Batman
La voiture de police s’engea dans la circulation particulièrement dense du centre-ville de Gotham. Au volant, Arnold Flass conduisait d’une seule main, l’autre reposant nonchalamment sur le rebord de la portière. Une cigarette fumait entre ses lèvres tandis que la radio de bord continuait de diffuser les communications des différences unité en service. James Gordon, assis sur le siège passager, observait attentivement les rues qui défilaient derrière la vitre. Les immeubles de pierre grise côtoyaient d’immenses tours modernes. Des enseignes lumineuses clignotaient au-dessus des commerces tandis que des centaines de piétons se pressaient sur les trottoirs encore humides de la pluie matinale. Gordon avait connu des villes difficiles. Chicago possédait elle aussi ses quartiers dangereux, ses organisations criminelles et ses problèmes de violence mais Gotham semblait différente. Il était difficile d’expliquer précisément pourquoi. Peut-être était-ce l’architecture particulièrement austère des bâtiments, les ruelles étroites qui s’enfonçaient entre les immeubles ou l’expression fermée de nombreux passants. Il avait surtout l’impression étrange que la ville entière vivait dans un état de tension permanent comme si quelque chose pouvait exploser à n’importe quel moment.
- Alors, Chicago?
Gordon tourna la tête. Flass lui lança un regard amusé.
- Qu’est-ce que vous en pensez?
- De quoi?
L’inspecteur désigna les rues d’un mouvement de tête.
- De notre magnifique ville.
Gordon contempla les immeubles.
- Je n’en ai pas encore vu suffisamment pour me faire une opinion.
Flass ricana.
- Une réponse de politicien, ça.
- Je préfère éviter de juger trop rapidement.
- Vous devriez essayer. Ça fait gagner du temps.
L’inspecteur tira une longue bouffée sur sa cigarette.
- Moi, je vais vous dire ce que je pense de Gotham.
Il ralentit derrière un camion de livraison.
- C’est une ville où tout le monde cherche à vous prendre quelque chose. Votre argent, votre voiture, votre portefeuille… parfois même votre vie,
Gordon observa son partenaire.
- Vous semblez particulièrement attaché à votre travail.
Flass éclata de rire.
- Ah! Vous avez remarqué?
Il écrasa sa cigarette dans le cendrier du véhicule.
- Vous savez depuis combien de temps je suis flic ici?
- Non.
- Seize ans.
Gordon haussa légèrement les sourcils.
- C’est une belle carrière.
- Seize foutues années à ramasser les mêmes connards dans les mêmes rues.
Il secoua la tête.
- Et vous savez ce que j’ai appris pendant tout ce temps?
- Je vous écoute.
Flass tourna brièvement les yeux vers lui.
- Que les gens changent rarement.
Gordon demeura silencieux. L’inspecteur poursuivit :
- Vous arrêtez un voleur un lundi, il ressort le mercredi. Vous arrêtez un trafiquant le vendredi, son avocat le fait libérer avant la fin de semaine.
Il haussa les épaules.
- Au bout d’un moment, vous comprenez que tout ça, c’est une grande farce.
- Je ne partage pas votre avis.
- Évidemment.
Flass sourit.
- Vous êtes encore plein de belles convictions.
Gordon reporta son regard vers la route.
- Je crois simplement que notre travail a une utilité.
- Ouais. On verra combien de temps vous continuerez à le croire.
La radio grésilla brusquement.
- Unité quarante-deux, ici Central. Confirmez-vous votre prise en charge de l’intervention sur Coventry Street?
Flass récupéra le microphone.
- Affirmatif, Central. On arrive dans le secteur.
- Plusieurs individus signalés en train de se battre devant un commerce. Un témoin mentionne la présence d’au moins un couteau. Possibilité de blessés.
L’expression de Flass changea immédiatement.
- Bien reçu.
Il reposa le microphone et actionna les gyrophares. Des éclats rouges et bleus illuminèrent les façades environnantes.
- Bon, lieutenant.
Gordon tourna la tête.
- Oui?
Flass écrasa l’accélérateur.
- On va voir si vous avez toujours envie de travailler à Gotham après votre première intervention.
La voiture bondit en avant. La sirène retentit et les deux policiers foncèrent vers Coventry Street.
Coventry Street traversait un quartier commercial relativement modeste, situé à la limite des secteurs les plus défavorisés de Gotham. De petites épiceries, des restaurants bon marché et plusieurs commerces indépendants occupaient les rez-de-chaussée d’immeubles anciens. Lorsque la voiture de police arriva sur place, une foule s’était rassemblée devant un magasin d’alimentation. Plusieurs personnes criaient. Un homme était étendu sur le trottoir, tenant son avant-bras ensanglanté. À quelques mètres, trois individus se disputaient violemment. L’un d’eux brandissait un couteau.
- Putain de merde! Lança Flass.
Il immobilisa brutalement le véhicule contre le trottoir. Gordon détacha immédiatement sa ceinture.
- J’appelle des renforts.
- Faites donc ça.
Flass ouvrit sa portière.
- POLICE! PERSONNE NE BOUGE!
Le cri de l’inspecteur fit sursauter plusieurs passants. L’homme armé du couteau tourna la tête. Il semblait avoir une vingtaine d’années. Son visage était couvert de sueur et une coupure traversait sa lèvre inférieure. Lorsqu’il aperçut les policiers, il recula immédiatement.
- LÂCHE TON ARME! Hurla Flass.
Le jeune homme se retourna et prit la fuite.
- ÉVIDEMMENT!
Flass se lança à sa poursuite. Gordon récupéra sa radio.
- Central, unité quarante-deux. Suspect armé en fuite sur Coventry Street, direction nord. Envoyez une ambulance et une unité supplémentaire. Un blessé au sol.
Il reposa le microphone avant de sortir du véhicule.
- Reculez! Ordonna-t-il aux passants. Tout le monde derrière la voiture!
Une femme s’approcha précipitamment.
- Monsieur l’agent! Mon mari est blessé!
Gordon regarda l’homme étendu sur le trottoir. Il saignait abondamment de l’avant-bras mais semblait conscient.
- Une ambulance arrive, madame. Restez près de lui et maintenez une pression sur sa blessure.
Il se tourna vers les deux autres individus impliqués dans l’altercation.
- Vous deux! Les mains en évidence!
Les hommes obéirent. Gordon les observa rapidement. L’un portait une chemise déchirée. Le second avait le nez ensanglanté.
- Est-ce que vous êtes armés?
- Non, monsieur!
- À genoux. Tous les deux.
Les individus s’exécutèrent. Gordon s’assura qu’ils ne présentaient pas de danger immédiat puis demanda à une commerçante de rester à proximité du blessé. Quelques secondes plus tard, une seconde voiture de police arriva. Deux agents en uniforme en descendirent. Gordon leur confia les suspects.
- Gardez-les séparés. L’un des participants s’est enfui avec un couteau. L’inspecteur Flass est à sa poursuite.
- Compris, lieutenant.
Gordon récupéra sa radio.
- Flass, ici Gordon. Quelle est votre position?
Des grésillements retentirent avant qu’une voix essoufflée réponde :
- Derrière les commerces! Le fils de pute court vers la rue Grant!
Gordon regarda l’Intersection. Il comprit immédiatement.
- Je vais essayer de le couper par l’est.
- Faites vite!
Gordon se mit à courir. Il traversa la rue, contourna un camion de livraison et s’engagea dans un passage étroit séparant deux immeubles. Ses chaussures frappaient le pavé humide. Au bout du passage, il aperçut une cour intérieure remplie de conteneurs à déchets. Des pas précipités résonnèrent derrière un bâtiment. Gordon ralentit. Il entendit une poubelle métallique tomber, un juron et un bruit de course. Il se glissa derrière un muret. Quelques secondes plus tard, le jeune homme surgit au coin de l’immeuble. Le couteau était toujours dans sa main.
- POLICE! Hurla Gordon.
Le suspect s’immobilisa. Gordon avait dégainé son arme.
- Lâchez le couteau!
Le jeune homme recula. Son regard se posa immédiatement sur l’autre extrémité de la cour.
- J’ai rien fait!
- Lâchez votre arme et mettez les mains en évidence!
- C’est lui qui m’a attaqué!
- On discutera de ça après! Le couteau, par terre!
Le suspect semblait hésiter. Sa respiration était désordonnée. Il regarda Gordon puis le couteau qu’il tenait.
- Je veux pas aller en prison…
Gordon conserva une voix ferme.
- Alors ne rendez pas les choses plus difficiles.
Il désigna le sol.
- Posez ce couteau.
Pendant plusieurs secondes, rien ne bougea. Puis, le jeune homme ouvrit lentement les doigts. Le couteau tomba sur les pavés. Gordon continua de le tenir en joue.
- Maintenant, reculez de trois pas.
Le suspect obéit.
- À genoux.
Il s’exécuta.
- Les mains derrière la tête, doigts croisés.
Le jeune homme croisa les doigts. Gordon s’approcha prudemment, remit son arme dans son étui et passa les menottes au suspect. Au même moment, Flass surgit dans la cour. Il s’arrêta brusquement.
- Qu’est-ce que…
Gordon releva la tête.
- Je l’ai.
L’inspecteur regarda le suspect agenouillé ainsi que le couteau abandonné sur le sol.
- Sans blague?
Il s’approcha.
- Alors, petit connard? On aime jouer avec des couteaux.
Le jeune homme baissa la tête.
- J’ai rien fait…
Flass lui donna une tape brutale derrière le crâne.
- Ferme-la.
Gordon fronça les sourcils.
- Il s’est rendu sans résistance.
Flass tourna la tête vers lui.
- Et?
- Il est maitrisé. Inutile d’en rajouter.
L’inspecteur observa son nouveau partenaire pendant une seconde. Il ricana.
- Eh bien, lieutenant…
Il regarda le suspect.
- Vous avez de la chance. Aujourd’hui on a un gentil flic avec nous.
Gordon ignora la remarque. Il aida le jeune homme à se relever.
- Vous êtes en état d’arrestation. Nous allons vous ramener au poste.
Le suspect acquiesça faiblement. Flass récupéra le couteau avec précaution à l’aide d’un mouchoir.
- Bon. Première arrestation de la journée.
Il contempla Gordon.
- Pas mal, Chicago.
- Merci.
- Mais la prochaine fois, évitez de lui parler comme si vous étiez son foutu psychologue.
Gordon soutint son regard.
- Il a lâché son arme.
Flass haussa les épaules.
- Ouais. Cette fois.
Il fit un signe vers la sortie de la cour.
- Allez. On retourne à la voiture.
Gordon accompagna le suspect mais il avait déjà remarqué quelque chose chez son partenaire. Flass semblait presque déçu de ne pas avoir eu l’occasion de recourir à la force.
L’intervention occupa une bonne partie de la matinée. Une ambulance transporta le commerçant blessé à l’hôpital tandis que les policiers recueillaient les déclarations des témoins. Gordon découvrit rapidement que l’altercation avait commencé lorsqu’un groupe de jeunes avait tenté de voler plusieurs marchandises dans l’épicerie. Le propriétaire avait essayé de les arrêter. La situation avait dégénéré lorsque l’un des suspects avait sorti un couteau. À première vue, il s’agissait d’une affaire relativement simple mais Gordon remarqua que plusieurs témoins se montraient étrangement réticents à parler. Une femme qui avait assisté à l’agression refusa catégoriquement de donner son nom. Un autre témoin affirma soudainement n’avoir rien vu lorsqu’un des suspects fut installé dans la voiture de police. Gordon connaissait ce comportement. La peur des représailles. Il décida d’interroger le propriétaire du magasin avant son transport à l’hôpital. L’homme était assis sur une civière, un épais bandage autour de l’avant-bras.
- Monsieur, je suis le lieutenant Gordon. J’aurais quelques questions à vous poser.
Le commerçant leva les yeux.
- Vous avez arrêté celui qui m’a poignardé?
- Oui.
L’homme sembla légèrement soulagé.
- Tant mieux…
Gordon prit son carnet.
- Vous connaissiez ces individus?
- Pas vraiment.
- Ils étaient déjà venus dans votre magasin?
- Peut-être, répondit le commerçant après un moment de silence.
Gordon remarqua son hésitation.
- Monsieur, ces renseignements peuvent nous aider.
L’homme détourna les yeux.
- Ils viennent parfois.
- Pour acheter quelque chose?
Le commerçant eut un rire amer.
- Pas exactement.
Gordon attendit. Finalement, l’homme murmura : `
- Ils veulent de l’argent.
Le lieutenant releva les yeux.
- Quel genre d’argent?
Le commerçant observa les policiers qui circulaient autour d’eux. Il baissa la voix.
- Pour la protection.
Gordon sentit immédiatement son attention se renforcer.
- Qu’il vous demande de payer?
L’homme secoua la tête.
- Je ne veux pas d’ennuis.
- Vous êtes déjà blessé parce que l’un de ces hommes vous a attaqué avec un couteau.
- Vous ne comprenez pas.
Sa voix se mit à trembler.
- Si je parle, ils reviendront.
Gordon s’accroupit près de lui.
- Qui ça, monsieur?
L’homme hésita longuement avant de murmurer :
- Des gens qui travaillent pour Maroni.
Gordon demeura silencieux. Le nom de Salvatore Maroni venait de surgir une nouvelle fois. Il nota soigneusement la déclaration.
- Nous allons faire tout ce qui est possible pour vous protéger.
Le commerçant lui adressa un regard triste.
- C’est ce que vous dites toujours.
Gordon ne trouva rien à répondre. L’homme détourna la tête.
- Et puis, quand ils reviennent, vous n’êtes jamais là.
Cette phrase accompagna Gordon lorsqu’il rejoignit son véhicule.
Flass l’attendait derrière le volant. Il avait baissé sa vitre et fumait une nouvelle cigarette.
- Vous avez fini de discuter avec notre ami?
Gordon ouvrit la portière.
- Oui.
Il s’installa.
- Le commerçant affirme que ces hommes travaillent pour des collecteurs associés à Maroni.
Flass ne sembla pas particulièrement surpris.
- Ouais. Probablement.
Gordon tourna la tête.
- Vous les connaissez?
- J’en connais plusieurs dans le secteur.
- Et vous saviez qu’ils extorquaient les commerçants?
Flass soupira.
- Lieutenant…
- Je pose juste une question.
L’inspecteur écrasa sa cigarette.
- Écoutez. Dans certains quartiers, les petits commerces paient pour qu’on leur foute la paix.
- C’est du racket.
- Merci, je connais la définition.
- Alors pourquoi personne n’intervient?
Flass le regarda.
- Parce qu’on peut pas arrêter la moitié de la ville chaque fois qu’un épicier donne cinquante dollars à un petit voyou.
Gordon fronça les sourcils.
- Ce n’est pas une raison pour fermer les yeux.
L’inspecteur eut un rire méprisant.
- Vous allez vraiment me faire la morale toute la journée?
- Je veux simplement comprendre comment vous travaillez.
Flass démarra le moteur.
- Alors première leçon : choisissez vos batailles.
Il engagea la voiture dans la circulation.
- Si vous commencez à vous mêler de toutes les histoires de protection à Gotham, vous allez passer vos journées à courir après des types qui seront remplacés dès le lendemain.
- Dans ce cas, il faut s’attaquer à ceux qui les dirigent.
Flass éclata de rire.
- Ah! Carrément!
Il jeta un regard vers Gordon.
- Et pourquoi pas arrêter Carmine Falcone et Salvatore Maroni avant le diner, pendant qu’on y est?
Gordon ne sourit pas.
- S’ils commettent des crimes, pourquoi pas?
L’inspecteur le contempla brièvement avant de secouer la tête.
- Mon Dieu…
Il accéléra.
- Vous êtes encore pire que ce que je pensais.
Peu avant midi, les deux policiers s’arrêtèrent dans un petit restaurant situé à l’angle de Robinson Park. L’établissement était modeste mais particulièrement fréquenté par les policiers du secteur. Plusieurs photographies anciennes de Gotham ornaient les murs tandis qu’un grand téléviseur diffusait les informations locales au-dessus du comptoir. Flass salua la serveuse d’un geste familier.
- Salut, Rosie!
Une femme d’une cinquantaine d’années leva les yeux.
- Arnold! Comme d’habitude?
- Évidemment.
Elle aperçut Gordon derrière lui.
- Et qui est votre ami?
Flass sourit.
- Une nouvelle victime du département.
Gordon lui adressa un sourire poli.
- James Gordon.
- Enchantée, James. Installez-vous où vous voulez.
Les deux hommes prirent place dans une banquette près de la fenêtre. Flass commanda un hamburger, des frites et un café. Gordon choisit un sandwich au poulet. Pendant qu’ils attendaient leurs repas, l’inspecteur observa son nouveau partenaire.
- Alors, vous avez de la famille à Gotham?
- Non, répondit Gordon.
- Marié? Demanda Flass.
- Divorcé, lâcha finalement Gordon après un court silence.
Flass leva les sourcils.
- Ah!
Il se renversa contre le dossier de sa chaise.
- Je commence à comprendre.
Gordon fronça les sourcils.
- Comprendre quoi?
- Pourquoi un type comme toi accepte de venir travailler ici.
L’inspecteur esquissa un sourire.
- Problèmes de femme, hein?
Gordon détourna les yeux vers la fenêtre.
- C’est un peu plus compliqué que ça.
Flass leva les mains.
- Hé, ça me regarde pas.
Il prit une gorgée de café.
- Moi, j’ai été marié deux fois.
Gordon le regarda.
- Vraiment? Fit-il, surpris.
- Deux fois, répéta Flass en levant deux doigts. Et deux fois, elles ont fini par comprendre qu’elles avaient épousé un enfoiré.
Gordon esquissa malgré lui un sourire.
- Au moins, vous êtes lucide.
Flass éclata de rire.
- Ah! Celle-là, elle est bonne! S’exclama-t-il en reposant sa tasse. Vous avez des enfants?
Le sourire de Gordon disparut légèrement.
- Une fille.
- Quel âge?
- Elle est dans l’adolescence.
- Elle est restée à Chicago?
- Avec sa mère, acquiesça Gordon.
Flass observa brièvement son expression. Pour la première fois depuis leur rencontre, son ton devint légèrement moins moqueur.
- Pas facile, ça.
- Non, répondit Gordon en baissant les yeux.
L’inspecteur ne répondit pas immédiatement. Il haussa les épaules.
- J’ai un frère dans le New Jersey, commença-t-il. Ça fait six ans qu’on s’est pas parlé.
- Pourquoi? Demanda Gordon en relevant la tête.
- Une histoire de famille, répondit Flass en prenant son café. Des conneries, quoi.
Il contempla le liquide noir pendant quelques secondes avant de changer brusquement de sujet.
- Enfin bref. Si vous voulez mon avis, concentrez-vous sur votre travail. C’est encore le meilleur moyen de pas trop penser au reste.
Gordon demeura silencieux. Il n’était pas certain qu’il s’agissait d’un bon conseil mais il comprenait que, derrière son cynisme et son agressivité, Flass possédait peut-être lui aussi une existence plus compliquée qu’il ne voulait le laisser paraitre. Leur repas arriva quelques instants plus tard. Pendant une vingtaine de minutes, les deux hommes discutèrent de sujets plus ordinaires : Chicago, le climat de Gotham, les équipes sportives locales, les restaurants et les habitudes du GCPD. Flass se montra même relativement agréable. Il raconta plusieurs anecdotes concernant des arrestations particulièrement absurdes, provoquant à quelques reprises les rires de Gordon mais le lieutenant remarqua également certains détails. Lorsque la serveuse apporta l’addition, Flass la repoussa négligemment.
- Mets ça sur mon compte, Rosie.
- Bien sûr, Arnold, acquiesça immédiatement la femme.
Gordon sortit son portefeuille.
- Je vais payer ma part.
- Laissez tomber, répondit Flass en levant une main.
- J’insiste.
L’inspecteur lui adressa un sourire amusé.
- Vous avez vraiment besoin de tout faire dans les règles, hein?
Gordon déposa quelques billets sur la table.
- J’aime simplement payer ce que je commande.
Flass ricana.
- Comme vous voulez.
Lorsque les deux hommes quittèrent le restaurant, Gordon remarqua que la serveuse n’avait toujours pas inscrit la consommation de son collègue sur la caisse. Il ne fit aucun commentaire. Peut-être Flass possédait-il réellement un compte dans l’établissement ou peut-être s’agissait-il simplement d’un arrangement personnel mais ce détail s’ajouta aux nombreuses observations qu’il avait déjà faites depuis son arrivée.
L’après-midi fut consacrée à la visite de plusieurs secteurs de Gotham. Flass conduisit Gordon dans les grandes avenues du quartier financier puis vers les quartiers résidentiels du nord. Il lui montra plusieurs postes de police secondaires, les principaux itinéraires utilisés par les patrouilles et les secteurs où les appels d’urgence étaient les plus fréquents. À plusieurs reprises, ils durent interrompre leur tournée. Une dispute domestique dans un immeuble d’habitation, un accident de circulation impliquant un véhicule volé et une tentative de cambriolage dans une pharmacie. Gordon prit rapidement ses marques. Il interrogeait les témoins avec méthode, examinait les lieux et prenait soigneusement note des renseignements obtenus. Flass, de son côté, privilégiait généralement une approche beaucoup plus directe. Il menaçait les suspects, élevait rapidement la voix et semblait considérer toute tentative d’explication comme une perte de temps.
Vers quatorze heures, les deux policiers furent appelés pour une tentative de vol dans une pharmacie. Un adolescent de seize ans avait été surpris en train de dérober plusieurs boites de médicaments. Lorsque Gordon arriva, le garçon était déjà retenu par le propriétaire. Il semblait terrifié.
- J’ai rien volé! Répétait-il. Je voulais juste…
Flass s’approcha.
- Ferme-la, gamin.
Gordon leva une main.
- Attendez.
Il se tourna vers le propriétaire.
- Qu’est-ce qui s’est passé?
L’homme expliqua avoir surpris l’adolescent en train de dissimuler plusieurs produits sous son manteau. Gordon récupéra les boites. Il s’agissait principalement de médicaments contre la fièvre et la douleur. Le lieutenant fronça légèrement les sourcils.
- Pourquoi vous avez pris ça?
Le garçon baissa la tête.
- C’est pour ma petite sœur.
Gordon l’observa.
- Elle est malade?
L’adolescent acquiesça.
- Ma mère travaille toute la journée. On a pas assez d’argent…
Sa voix se brisa.
- Je voulais juste l’aider.
Flass poussa un soupir exagéré.
- Ah, putain. Encore une belle histoire.
Gordon l’ignora. Il posa plusieurs questions au garçon puis demanda à contacter sa mère. Après vérification, les explications de l’adolescent semblaient cohérentes. Le propriétaire, qui avait récupéré toutes ses marchandises intactes, accepta finalement de ne pas déposer de plainte si la mère venait récupérer son fils. Gordon s’assura qu’un agent du secteur prendrait le relais. Il raccompagna le garçon vers un banc.
- Écoutez-moi bien.
L’adolescent leva les yeux.
- Oui, monsieur?
- Je comprends que vous vouliez aider votre sœur. Mais voler ne règlera pas vos problèmes.
Le garçon acquiesça.
- Je sais…
- Votre mère va venir vous chercher. Et je vais demander qu’on lui donne les coordonnés d’un service d’aide médicale.
Le jeune homme sembla surpris.
- Vous allez vraiment faire ça?
- Oui.
Il posa une main sur son épaule.
- Mais vous me promettez de ne pas recommencer.
- Je vous le promets.
Gordon lui adressa un léger sourire. Il retourna vers la voiture. Flass l’attendait en fumant.
- Vous avez fini votre séance de thérapie?
Gordon ouvrit la portière.
- Le propriétaire ne souhaite pas porter plainte et le garçon n’a pas d’antécédents.
- Et alors?
- Je ne pense pas qu’une arrestation soit nécessaire dans ces circonstances.
Flass ricana.
- Vous êtes vraiment trop gentil, Chicago.
Gordon le regarda.
- Il a seize ans.
- Et?
- Il essayait d’obtenir des médicaments pour sa sœur malade.
L’inspecteur haussa les épaules.
- Ouais. Et demain, il viendra voler autre chose.
Gordon s’installa dans le véhicule.
- Peut-être.
Flass tourna la tête.
- Comment ça, peut-être.
- Peut-être qu’il recommencera. Peut-être pas.
Il boucla sa ceinture.
- Mais je préfère lui laisser une chance de faire le bon choix.
Flass le contempla longuement. Il secoua la tête.
- Vous allez vous faire bouffer tout cru dans cette ville.
Vers Seize-heures trente, les deux hommes pénétrèrent dans un quartier situé à proximité de l’East End. Le contraste avec les grandes avenues du centre-ville était saisissant. Les immeubles étaient plus anciens, les commerces moins bien entretenus et plusieurs établissements semblaient avoir fermé définitivement. Des graffitis recouvraient les murs et des véhicules abandonnés occupaient certaines rues secondaires. À l’angle d’une intersection, plusieurs jeunes hommes fumaient devant un immeuble dont les fenêtres du rez-de-chaussée avaient été condamnées. Lorsque la voiture de police passa devant eux, l’un des individus leva ostensiblement son majeur. Flass ralentit.
- Regardez-moi cette bande de petits cons.
Gordon observa le groupe.
- Vous les connaissez?
- Ouais. Des parasites.
L’inspecteur baissa sa vitre.
- HÉ!
Les jeunes se retournèrent.
- Vous avez rien de mieux à foutre?
L’un d’eux éclata de rire.
- Va te faire voir, Flass!
Gordon tourna légèrement la tête. Le jeune connaissait manifestement le nom de l’inspecteur. Flass sourit froidement.
- Continue à faire le malin, petit merdeux.
L’individu leva les bras.
- Quoi? J’ai fait quelque chose?
- Pas encore.
Flass accéléra brusquement. Gordon contempla son partenaire.
- Vous avez l’air particulièrement populaire dans le quartier.
- Ils me détestent.
- J’avais remarqué.
- Tant mieux.
L’inspecteur sourit.
- Ça veut dire qu’ils savent qui commande.
Gordon ne répondit pas. Il n’aimait pas cette manière de concevoir le travail policier mais il commençait à comprendre que Flass considérait l’autorité comme quelque chose qui devait être imposé par la peur. Une philosophie qu’il avait déjà rencontrée chez certains policiers de Chicago et qui conduisait rarement à de bons résultats. La radio grésilla soudainement.
- Central à l’unité quarante-deux. Êtes-vous disponibles?
Flass récupéra le microphone.
- Ouais, qu’est-ce qu’on a?
- Signalement d’une agression près de l’intersection de Finger Avenue et de la neuvième rue. Un individu aurait frappé un autre homme devant un établissement commercial. Le suspect serait toujours sur place.
Flass sourit.
- Enfin un peu d’action.
Il enclencha les gyrophares.
- On s’en occupe.
Il reposa le microphone et tourna brusquement dans une rue secondaire. Gordon se redressa. Il ignorait encore que cette intervention allait profondément modifier sa perception de son nouveau partenaire.
L’établissement concerné était un petit bar installé au rez-de-chaussée d’un immeuble de briques rouges. Une enseigne lumineuse, dont plusieurs lettres ne fonctionnaient plus, annonçait : The Lucky Clover. Lorsque la voiture de police s’immobilisa devant le bâtiment, trois hommes se trouvaient sur le trottoir. Deux d’entre eux entouraient un troisième individu, plus jeune, qui tentait visiblement de se dégager.
- LÂCHEZ-MOI, BORDEL!
L’homme avait le visage ensanglanté. Sa veste était déchirée. L’un des individus qui le retenaient lui asséna un coup dans l’estomac. Le jeune homme se plia en deux. Flass sortit immédiatement du véhicule.
- HÉ! C’EST QUOI CE BORDEL?
Les trois hommes se retournèrent. Le plus âgé leva les mains.
- Inspecteur Flass!
L’inspecteur s’immobilisa.
- Eddie?
Gordon, qui venait de descendre du côté passager, remarqua immédiatement ls familiarité entre les deux hommes. L’individu hocha la tête.
- Oui, c’est moi.
Flass s’approcha.
- Qu’est-ce qui se passe ici?
Eddie désigna le jeune homme.
- Ce connard a essayé de nous voler.
Le suspect redressa péniblement la tête.
- C’est des conneries!
Eddie lui donna une violence poussée.
- Ferme ta gueule!
Gordon intervint immédiatement.
- Ça suffit!
Il s’approcha des trois hommes.
- Tout le monde se calme.
Le jeune homme leva les yeux vers lui.
- Monsieur l’agent, ils m’ont tabassé!
Flass ricana.
- Ouais, on va régler ça.
Il attrapa brutalement le suspect par le col.
- Alors, petit merdeux? Tu viens faire chier Eddie?
- J’ai rien fait!
- Ah ouais?
Flass le poussa contre le mur. Le choc fut suffisamment violent pour faire tomber une petite affiche publicitaire.
- ARRÊTEZ! Cria le jeune homme.
Gordon s’approcha.
- Inspecteur, attendez.
Flass ne sembla pas l’entendre.
- Tu pensais pouvoir débarquer ici et foutre le bordel?
Le suspect tenta de se dégager.
- Lâchez-moi!
Flass lui asséna un violent coup de poing dans l’estomac. Le jeune homme poussa un cri étouffé. Gordon sentit immédiatement son expression se durcir.
- Flass!
L’inspecteur attrapa le suspect par les cheveux.
- Tu vas apprendre à respecter les gens qui travaillent ici!
Il le projeta contre une voiture stationnée. Le jeune homme heurta le capot et s’effondra à genoux. Les deux hommes qui se tenaient devant le bar éclatèrent de rire. Gordon se précipita.
- ARRÊTEZ!
Flass récupéra les poignets du suspect et lui passa brutalement les menottes.
- Voilà! Maintenant, on va discuter tranquillement!
Mais il ne s’arrêta pas. Alors que le jeune homme était déjà maitrisé, Flass le releva par le col et lui asséna un nouveau au visage. Du sang jaillit de sa lècre. Gordon attrapa immédiatement le bras de l’inspecteur.
- ÇA SUFFIT!
Flass se retourna brusquement. Ses yeux s’écarquillèrent.
- Qu’est-ce que vous foutez?
Gordon ne relâcha pas immédiatement son bras.
- Il est menotté!
Le silence tomba sur le trottoir. Les deux hommes se dévisagèrent. Flass était visiblement stupéfait. Son expression devint glaciale.
- Lâchez mon bras.
Gordon soutint son regard.
- Vous n’avez aucune raison de continuer à le frapper.
- J’ai dit : lâchez mon foutu bras.
Gordon le relâcha lentement. Flass s’approcha de lui. Leurs visages n’étaient plus séparés que de quelques centimètres.
- Écoutez-moi bien, lieutenant.
Sa voix était devenue basse, menaçante.
- Je sais pas comment vous faisiez les choses à Chicago, mais ici, vous allez pas commencer à me casser les couilles devant des suspects.
Gordon ne recula pas.
- Et vous, vous n’allez pas frapper un homme menotté devant moi.
Le regard de Flass s’assombrit. Pendant un instant, Gordon crut que l’inspecteur allait lui sauter dessus mais Flass se contenta de serrer la mâchoire.
- Vous devriez apprendre à ne pas vous mêler des affaires qui ne vous regardent pas.
- Je suis policier, répondit immédiatement Gordon. Quand un suspect est battu alors qu’il ne représente plus une menace, ça me regarde.
Flass eut un rire sans joie.
- Putain…
Il secoua la tête.
- Vous allez vraiment être un problème, vous.
Gordon ne répondit pas. Derrière eux, le jeune suspect était toujours agenouillé sur le trottoir. Il respirait difficilement et du sang coulait de son nez. Gordon se retourna immédiatement vers lui.
- Est-ce que vous pouvez vous lever?
Le jeune homme acquiesça faiblement.
- Je crois…
Gordon l’aida à s’asseoir sur le bord du trottoir. Il récupéra sa radio.
- Central, ici unité quarante-deux. Nous avons un suspect en état d’arrestation nécessitant une évaluation médicale. Envoyez une ambulance.
Flass se retourna brusquement.
- Une ambulance?
Gordon l’ignora.
- Blessures au visage et douleurs abdominales.
- Bien reçu, unité quarante-deux. Une équipe médicale est en route.
Flass poussa un soupir exaspéré.
- Vous vous foutez de ma gueule…
Gordon reposa sa radio.
- Cet homme doit être examiné.
- Il a reçu quelques coups!
- Et il est menotté. Il ne présente aucun danger immédiat.
L’inspecteur passa une main sur son visage.
- Mon Dieu, donnez-moi de la patience…
Il se dirigea vers Eddie et son compagnon.
- Vous deux, rentrez à l’intérieur.
Gordon tourna la tête.
- Attendez.
Flass s’immobilisa.
- Quoi, encore?
Le lieutenant désigna les deux hommes.
- J’aimerais leur poser quelques questions.
Eddie sembla immédiatement moins à l’aise. Flass sourit froidement.
- Pour quoi faire?
- Ils ont participé à l’altercation.
- Ce sont les victimes.
Gordon le regarda.
- C’est ce qu’ils affirment. Je voudrais entendre leur version.
Flass s’approcha.
- Lieutenant.
Le ton était devenu particulièrement sec.
- On a notre suspect. L’affaire est réglée.
- Pas encore.
Les deux hommes se dévisagèrent. Eddie intervint nerveusement.
- Écoutez, monsieur l’agent, ce n’est pas nécessaire. On veut pas porter plainte.
Gordon tourna la tête vers lui.
- Dans ce cas, pourquoi avez-vous appelé la police?
- Ben… hésita l’homme. Parce qu’il foutait le bordel.
- Qu’est-ce qu’il a volé?
Eddie regarda son compagnon ainsi que Flass.
- De l’argent, répondit-il finalement après un court silence.
Gordon sortit son carnet.
- Combien?
L’homme fronça les sourcils.
- Quoi?
- Combien d’argent a-t-il volé?
Eddie hésita de nouveau.
- Je sais plus exactement.
Gordon nota sa réponse.
- Vous avez signalé le vol à quelqu’un?
- Non.
- Vous avez des témoins?
L’homme commença à perdre patience.
- Écoutez, j’ai pas toute la journée!
Flass intervint.
- Gordon.
Le lieutenant releva les yeux.
- Oui?
L’inspecteur désigna les deux hommes.
- Je vous ai dit que c’était réglé.
Gordon contempla successivement les trois individus. Son regard se posa de nouveau sur le suspect blessé. Quelque chose ne collait pas et il avait l’impression très nette que son partenaire connaissait parfaitement les circonstances de cette affaire mais il ne disposait pas encore des éléments nécessaires pour tirer une conclusion. Il referma son carnet.
- Très bien.
Flass sembla satisfait.
- Enfin.
- Nous prendrons les déclarations nécessaires au poste, ajouta calmement Gordon.
Le sourire de l’inspecteur disparut.
L’ambulance arriva quelques minutes plus tard. Les ambulanciers examinèrent le suspect et décidèrent de le transporter à l’hôpital pour vérifier l’absence de blessures internes. Gordon fit noter l’heure de l’intervention et le nom de l’établissement médical. Il recueillit également l’identité du jeune homme : Daniel Russo, vingt-trois ans et sans emploi stable. Il habitait dans un petit appartement des Narrows. Pendant qu’un ambulancier examinait ses blessures, Gordon s’accroupit près de lui.
- Daniel?
- Quoi? Fit le jeune homme en levant difficilement la tête.
- J’aimerais comprendre ce qui s’est passé, dit Gordon.
Russo jeta immédiatement un regard inquiet vers Flass qui discutait avec Eddie près de l’entrée du bar. Gordon le remarqua.
- Regardez-moi, dit-il.
Daniel reporta son attention sur lui.
- Vous avez essayé de voler ces hommes? Demanda Gordon.
- Non, fit le jeune homme en secouant rapidement la tête.
- Alors pourquoi vous ont-ils frappé?
Russo hésita. Il sembla chercher ses mots.
- Je leur devais de l’argent, murmura-t-il, finalement.
- Combien? Demanda Gordon, fronçant les sourcils.
- Quelques centaines de dollars.
- Pour quoi faire?
- J’ai emprunté à un type, répondit le jeune homme, baissant les yeux.
- Quel type? Demanda Gordon.
Russo regarda de nouveau Flass. Son visage pâlit.
- Je veux plus parler, souffla-t-il.
- Daniel… fit Gordon.
- S’il vous plait, continua-t-il d’une voix tremblante. Je veux juste partir d’ici.
Gordon contempla le jeune homme pendant quelques secondes avant d’acquiescer.
- Très bien, répondit-il en se relevant.
Mais avant qu’il puisse s’éloigner, Russo attrapa doucement la manche de son manteau. Gordon se retourna.
- Merci, murmura le jeune homme.
- De quoi? Demanda le lieutenant, fronçant légèrement les sourcils.
Russo regarda une nouvelle fois Flass.
- De l’avoir arrêté, répondit-il.
Gordon demeura silencieux. Il posa brièvement une main sur son épaule.
- Prenez soin de vous.
L’ambulancier referma les portes du véhicule. Quelques instants plus tard, l’ambulance quitta les lieux.
Flass attendait près de la voiture de police. Il avait les bras croisés et son visage ne laissait aucun doute sur son humeur. Gordon s’approcha.
- On peut repartir, dit-il.
L’inspecteur ne bougea pas.
- Vous avez terminé votre petit spectacle?
Gordon le regarda.
- Quel spectacle?
Flass éclata d’un rire méprisant.
- Ne jouez pas à ça avec moi, dit-il en faisant un pas en avant. Vous m’avez humilié devant deux types que je connais depuis des années.
Gordon demeura impassible.
- Je vous ai empêché de continuer à frapper un suspect maitrisé, lança-t-il.
- Ce petit enfoiré avait essayé de voler Eddie! Rugit Flass.
- Rien ne permet encore de le confirmer.
- Vous me traitez de menteur? Grogna Flass, serrant la mâchoire.
- Je dis simplement que nous n’avons pas suffisamment de renseignements.
L’inspecteur regarda autour de lui avant de s’approcher davantage.
- Écoutez-moi bien, Chicago, commença-t-il d’une voix basse mais particulièrement menaçante. Dans cette ville, vous allez rencontrer des gens qui méritent largement ce qu’ils reçoivent.
- Ce n’est pas à nous de décider de leur punition, répondit Gordon, soutenant son regard.
- Ah ouais? Ricana Flass. Et c’est à qui, alors? Les juges?
- Exactement.
- Les mêmes juges qui remettent les criminels en liberté trois jours après leur arrestation?
- Notre travail est de faire respecter la loi.
- Putain, répondit Flass en secouant la tête. Vous êtes vraiment naïf.
Gordon demeura silencieux.
- Vous pensez que de vos belles procédures vont changer quelque chose ici? Poursuivit l’inspecteur en désignant les immeubles. Regardez autour de vous! Vous croyez que ces gens respectent les flics qui leur demandent gentiment de mettre les mains derrière la tête?
Il eut un sourire mauvais.
- Non, continua-t-il. Ils respectent ceux qui leur font peur.
- Alors vous et moi avons une conception très différente de notre métier, répondit calmement Gordon.
Le sourire de Flass disparut. Il contempla longuement son partenaire avant d’ouvrir sa portière.
- Montez, ordonna-t-il.
Gordon ne bougea pas immédiatement. Flass se retourna.
- J’ai dit : montez, répéta-t-il.
Le lieutenant ouvrit finalement la portière du côté passager. Il s’installa. Flass démarra le moteur. Pendant plusieurs minutes, aucun des deux ne prononça le moindre mot. La tension était presque palpable. Gordon observait les rues de Gotham mais son esprit repassait continuellement les événements devant le bar. Le visage ensanglanté de Russo, les coups portés alors qu’il était déjà maitrisé, la familiarité de Flass avec Eddie et surtout, cette phrase : Vous devriez apprendre à ne pas vous mêler des affaires qui ne vous regardent pas. Gordon avait entendu des paroles semblables auparavant. Dans d’autres départements, dans d’autres villes et elles avaient rarement été prononcées par des policiers particulièrement soucieux de respecter la loi. Il tourna discrètement les yeux vers son partenaire. Flass conduisait d’une main, le visage fermé. Gordon comprit alors que sa première journée à Gotham venait de prendre une dimension beaucoup plus inquiétante. Il ne s’agissait plus seulement de découvrir une nouvelle ville. Il commençait également à découvrir les hommes avec lesquels il allait devoir travailler.
Le reste du quart de travail se déroula dans une atmosphère glaciale. Flass ne plaisantait plus. Il répondait sèchement aux questions de Gordon et se contentait de lui indiquer les rues empruntées. Ils effectuèrent encore quelques vérifications de routine mais aucune intervention majeure ne nécessita leur présence. Vers dix-sept heures trente, le ciel de Gotham commença à s’assombrir. De lourds nuages s’accumulaient au-dessus des gratte-ciel. Les premières goutte de pluie apparurent sur le pare-brise. Gordon consulta sa montre. La journée lui avait semblé interminable. Il avait parcouru plusieurs quartiers, participé à différentes arrestations, rencontré des victimes, des témoins, des suspects et découvert des réalités profondément préoccupantes concernant le fonctionnement de son nouveau département. Il pensa brièvement à Chicago. À ses anciens collègues et à la manière dont certaines interventions pouvaient dégénérer lorsque des policiers perdaient le contrôle de leurs émotions. Il avait toujours considéré qu’un insigne représentait une responsabilité immense. Le pouvoir d’arrêter quelqu’un, de le priver temporairement de sa liberté, d’utiliser la force lorsque les circonstances l’exigeaient mais ce pouvoir impliquait également des limites. Des règles, des obligations et surtout, une discipline personnelle que chaque policier devait posséder.
Gordon tourna la tête vers Flass. Il se demanda combien de fois l’inspecteur avait agi comme il venait de le faire. Combien de suspect avaient été frappés? Combien de témoins avaient été intimidés et combien de policiers avaient préféré regarder ailleurs? Une question plus inquiétante encore traversa son esprit. Est-ce que Sarah Essen savait? Est-ce que Bullock savait? Et si oui… Pourquoi personne n’avait-il rien fait? Flass interrompit brusquement ses pensées.
- Vous êtes bien silencieux, lieutenant.
- Je réfléchissais, répondit Gordon en tournant la tête.
- Mauvaise habitude, ça, ricana Flass mais Gordon ne répondit pas. Vous êtes encore fâché pour tout à l’heure?
- Je n’étais pas fâché.
- Ah non?
- Je n’étais simplement pas d’accord avec votre comportement.
L’inspecteur poussa un soupir.
- Mon Dieu, fit-il en secouant la tête. Vous allez continuer longtemps avec cette histoire?
Gordon contempla son partenaire.
- Ce qui s’est passé doit être correctement consigné dans le rapport, lança Gordon.
- Quoi? Fit Flass, tournant immédiatement la tête.
- L’arrestation, commença Gordon. Les circonstances. Les blessures du suspect.
Un silence pesant s’installa. L’inspecteur éclata de rire mais ce rire n’avait rien d’amusé.
- Vous voulez vraiment mettre ça dans un rapport? Dit Flass.
- Évidemment, répondit Gordon.
Flass le fixa longuement.
- Vous avez une idée de la quantité de paperasse qu’on remplit déjà chaque semaine? Lança Flass.
- C’est notre travail, renchérit Gordon.
- Écoutez, commença l’inspecteur, resserrant sa prise sur le volant. Le type a résisté à son arrestation. Ila reçu quelques coups. Fin de l’histoire.
Gordon fronça immédiatement les sourcils.
- Il n’a pas résisté après avoir été menotté, dit-il.
- Vous voulez jouer sur les mots? Répondit Flass, lui lançant un regard noir.
- Non. Je veux que le rapport soit exact.
L’inspecteur demeura silencieux plusieurs secondes avant de détourner la tête.
- Faites-ce que vous voulez, lieutenant, dit-il en accélérant légèrement. Mais si j’étais vous, je ferais attention à la manière dont je commence ma carrière ici.
- C’est une menace? Fit Gordon en contemplant son profil.
- Un conseil, lança Flass avec un sourire froid. Un conseil d’un type qui connait Gotham depuis beaucoup plus longtemps que vous.
Gordon ne répondit pas mais il avait parfaitement compris et il n’avait aucune intention d’oublier cette conversation.
Il était presque dix-huit heures lorsque la voiture de police franchit les grilles du stationnement du GCPD. Le bâtiment était toujours aussi animé qu’au début de la journée. Plusieurs véhicules entraient et sortaient, des policiers en uniformes échangeaient des renseignements près de l’entrée et les premières équipes du quart de nuit commençaient à prendre leur service. Flass immobilisa la voiture à son emplacement habituel. Il coupa le moteur. Pendant quelques secondes, les deux hommes demeurèrent assis sans bouger. L’inspecteur récupéra ses clés.
- Bon, fit-il en tournant la tête vers Gordon. Première journée terminée.
- En effet, acquiesça le lieutenant.
- Alors? Commença Flass, l’observant attentivement. Toujours envie de travailler à Gotham?
- Plus que ce matin, répondit Gordon, soutenant son regard.
- Vraiment? Lança l’inspecteur, l’air surpris.
- Oui.
- Vous êtes un drôle de type, Chicago, ricana Flass, en ouvrant sa portière. Allez. On va remplir cette foutue paperasse.
Gordon descendit à son tour. Les deux hommes traversèrent le stationnement et pénétrèrent dans le quartier général.
La brigade criminelle était moins bruyante qu’au cours de la matinée. Plusieurs bureaux étaient vides, leurs occupants ayant terminé leur service ou quitté les lieux pour intervenir sur de nouvelles affaires. D’autres inspecteurs travaillaient encore devant leurs ordinateurs. Une odeur de café réchauffé flottait dans la pièce. Harvey Bullock était assis à son bureau, occupé à examiner un dossier tout en mangeant ce qui ressemblait à une part de pizza froide. Lorsqu’il aperçut Gordon et Flass, il leva la tête.
- Hé! Regardez qui voilà!
Flass l’ignora. Bullock sourit.
- Alors, Chicago? Votre première journée dans les rues de notre belle ville?
Gordon déposa sa mallette sur un bureau.
- Instructive.
Harvey éclata de rire.
- Ça veut dire que vous avez survécu!
Il regarda Flass.
- T’as pas réussi à le faire fuir?
L’inspecteur s’immobilisa.
- Va te faire foutre, Bullock.
Harvey leva les mains.
- Hé! Je plaisante!
Mais son sourire disparut légèrement lorsqu’il remarqua l’expression fermée des deux hommes. Il regarda Gordon suivit de Flass.
- Tout va bien?
- Parfaitement, répondit immédiatement l’inspecteur, récupérant un dossier. On a juste eu une longue journée.
Bullock observa Gordon. Celui-ci demeura silencieux. Harvey sembla comprendre qu’il valait mieux ne pas insister.
- Ouais, je connais ça, dit-il, reprenant sa pizza. Bon courage avec les rapports.
Flass se dirigea vers son bureau. Gordon s’installa quelques rangées plus loin. Il alluma son ordinateur et commença à consigner les interventions de la journée : L’altercation de Coventry Street, le vol de médicaments, les vérifications de routine. Puis, il arriva à l’arrestation de Daniel Russo. Gordon relut attentives ses notes : L’heure, le lieu, le nom du suspect, les circonstances de l’intervention et les blessures observées. Il demeura immobile pendant quelques secondes avant de commencer à rédiger. Il décrivit l’arrestation avec précision, distinguant les éléments qu’il avait personnellement observés des déclarations recueillies auprès des témoins. Il mentionna les coups portés alors que le suspect était maitrisé, l’intervention nécessaire pour mettre fin à l’usage de la force et la demande d’assistance médicale. Gordon relut ensuite son texte. Il ne cherchait pas à exagérer les événements ni à régler un compte personnel avec Flass. Il voulait simplement que les faits soient correctement consignés. C’était ainsi qu’il avait toujours travaillé. Il enregistra son rapport et ferma le dossier. À quelques mètres, Flass était installé devant son propre ordinateur. L’inspecteur releva brièvement les yeux vers Gordon. Leurs regards se croisèrent. Aucun des deux ne sourit. Flass détourna finalement la tête. Gordon éteignit son écran.
Alors qu’il rangeait ses affaires, une voix féminine retentit derrière lui.
- Lieutenant Gordon?
Il se retourna. Sarah Essen se tenait à quelques pas, un dossier sous le bras.
- Capitaine.
Elle lui adressa un léger sourire.
- Alors? Comment s’est passée cette première journée?
Gordon hésita. La question semblait parfaitement innocente mais après les événements des dernières heures, il se demanda s’il devait immédiatement lui parler du comportement de Flass. Sarah remarqua son hésitation.
- Quelque chose ne va pas? Demanda-t-elle.
- Disons que Gotham est une ville intéressante, répondit Gordon, après avoir réfléchit quelques secondes.
La capitaine esquissa un sourire.
- C’est une façon de voir les choses.
Elle observa brièvement les bureaux environnements avant de poser son regard sur Flass. L’inspecteur semblait profondément absorbé par son travail. Sarah reporta son attention sur Gordon.
- Vous avez pu découvrir plusieurs quartiers?
- Oui. L’inspecteur Flass m’a montré une bonne partie de la ville.
- Très bien, fit-elle. Et comment s’est passée votre collaboration.
Gordon observa sa supérieure. Pendant un instant, il eut envie de lui raconter immédiatement tout ce qu’il avait vu mais préférait encore examiner les renseignements recueillis et vérifier les procédures internes avant d’engager une conversation aussi importante. Il ne voulait pas transformer son premier jour en conflit administratif sans être correctement préparé.
- Nous avons eu quelques désaccords concernant certaines méthodes d’intervention, répondit-il finalement.
Sarah fronça légèrement les sourcils.
- Je vois, fit-elle, sans paraitre particulièrement surprise. Flass possède beaucoup d’expérience mais il peut se montrer difficile.
Gordon demeura silencieux.
- Si un problème survient, lieutenant, poursuivit la capitaine, je veux en être informée.
- Bien entendu, capitaine, acquiesça Gordon.
Sarah lui adressa un regard attentif.
- Bien, fit-elle, rajustant le dossier sous son bras. Pour le reste, j’espère que votre première journée ne vous a pas découragé.
Gordon esquissa un sourire.
- Pas le moins du monde.
- Excellent.
Elle lui tendit la main.
- Alors bienvenue officiellement au GCPD, lieutenant.
- Merci, capitaine, répondit Gordon en lui serrant la main.
Sarah acquiesça avant de s’éloigner vers son bureau. Gordon la suivit quelques secondes du regard. Il avait l’impression que cette femme possédait une certaine intégrité mais il ignorait encore quelle influence elle exerçait réellement au sein du département et surtout, jusqu’où elle serait prête à aller pour défendre ses propres principes.
Un peu plus tard, Gordon se dirigea vers les vestiaires. Il récupéra son manteau et vérifia rapidement le contenu de ses poches : son portefeuille, ses clés, son téléphone avant que ses doigts rencontrent un petit objet rectangulaire. La photographie de Barbara. Il la sortit doucement. Sa fille lui souriait depuis l’image, assise sur sa balançoire. Fordon contempla longuement son visage. Il se demanda ce qu’elle faisait à cette heure. Probablement ses devoirs. Peut-être regardait-elle la télévision avec sa mère ou lisait-elle un de ces romans policiers qu’elle affectionnait tant. Il ressentit soudainement une profonde solitude. Depuis leur divorce, il s’était efforcé de conserver une relation régulière avec Barbata mais il savait que les appels téléphoniques ne remplaceraient jamais sa présence quotidienne. Il avait lui-même provoqué cette situation. Cette pensée lui faisait encore mal. Gordon passa doucement son pouce sur la photographie.
- J’espère que tu vas bien, ma puce.
Il la rangea précieusement dans la poche intérieure de son manteau avant de quitter les vestiaires. Dans le couloir, plusieurs policiers discutaient près d’une machine distributrice. L’un d’eux racontait une intervention particulièrement mouvementée. Un autre se plaignait des heures supplémentaires. Gordon passa près d’eux sans s’arrêter. Il traversa ensuite le rez-de-chaussée. L’agente administratif qui l’avait accueilli le matin même était toujours à son poste. Lorsqu’elle le reconnut, elle lui adressa un sourire.
- Alors, lieutenant? Votre première journée est terminée?
Gordon acquiesça.
- Enfin.
Elle eut un petit rire.
- Vous avez survécu. C’est déjà ça.
Il sourit.
- J’ai remarqué que vous aimez beaucoup cette expression ici.
- Vous comprendrez pourquoi.
Gordon secoua doucement la tête.
- Je commence à avoir une petite idée.
L’agente lui souhaita une bonne soirée. Il la remercia avant de reprendre sa marche. En approchant des portes principales, il ralentit légèrement. À travers les grandes vitres, il apercevait les rues de Gotham. La nuit était presque tombée. La pluie avait commencé. Les lumière des véhicules se reflétaient sur les trottoirs humides tandis que les immenses gratte-ciel disparaissaient progressivement dan l’obscurité. Gordon observa la ville pendant quelques instants. Il n’avait passé qu’une seule journée au sein du GCPD et pourtant, il avait découvert suffisamment de choses pour comprendre que cette affectation serait probablement la plus difficile de toute sa carrière. La criminalité était omniprésente. Les habitants semblaient profondément méfiants envers les forces de l’ordre et certains policiers paraissaient considérer leur autorité comme une permission de faire absolument ce qu’ils voulaient. Gordon repensa au visage ensanglanté de Daniel Russo, à l’attitude d’Arnold Flass, aux avertissements de Renée Montoya, aux remarques d’Harvey Bullock et à cette étrange impression que personne, dans ce département, ne semblait réellement surpris par ce genre de comportement. Il avait quitté Chicago pour recommencer sa vie. Pour laisser derrière lui les conséquences de ses erreurs. Pour essayer de redevenir un homme dont sa fille pourrait être fière mais en arrivant à Gotham, il venait peut-être de découvrir quelque chose qui dépassait largement ses problèmes personnels. Une ville où la frontière entre la loi et le crime semblait dangereusement floue.
Gordon prit une profonde inspiration. Il avait aucune intention de se laisser intimider ni par les criminels et ni par les hommes qui prétendaient les combattre. Il ajusta son imperméable, récupéra sa mallette et franchit les lourds portes du Gotham City Police Department. L’air froid du soir lui fouetta immédiatement le visage. Gordon descendit lentement les marches puis se dirigea vers le stationnement où l’attendait sa voiture. Il était fatigué, il avait faim et il avait encore plusieurs cartons à déballer dans son nouvel appartement. Pour aujourd’hui, il en avait suffisamment vu. Demain serait une autre journée mais alors qu’il traversait le stationnement, une pensée ne cessait de revenir dans son esprit. Si Arnold Flass pouvait agir aussi brutalement devant un lieutenant qu’il venait à peine de rencontrer, que se permettait-il lorsque personne n’était là pour le surveiller? Gordon serra légèrement la mâchoire. Il allait devoir découvrir la réponse. Il arriva devant sa berline, déverrouilla la portière et déposa sa mallette sur le siège passager avant de s’installer derrière le volant. Pendant quelques secondes, il demeura immobile. Il regarda une dernière fois l’imposant quartier général du GCPD. Il démarra le moteur. La radio s’alluma, diffusant un bulletin d’information consacré à une nouvelle fusillade dans l’East End. Gordon poussa un long soupir.
- Quelle foutue ville…
Il enclencha la transmission et James Gordon quitta le stationnement du Gotham City Police Department pour rentrer chez lui, au terme de sa première journée de travail dans les rues de Gotham.