BioShock : Retour vers les abysses

Chapitre 10 : Dans le repaire des Survivants

4455 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 25/07/2021 12:20

Chapitre 10 : Dans le repaire des Survivants

 

           Evelyn nous fit traverser un dédale d’escaliers, de portes en métal, et de tunnels en verre, reliés entre eux dans un réseau de grottes impressionnant, peuplé de stalagmites et bourré d’humidité. Elle nous expliqua que le bureau de Charles et toutes les pièces adjacentes leur servaient de base stratégique. Un radio et des stations de TSF étaient réparties un peu partout dans le repaire, à côté des vieux enregistreurs à bande magnétiques. Plusieurs dizaines de personnes s’affairaient dans l’énorme base, transportant des vivres ou des munitions à tour de bras.

« Vous avez l’air drôlement bien organisés, fis-je remarquer à notre hôte.

— Il le faut, pour pouvoir survivre, rétorqua Evelyn. On doit être prêts à protéger l’Antre, Héphaïstos et Fontaine Futuristics en cas d’attaque.

           Après avoir dépassé un piano à queue, encore en très bon état, Evelyn passa sous une arche et traversa le coin salon, un espace plutôt cosy, agrémenté d’une télévision en couleur, qui affichait simplement « Please Stand By ». Non loin des canapés, un bureau, qui me rappelait beaucoup Charles, trônait encore fièrement ; il était surmonté d’une petite lampe et couvert de bric-à-brac. De grandes bibliothèques, remplies à ras-bord de bouquins de toutes sortes, se tenaient de part et d’autre de la pièce, apposées contre les murs.

— Vous avez aussi récupéré Héphaïstos ? observai-je avec étonnement, en suivant Evelyn de près, à travers la salle.

— Ça n’a pas été une mince affaire, mais on a réussi à s’approprier l’endroit, oui.

— Attendez une petite minute, demanda Stan, un peu à la traîne, c’est quoi Héphaïstos ?

— C’est l’un des quartiers les plus importants de Rapture, expliquai-je. C’est le centre géothermique de la ville. Mais c’est aussi là-bas que se trouvait le bureau d’Andrew Ryan, depuis lequel il contrôlait tout ou presque.

— Et avec le Penseur, et le Contrôle central de Rapture sous notre juridiction, ajouta Evelyn, en jetant un œil au rapport que venait de lui tendre l’un de ses hommes, on tient désormais les points les plus stratégiques de Rapture.

           Evelyn signa le papier, puis elle le rendit à l’homme et le remercia avant de le congédier et de continuer son chemin. Nous poursuivîmes avec elle notre route.

— Mais je ne comprends pas, remarquai-je. Pourquoi n’avez-vous pas déjà repris le contrôle de la ville, dans ce cas ?

           Evelyne stoppa net sa progression, et se tourna vers moi, avec un regard accusateur.

— Parce que ce n’est pas aussi simple, figure-toi !

           Elle soupira avant de se retourner vers le mur, sur lequel était accrochée une carte de Rapture, comme on en voyait beaucoup dans les stations de bathysphère. En revanche, celle-ci comportait de nombreuses annotations.

           Evelyn l’arracha du mur et la posa sur une table basse qui se trouvait là. Elle se pencha au-dessus d’elle et commença alors à nous expliquer la situation, en nous montrant les différents quartiers sur la carte au fur et à mesure.

— Certes, nous avons les points stratégiques. Mais Rapture est bien trop grande et bien trop complexe pour être contrôlée à partir d’un seul endroit. Depuis la chute de Ryan, de Fontaine et de Lamb, plusieurs quartiers se sont vus dominés par plusieurs groupes différents : les Saturniens ont repris le pouvoir dans les Hauteurs d’Olympie et dans la Pointe Prométhée, tandis que les chrôsomes aquatiques, les Aquas comme on les appelle, ces… créatures que vous avez pu apercevoir de vos propres yeux, ont pris possession des quartiers inondés de Rapture, c’est-à-dire le Trésor de Neptune, l’Arcadie, le Centre d’accueil et la Forteresse Folâtre, ainsi que le Parc d'Agrément Ryan, le Point de Chute et le Parc Dionysos. Malheureusement pour nous, cela représente la plus grosse partie de la ville.

           Evelyn marqua une pause, et observa notre réaction. Stan et Elaine semblaient plutôt perplexes. Pour ma part, je trouvais l’explication logique, finalement : comme nous le faisait comprendre Evelyn, Rapture ne pouvait être contrôlée par un seul homme. La chute de l’utopie l’avait rendu bien trop fragile et dispersée. Depuis que les idéaux communs avaient cessé d’exister, plus rien dans cette ville ne pouvait unir ses nombreux morceaux, dispersés au fond de l’océan.

— Quant à nous, continua Evelyn, les Survivants, eh bien, nous avons réussi à établir notre domicile au nord, dans l’Antre de Minerve et dans les anciens locaux de Fontaine Futuristics, et au sud, du côté d’Héphaïstos. Bien-sûr, cette distance est problématique, mais elle nous permet aussi d’avoir une vue d’ensemble sur la ville. A vrai dire, cela demande surtout d’avoir un bon réseau de tubes pneumatiques, afin de communiquer sans souci.

           Son récit comblait plusieurs trous, restés jusqu’alors béants au fond de mon esprit. Cela confirmait les dires de Cronos, qui souhaitait reprendre le pouvoir dans le reste de Rapture. Malheureusement pour lui, il avait croisé ma route, et cette rencontre lui avait été fatale. Mais je ne doutais en aucun cas que les Saturniens trouveraient bientôt un autre chef parmi les leurs.

           Et le cycle infini de guerre et de destruction recommencerait encore et encore, chaque camp se battant pour la domination ultime. Cette ville, plus que jamais, était pourrie jusqu’à la moelle, et j’étais certaine qu’Evelyn, malgré sa bonne volonté, ne pourrait rien y changer. Une seule chose pouvait sauver cette ville, désormais : son ultime destruction.

           Cependant, plusieurs interrogations quant à la façon dont Evelyn avait acquis cette place au sein de Rapture me taraudaient encore.

— Comment avez-vous eu accès à l’Antre ? m’enquis-je.

— C’est une longue histoire, soupira Evelyn. Avant la chute de la ville, j’étais Directrice du Personnel, ici. Je travaillais aux côtés de Porter et de Wahl.

           Evelyn marqua une pause, et leva les yeux au ciel.

— Ah, Wahl. Une véritable enflure.

           Elle me fixa à nouveau du regard.

— Bref, toujours est-il qu’avec la Guerre civile, en 59, j’ai préféré me cacher pendant quelque temps. Histoire d’essayer de survivre assez longtemps pour trouver d’autres survivants. Et c’est ce qui s’est passé. Grâce aux tubes pneumatiques, j’ai pris contact avec d’autres personnes qui, comme moi, étaient encore saines d’esprits.

           Cette remarque remuait beaucoup de souvenirs dans ma mémoire. Je pensais à ma mère, qui avait chuté dans la drogue. Mais je pensais surtout à mon père adoptif, Sam, qui avait toujours refusé de sombrer dans cette spirale sans fin.

           L’alcool avait réussi à briser ses défenses, après la mort de sa femme, Emily. Une femme sans doute formidable, mais que je n’aurais jamais eu le plaisir de connaître. Néanmoins, Sam s’était toujours relevé. Et grâce à Alan, il s’était échappé de ce trou à rats en un seul morceau. J’espérais que mon sort serait similaire.

— Petit à petit, poursuivit-elle, le groupe des Survivants s’est agrandi. Il a fallu faire beaucoup de sacrifices pour en arriver là, mais nous avons finalement trouvé refuge au sein de l’Antre. Le Penseur m’a reconnu sans peine et m’a laissé m’installer ici, avec les autres, sous son égide.

           Evelyn se redressa et se dirigea vers la lourde porte en métal, qui s’ouvrit devant elle. Elle nous indiqua l’ascenseur aux grilles de métal, qui se trouvait au fond de la salle suivante.

— D’ailleurs, continua-t-elle, je crois qu’il est temps pour vous de le rencontrer. »

 

*

*         *

           Nous empruntâmes le petit ascenseur deux par deux afin de monter vers le cœur de la machine, avant de traverser une petite salle et de se retrouver dans un tunnel en verre. Puis, nous suivîmes Evelyn, qui prit à droite pour rejoindre le Penseur.

           L’atmosphère de cette salle du noyau était assez irréelle. On se croyait dans un véritable film de science-fiction : un imposant cylindre en métal, maintenu au mur, se voyait relié au reste de la salle par d’énormes câbles. Des sortes de bobines Tesla, accrochées au cylindre, émettaient des arcs électriques entre elles, tandis que deux lumières vertes étaient positionnées au centre.

« Je vous présente le cœur du Réseau Opérationnel de Données Informatisées Normatives, ou R.O.D.I.N, si vous préférez, déclara Evelyn.

           Stan regarda la machine, avec une pointe de déception dans le regard.

— C’est une très grande calculatrice, quoi.

— Non, pas seulement ! s’exclama Evelyn. Grâce à un processeur de traitement indépendant, inventé par Charles Milton Porter et son équipe, il est capable de penser par lui-même. Ce n’est pas qu’une simple calculette ou un ordinateur, c’est une véritable intelligence artificielle.

— Est-ce qu’il peut… prédire le futur ? s’interrogea Stan, curieux.

— Ah ça non, répliqua Evelyn. C’est exactement ce que pensait accomplir Reed Wahl avec lui. Il a passé je-ne-sais combien de temps à tenter de trouver une sorte d’équation prophétique, en vain. Le Penseur est capable de bien des choses, mais ce n’est pas une boule de cristal.

— Alors, demanda Elaine, qui avait écouté avec attention, cette machine sait tout ce qu’il y a à savoir sur Rapture, pas vrai ?

— A peu de choses près, oui, répondit Evelyn, qui ne semblait pas comprendre où Elaine voulait en venir.

           Elaine se mit à marcher devant le cœur de la machine, les mains derrière le dos, observant les arcs électriques jaillirent comme des feux d’artifices. C’était comme si elle essayait de savoir ce que cette machine avait dans le ventre.

           Puis, elle se retourna vers Evelyn.

— Pour être franche, je suis à la recherche d’une machine.

— Ce n’est pas ce qui manque, ici, rétorqua Evelyn, un sourire au coin des lèvres.

— C’est un appareil bien particulier que je cherche, précisa Elaine. Mais malheureusement, je n’en connais ni la localisation précise, ni le fonctionnement exact. Est-ce que le Penseur peut m’aider à le retrouver ?

           Evelyn dévisagea Elaine. Visiblement, Stan et moi n’étions pas les seuls à nous poser des questions sur elle.

— Eh bien, ça doit pouvoir se faire. Si vous lui donnez assez d’informations et s’il y consent, il trouvera sûrement ce que vous cherchez.

— S’il y consent ? répéta Elaine avec effarement. Votre machine peut… refuser un ordre ?

— Je vous l’ai dit, cette machine pense par elle-même, comme un être vivant. Ce n’est pas pour rien que les gens l’appellent le Penseur.

— Très bien, admit alors Elaine. Je vais essayer de le convaincre.

           Elle attendit quelques secondes, en regardant Elaine droit dans les yeux. Elle se demandait peut-être quoi penser d’elle. Elle se tourna enfin dans la direction de deux hommes, postés devant la machine, qui semblaient l’étudier.

— Alan ! appela Evelyn.

           L’un des deux Survivants se retourna. Je ne pus m’empêcher d’échapper un hoquet de surprise, en découvrant son visage.

           C’était Alan DeWitt, à quelques mètres de moi. Toujours aussi gaillard et éclatant que la dernière fois que je l’avais vu. Il portait une blouse blanche et des lunettes de protection étaient posées sur son crâne et sur sa touffe de cheveux bruns. Je n’en croyais pas mes yeux.

           Que fait-il ici ? pensais-je intérieurement. Est-ce qu’il m’a surveillé pendant tout ce temps ?

           Alan s’approcha lentement, laissant apparaître ses dents impeccables derrière son sourire. Assurément, il semblait pouvoir s’intégrer partout. Que ce soit comme réceptionniste dans un hôtel, à la surface, ou comme scientifique dans les profondeurs, Alan savait tromper son monde.

— Alan va vous montrer la salle de contrôle à l’étage. C’est là que se trouve l’imprimante, dans une cabine. J’espère que le Penseur vous dira ce que vous voulez savoir.

           Elaine hocha la tête avant de se mettre à suivre Alan, qui se dirigea vers les escaliers. Mais avant de monter la première marche, il tourna la tête vers moi et m’adressa un petit clin d’œil, qui me laissa plutôt dubitative. Quel était son objectif dans toute cette histoire ? Un être omniscient tel que lui avait sûrement tout prévu depuis le début, il savait que je n’allais pas respecter ma part de notre contrat et que j’allais revenir à Rapture. Alors, pourquoi m’avoir défendu d’accepter la proposition d’Elaine ?

           Tandis que mes réflexions s’intensifiaient, Evelyn me sortit de la torpeur qui m’habitait en s’adressant à moi.

— Quant à toi, j’ai peut-être quelque chose qui peut t’intéresser. Suis-moi. »

 

*

*         *

           Evelyn nous fit faire demi-tour et nous conduisit en direction du centre des Opérations. Stan était toujours un peu déboussolé. Pour ma part, j’essayais tant bien que mal de décrypter les intentions de tous les acteurs dans cette histoire.

           Elaine cherchait quelque chose, une machine, mais dont elle-même ne savait pas grand-chose. Pourtant, elle en savait définitivement plus que moi ou Stan là-dessus, c’était indéniable.

           Quant à Alan, sa présence en ces lieux me déstabilisait au plus haut point. Elle n’évoquait en moi qu’un terrible pressentiment. Un évènement se préparait avec certitude. Mais mon rôle dans cette histoire me dépassait : étais-je le protagoniste de cette histoire ? Ou n’étais-je qu’un simple pion, que l’on déplace sur l’échiquier ?

           Nous pénétrâmes dans le même tunnel en verre dont nous venions, mais au lieu de reprendre la direction du bureau de Charles, Evelyn nous fit continuer tout droit.

           Mais alors que la porte, menant hors du tunnel, s’apprêtait à s’ouvrir devant nous, ma vue commença à se brouiller, comme de si de la neige télévisuelle venait d’envahir mon champ de vision. Un bruit blanc envahit alors mes oreilles.

           Le bruit et la neige se firent de plus en plus intenses au fur et à mesure que je m’avançais en direction de la porte. Cette dernière s’ouvrit lentement. Personne ne nous attendait derrière elle.

           Cependant, mon soulagement fut de courte durée : alors que je passai le pas de l’énorme porte étanche, deux formes spectrales blanchâtres firent leur apparition devant mes yeux ébahis. Les deux formes humaines, à peine reconnaissables, traversèrent mon corps, provoquant en moi une peine à respirer, la même sensation que procurait une entrée dans une eau glaciale. Je me retournai vers ces deux fantômes, qui déambulaient désormais dans le tunnel que nous venions de traverser. Les ectoplasmes s’arrêtèrent en plein milieu.

« Non et non, Reed, déclama l’un des deux fantômes. Jamais je ne laisserai le Penseur subir tes… expériences plus que douteuses.

           Je reconnaissais cette voix : c’était celle de Charles Milton Porter. Mais que faisait-il là ? Quant à l’autre, je supposai qu’il devait s’agir de l’associé de Charles, Reed Wahl. Manifestement, il n’avait pas l’air content.

Cette machine est l’avenir, Charles, répondit Reed. Il sait tout ce qui se passe et tout ce qui va arriver. Tu ne peux pas échapper à ses prédictions, pas plus que tu ne peux ramener les morts à la vie !

Ça suffit, Reed ! On en reparlera une autre fois. Pour l’instant, le Penseur reste sous mon contrôle.

Je te préviens, Porter. Tu fais une grosse erreur !

           Lentement, l’apparition fantomatique disparut comme elle était apparue. Lorsqu’au même moment, une main se posa sur mon épaule, je ne pus réprimer un sursaut.

— Sarah ? Tu vas bien ? me demanda Stan.

           Haletante, je fus capable de répondre après quelques secondes de répit.

— Oui, j’ai… j’ai cru voir un fantôme.

— Un fantôme ? s’exclama Stan. Tu es sûre que ça va ?

— Oui, ça va aller, ne t’inquiète pas pour moi.

           Une fois remise de cette rencontre étrange, je suivis à nouveau Evelyn, accompagnée de Stan, qui me jetait de coups d’œil inquiets à intervalles réguliers sur le chemin.

           Il me fallut plusieurs minutes pour comprendre ce que je venais de vivre. Je n’avais jamais subi ce genre de choses, pas avant de prendre de l’ADAM.

           Cette apparition était l’un des nombreux fantômes que les utilisateurs d’ADAM pouvaient voir ça et là à l’intérieur de Rapture. Les souvenirs étant transmis par l’intermédiaire de cette matière, alors même qu’elle s’est retrouvée recyclée à plusieurs reprises par les Petites Sœurs, il arrive alors que ces souvenirs se mélangent et se partagent entre tous les utilisateurs. Le souvenir que j’avais perçu n’était autre que l’un des souvenirs de Reed Wahl.

           C’était un effet secondaire des plasmides, j’aurais dû m’y attendre. Mais cela n’en restait pas moins perturbant.

           Finalement, après avoir croisé quelques Survivants, qui saluèrent Evelyn au détour d’un couloir, nous débarquâmes dans le hall central. Elle nous mena ensuite à droite, dans une longue salle qui débouchait sur un sas, à gauche, utilisé autrefois par les Protecteurs et les Grandes Sœurs pour accéder au fond marin.

           Au fond de la salle, une grande fenêtre courbée, qui donnait sur l’océan, projetait à l’intérieur des ombres inquiétantes et menaçantes. En m’approchant, je vis que ces ombres provenaient de centaines de déchets, déposés à l’extérieur ; du matériel informatique et technologique, laissé à l’abandon pour rouiller et pourrir jusqu’à leur disparition.

— C’est un cimetière de machines, expliqua Evelyn. C’est là qu’ils entreposaient les vieux éléments détraqués ou obsolètes. Aujourd’hui, on se sert du métal que l’on envoie à Héphaïstos pour fabriquer des armes. 

           Elle s’approcha du mur sur notre gauche, sur lequel était apposées plusieurs armures et tenues de plongée.

— Mais ce n’est pas pour te parler du cimetière que je suis venue ici.

           Elle décrocha alors avec peine l’une des tenues. Il s’agissait d’une armure de Grande Sœur, qui paraissait encore en très bon état. C’était une grande combinaison blanche, renforcée par des liens de cuirs et des bouts de métal au niveau des jambes, des bras, du tronc et des articulations. Les gantelets étaient pourvus d’une énorme seringue et d’un petit harpon. Un casque très particulier, en forme de sphère avec deux hublots, complétait l’ensemble.

— Je crois que cette tenue te revient de droit.

           Surprise par cette annonce aussi brutale que déroutante, je ne pouvais que tenter de refuser.

— Moi ? Euh… A dire vrai, je… Je ne suis pas une Grande Sœur.

— Tu es ce qui s’en rapproche le plus, en tous cas. Personne ici n’a jamais voulu la porter. Trop effrayante, à mon avis. Alors, je crois bien qu’elle t’est destinée. Et puis, tu en auras sûrement plus besoin que nous.

           Je me sentais indigne de cette tenue. Après tout, je n’étais pas une Grande Sœur, je n’avais ni leur pouvoir ni leur agressivité. Mais si je devais mourir ici, autant le faire avec dignité, comme un chevalier en armure. Je posai les mains sur la tenue, avec appréhension. La combinaison rêche, polie par le sel et le temps, le cuir abîmé, et le métal rouillé du casque, donnaient à cette tenue un cachet sans pareil.

           Au même moment, comme une coïncidence, Elaine fit irruption dans la pièce. Essoufflée, elle m’analysa de haut en bas, la tenue à la main.

— Je sais où se trouve la machine. »

 

*

*         *

« Dans le magasin Fontaine’s ? s’écria Evelyn. En es-tu sûre ?

           Evelyn, assise confortablement à l’un des bureaux du service de Programmation, venait d’écouter avec attention le récit rapporté par Elaine, tout comme le reste d’entre nous.

— Certaine, renchérit Elaine. Dans le restaurant Silver Fin, plus précisément. En tous cas, c’est ce que m’a indiqué la machine.

           Tout allait pour le mieux, nous étions sur le point de récupérer l’appareil tant convoité par Elaine. Mais la mine dubitative d’Evelyn me laissait perplexe.

— Le magasin est vide, aujourd’hui, dis-je. Tous les chrosômes ont certainement dû fuir au moment de la Guerre civile, en 59.

— Pas tout à fait, annonça Evelyn, d’un ton grave et solennel. Je ne vous ai pas tout dit sur le territoire des Aquas. En réalité, leur territoire s’étend jusque dans ce magasin.

— Quoi ? s’écria Elaine, avec véhémence. Ça veut dire que ce foutu magasin est sous l’eau ?

— Non, non, bien au contraire, se défendit Evelyn. Le magasin est le seul endroit qui n’a pas encore été inondé de toutes parts. Les Aquas s’en servent comme base principale. C’est là qu’ils récupèrent aussi leur oxygène.

— Leur oxygène ? demanda Stan. Je croyais que ces gars-là pouvaient respirer sous l’eau.

— C’est leur poche d’air qui leur permet de respirer normalement, mais ils ne peuvent pas vraiment respirer sous l’eau, pas à proprement parler. Ils ont évolué, bien-sûr, mais ils ne sont pas encore capables de telles prouesses.

— Ça veut dire quoi, tout ça ? s’emporta Elaine, qui commençait à faire les cent pas dans la grande salle, remplie de bureaux et de machines.

— Cela veut dire que vous allez devoir pénétrer dans le magasin par la force, et vous infiltrer jusque dans le cœur de l’infrastructure.

— Génial, il ne manquait plus que ça ! » s’exclama Elaine, dans une colère noire.

           Il paraissait clair désormais que notre périple ici n’était pas terminé.

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