BioShock : Un océan de rêves

Chapitre 1 : La vie à la surface

5346 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 31/08/2021 16:22

Chapitre 1 : La vie à la surface


« A la surface, les parasites exigent que les médecins leur prodiguent des soins gratuits, que les fermiers les nourrissent par charité. En cela, ils sont semblables au dévoyé, vicieux et corrompu qui rôde dans les ruelles, à la recherche d'une proie facile qu'il séquestrera et torturera selon son bon plaisir. »

Andrew Ryan


****


Je courais. Je courais comme si ma vie en dépendait. Je courais à perdre haleine, comme dans mes pires cauchemars. Je n’étais plus prisonnière de cette ville terrifiante, que j’avais quitté un an auparavant, et pourtant, je continuais de courir. Je sentais l’air caresser mes joues échauffées par l’afflux de mon sang, j’entendais les voitures rouler à côté de moi, mais je sentais aussi la douleur dans la plante de mes pieds, qui cognait à l’intérieur de moi. La lumière du soleil faiblissait, laissant le champ libre aux réverbères d’éclairer les routes et les parkings. Je jetai un coup d’œil à ma montre : 19h59.

Je n’y arriverai jamais, pensai-je. Derek va encore me passer un savon.

Après une course effrénée sur le trottoir, j’aperçus enfin mon objectif en contrebas sur ma droite. Je dévalai le petit talus et atterris sur le béton encore tiède. Je sprintais avec mon objectif bien en vue, lorsque j’entendis le rideau de fer se dérouler le long de son rail. J’aperçus alors le gérant qui fermait sa pharmacie. Pas le choix, j’allais devoir utiliser mes pouvoirs. J’avais horreur de faire ça, mais il n’y avait pas que ma santé qui était en jeu. Je tendis la main et me concentrai de toutes mes forces, toujours en pleine course. Doucement, le rideau cessa de descendre. Le pharmacien, intrigué, leva les bras et tenta de descendre le rideau avec ses mains, mais je le retenais toujours. Dans l’espoir de détourner son attention, je le hélai. Il se tourna vers moi au moment où j’arrivais à son niveau. Dès l’instant où il retira la clef du boitier de contrôle du rideau, je pus enfin lâcher mon étreinte. Je ralentis progressivement avant d’aller à sa rencontre.

« Pardonnez-moi, j’ai… J’ai… commençai-je, à bout de souffle.

— Désolé, mais la pharmacie est fermée, répondit le vieux pharmacien à la coupe mulet et à la barbe blanche, en soulevant la manche de sa blouse pour regarder sa montre, d’un air un poil méprisant qui ne me plaisait pas.

— Ecoutez, j’ai simplement besoin de médicaments pour mon fils, il a une bronchiolite et le médecin m’a prescrit des antibiotiques. »

Le pharmacien m’observa de la tête aux pieds avec dégoût. J’étais en nage et mes cheveux étaient en pagaille, je ne pouvais pas vraiment lui en vouloir. Il prit une grande inspiration.

« Très bien, lâcha-t-il entre ses dents. Vous avez une ordonnance ?

— Oh oui bien-sûr, elle est… »

J’apposai mes mains sur tout mon corps, tentant vainement de retrouver mon ordonnance, en fouillant dans chaque recoin de mon manteau. Puis, je me souvins avec horreur de l’endroit où je l’avais laissé : sur mon bureau, à la base navale. Des frissons parcourent mon corps, tandis que je réalisai que j’avais encore échoué.

« Non, je l’ai oublié, avouai-je, penaude.

— Alors, je suis sincèrement désolé, mais je crois que je ne peux rien faire pour vous ce soir. »

Et, en quatrième vitesse, il glissa la clef dans le boitier et ferma définitivement la pharmacie. Le rideau toucha le sol dans un fracas métallique. Il me laissa seule face à la devanture, entra dans sa AMC Pacer et quitta le parking.

J’avais toujours un métro de retard. C’était bien ça, mon problème. A Rapture, tout était grandiose, mais tout était petit. A la surface, tout était plat, mais tout était vaste. Je pensais pouvoir atteindre la pharmacie depuis la base navale en quelques minutes, mais le fait est qu’elle se trouvait à quelques kilomètres des grands magasins. Honteuse, je me résolus à demander à Derek de venir me chercher, en l’appelant depuis une cabine téléphonique. Comme je l’avais supposé, Derek me fit ses remontrances. Comme si celles que je me faisais déjà en mon for intérieur ne suffisaient pas. Il promit de venir me chercher vers 20h45.

Depuis l’arrivée du bébé, on avait tous les deux des vies très remplies. Je ne comptais pas mes heures, et lui non plus. Derek travaillait comme vétérinaire dans un cabinet à l’autre bout de la ville. Les urgences n’étaient pas rares, et bien souvent, je ne le voyais rentrer qu’à dix heures du soir. Aujourd’hui, il avait eu un peu de chance et avait pu se libérer un peu plus tôt. Pas assez cependant pour venir chercher les médicaments à temps.

Il rappliqua enfin quelques minutes plus tard, à bord de notre Volkswagen Rabbit, et s’arrêta sur le bas-côté pour me laisser monter. Quelques voitures derrière lui klaxonnèrent, surprises par cet arrêt impromptu, mais Derek redémarra au quart de tour. Il fit taire Eurythmics qui chantait Sweet Dreams (Are made of this) à la radio, avant de s’adresser à moi.

« Alors, tu n’arrives toujours pas à être à l’heure, pas vrai ? fit remarquer Derek, avec un sourire en coin.

— J’ai eu une journée compliquée, Derek. Ils m’ont demandé de travailler sur un nouveau système de ventilation pour leurs nouveaux sous-marins, alors j’ai complètement perdu la notion du temps, et, par-dessus le marché, j’ai oublié l’ordonnance sur mon bureau.

— Tu en es sûre ?

— Oh oui ! Je me revois encore la poser là. Et je suis sûre de ne pas l’avoir récupérée avant de partir. Comment j’ai pu être aussi idiote ! »

J’essuyai mon front plein de sueur. Derek, les yeux toujours rivés sur la route, marqua une longue pause avant de souffler. Puis, il se tourna vers moi.

« Ecoute, oublie ce que je t’ai dit au téléphone, me rassura Derek, en posant sa main sur la mienne. Il doit encore nous rester des médocs à la maison. Tout ira bien. Jack ira bien. »

Jack, c’était le nom que l’on avait décidé de donner à notre fils. Depuis que j’avais pris la lourde décision de raconter toute ma vie à Derek, il avait évidemment compris l’importance que signifiait ce nom dans ma vie. Après tout, Jack était celui qui nous avait toutes sauvées. Pourtant, lorsqu’il avait entendu ce nom pour la première fois, Derek était resté circonspect. Comme je l’avais prédit, Derek avait eu beaucoup de mal à croire à mes histoires. Heureusement, le fait que Charles Milton Porter soit là pour l’accompagner et pour valider mes dires fut une bénédiction. Charles avait réussi à le contacter et à le convaincre de le rejoindre sur les côtes islandaises. C’est aussi lui qui avait informé Brigid Tenenbaum de la situation dans laquelle sa fille m’avait embarqué et qui l’avait supplié de se rendre à nouveau à Rapture, avec l’assistance d’Eleanor et de son bathyscaphe. Je lui devais la vie sans aucun doute, et bien plus encore.

Derek m’avait écouté parler pendant toute la soirée dès notre retour à terre, de Rapture, des Petites Sœurs, des Protecteurs, des pérégrinations de Jack et de mon père à travers la ville. A la fin, il avait simplement hoché la tête, diaphane. Puis, le temps des questions était venu et je lui avais répondu honnêtement, sans rien lui cacher. En le faisant, je m’étais alors rendu compte qu’il connaissait si peu de choses sur moi et j’eus, d’une certaine façon, de la peine pour lui. Brigid, Eleanor et Charles m’avaient aidé à répondre, à trouver les mots justes pour qu’ils comprennent le calvaire que nous avions tous vécu. Toutes ces informations avaient été difficiles à assimiler. Mais Derek avait pris son temps.

Deux semaines plus tard, nous étions de retour chez nous. En mon absence, Derek avait fait quelques allers-retours à la maison et avait fini de ranger tous les cartons. Mais en voyant tous ces couloirs vides, toutes ces pièces rangées proprement, j’avais fondu en larmes. Derek m’avait prise dans ses bras, comme les racines enlacent la terre. Il avait posé ma tête au creux de son torse. J’avais relevé la tête et lui avait demandé comment il pouvait me pardonner, après tout ce que je lui avais fait. Je lui avais menti, je l’avais abandonné. Pourtant, il avait accepté de venir me chercher jusqu’en Islande, sans poser de questions. Il m’avait simplement répondu qu’il m’aimait. J’avais ris face à sa réponse d’une ingénuité déconcertante. Cela pouvait sembler cliché, mais c’était tout ce que je voulais entendre à ce moment précis. Et il m’avait serrée plus fort contre lui.

Moins d’un mois plus tard, en février 1983, j’étais tombée enceinte, pour notre plus grand bonheur. Cette nouvelle avait fait sauter de joie Tenenbaum et Eleanor, mais mon état n’allait pas leur rendre la tâche facile. J’avais promis de les aider à retrouver Elaine. Mais avec un ventre aussi gonflé qu’un ballon, cela paraissait compromis. Je me sentais vraiment gênée ; heureusement, Tenenbaum et Eleanor m’avaient aidé à déculpabiliser : Elaine me croyait morte et il fallait mieux que cela reste ainsi jusqu’à ce qu’on mette la main sur elle et sur sa machine infernale. Elle avait raison, en un sens. Cet avantage tactique pouvait favoriser l’effet de surprise. Et puis, cela empêchait PHE de me harceler pour des informations sur la cité sous-marine que je ne pouvais décemment leur confier. Les morts ne racontent pas d’histoire, comme on dit. Cependant, l’espoir avait progressivement fait place à la déception. Car, en moins d’un an, Eleanor et Tenenbaum n’avait rien trouvé. Je leur avais évidemment indiqué le centre Gorland pour la recherche, mais, en se rendant sur place, elles n’y avaient trouvé qu’un bâtiment vide, disponible à la location. D’après les locaux, les gens qui bossaient ici avaient tout déménagé au cours de l’année 1983. Avec tout ceci, nous étions clairement revenus au point de départ. Elaine était intelligente, mais tôt ou tard elle finirait par se faire repérer.

Alors que Derek se dirigeait vers la maison, je ne pouvais m’empêcher de penser à elle. Elle avait réussi son coup jusqu’au bout et j’en avais d’ailleurs fait les frais. Mais le plus impressionnant restait sa discrétion : il en fallait du courage pour transporter une machine comme celle-là à travers tout le pays. Malgré une certaine forme d’admiration, je ne désirais rien de plus que de la voir tomber et de voir sa machine détruite avec elle. Elle m’avait assassiné froidement et avait massacré Stan devant mes yeux, sans que je ne puisse bouger le petit doigt. Et ça, je n’avais toujours pas réussi à l’accepter. A dire vrai, il m’était tout simplement impossible de passer outre. Stan Pleasance était un scientifique bourré de talent, qui avait dédié sa vie à la science. Par-dessus tout, c’était aussi un homme d’une gentillesse et d’une attention qui faisait chaud au cœur. Et elle l’avait exécuté, elle avait tué son propre ami comme un mafieux règle ses comptes. De mon propre avis, elle ne méritait plus notre pitié. En dépit de mes intentions, je n’oubliais pas que Tenenbaum devait avoir son mot à dire là-dedans. Sa fille lui avait causé tellement d’ennuis qu’elle préférait sans doute l’oublier, mais elle restait sa fille. Et malgré tout ce qu’on peut faire, les liens du sang ne se brisent pas aussi facilement. D’autant plus que Tenenbaum ne cessait de nous rappeler avec peine combien avoir délaissé sa fille aussi longtemps l’avait profondément marquée. Peut-être espérait elle, en son for intérieur, une réunion de famille remplie de joie et d’allégresse où le pardon mutuel serait roi. Malheureusement, les happy-ends ça n’existe que dans les films, pas vrai ?

Tandis que je divaguais dans mes pensées, je remarquai le journal que Derek avait posé entre nos deux sièges. Il avait l’habitude de l’acheter dès le matin, avant de filer au boulot. Je lui avais déjà dit que je trouvais ça ringard, que nous avions les journaux télévisés, mais il avait toujours insisté pour acheter son journal quotidien. Sûrement un moyen pour lui d’imiter son père, un homme de forte influence dans la sphère médicale, que Derek admirait presque comme un dieu. Je lui demandai si je pouvais le lui emprunter. Il opina d’un signe de tête et je m’en emparai succinctement. Je n’eus qu’à le déplier et analyser la première page pour que mon sang ne gèle au cœur de mes veines. L’article avait comme titre : « NOUVELLES DISPARITIONS DANS LE SUD DES ÉTATS-UNIS : L’ENQUETE PIÉTINE ». Il était accompagné de plusieurs photographies de petites filles aux visages étrangement similaires. Seuls leurs vêtements variaient, passant d’une jolie robe d’été pour l’une à un vieux survêtement de sport pour l’autre. Je lus le texte en diagonal pour pouvoir en discuter avec mon mari. D’après l’article, une série de disparitions étranges avait commencé quelques mois auparavant. Des jeunes filles venues de Floride, d’Alabama, du Nouveau-Mexique et même de Californie s’étaient tout simplement volatilisées. L’article faisait mention des disparitions similaires qui avaient eu lieu à la fin des années 60, et qui avait mené à bon nombre de légendes urbaines liées à une mystérieuse « forme dans l’eau ». Cependant, rien ne permettait, d’après les enquêteurs, de déterminer un dénominateur commun entre les deux affaires. Pourtant, à la lecture de ce papier, le lien me paraissait évident : le plan d’Elaine était en marche ; elle capturait de nouvelles petites filles afin de recommencer la production d’ADAM à grand échelle. Lorsque j’en parlai à Derek, il parut sceptique :

« Comment tu peux en être aussi sûre ? me demanda-t-il, après avoir abaissé le pare-soleil.

— C’est certain ! Il y a trop d’indices qui concordent. Des jeunes filles du même âge, qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau, enlevées à quelques mois d’intervalles, ça ne peut pas être de simples coïncidences.

— Arrête de te faire du mouron ! Il y a des fous partout en liberté, n’importe qui aurait pu enlever ces fillettes.

— Mais…

— Ecoute, si c’était aussi important que tu le prétends, tes amis de Rapture t’auraient déjà appelé depuis un bout de temps, pas vrai ?

 — Oui, tu as sans doute raison », admis-je après plusieurs secondes, avant de me murer à nouveau dans un silence troublé, accoudée à la fenêtre, le regard levé vers le crépuscule.

En vérité, je ne doutais pas un seul instant que Derek puisse avoir raison. Nous étions jeunes lorsque la première vague de disparition avait eu lieu, en 1968, mais il n’était guère étonnant que les souvenirs de Derek soient plus flous que les miens. Evidemment, cela avait beaucoup moins marqué son jeune esprit. Sam avait tenté de me rassurer de la même manière que lui, en me disant que ces disparitions n’avaient sûrement aucun rapport avec Rapture, alors que c’était tout le contraire.

Pourquoi diable Derek niait-il une vérité qui sautait aux yeux ? Croyait-il vraiment à ce qu’il disait ? Il voulait peut-être me protéger, tout simplement. Mais j’en avais assez que l’on me protège. Depuis qu’il savait tout sur Rapture, Derek avait tendance à me traiter comme une enfant, persuadé de me faire goûter à un semblant de sûreté après mon enfance plus que mouvementée. Il croyait sûrement que j’en avais terminé avec cette ville de malheur. En réalité, je savais que tout ne faisait que commencer. Et les évènements relatés dans le journal en étaient la preuve.

Heureusement pour ma santé mentale, tous mes soucis parurent s’envoler lorsque nous atteignîmes enfin la maison. Dès notre arrivée dans la descente du garage, Amy, notre baby-sitter, sortit sur le pas de la porte d’entrée. Jack était avec elle dans ses bras, si minuscule, si fragile. J’avais à peine repris le boulot, et mon fils me manquait déjà, lorsque je partais si loin de chez moi pour une seule journée. Arborant de grands sourires béats, Derek et moi saluâmes notre baby-sitter et notre petit garçon qu’elle tenait entre ses bras. Le pauvre nourrisson était bien malade, mais il ouvrit grand les yeux pour nous voir arriver. Pour notre plus grande chance, Amy était la meilleure baby-sitter du quartier. Elle n’était qu’une adolescente, mais elle savait y faire avec les bambins. Les enfants adoraient jouer avec ses longs cheveux noirs bouclés et épais. Avec sa veste et son pantalon en jean, et sa chemise à carreau, elle représentait la quintessence des années 80, telle qu’on la voyait dans les publicités et les magazines.

Après l’avoir remercié pour ses services en lui payant son dû, Derek et moi, nous nous installâmes dans le salon et allumâmes la télé. Derek commanda à manger, pendant que je changeais de chaîne. C’est alors que je tombai sur les informations. La présentatrice, une blonde platine à la dentition impeccable, commentait des images que je ne connaissais que trop bien.

« …qu’un an seulement après les essais nucléaires qui ont eu lieu dans l’Océan Atlantique, à quelques kilomètres des côtes islandaises, les tensions entre la France et l’Islande sont toujours très vives. Les diplomates se sont rencontrés aujourd’hui, en présence de l’ambassadeur des Etats-Unis, afin de discuter d’un possible accord entre… »

D’un mouvement du pouce, je changeai hâtivement de chaîne en serrant les dents. Je n’avais nul besoin que l’on me rappelle cet évènement, pas lorsque je tentais de profiter de ma famille en tout cas. Au surplus, cette jolie manipulation médiatique, consistant à faire passer la destruction d’une ville entière pour un simple essai nucléaire, ne m’amusait que très peu. Après être tombée sur un jeu télévisé, je décidai qu’il était temps de lâcher la télécommande sur le canapé et tentai de me détendre, en attendant la commande.

Soudain, quelqu’un sonna à la porte. Soupçonnant le livreur de pizza, je marchai jusqu’à l’entrée et ouvrit la porte. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je vis débarquer au beau milieu de ma maison Brigid Tenenbaum et Eleanor Lamb. Par habitude, elles prévenaient toujours de leur visite. Les voir débarquer à l’improviste ce jour-là n’était donc pas bon signe.

« Mais qu’est-ce que vous faites là ? demandai-je, interloquée.

— Il faut qu’on parle, Sarah, répondit Tenenbaum avec son légendaire accent allemand qui ne la quittait pas. »

Un bruit se fit entendre derrière nous. Derek se tenait au milieu du salon, deux bières à la main. « Bon, ben je crois qu’on va devoir se serrer à table », répondit-il non sans un certain amusement.


*

*            *

Finalement, nous n’eûmes aucun mal à partager nos couverts, car Brigid et Eleanor refusèrent gentiment notre invitation. Elles étaient bien trop pressées par le temps. La scientifique allemande se reposa contre le mur, tandis qu’Eleanor s’empara d’une chaise avant de la retourner et de s’asseoir face à nous, les jambes écartées, les coudes posées contre le dossier. Alors, pendant que Derek et moi mangions tranquillement notre part de pizza, elles nous exposèrent leurs découvertes.

« Nous savons où trouver une personne qui pourrait nous éclairer sur la localisation d’Elaine et de sa machine, expliqua Eleanor.

— Il s’agit d’une personne que tu as déjà croisé durant ton voyage à Rapture, l’année dernière, ajouta Tenenbaum, l’index levé.

— De qui s’agit-il ? m’enquis-je rapidement, tout en mâchant la croûte de ma part de pizza.

— Mandy Raven. »

A l’évocation de ce nom, la croûte faillit passer dans le mauvais trou. Durant quelques secondes, je cessai de mâcher ce que j’avais dans la bouche, essayant de rassembler mes souvenirs. L’équipe que j’avais accompagné l’année dernière était constituée de quatre personnes. Il y avait Éric André, le militaire qui avait fini par détruire Rapture ; Stan Pleasance, le malheureux scientifique qui avait péri dans d’horribles circonstances ; Elaine elle-même bien-sûr. Enfin, il y avait aussi…

« La capitaine du Typhon III, le navire océanographique, terminai-je à haute voix.

— Exactement, approuva Eleanor. »

Je n’avais pas revu Mandy après notre départ de Rapture. Je n’avais pas beaucoup discuté avec elle lorsque nous étions sur son navire. Mais Mandy faisait partie des seules personnes qui m’inspirait quelque peu confiance, en dehors de Stan bien-sûr. Je m’étais peut-être trompé sur son compte, finalement.

« Mais comment peut-elle savoir où elle se trouve ? demandai-je à Brigid. Elle est restée en contact avec Elaine ?

— Disons qu’elle y a tout intérêt, annonça Tenenbaum.

— Comment ça ? » lui demandai-je.

Tenenbaum se prit de passion pour ma question. Elle se releva, avant de faire les cent pas dans la pièce, détaillant sa pensée par des gestes.

« Eh bien vois-tu, j’ai pu retrouver Mandy grâce à son appartenance à un Ordre dont les membres sont plus dispersés que jamais, mais qui n’ont pas perdu de vue leur objectif. Par l’intermédiaire d’un vieux détective privé et de quelques contacts au sein de cet Ordre, j’ai pu retrouver sa trace et je peux dire avec une quasi-certitude où elle se trouve.

— Oh là, une petite minute ! invectiva Derek avec la bouche pleine. Je suis le seul qui pige que dalle, là ? C’est quoi cet Ordre dont vous parlez ?

— Elle veut parler de l’Ordre international des Pions [*], répondit Eleanor à la place de Tenenbaum. C’est une organisation qui s’était donnée pour but de retrouver les Disparus, ceux qui avaient quitté la surface pour rejoindre l’Utopie de Ryan juste après la Seconde Guerre Mondiale. Des gens comme Brigid, par exemple. Ou ma mère… »

Elle marqua une longue pause et fixa le sol. Sa mère, Sofia Lamb, lui avait subir toutes sortes d’atrocités. Elle avait voulu faire d’elle une parfaite Utopienne. Mais grâce à son père, le Sujet Delta, elle avait pu s’enfuir de Rapture.

Par la suite, elle a laissé sa mère vivre à la surface, elle lui a pardonné tous ces actes. Sans doute pour lui prouver qu’elle n’était pas qu’un simple sujet d’expérience, après tout. Sofia a fini par succomber en 1980 d’un cancer du sein. Eleanor, elle, était à son chevet à ce moment-là. Elle lui a tenu la main jusqu’à la fin, en dépit de toute la peine et de tout le tort qu’elle lui avait causé.

« D’après mes sources, continua Tenenbaum, l’Ordre était dirigé par un certain Orrin Oscar Lutwidge, un inventeur obsédé par la découverte de Rapture. Tellement obsédé qu’il a fini par mener tout le monde en bateau. »

Tenenbaum sortit une vieille photo de son trench-coat et la posa sur la table. On y voyait un homme chauve en chemise avec des lunettes. Son nom était marqué au-dessous.

 « Grâce à ses recherches, il a trouvé la ville au moment où la Guerre civile était en train d’éclater. Il y a participé et a même réussi à en revenir vivant, bien qu’il ne soit plus resté le même après cela. Les plasmides ont détruit son visage, son corps tout entier. »

Rapidement, Tenenbaum nous présenta une autre photo. C’était la même personne, mais Lutwidge y était méconnaissable. Habillé d’un long manteau, d’une chemise blanche et d’une cravate, coiffé d’un vieux chapeau, on eût pu le prendre pour un homme normal, quoiqu’un peu démodé. Mais ce serait omettre son visage totalement difforme et inhumain, comme s’il avait subi d’intenses brûlures. En comparant les deux photos, la différence était frappante.

 « Après s’être battu avec l’homme qui a publié l’une de ses énigmes en la déformant jusqu’à la rendre méconnaissable, il a été envoyé à l’hôpital Tollevue. En janvier 1969, un autre Pion, Jeremiah Lynch, a réussi à pénétrer dans l’hôpital, mais Lutwidge a profité de l’occasion pour s’enfuir. Ils se sont retrouvés à San Francisco quelques mois plus tard et se sont entretués avant même que les autres membres de l’Ordre n’aient eu le temps d’assister au rendez-vous. »

Tenenbaum me laissa traiter l’information. Et il en fallait du temps, car tout cela faisait beaucoup à encaisser.

« Quel est le rapport avec Mandy ? demandai-je enfin.

— Mandy faisait partie de cet Ordre, m’expliqua Eleanor. Elle en était l’un de ses membres les plus loyaux. Mais après qu’il a essayé de brouiller les pistes, plusieurs membres de l’Ordre ont décidé de couper les ponts avec lui. Cela a créé un vrai schisme au sein de l’Ordre, entre ceux qui souhaitaient rester fidèle à Lutwidge en dépit de ses crimes, et ceux qui souhaitaient rester fidèle à l’objectif originel, c’est-à-dire retrouver les Disparus.

— Ses crimes ? s’étonna Derek. Cet homme-là était déjà un meurtrier avant même d’arriver à Rapture ?

— En brouillant les pistes, il a mené une certaine Céleste Roget sur une bien mauvaise route, poursuivit Eleanor. Elle était persuadée qu’elle trouverait son père disparu dans les sommets de l’Himalaya. Malheureusement, toutes les personnes qui ont participé à l’expédition sont mortes, sauf elle.

— C’est terrible, commentai-je.

— Oui, c’est horrible, renchérit Derek, mais je ne vois toujours pas le rapport avec cette… Mandy. »

Tenenbaum le fixa d’un œil dur et plein de reproches. « Un peu de patience, jeune homme, répliqua-t-elle, avec un accent bien plus dur qu’auparavant. Tout vient à point qui sait attendre.

— Moi je crois qu’on a suffisamment attendu, rétorqua-t-il, un sourire en coin. C’est tout ce que je dis.

— Derek a raison, fit remarquer Eleanor, en jetant un œil à l’horloge. Je crois qu’on a perdu assez de temps comme ça.

— Bien, opina Tenenbaum, un peu sur les nerfs. Je vais terminer mon histoire, dans ce cas. »

Brigid Tenenbaum posa ses deux mains sur la table et se pencha vers Derek et moi. La lumière du lustre faisait ressortir ses nombreuses rides, qui me rappelaient à chaque fois à quel point nous avions tous changé.

« Mandy a fini par prendre son parti dans cette histoire : elle s’est rangée du côté de Lee Wilson Seward, le Pion gris, comme il se faisait appeler. De plus en plus, ils ont convaincu certains membres de la folie qui s’était emparée de Lutwidge et de Lynch. Bien que l’Ordre ait été dissous depuis, ils n’ont pas tous disparu. Il y a quelques années, ma fille leur a envoyé à tous un message codé, afin de les inviter à une réunion. Mandy y a participé, bien-sûr. Lorsqu’Elaine lui a parlé de la machine qu’elle convoitait, Mandy a accepté de financer l’expédition qu’elle préparait, avec l’aide des autres membres. Elle a même accepté d’y participer.

— Pourquoi les membres de l’Ordre auraient-ils besoin de cette machine ? demandai-je.

— Apparemment, continua-t-elle, ils veulent ramener leurs Disparus dans cette… réalité, si l’on peut dire. »

Un silence pesant s’installa, seulement dérangé par nos bruits de mastication. L’idée qu’un groupe veuille se servir de cette machine, quel que soit leurs desseins, posait beaucoup de questions. Devait-on laisser cet Ordre se servir de cette machine à leur convenance ? Il nous fallait des réponses, et Mandy semblait être notre seul moyen d’en obtenir.

« Bon, dis-je, en m’essuyant les mains après avoir fini mon dîner. Il n’y a plus qu’à aller rendre visite à Mandy, et tenter d’en apprendre plus. Où est-elle ?

— Elle se trouve à Valence, en Espagne.

— Valence ? criai-je. Mais c’est à des kilomètres d’ici ! Je ne… je ne peux pas laisser mon fils tout seul. »

J’enfonçai mon visage au creux de mes mains, réalisant que la tâche pour laquelle j’avais promis mon aide était malheureusement sur le point de commencer. Au début, Derek resta muet, abattu par la nouvelle, lui aussi. Puis, lorsqu’il comprit que son silence n’était qu’un supplice pour moi, il posa son bras le long de mes épaules et prit enfin sa décision, en me regardant droit dans les yeux.

« Tu dois y aller, Sarah, dit-il simplement.

— Vraiment ? demandai-je, émue et surprise par sa décision.

— Si c’est le seul moyen… »

Il laissa sa phrase en suspens, avant d’adresser un regard à Tenenbaum puis à Eleanor. Les deux femmes hochèrent la tête.

« C’est notre piste la plus sérieuse à ce jour, expliqua Tenenbaum. Si elle ne donne rien, on devra trouver un autre moyen et tu pourras rentrer chez toi. Je te le promets. »

Tandis que je savais entrer dans l’inconnu, je plongeai mon regard dans celui de Derek. Je voulais graver son visage au fond de mon esprit, malgré l’état d’étourdissement dans lequel je me trouvai. Je caressai son visage avec tendresse. Il attrapa ma main et me fixa du regard pendant quelques secondes. Lorsque je me sentis enfin prête, je baissai le mien, avant de m’adresser à Brigid et Eleanor.

« Quand est-ce qu’on part ?

— Demain matin, à 10 heures.

— Très bien, déclarai-je, avant de jeter un œil vers la chambre de Jack. Mais je dois d’abord aller chercher ses médicaments. »

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[*] International Order of the Pawns (I.O.O.P) dans la version originale

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