pires. Bruce leva les yeux vers un portrait de Thomas et Martha Wayne accroché près de l’escalier. Il demeura immobile pendant plusieurs secondes. Puis, il se tourna vers Alfred.

-          Il y a encore une chose que je dois faire avant de partir.

Le majordome suivit son regard. Il comprit immédiatement.

-          Bien entendu, monsieur.

Quelques minutes plus tard, les deux hommes traversèrent les jardins en direction du cimetière familial. L’air était frais. Les feuilles des grands chênes commençaient à prendre leurs couleurs automnales. Bruce marchait d’un pas lent, les mains enfoncées dans les poches de sa veste. Lorsqu’ils arrivèrent devant les tombes, Alfred s’arrêta à quelques mètres.

-          Je vous laisse un instant, maitre Bruce.

Le jeune homme acquiesça. Il s’approcha seul des pierres tombales. Celles-ci avaient été remplacées depuis longtemps par deux imposants monuments de marbre portant les noms de Thomas et Martha Wayne. Les fleurs étaient régulièrement renouvelées. Le terrain demeurait parfaitement entretenu. Bruce contempla les inscriptions. Huit années s’étaient écoulées depuis leur mort. Huit années pendant lesquelles il avait grandi sans eux. Il avait appris à vivre avec leur absence mais jamais à l’accepter complètement. Il s’agenouilla lentement devant les tombes. Pendant un long moment, il resta silencieux. Puis, il prit enfin la parole.

-          Salut, papa.

Sa voix était basse. Il baissa les yeux.

-          Salut, maman.

Une légère brise agita les branches au-dessus de lui. Bruce inspira profondément.

-          Je pars aujourd’hui.

Il observa le nom de son père.

-          Je ne sais pas exactement où je vais aller ni combien de temps ça va prendre.

Il marqua une pause.

-          Mais il y a des choses que je dois apprendre.

Son regard passa d’une tombe à l’autre.

-          Pendant longtemps, j’ai pensé uniquement à l’homme qui vous avait tués.

Sa mâchoire se contracta.

-          Je voulais le retrouver. Je voulais lui faire payer ce qu’il nous avait fait.

Il baissa la tête.

-          Une partie de moi le veut encore.

Pendant plusieurs secondes, il contempla ses mains. Des mains devenues fortes au fil des années. Des mains qu’il avait entrainées à frapper, à se défendre et à combattre.

-          Mais je sais maintenant que ça ne suffirait pas.

Il releva lentement les yeux.

-          Même si je retrouvais cet homme demain, il y aurait encore des centaines d’autres criminels à Gotham.

Sa voix gagna progressivement en assurance.

-          Des hommes qui tuent, qui volent, qui terrorisent des innocents. Des hommes qui se croient au-dessus des lois parce qu’ils ont de l’argent, des armes ou des amis dans la police.

Bruce serra les poings.

-          Je ne peux pas accepter ça.

Il regarda le nom de sa mère.

-          Vous avez passé votre vie à aider les gens de cette ville. Vous croyiez qu’on pouvait faire de Gotham un meilleur endroit.

Une larme apparut au coin de son œil.

-          Je veux croire que vous aviez raison.

Il inspira profondément.

-          Alors je vais partir. Je vais apprendre tout ce que je peux. Je vais devenir plus fort. Plus intelligent. Je vais comprendre comment fonctionnent ces criminels et comment les arrêter.

Son expression se durcit.

-          Et lorsque je reviendrai, je ne resterai plus les bras croisés.

Il se redressa légèrement. Le vent souleva les pans de sa veste.

-          Je vais consacrer ma vie à combattre le crime.

Les mots résonnèrent doucement dans le cimetière. Bruce contempla une dernière fois les noms de ses parents.

-          Je ne sais pas encore comment je vais y parvenir. Mais je trouverai un moyen.

Il posa une main sur chacune des pierres tombales.

-          Je vous le promets.

Puis, il se releva. Alfred l’attendait près de l’allée. Lorsqu’il le rejoignit, le vieil homme observa son visage avec une attention particulière. Il y découvrit quelque chose qu’il n’avait encore jamais vu. Une détermination presque absolue.

-          Êtes-vous prêt, monsieur? Demanda-t-il doucement.

Bruce acquiesça.

-          Oui.

Ils regagnèrent le manoir en silence. Une voiture les attendait devant l’entrée principale. Le chauffeur avait déjà tout placé les bagages dans le coffre. Alfred ouvrit la portière arrière mais Bruce s’immobilisa avant de monter. Il se retourna vers l’immense demeure. Pendant quelques secondes, il contempla les tours, les fenêtres et les murs de pierre du manoir Wayne. Puis, il regarda au-delà des jardins. Au loin, derrière les arbres et les collines, on distinguait les silhouettes des immenses gratte-ciels de Gotham City. Une ville rongée par la violence. Une ville qu’il aimait malgré tout. Une ville qui lui avait tout pris. Alfred s’approcha.

-          Gotham sera toujours là à votre retour, maitre Bruce.

Le jeune homme contempla longuement l’horizon.

-          Je sais.

-          Et le manoir vous attendra également.

Bruce tourna la tête vers lui. Pendant un instant, il sembla redevenir le petit garçon qui s’était accroché désespérément à son manteau, huit ans auparavant, au milieu d’une ruelle ensanglantée. Puis, il s’avança. Et, à la grande surprise d’Alfred, il le prit dans ses bras. Le vieil homme demeura immobile une fraction de seconde. Puis, il referma doucement ses bras autour de lui.

-          Merci pour tout, Alfred, murmura Bruce.

Le majordome sentit ses yeux s’humidifier.

-          Vous n’avez pas à me remercier, mon garçon.

Ils restèrent ainsi quelques instants. Puis, Bruce recula et lui adressa un léger sourire.

-          Prends soin de toi.

-          Vous aussi, monsieur.

Bruce monta dans le véhicule. Alfred referma doucement la portière. Le moteur démarra. Quelques secondes plus tard, la voiture s’engagea dans la longue allée bordée d’arbres qui menait aux grilles de la propriété. Alfred demeura immobile devant le manoir, suivant le véhicule du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière un virage.

À l’intérieur, Bruce contempla Gotham à traves la vitre arrière. Les immenses tours de la métropole se découpaient à l’horizon, partiellement dissimulées par les nuages. Quelque part dans cette ville, Carmine Falcone et Salvatore Maroni continuaient d’étendre leurs empires criminels. Des policiers corrompus acceptaient de l’argent pour fermer les yeux. Des meurtriers parcouraient librement les rues et des enfants vivaient dans la peur de perdre ceux qu’ils aimaient. Bruce serra lentement les poings. Il ignorait combien d’années seraient nécessaires pour accomplir son objectif. Il ignorait les souffrances qu’il devrait endurer, les sacrifices qu’il devrait consentir et les épreuves qu’il lui faudrait traverser mais une chose était certaine. Il reviendrait. Et lorsqu’il reviendrait, il consacrerait chaque jour de son existence à mener la guerre contre ceux qui avaient transformé Gotham en un royaume de peur et de violence. La voiture franchir les grandes grilles du domaine Wayne et s’engagea sur la route principale. Bruce Wayne, dix-huit ans, quittait Gotham City. Il ne savait pas encore quel homme il deviendrait mais il savait désormais pourquoi il devait le devenir. 

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