Le domaine Falcone s’étendait sur plusieurs hectares de terrain, à l’écart des quartiers les plus animés de Gotham City. Derrière de hauts murs de pierre et d’imposantes grilles en fer forgé se dressait une luxueuse résidence d’inspiration italienne, entourée de jardins parfaitement entretenus, de fontaines et d’allées bordées de cyprès. D’immenses colonnes encadraient l’entrée principale tandis que plusieurs statues de marbre ornaient les terrasses donnant sur les jardins. À première vue, la propriété ressemblait à la résidence d’un riche homme d’affaires et c’était précisément l’image que son propriétaire souhaitait projeter. Carmine Falcone était l’un des hommes les plus fortunés et les plus influents de Gotham. Officiellement, il possédait des intérêts dans l’immobilier, l’hôtellerie, la restauration et plusieurs entreprises de transport. Il participait régulièrement à des événements caritatifs, entretenait des relations avec les personnalités les plus importantes de la ville et figurait parmi les généreux donateurs de plusieurs institutions locales mais derrière cette façade respectable se cachait une réalité beaucoup plus sombre. Carmine Falcone dirigeait l’une des deux plus puissantes organisations criminelles de Gotham City et ce matin-là, plusieurs membres de sa famille s’étaient réunis pour discuter de l’avenir de leur empire.
Il était un peu plus de dix heures lorsqu’une berline noire franchit les grilles du domaine. Deux hommes armés surveillaient l’entrée depuis un petit poste de sécurité. Le premier examina rapidement le conducteur tandis que son collègue vérifiait les occupants du véhicule. Après quelques secondes, les grilles s’ouvrirent entièrement. La voiture emprunta la longue allée menant à la résidence principale. Sur le perron, deux autres gardes attendaient. La berline s’immobilisa. Un chauffeur en descendit immédiatement pour ouvrir la portière arrière. Une femme élégante, âgée d’une soixantaine d’années, apparut : Carla Viti. Elle portait un tailleur sombre, un manteau parfaitement ajusté et plusieurs bijoux d’une valeur considérable. Ses cheveux noirs, parcourus de quelques mèches argentées, étaient soigneusement coiffés. Son visage possédait des traits sévères et son regard ne laissait aucun doute sur son caractère. Carla n’était pas une femme que l’on pouvait facilement impressionner. Elle avait grandi au sein d’un univers où les alliances familiales comptaient davantage que les promesses où une simple parole pouvait décider de l’avenir d’une entreprise et où les erreurs se payaient parfois très cher.
Derrière elle descendit un homme d’une trentaine d’années : Johnny Viti. Grand, athlétique et particulièrement bien habillé. Il portait un costume italien dont la coupe impeccable soulignait sa carrure. Ses cheveux noirs étaient soigneusement plaqués vers l’arrière et une montre luxueuse brillait à son poignet. Johnny possédait le sourire assuré de ceux qui avaient toujours grandi à proximité du pouvoir mais ses yeux révélaient une ambition beaucoup moins discrète.
La troisième occupante du véhicule descendit à son tour : Lucia Viti. Plus jeune que son frère, elle portait un ensemble crème particulièrement élégant et tenait une petite sacoche de cuir sous le bras. Contrairement à Johnny, Lucia semblait éprouver aucun besoin d’attirer l’attention. Elle observait les gardes, les véhicules stationnés devant la résidence, les fenêtres et même les légers mouvements des employés qui circulaient derrière les grandes portes vitrées. Johnny contempla l’imposante façade.
- Toujours aussi modeste, le cousin Carmine.
Carla lui lança un regard sévère.
- Johnny.
- Quoi?
- Nous ne sommes pas ici pour faire des commentaires sur la décoration.
Johnny leva les mains.
- Je plaisantais, maman.
Lucia eut un léger sourire.
- Tu ferais mieux de garder tes plaisanteries pour le retour.
Son frère se tourna vers elle.
- Tu vas t’y mettre, toi aussi?
- Seulement si tu m’en donnes l’occasion.
Carla soupira.
- Vous avez terminé, tous les deux?
Les deux jeunes adultes se turent. La famille gravit les marches du perron. Un homme particulièrement imposant les attendait devant les portes : Milos Grapa. Surnommé The Bodyguard par plusieurs membres de l’organisation, il était depuis longtemps chargé de la sécurité personnelle de Carmine Falcone. Milos possédait une carrure massive, un visage taillé à la serpe et des yeux profondément enfoncés sous d’épais sourcils. Une ancienne cicatrice traversait sa joue droite. Il portait un costume noir, une chemise blanche et une cravate sombre. Son apparence était parfaitement soignée mais personne n’aurait pu le confondre avec un simple employé de maison.
- Madame Viti, déclara-t-il en inclinant légèrement la tête.
Carla lui adressa un sourire.
- Bonjour, Milos.
- Monsieur Falcone vous attend.
Johnny tendit la main.
- Comment ça va, le géant?
Milos la serra brièvement.
- Très bien, monsieur Viti.
- Toujours aussi bavard, à ce que je vois.
Le garde du corps ne répondit pas. Lucia sourit discrètement. Milos s’écarta de l’entrée.
- Si vous voulez bien me suivre.
Les trois visiteurs pénétrèrent dans la demeure.
À l’intérieur, tout témoignait de l’immense fortune de la famille Falcone. Le hall principal était dominé par un escalier de marbre blanc dont les rampes dorées étaient ornées de motifs complexes. De gigantesques tableaux représentaient des paysages italiens, des scènes religieuses et plusieurs générations de la famille. Des lustres de cristal diffusaient une lumière chaleureuse sur les sols impeccablement entretenus. Plusieurs employés circulaient discrètement entre les pièces. Des domestiques, des cuisiniers, des assistants et des hommes dont les fonctions étaient nettement moins officielles. Carla salua une vieille employée qu’elle connaissait depuis des années et elle suivit Milos jusqu’à une vaste salle à manger. De grandes fenêtres donnaient sur les jardins. Une longue table en bois sombre occupait le centre de la pièce. Plusieurs membres de la famille étaient déjà installés.
Carmine Falcone, le patriarche, se tenait à l’extrémité de la table. Un homme vieillissant mais toujours particulièrement imposant. Ses cheveux gris étaient soigneusement coiffés vers l’arrière et son visage portait les marques de plusieurs décennies passées à diriger une organisation où la faiblesse n’était jamais pardonnée. Il portait un costume anthracite, une chemise blanche et une cravate bordeaux. Une bague en or ornait sa main droite. Devant lui reposait une petite tasse d’espresso. Lorsqu’il aperçut Carla, un sourire apparut sur son visage.
- Carla! S’exclama-t-il, se levant immédiatement. Enfin!
La femme s’approcha. Ils s’embrassèrent chaleureusement.
- Carmine.
Le parrain lui prit les mains.
- Tu as fait bonne route?
- Excellente.
- Bien. Très bien, répondit Falcone, se tournant vers les deux jeunes adultes. Johnny!
Le jeune homme s’avança.
- Carmine.
Ils échangèrent un accolade.
- Tu as encore grandi depuis la dernière fois que je t’ai vu, plaisanta le patriarche.
Johnny éclata de rire.
- J’espère bien que non. Mes tailleurs me coûtent déjà une fortune.
Carmine se mit à rire à gorge déployée avant d’apercevoir Lucia. Son expression s’adoucit.
- Ah! Ma chère Lucia.
La jeune femme s’approcha pour l’embrasser.
- Bonjour, Carmine.
- Toujours aussi ravissante.
- Vous êtes trop aimable.
Le patriarche lui tapota affectueusement la joue.
- Allons, installez-vous. Nous avons beaucoup de choses à discuter.
Louis Falcone était assise à la droite de son époux. Élégante, le corps naturellement droit, elle possédait cette autorité tranquille que seuls les membres les plus anciens de la famille connaissaient véritablement. Ses cheveux sombres étaient relevés dans un chignon impeccable. Elle portait une robe vert foncé et un collier de perles. Louisa n’était pas une simple épouse demeurant dans l’ombre de son mari. Elle avait accompagné Carmine pendant une grande partie de son ascension. Elle connaissait les noms des alliés, les rivalités anciennes, les dettes, les humiliations, les accords conclus, les promesses oubliées et si Carmine prenait officiellement les grandes décisions, il était rare qu’il le fasse sans avoir préalablement écouté son opinion.
- Carla, dit-elle chaleureusement en se levant. Cela faisait beaucoup trop longtemps.
Les deux femmes s’embrassèrent.
- Tu es magnifique, Louisa.
- Et toi, toujours aussi flatteuse.
Elles rirent doucement. À quelques sièges de là se trouvaient les trois enfants du patriarche. Mario Falcone était l’ainé. Il possédait un visage aux traits réguliers, une silhouette élégante et une expression presque constamment sérieuse. Contrairement à certains membres de sa famille, Mario préférait les dossiers financiers aux démonstrations de force. Il supervisait plusieurs investissements immobiliers et s’occupait régulièrement des relations avec les avocats, les comptables et les partenaires commerciaux de l’organisation. Son costume bleu nuit était parfaitement ajusté. Devant lui reposaient plusieurs documents classés dans une chemise de cuir.
À sa gauche se trouvait Sofia Falcone. Grande, athlétique et dotée d’un regard particulièrement intense, elle ressemblait davantage à son père que ses deux frères. Ses cheveux bruns tombaient sur les épaules de sa veste sombre. Elle ne portait presque aucun bijou. Sofia avait acquis au fil des années une réputation redoutable parmi les hommes de l’organisation. Elle n’hésitait pas à se rendre personnellement dans les établissements pour régler certains problèmes et plusieurs lieutenants craignaient davantage ses colères que celles de Carmine.
Enfin, Alberto Falcone, le plus jeune des trois enfants, était installé à proximité de sa mère. Il portait une chemise claire et un costume élégant. Son visage avait conservé des traits plus juvéniles que ceux de son frère et de sa sœur. Alberto cherchait depuis longtemps à obtenir davantage de responsabilités mais Carmine avait tendance à le maintenir à distance des affaires les plus sensibles. Une situation que le jeune homme supportait de plus en plus difficilement.
À l’autre extrémité de la table se trouvait Luca Falcone, le frère cadet de Carmine. Luca possédait des cheveux grisonnants, un visage allongé et un regard constamment attentif. Il parlait rarement sans avoir réfléchi. Depuis des années, il supervisait plusieurs opérations commerciales et entretenait des relations avec de nombreux intermédiaires de Gotham. Son rôle dans l’organisation était moins visible que celui de Carmine mais son influence n’en demeurait pas moins considérable. Johnny Viti s’approcha immédiatement de Sofia.
- Alors, cousine?
Sofia leva les yeux.
- Johnny.
Il lui adressa un sourire.
- Toujours aussi agréable.
- Toujours aussi bruyant.
Johnny éclata de rire.
- Ça me fait plaisir de te revoir aussi.
Elle lui tendit finalement la main. Il la lui serra. Lucia, de son côté, salua chaleureusement Mario et Alberto avant de prendre place près de sa mère. Lorsque tous furent installés, Carmine leva légèrement la main. Les conversations diminuèrent.
- Mes amis. Ma famille, commença-t-il, contemplant les visages réunis autour de la table. Avant toute chose, je tiens à vous remercier d’être venus.
Louis lui adressa un regard amusé.
- Carmine, ils ne sont pas venus de l’autre bout du monde.
Le patriarche éclata de rire.
- Laisse-moi finir, ma chère, répondit Carmine, tandis que plusieurs convives sourirent. Il est important que nous continuions à nous réunir. Pas seulement pour les affaires.
Il posa une main sur la table.
- Mais parce que nous sommes une famille, reprit-il, parcourant lentement du regard l’assemblée. Et une famille qui reste unie est une famille qui survit.
Sofia acquiesça. Mario croisa les mains. Luca demeura silencieux. Quant à Johnny, il hocha la tête avec enthousiasme. Carmine sourit.
- Bien. Maintenant, mangeons.
Le repas fut servi quelques minutes plus tard. Des plateaux de charcuteries italiennes, des légumes grillés, du pain fraichement préparé et plusieurs plats de pâtes furent déposés sur la table. Une employée versa du vin dans les verres des convives. Les conversations reprirent. Pendant un moment, la scène aurait pu ressembler à n’importe quelle grande réunion familiale. Louisa demanda à Lucia comment se portaient ses affaires. Carla évoqua plusieurs connaissances communes. Mario discuta avec Luca des difficultés rencontrées par certains promoteurs immobiliers. Alberto tenta d’impressionner Johnny en lui racontant une récente négociation commerciale. Sofia, quant à elle, mangeait en silence. Elle observait davantage qu’elle ne parlait. Carmine remarqua finalement son expression.
- Sofia.
La jeune femme leva les yeux.
- Papa?
- Tu es bien silencieuse.
- Je réfléchis.
Jonny sourit.
- Ça lui arrive souvent?
Sofia lui lança un regard froid.
- Plus souvent qu’à toi.
Lucia étouffa un rire. Johnny leva son verre.
- Touché.
Carmine sourit.
- À quoi réfléchis-tu, ma fille?
Sofia posa sa fourchette.
- Aux entrepôts de l’est
Le sourire de son père s’effaça légèrement.
- Qu’est-ce qu’ils ont?
- Trois livraisons retardées en moins de deux semaines.
Mario releva les yeux de son assiette.
- Les retards ont été expliqués.
Sofia tourna la tête.
- Par qui?
- Les responsables du transport.
Elle eut un rire sans joie.
- Ceux qui nous promettent que tout sera réglé depuis le mois dernier?
Mario soupira.
- Les infrastructures du secteur sont vieillissantes. Plusieurs routes ont été fermées pour des travaux.
- Et les marchandises continuent à s’accumuler.
Carmine leva calmement la main.
- Nous allons en parler.
Sofia se tut. Le patriarche contempla son assiette quelques secondes.
- Mais pas pendant que nous mangeons, reprit-il.
Louisa posa doucement une main sur son bras.
- Pour une fois, commença-t-elle, laisse-les profiter de leur repas.
Carmine sourit.
- Tu vois? Même dans ma propre maison, personne ne m’écoute.
Plusieurs rires éclatèrent autour de la table. La tension se dissipa. Du moins, en apparence.
Un peu plus d’une heure plus tard, les membres de la famille quittèrent la salle à manger pour rejoindre le grand bureau de Carmine. La pièce occupait une aile entière du rez-de-chaussée. De lourdes bibliothèques remplies d’ouvrages anciens recouvraient les murs. Un immense bureau de bois sculpté faisait face à de grandes fenêtres donnant sur les jardins. Plusieurs fauteuils de cuir étaient disposés autour d’une table de réunion. Au-dessus de la cheminée se trouvait un portrait imposant d’un ancêtre de la famille Falcone. Carmine prit place à l’extrémité de la table. Louisa s’installa à sa droite. Luca à sa gauche. Mario déposa plusieurs dossiers devant lui. Sofia s’assit près de son frère. Alberto choisit un fauteuil à proximité. Carla et ses deux enfants occupèrent les sièges opposés. Milos Grapa demeura debout près de la porte les bras croisés et le regard attentif. De plus, peu à l’écart, près d’une petite table couverte de documents, se trouvait un autre homme que les autres convives semblaient à peine remarquer : Oswald Cobblepot.
Oswald n’avait rien d’un homme particulièrement impressionnant. De petite taille, légèrement corpulent, il possédait un visage pâle, un nez long et pointu et des cheveux noirs soigneusement plaqués sur le côté. Il portait un costume sombre dont la coupe semblait légèrement démodée, une chemise blanche et une cravate aux motifs discrets. Ses chaussures étaient impeccablement cirées. Dans ses mains reposait un petit carnet noir. Oswald travaillait depuis plusieurs années pour l’organisation Falcone. Officiellement, il supervisait plusieurs établissements de divertissements appartenant à des sociétés à la famille. Des bars, des clubs privés, des salles de jeux et quelques restaurants. Il était également chargé de transmettre certaines instructions aux responsables de ces commerces, de vérifier leurs recettes et de résoudre les problèmes administratifs courants. Un travail utile mais absolument dépourvu de prestige aux yeux des principaux dirigeants de l’organisation. Pour Carmine Falcone, Oswald était avant tout un employé fiable. Un homme discret, obéissant et capable de s’occuper des détails dont personne d’autre ne souhaitait se charger. Pour Sofia, il n’était guère plus qu’un gestionnaire. Pour Johnny Viti, un petit homme insignifiant qui passait son temps à transporter des dossiers et pour la plupart des autres membres de la famille, il n’existait pratiquement pas. Cobblepot avait parfaitement conscience de cette situation mais il n’en montrait jamais le moindre signe d’agacement. Au contraire, il cultivait soigneusement cette image. Un employé poli, respectueux, presque effacé. Un homme que personne ne considérait comme une menace et c’était précisément ce qui le rendait si attentif à tout ce qui se disait autour de lui.
Carmine ajusta lentement les manches de sa veste.
- Bien, dit-il, observant les membres de sa famille. Passons aux affaires.
Mario ouvrit immédiatement son dossier.
- Nous avons plusieurs points à examiner.
Le patriarche acquiesça.
- Commençons par les routes commerciales.
Luca se pencha en avant.
- C’est justement la raison principale de notre réunion.
Il déplia une grande carte de Gotham sur la table. Plusieurs lignes colorées traversaient les différents quartiers. Des cercles indiquaient les entrepôts. D’autres marques représentaient les principales installations de transport. Carla observa le document.
- Les routes actuelles ne suffisent plus?
Luca secoua la tête.
- Elles fonctionnent mais elles deviennent coûteuses, répondit-il, désignant le secteur oriental. Nous avons augmenté nos volumes au cours des derniers mois. Certaines entreprises avec lesquelles nous travaillons souhaitent maintenant des livraisons plus régulières.
- Le problème n’est pas uniquement la capacité, intervint Mario, faisant glisser plusieurs feuilles vers Carla. Les frais de transport ont augmenté. Les inspections sont plus nombreuses, certaines routes sont temporairement fermées et nos entrepôts fonctionnent parfois au maximum de leur capacité.
- Alors il faut ouvrir de nouveaux entrepôts, lança Johnny, parcourant rapidement les documents.
- Évidemment, répondit Sofia, tournant les yeux vers lui. Pourquoi personne n’y avait pensé?
- Quoi? Fit Johnny en levant la tête.
- Rien, répondit Sofia en lui adressant un sourire froid. Continue, je t’en prie.
- Sofia, intervint Carla avant que son fils puisse répondre. Laisse-le terminer.
La jeune femme haussa les épaules.
- Je dis simplement qu’il faut arrêter de perdre de l’argent avec des installations qui ne suffisent plus, expliqua Johnny en se redressant.
- Ce n’est pas aussi simple, répondit Mario en croisant les mains.
- Pourquoi?
- Parce que chaque nouvel entrepôt nécessite des investissements, des employés, des autorisations municipales et des partenaires commerciaux fiables.
- Alors trouvons des partenaires fiables, répondit Johnny en souriant.
- Messieurs, dit Carmine, levant une main.
Le silence revint immédiatement. Le patriarche contempla la carta.
- Nous n’allons pas nous disputer pour des bâtiments, dit-il, tournant la tête vers Luca. Présente-nous tes propositions.
Luca désigna une première ligne tracée sur la carte.
- Actuellement, commença-t-il, une partie importante de nos marchandises arrive par les installations portuaires situées au sud de Gotham.
Il déplaça son doigt.
- Ensuite, poursuivit-il, elles sont transportées vers nos entrepôts de l’East End.
- C’est la route que nous utilisons depuis des années, répondit Carla en hochant la tête.
- Exactement, ajouta Luca en relevant les yeux. Mais il existe un problème.
- Maroni, lança Sofia en croisant les bras.
- Entre autres, acquiesça le frère de Carmine.
Le nom provoqua immédiatement un changement d’atmosphère. Salvatore Maroni, le grand rival de Carmine Falcone. Depuis plusieurs années, les deux hommes entretenaient une coexistence précaire fondée sur une répartition officieuse des territoires. Falcone dominait une grande partie de l’est de Gotham. Maroni exerçait son influence sur les docks et plusieurs quartiers industriels. Chacun possédait ses propres entreprises, ses propres hommes, ses propres contacts au sein des institutions municipales et chacun savait parfaitement que l’autre cherchait constamment à renforcer sa position.
- Continue, Luca, dit Carmine en joignant les mains.
- Plusieurs compagnies de manutention travaillent avec des entreprises associées aux Maroni, dit son frère, désignant les installations portuaires. Pour certaines opérations, nous devons passer par leurs intermédiaires.
- Cela augmente les coûts et nous rend dépendants de leurs décisions, ajouta Mario.
- Alors arrêtons de traiter avec ces enfoirés, lança Johnny avec un rire méprisant.
- Et tu proposes quoi? Répondit Sofia en tournant la tête vers lui. D’envoyer nos hommes prendre possession des docks?
- Pourquoi pas? Demanda Johnny.
- Parce que cela déclencherait probablement une guerre, répondit Lucia, levant les yeux de la carte.
- On parle d’affaires, Lucia, rétorqua Johnny en se tournant vers sa sœur.
- Justement, répondit la jeune femme en déposant son stylo. Les installations portuaires représentent une source de revenus considérable pour les Maroni. Si nous tentons de les contourner trop brutalement ou de leur prendre des clients, ils réagiront.
- Elle a raison, acquiesça Sofia.
- Vous avez tous peur de Maroni ou quoi? Soupira Johnny.
- Johnny, souffla Carmine, ses traits se durcissant.
- Oui? Fit le jeune homme en se tournant vers lui.
Le patriarche le contempla longuement.
- Dans cette maison, commença-t-il, personne n’a peur de Salvatore Maroni. Mais il existe une différence entre le courage et la stupidité.
- Bien sûr, Carmine, répondit Johnny en baissant légèrement les yeux.
- Une guerre coûte de l’argent, continua le parrain, se renversant dans son fauteuil. Elle coûte des hommes. Des entreprises. Des relations. Et parfois des générations entières de travail. Je n’ai pas construit notre organisation pour la voir détruite parce qu’un jeune homme souhaite prouver qu’il possède de grosses couilles.
Alberto détourna légèrement la tête pour dissimuler un sourire.
- Je voulais simplement proposer… rougit Johnny.
- Et je t’ai entendu, le coupa Carmine en levant une main.
Il fixa le jeune homme quelques secondes supplémentes avant que son expression s’adoucisse.
- Ton ambition est une bonne chose, Johnny, lui dit Carmine. Mais apprends à la maitriser.
Carla posa discrètement une main sur l’avant-bras de son fils.
- Compris, acquiesça Johnny.
- Continue, dit Carmine en se tournant de nouveau vers Luca.
Luca désigna une seconde ligne sur la carte.
- Nous avons envisagé une autre possibilité, dit-il tandis qu’il suivit du doigt un ancien corridor ferroviaire traversant la partie nord-est de Gotham. Une compagnie privée souhaite remettre en service plusieurs installations de fret dans ce secteur.
- Les travaux nécessiteraient des investissements importants, répondit Mario en ouvrant un nouveau dossier. Mais le projet permettrait d’acheminer une partie des marchandises sans passer par les installations portuaires habituelles.
- Quel est le nom de la compagnie? Demanda Lucia, se penchant vers les documents.
- Gotham Continental Freight, répondit Mario.
- Une société relativement récente, lança-t-elle, examinant les premières pages.
- Exactement, approuva Mario.
- Et ses installations? Demanda-t-elle, à nouveau.
- Un ancien terminal ferroviaire, répondit Luca, désignant un emplacement. Plusieurs entrepôts abandonnés. Un accès direct à deux grandes artères routières.
- Ce secteur est encore sous notre influence? Demanda Carla, contemplant la carte.
- La majeure partie, oui, répondit Sofia avant de désigner une zone voisine. Mais plusieurs petites organisations y travaillent également.
- Associées à qui? Demanda Carla.
- Certaines aux Maroni, répondit Sofia, hésitante. D’autres prétendent être indépendantes.
- Personne n’est indépendant dans cette ville, ricana Johnny.
- Sur ce point, je suis d’accord, répondit Lucia en levant les yeux vers lui.
Un léger sourire apparut sur le visage de son frère.
- Combien? Demanda Carmine, contemplant le plan.
- Voici les estimations, lui dit Mario en lui tendant un document.
Le patriarche parcourut les chiffres. Son expression demeura impassible avant de relever les yeux.
- C’est beaucoup, dit-il.
- Oui, admit Mario.
- Trop?
- Pas nécessairement, répondit Mario en désignant une colonne. Les premières années seraient coûteuses. Mais si les volumes continuent d’augmenter, nous pourrions réduire considérablement notre dépendance à certains partenaires.
Carla réfléchit quelques secondes.
- Et qui financerait les travaux? Demanda-t-elle.
- Plusieurs investisseurs privés sont intéressés, répondit Luca.
- Lesquels? Interrogea Sofia, fronçant les sourcils.
- Des groupes immobiliers, répondit Mario en consultant ses documents. Des entreprises de construction et quelques sociétés de transport.
- Des noms, Mario, exigea Sofia.
- Je vais te les donner, dit-il en lui lançant un regard légèrement agacé avant de tourner une page. Roman Holdings fait partie des sociétés qui examinent le projet. Nous avons également plusieurs partenaires plus modestes.
- Et les autorisations municipales? Demanda Lucia après avoir noté le nom dans son carnet.
- Elles devraient pouvoir être obtenues, répondit Luca, haussant les épaules.
- Évidemment, lança Sofia, émettant un petit rire.
- Fais attention, ma fille, lui dit Carmine, relevant lentement les yeux.
- À quoi? Rétorqua Sofia, tournant la tête.
- À ce que tu sous-entends, lui répondit Carmine.
Sofia soutint son regard pendant une seconde avant de baisser légèrement la tête.
- Bien sûr, papa, souffla-t-elle.
- Je préfère que les affaires officielles restent aussi propres que possible, dit Carmine, reposant le document.
- Naturellement, acquiesça Luca.
- Plus une entreprise attire l’attention, poursuivit le patriarche, plus elle devient difficile à utiliser et je n’ai aucune intention de voir nos investissements compromis par des imprudences.
Pendant toute cette discussion, Oswald Cobblepot demeurait silencieux. Il se tenait légèrement en retrait, son carnet posé sur ses genoux. De temps à autre, il notait une information. Un nom, une date, le montant d’un investissement ou une localisation mais ce n’étaient pas seulement les renseignements commerciaux qui l’intéressaient. Il observait les personnes. Carmine Falcone parlait calmement mais dès que les intérêts de Maroni étaient mentionnés, sa main droite se refermait légèrement sur l’accoudoir de son fauteuil. Sofia manifestait une méfiance presque instinctive envers les partenaires extérieurs. Mario semblait davantage préoccupé par les coûts et les risques financiers. Alberto, quant à lui, suivait les discussions avec une impatience difficile à dissimuler et Johnny Viti cherchait manifestement la moindre occasion de prouver qu’il méritait davantage d’autorité. Oswald enregistre chaque détail, chaque regard, chaque hésitation et chaque désaccord. Il remarqua également quelque chose d’autre. Lorsque Lucia posait une question, Mario prenait généralement le temps de lui répondre. Lorsque Johnny formulait une proposition, Sofia semblait immédiatement chercher ses faiblesses et lorsque Louisa intervenait, Carmine l’écoutait toujours même lorsqu’il avait déjà pris sa décision. Ces relations étaient importantes. Bien plus importantes que la plupart des hommes de l’organisation ne semblaient le comprendre.
- Cobblepot.
La voix de Carmine interrompit ses réflexions.
- Oui, monsieur Falcone? Répondit Oswald en relevant la tête.
- Les établissements de l’East End, lui dit-il en lui faisant signer d’approcher. Comment vont les affaires?
- Très bien, monsieur, répondit Oswald en se levant et en ajustant brièvement sa veste. Les recettes sont stables et plusieurs de nos établissements ont enregistré une augmentation de fréquentation au cours des dernières semaines.
Carmine acquiesça.
- Des problèmes? Demanda-t-il.
- Quelques incidents mineurs, monsieur.
- Lesquels?
- Deux altercations entre clients au Monarch Club, expliqua Oswald en regardant son carnet. Un fournisseur qui a tenté de renégocier ses tarifs et quelques retards de livraison dans l’un de nos restaurants.
- Quels fournisseurs? Demanda Sofia, levant les yeux.
- Principalement des distributeurs de boissons, madame Falcone, répondit Oswald en consultant une note. Rien que nous ne puissions régler.
- Très bien, dit Carmine en souriant.
- Voilà au moins quelqu’un qui sait s’occuper des bouteilles, intervint Johnny avec un petit rire.
Quelques convives sourirent. Oswald baissa respectueusement la tête.
- J’essaie de faire de mon mieux, monsieur Viti, répondit-il.
- Ouais, ouais, lança Johnny, agitant négligemment la main.
- Continue de surveiller les établissements, reprit Carmine. Je ne veux pas de problèmes inutiles.
- Bien entendu, monsieur Falcone, répondit Oswald tandis que le patriarche se tournait déjà vers Mario.
- Maintenant, concernant les investissements…
La conversation reprit. Oswald demeura debout une seconde supplémentaire. Personne ne le regardait. Il referma doucement son carnet avant de retourner s’asseoir. Sur son visage apparut un sourire à peine perceptible. L’échange avait duré moins de deux minutes mais il venait d’entendre suffisamment de choses pour savoir que Carmine n’accordait pratiquement aucune importance aux établissements dont il avait la responsabilité. Une erreur intéressante. Après tout, les bars et les clubs étaient des endroits où les gens parlaient. Où les employés entendaient des conversations. Où les clients se vantaient. Où les hommes influents oubliaient parfois que les serveurs, les gestionnaires et les employés de vestiaire possédaient eux aussi des oreilles. Oswald savait beaucoup de choses et personne autour de cette table ne semblait se demander pourquoi.
- Il y a également une question concernant les limites territoriales, annonça Luca.
Carmine releva les yeux.
- Je t’écoute, dit-il.
Le frère du patriarche déplaça plusieurs marqueurs sur la carte.
- Certaines nouvelles routes passeraient à proximité de secteurs où les Maroni exercent leur influence, expliqua-t-il.
- Pas directement sur leurs propriétés mais suffisamment près pour attirer l’attention, acquiesça Mario.
- Alors nous devons les prévenir, répondit Carla, fronçant les sourcils.
- Les prévenir? Rétorqua Johnny en éclatant de rire.
- Oui, Johnny, lui répondit sa mère en lui lançant un regard sévère.
- Pourquoi leur demander la permission de faire des affaires dans notre propre ville? Demanda Johnny.
Sofia se pencha en avant.
- Parce que les accords actuels existent pour une raison, lui lança-t-elle.
- Tu vas me dire que tu les respectes tous? Lui demanda Johnny en se tournant vers elle.
La jeune femme esquissa un sourire froid avant de répondre :
- Je respecte ceux qui nous évitent une guerre inutile.
- Ce n’est pas nécessairement une question de permission, intervint calmement Lucia. Il s’agit plutôt de savoir si les nouvelles routes peuvent être interprétées comme une tentative d’expansion territoriale.
- Exactement, acquiesça Luca.
Mario désigna la carte.
- Le problème, dit-il, c’est que certaines limites n’ont jamais été précisément établies.
- Parce qu’elles n’avaient pas besoin de l’être, soupira Carmine avant de contempler longuement le plan. Salvatore et moi avons conclu des arrangements lorsque certains d’entre vous étaient encore des enfants.
Son regard se posa brièvement sur Alberto avant de se poser sur Johnny.
- Nous nous sommes entendus sur une choser : chacun gagne de l’argent de son côté, poursuivit-il, et personne ne cherche inutilement à provoquer l’autre.
- Les circonstances ont changé, lança Sofia en croisant les bras.
- Je le sais, répondit Carmine, fixant sa fille. Mais les principes demeurent les mêmes.
- Si nous développons cette nouvelle route, intervint Luca, il faudra probablement prévoir une discussion avec les représentants de Maroni.
- Ça va encore nous coûter une fortune, souffla Johhny en secouant la tête.
- Moins qu’une guerre, rétorqua Carla.
Cette fois, Johnny ne répondit pas. Louisa, qui avait écouté silencieusement les échanges, posa lentement son verre d’eau.
- Carmine, commença-t-elle tandis que son époux tournait la tête vers elle.
- Oui, ma chère? Demanda-t-il.
- Je crois que nous sommes en train de discuter de deux problèmes différents, lança-t-elle.
Le patriarche fronça légèrement les sourcils.
- Explique-toi, répondit-il.
Louisa désigna la carte.
- Nous voulons développer de nouvelles routes commerciales parce que les installations actuelles ne suffisent plus, commença-t-elle en regardant Luca. C’est exact?
- Oui, fit ce dernier.
- Et ces nouvelles routes pourraient être considérées comme une intrusion sur les territoires de Maroni.
- Exactement.
Louisa hocha la tête avant de poursuivre :
- Alors pourquoi ne pas commencer par déterminer quelles opérations nous pouvons développer sans toucher à leurs intérêts?
Mario réfléchit quelques secondes.
- Ce serait possible, lança-t-il.
- Cela limiterait nos options, répondit Sofia en fronçant les sourcils.
- Peut-être, répondit Louisa en se tournant vers sa fille. Mais cela nous permettrait également d’avancer sans créer immédiatement un conflit.
- Je suis d’accord, acquiesça Carla.
- Nous pourrions diviser le projet en plusieurs étapes, ajouta Lucia. Développer d’abord les installations situées dans les secteurs où nos partenaires possèdent déjà des activités puis réexaminer les autres possibilités lorsque nous disposerons de données plus précises.
- Cela réduirait les investissements initiaux, répondit Mario qui semblait apprécier l’idée.
Luca hocha la tête.
- Et nous donnerait davantage de temps pour négocier les arrangements nécessaires, poursuivit-il.
Carmone contempla les femmes pendant plusieurs secondes avant qu’un sourire apparaisse sur son visage.
- Voilà pourquoi je tiens à vous avoir autour de cette table, lança-t-il en posant doucement une main sur celle de Louisa. Tu as toujours su ramener un peu de bon sens dans mes réunions.
- Quelqu’un doit bien le faire, le piqua-t-elle en lui adressant un sourire amusé.
Quelques rires éclatèrent. La tension diminua légèrement. Oswald, toujours installé à l’écart, nota silencieusement une nouvelle information. Louisa Falcone possédait une influence considérable et contrairement à plusieurs hommes réunis autour de cette table, elle n’avait pas besoin de hausser la voix pour l’exercer.
Alberto, qui était demeuré relativement silencieux depuis le début de la réunion, se redressa finalement.
- Papa? Lança-t-il.
- Oui, Alberto?
- J’aimerais proposer quelque chose, hésita brièvement le jeune homme.
- Je t’écoute, lui répondit son père, croisant les mains.
- Concernant les nouveaux entrepôts… commença Alberto en regardant la carte.
- Quoi donc? Le coupa Mario, levant légèrement les yeux.
- Nous pourrions également investir dans des propriétés plus petites, réparties dans plusieurs quartiers, poursuivit Alberto avant de prendre une profonde inspiration. Plutôt que de concentrer toutes nos activités dans deux ou trois grandes installations, nous pourrions utiliser davantage de bâtiments.
- Cela compliquerait la logistique, répondit Sofia, fronçant légèrement les sourcils.
- Oui, mais cela réduirait certains risques, rétorqua Alberto, se penchant en avant. Si une installation devait fermer, les autres pourraient continuer à fonctionner.
Mario réfléchit.
- Les coûts administratifs seraient plus élevés, lança-t-il.
- Peut-être, répondit Alberto. Mais nous serions moins dépendants d’un seul emplacement.
- Ce n’est pas une mauvaise idée, ajouta Carla en observant le jeune homme avec intérêt.
- Merci, répondit Alberto qui semblait encouragé.
- Pur une fois, quelqu’un propose quelque chose d’intéressant, acquiesça Johnny.
- Tu pourrais essayer d’en faire autant, rétorqua Sofia
- Très drôle, répondit simplement Johnny.
Carmine leva une main pour interrompre leur échange avant de contempler Alberto.
- Tu as étudié cette possibilité? Lui demanda-t-il.
- Pas en détail, répondit Alberto, hésitant.
- Tu as préparé des estimations?
- Pas encore.
- Identifié des propriétés?
- Quelques-unes.
- Alors ce n’est pas encore une proposition, lança Carmine en se renversant dans son fauteuil.
- Mais papa… fit Alberto dont le sourire disparut.
- C’est une idée, continua le patriarche. Et une idée, aussi intéressante soit-elle, ne vaut rien si elle n’est pas accompagnée d’un véritable plan.
- Je comprends, souffla Alberto en baissant les yeux.
- Prépare les chiffres, poursuivit Carmine. Identifie les propriétés. Évalue les coûts.
- Tu veux que je m’en occupe? S’enthousiasma le jeune homme en relevant la tête.
- Oui.
- Vraiment? Fit Alberto dont un sourire apparut sur son visage.
Carmine acquiesça.
- Tu veux davantage de responsabilités, Alberto? Lui demanda Carmine.
- Bien sûr, répondit son fils.
- Alors montre-moi que tu es capable de les assumer.
- Je ne te décevrai pas, rétorqua Alberto en se redressant.
Son père lui adressa un léger sourire.
- Je l’espère, souffla-t-il.
Sofia observa son jeune frère avec une expression difficile à interpréter. Mario nota quelques éléments dans son dossier. Quant à Oswald, il remarqua immédiatement le changement d’attitude d’Alberto. Quelques paroles de son père avaient suffi à transformer son humeur. Le jeune homme désirait profondément être reconnu et cette soif de reconnaissance pouvait parfois pousser les hommes à commettre de graves imprudences. Oswald baissa les yeux vers son carnet. Il n’écrivit rien. Cette information n’avait pas besoin d’être notée.
La réunion se poursuivit. Les heures passèrent. Plusieurs employés entrèrent discrètement pour apporter du café, de l’eau et quelques rafraichissements. Carmine examina les rapports de Mario concernant les investissements immobiliers. Carla présenta plusieurs contacts commerciaux qu’elle souhaitait mettre à la disposition de la famille. Lucia détailla les avantages et les limites de certaines installations de transport. Johnny proposa d’augmenter les effectifs chargés de surveiller les entrepôts. Sofia insista sur la nécessité de vérifier les antécédents des nouveaux partenaires et Luca continua de coordonner les différentes propositions. Progressivement, un plan commença à prendre forme. La famille Falcone développerait plusieurs installations commerciales dans les quartiers orientaux de Gotham. Les nouvelles routes seraient étudiées progressivement. Les investissements les plus importants devraient être validés par Carmine et aucune opération ne serait entreprise dans les secteurs sensible sans une évaluation des conséquences possibles sur les relations avec les Maroni. Il ne s’agissait pas encore d’un accord définitif mais les grandes orientations étaient établies. Vers quinze heures, Mario rassembla les derniers documents.
- Je pense que nous avons fait le tour des principaux points, dit-il.
- Bien, acquiesça Carmine, contemplant les membres de sa famille. Je veux les dossiers complets d’ici deux semaines.
- Tu les auras, répondit Luca, hochant la tête.
- Mario, continua Carmine, tu superviseras les évaluations financières.
- Compris, papa, répondit ce dernier.
- Sofia, je veux que tu examines les problèmes rencontrés dans les entrepôts actuels.
- Je m’en occupe, acquiesça la jeune femme.
- Et toi… continua Carmine en tournant ensuite la tête vers Alberto.
- Oui? Fit celui-ci en se redressant.
- Prépare ton projet, lui lança Carmine.
- Je le ferai, répondit Alberto en souriant.
- Quant à toi, ma chère, poursuivit le patriarche en observant Carla, j’aimerais que nous poursuivions nos discussions concernant tes contacts commerciaux.
- Avec plaisir, acquiesça la femme.
- Et moi? Demanda Johnny en se penchant légèrement en avant.
- Toi, commençant Carmine en le contemplant, tu accompagneras Luca lors de ses prochaines rencontres avec les transporteurs.
- Excellent, répondit le jeune homme, arborant un large sourire.
Mais le patriarche leva immédiatement un doigt.
- Et tu écouteras davantage que tu ne parleras, lança-t-il.
Plusieurs rires éclatèrent. Johnny leva les yeux au ciel.
- Compris, répondit-il.
Enfin, Carmine tourna la tête vers Lucia.
- J’aimerais également que tu travailles avec Mario sur les évaluations logistiques, lui dit-il.
- Naturellement, acquiesça la jeune femme.
Le patriarche sembla satisfait.
- Très bien, dit-il, refermant lentement le dernier dossier. Nous avançons.
Un léger silence s’installa. Carmine demeura immobile pendant quelques secondes avant que son expression devienne plus grave.
- Il y a cependant une dernière chose que je souhaite rappeler à chacun d’entre vous, dit-il.
Les conversations cessèrent. Le patriarche posa ses deux mains sur la table.
- Nous vivons dans une période prospère, continua-t-il. Nos entreprises fonctionnent. Nos partenaires sont nombreux. Et notre influence sur Gotham demeure considérable. Mais la prospérité attire toujours les convoitises. Salvatore Maroni n’est pas un idiot. Il observe nos activités. Il cherche à renforcer sa propre organisation. Et je suis certain qu’il aimerait récupérer plusieurs de nos marchés.
Johnny ouvrit la bouche mais Carla lui posa une main sur le bras. Il se tut.
- Je ne lui souhaite aucun mal, reprit Carmine. Tant qu’il reste à sa place. Je ne veux pas de provocations inutiles. Pas de décisions prises sans mon autorisation. Pas de petits chefs qui cherchent à faire leurs preuves en déclenchant des incidents dont nous devrons ensuite payer les conséquences. Si quelqu’un travaille pour cette famille, il respecte les décisions de cette famille. Nous avons construit quelque chose d’important. Et je ne laisserai personne le détruire.
Louisa posa doucement une main sur son avant-bras. Le patriarche tourna la tête vers elle. Son expression s’adoucit légèrement avant de sourire.
- Bien, dit-il en se levant. Je crois que nous avons suffisamment parlé d’affaires pour aujourd’hui.
Les membres de la famille se levèrent progressivement. Les chaises glissèrent sur le paquet. Mario commença à rassembler les dossiers. Lucia récupérer ses notes. Alberto échangea quelques mots avec Luva concernant les propriétés qu’il souhaitait examiner. Johnny s’approcha de Sofia.
- Alors, cousine? Lui lança-t-il. Tu comptes encore me faire la morale pendant les prochaines semaines?
- Seulement lorsque tu ouvriras la bouche, répondit Sofia, lui adressant un sourire froid.
- Toujours aussi charmante, rétorqua Johnny, éclatant de rire.
- Et toi, toujours aussi prévisible, renchérit Sofia.
Malgré leurs échanges mordants, les deux se serrèrent brièvement la main. Carla rejoignit Louisa près des fenêtres. Les deux femmes discutèrent quelques instants à voix basse. Carmine, de son côté, échangea quelques paroles avec Milos Grapa.
- Tout est en ordre? Demanda Carmine.
- Oui, monsieur Falcone, acquiesça le garde du corps.
- Bien.
Milos ouvrit la porte pour permettre aux invités de quitter le bureau. Oswald Cobblepot se leva à son tour. Il récupéra soigneusement son carnet les quelques qu’on lui avait demander de conserver. Alors qu’il s’apprêtait à sortir, la voix de Carmine retentit derrière lui.
- Oswald.
Le petit homme s’immobilisa immédiatement.
- Oui, monsieur Falcone?
- Concernant les établissements dont tu t’occupes…
- Monsieur?
- Je veux que tu t’assures que les responsables soient informés des nouvelles consignes de sécurité.
- Naturellement.
- Et évite qu’ils viennent me déranger pour des problèmes insignifiants.
- Je m’en chargerais personnellement, monsieur Falcone.
Carmine lui donna une petite tape sur l’épaule.
- Bon garçon, lui dit Carmine avant de se tourner vers son garde du corps. Milos, fais préparer les voitures.
- Bien, monsieur, répondit celui-ci.
Oswald demeura immobile pendant une seconde. Bon garçon. Deux mots. C’était ainsi que le chef de l’une des plus puissantes organisations criminelles de Gotham venait de s’adresser à lui. Comme à un employé particulièrement serviable, un homme sans importance. Oswald baissa légèrement les yeux. Son sourire ne disparut pas.
- À votre service, monsieur Falcone, dit-il mais Carmine ne l’écoutait déjà plus.
Le patriarche avait rejoint Louisa et Carla. Ils discutaient maintenant d’un projet diner familial. Oswald contempla brièvement la scène. Il avait passé plusieurs heures dans cette pièce. Il avait entendu les projets de nouvelles routes commerciales. Les inquiétudes concernant Salvatore Maroni. Les difficultés rencontrées dans les entrepôts. Les ambitions de Johnny, les frustrations d’Alberto, les désaccords entre Mario et Sofia et surtout, les limites que Carine tentait d’imposer à sa propre organisation. Personne ne lui avait demandé son opinion. Personne n’avait même semblé remarquer qu’il avait écouté chaque mot. Oswald passa doucement un doigt sur la couverture de son carnet avant de le glisser dans la poche intérieure de sa veste. Il jeta un dernier regard vers la grande carte de Gotham étalée sur la table. Les lignes colorées, les territoires, les routes commerciales, les entrepôts et les frontières officieuses séparant les intérêts des Falcone de ceux des Maroni. Tant de choses reposaient sur des accords. Sur des promesses, sur la confiance et Oswald savait depuis longtemps à quel point la confiance pouvait être fragile.
- Cobblepot!
La voix de Johnny Viti retentit depuis le couloir. Oswald releva immédiatement la tête.
- Oui, monsieur Viti? Fit-il.
- Tu viens ou quoi? Dit Johnny en revenant dans la pièce On a besoin de quelqu’un pour récupérer les copies des dossiers.
- J’arrive immédiatement, monsieur, répondit le petit homme, inclinant respectueusement la tête.
Johnny disparut sans attendre sa réponse. Oswald contempla encore une fois la salle. Carmine Falcone riait doucement à une remarque de son épouse. Sofia discutait avec Mario. Luca vérifiait les derniers documents. Milos surveillait la porte. Tout semblait parfaitement ordonné. Une famille puissante. Un empire prospère. Des hommes convaincus que leur position était solidement établie. Oswald ajusta sa cravate avant de quitter le bureau.
Quelques minutes plus tard, les invités se retrouvèrent dans le grand hall. Carla embrassa chaleureusement Louisa avant de remercier Carmine pour son hospitalité. Johnny échangea une dernière poignée de main avec Luca. Lucia salua Mario et Alberto. Les employés apportèrent les manteaux. Dehors, les chauffeurs attendaient déjà auprès des véhicules. Carmine accompagna personnellement ses invités jusqu’aux portes principales.
- Carla, déclara-t-il, nous nous reparlerons très prochainement.
- J’y compte bien, répondit-elle, souriante.
Le patriarche embrassa la femme sur les deux joues avant de main une main sur l’épaule de Johnny.
- N’oublie pas ce que je t’ai dit, lui dit Carmine.
- Écouter davantage que parler, acquiesça le jeune homme.
- Exactement, répondit Carmine, souriant.
- Merci pour le déjeuner, lui dit Lucia en s’approchant pour l’embrasser.
- Reviens quand tu veux, ma chère, répondit Carmine.
La jeune femme lui adressa un sourire avant de rejoindre sa mère et son frère. Milos Grapa ouvrit la portière arrière de la berline. Les trois visiteurs prirent place à l’intérieur. Le chauffeur démarra. Quelques instants plus tard, la voiture s’éloigna dans l’allée bordée de cyprès. Carmine demeura sur le perron, accompagné de Louisa. Il contempla le véhicule jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière les grilles avant de se tourner vers son épouse.
- Une bonne réunion, dit Carmine.
- Productive, en tout cas, acquiesça Louisa.
- Tu n’as jamais été particulièrement impressionnée par mes discours, répondit Carmine, souriant.
Elle lui prit doucement le bras.
- Après toute ces années, Carmine, tu devrais le savoir.
Il éclata de rire. Ensemble, ils regagnèrent l’intérieur de la résidence. Dans le bureau, les derniers employés récupéraient les verres et les dossiers abandonnés sur la table. Mario, Sofia, Alberto et Luca avaient déjà quitté la pièce pour retourner à leurs occupations respectives. Oswald Cobblepot, quant à lui, traversait discrètement le hall avec plusieurs chemises de documents sous le bras. Personne ne lui accords le moindre regard. Il s’arrêta brièvement près d’une fenêtre. Au loin, les grilles du domaine venaient de se refermer. Oswald contempla les jardins parfaitement entretenus avant de baiser les yeux vers les dossiers qu’il transportait. Sur la couverture de l’un d’eux figuraient quelques mots : Projet d’expansion- Nouvelles routes commerciales. Un léger sourire apparut au coin de ses lèvres. Il rajusta les documents sous sons bras puis reprit sa marche vers les bureaux administratifs. Derrière lui, les portes du grand salon se refermèrent. La réunion de la famille Falcone venait de prendre fin.