L'homme choisit, l'esclave obéit par

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Side Story / Drame / Action

19 Chapitre 18

Catégorie: T
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Avant propos de l'auteur :

Avant les questions éthiques, philosophiques et morales que soulève Bioshock, le scénario du jeu repose avant tout sur un twist.

Le twist en question sera dévoilé dans les chapitres suivants. Je ne puis que conseiller à ceux qui me lisent sans connaître le jeu d'y jouer et d'atteindre au minimum le niveau du Contrôle Central de Rapture pour pleinement savourer l'histoire du jeu.

En d'autres termes, il y aura des spoilers à compter de ce chapitre. Aux lecteurs de faire leur choix.

 

Rapture, deux semaines plus tôt.

Dans le grand hall qui conduisait à son bureau, Andrew Ryan pencha légèrement la tête sur le côté pour mieux voir le cadavre. C'était une femme, d'une trentaine d'années, quoique les coups qu'elle avait reçu n'aidaient pas à se faire une idée précise sur son âge. Elle était vêtue d'une robe verte et de bas noirs. Son corps était droit et sa tête pendait misérablement sur le côté. On aurait pu la croire endormie si un harpon de fer noir ne traversait pas son cœur, la clouant à un des piliers de la salle. Même morte, une expression de pure haine figeait son visage jusque dans la mort.

Ryan ne savait pas son nom et il s'en moquait. Elle faisait partie -ou plutôt, avait fait partie- de cette grande vague de conspirateurs et pseudo-assassins qui avait fait écho à la grande prise de pouvoir de Ryan, voici quelques mois. Ryan s'était attendu à ce que les évènements et les mesures draconiennes prises par son camp ne perturbent les habitants de Rapture. Mais de là à imaginer qu'il serait la victime presque quotidienne, de tentatives d'assassinat...il n'avait jamais pensé à cela.

Andrew détacha son regard de la morte pour le fixer sur l'ensemble du hall. Là, sur presque chaque colonne, un assassin avait subi le même sort. Cloué sur le pilier, comme un trophée de chasse. Ryan avait tout d'abord été contre de pareilles pratiques mais une fois de plus, Suchong avait fini par le convaincre.

_Quel était son nom ? demanda le maître de la cité sur un ton badin, comme si regarder un cadavre cloué à un pilier était parfaitement normal.

_Anya Andersdotter, monsieur, répondit un des membres de sa garde privée. Elle était designer de chaussure pour femmes.

_Elle aurait sans doute dû rester dans ce domaine là. L'assassinat, ce n'était pas pour elle, il faut croire.

Il y a encore peu de temps, il se serait choqué lui-même pour tenir de pareils propos. Faire de l'humour aussi macabre, c'était d'un incroyable mauvais goût. Mais c'était une des seules choses qui lui restaient. Quand il se voyait dans la glace, il ne voyait plus Andrew Ryan le libéral mais Andrew Ryan le despote. Il se dégoûtait en permanence. Depuis sa position de maître suprême de Rapture, il pouvait commander la vie et la mort de n'importe quel citoyen de la ville. Son cercle de familiers, les administrateurs utilisaient leurs pleins pouvoirs avec une joie non dissimulée. Plus personne n'osait affronter publiquement le camp de Ryan de crainte de la mort.

L'article vingt-cinq avait fait l'effet d'une bombe au sein de Rapture. Après la mort des détenus de la Place Apollon, la plaza était devenu le gibet de Rapture, son Montfaucon. Les cadavres des parasites les plus dangereux restaient parfois des semaines à se balancer au bout d'une corde. L'odeur était effroyable mais Ryan se moquait bien du plaisir olfactif que pouvait offrir la place. Elle devait servir à terrifier. A montrer à Atlas et à ses hommes leur funeste destin. Car l'agitateur n'avait pas encore été capturé. Il se terrait dans les bas-fonds de la ville et malgré des rafles quotidiennes, il échappait encore et toujours aux hommes de Sullivan.

L'irlandais avait d'ailleurs dépéri depuis l'incident Culpepper. Il avait perdu beaucoup de poids et son visage s'était creusé. Il passait son temps à marmonner des mots inintelligibles, traînant partout avec lui cette couverture qu'il avait prise chez la chanteuse. Avec le recul, Ryan se rendait compte qu'il n'aurait pas dû l'envoyer faire ce travail. Nombreux étaient les hommes qui auraient étés ravis d'accomplir cette tâche. Mais ce qui était fait était fait et on ne pouvait revenir dessus.

Ryan s'arracha à sa macabre contemplation. Il avait plus important à faire que de regarder des cadavres après tout.

Ce fut un bruit de pas lourds qui attirèrent l'attention d'Andrew vers l'entrée du hall, à l'opposée des portes qui conduisaient à son bureau. Le bruit se rapprochait. D'un geste de la main, Ryan ordonna à son garde du corps de se tenir prêt à le défendre. Les deux hommes attendirent et poussèrent un soupir de soulagement en reconnaissant Bill McDonagh qui se dirigeait vers eux.

L'ancien bras droit de Ryan semblait exténué. Sa grosse moustache, habituellement soignée était ébouriffée et crasseuse. De grosses cernes ornaient le visage de Bill. Ses vêtements mêmes étaient en lambeaux. Andrew se sentait à la fois soulagé de revoir un ami et peiné de le découvrir dans cet état. Mais par la Grande Chaîne, que lui était-il arrivé ?

_Andrew, dit McDonagh d'une voix si atone que Ryan dut tendre l'oreille pour la saisir. Il faut mettre un terme à tout ça, murmura t-il en embrassant la pièce d'un geste de la main.

_Mettre fin à quoi ?

_A la dictature.

Andrew sentit un profond abattement le guetter. Il semblait que même maintenant, Bill n'avait pas compris.

_Je ne puis faire cela, déclara laconiquement Andrew.

_Mais pourquoi ? geignit Bill. Vous êtes le chef suprême de la ville : ordonnez à tous de déposer les armes. Abrogez les lois extraordinaires, rendez son pouvoir au Conseil. Il n'est pas encore trop tard.

_Trop tard pour quoi ? demanda Ryan, si vertement que son garde du corps raffermir sa prise sur son fusil. Trop tard pour se racheter ? Vous croyez donc à la rédemption ? Dois-je vous rappeler mon ami que Dieu est persona non grata dans Rapture ?

_Je ne parle pas de Dieu. Je parle de vous.

_Moi ? s'étonna Andrew.

_Vous êtes Rapture. Et si vous continuez dans cette voie-là, dans la voie de la folie, la ville va mourir.

_Rapture ne mourra pas ! cria Ryan. Pourquoi pensez-vous que j'ai donné raison aux propositions de Suchong ? Elles me permettent de sauver notre ville !

McDonagh se passa les mains sur le visage d'un air las.

_Est-ce que vous savez comment Suchong a fait pour survivre au massacre de Nankin ?

_Il a livré de l'opium aux soldats impériaux. Ce n'est un secret pour personne.

_Vous pouvez dire qu'il a collaboré monsieur. Ce serait plus juste.

_Et alors ? demanda Andrew vertement. En quoi le passé du docteur Suchong nous intéresse t-il dans l'affaire présente ?

_Mais cet homme n'a aucune morale, voyons, dit faiblement McDonagh. Il vous manipule. Pour ses intérêts

_Théorie stupide.

_Vous croyez ? Avant la guerre, Suchong n'était rien d'autre que le chef de file des scientifiques travaillant sur les plasmides. Aujourd'hui, il est devenu administrateur. Un de vos principaux conseillers.

_Vous voulez le briser parce que c'est votre ennemi idéologique.

_MAIS BON SANG, ANDREW !

Seule la main de Ryan, posée in extremis sur le canon de l'arme de son garde du corps pu empêcher ce dernier de tirer.

_Si vous décrétez une trêve avec Atlas, la vie pourra reprendre. Si vous vous obstinez, vous condamnez Rapture à mort.

_Je mène toujours mes OPA à leur terme, siffla Ryan d'une voix méprisante. Je suis allé trop loin pour reculer maintenant. Quand le vin est tiré, il faut le boire.

_Alors vous ne transigerez pas ?

_Jamais de négociations avec les parasites. Juste l'éradication.

_Alors, vous ne me laissez guère le choix, dit Bill en pointant du doigt le garde du corps de son ami.

Immédiatement, les vêtements de l'homme prirent feu. Il se mit à lâcher son arme, à courir frénétiquement en rond un moment avant de tenter d'éteindre les flammes en se roulant au sol. Rien n'y fit et il finit par vaciller. Quelques secondes plus tard, un cadavre calciné, dégageant une atroce odeur de brûlé occupait maintenant la pièce. Ryan n'avait pas quitté des yeux Bill une seconde. Alors lui aussi s'était dopé par l'ADAM...il venait tout juste d'utiliser un plasmide de feu. En d'autres termes, il avait chauffé l'air jusqu'à ce que l'oxygène s'enflamme. C'était un des plasmides de guerre les plus impressionnants.

_Je suis navré d'en arriver jusque là, déclara Bill en sortant un petit revolver de sa poche et en le pointant sur le cœur de son ami.

Son bras tremblait mais sa voix était ferme.

_Seule votre mort mettra fin à la dictature. Je vous aime mais j'aime également Rapture. Et si je dois en tuer un pour sauver l'autre et bien...ainsi soit-il. Avez-vous une dernière déclaration monsieur Ryan ?

Ryan ne bougeait pas. Il ne sentait pas une once de peur. Il savait très bien ce qui allait se passer.

_Juste une : je vous demande de partir en ayant en tête le souvenir de moi avant. C'est tout ce que je désire. Ne vous inquiétez pas, vous ne souffrirez pas.

Il vit clairement les yeux de son ancien bras droit s'écarquiller d'incompréhension. Il ne devait pas comprendre pourquoi Andrew lui avait dit cela. Cela le fit hésiter un quart de seconde, juste le temps qu'il fallait à Andrew pour sortir un as de sa manche.

Et juste au moment où Bill allait presser la détente, une forme sombre tomba du plafond, directement sur lui. On entendit un horrible bruit de déchirure et un Chrosôme fit brutalement son apparition, plantant un crochet dans la main de l'écossais tandis que de l'autre main, il lui réduisait le visage en charpie à même les ongles.

Le combat était inégal et tous le savaient. McDonagh n'essaya même pas de se défendre lorsque le Chrosôme le mordit férocement dans le cou, arrachant des fragments de chair.

L'ancien plombier tomba à genoux, se vidant de son sang. Il voulut murmurer quelque chose mais le Chrosôme l'acheva en lui plantant le crochet dans le cœur. Son assassin resta quelques secondes à danser frénétiquement autour du corps puis tourna son regard vers Ryan.

Andrew n'avait toujours pas bougé depuis tout à l'heure. Le Chrosôme s'approcha, sa salive noire et sirupeuse coulant le long de son menton. L'étrange créature s'avança encore puis, quand elle ne fut plus qu'à quelque pas de Ryan, s'agenouilla et courba la tête.

On entendit alors un applaudissement et le docteur Suchong surgit soudainement de derrière un pilier éloigné.

_Bravo ! s'exclama t-il. C'était parfait, parfait. Le gaz marche à merveille monsieur Ryan.

_A merveille ? s'emporta Ryan. Les Chrosômes étaient censés obéir. J'avais donné ordre que Bill ne souffre pas !

Suchong tenta d'apaiser son maître en lui posant la main sur l'épaule :

_Vous savez que la science est parfois capricieuse. La chose la plus importante à retenir est que notre expérience est un succès. Nous contrôlons les Chrosômes, même si ce n'est pas entièrement au doigt et à l'œil. Je pourrais encore développer les phéromones du gaz pour qu'ils obéissent encore mieux mais ce n'est guère simple.

Ryan lâcha d'un ton méprisant au Chrosôme de filer. Immédiatement, la créature se propulsa sur un pilier qu'elle escalada avant de se réfugier dans les ténèbres du plafond. Le maître de Rapture avança ensuite jusqu'au corps de son ancien bras droit et s'accroupit à ses côtés :

_C'est moi qui suis vraiment désolé d'en être arrivé jusque là. Mais je ne peux tolérer aucune faille dans la machine de guerre. Vous avez tenté de me tuer. Vous serez donc exposé comme les autres assassins, dans ce hall. Néanmoins, par respect envers votre mémoire, mon ami, je vais faire brûler votre corps. Afin que nul ne sache que mon ancien adjoint avait tenté de me tuer.

_Cela me semble trop clément, objecta Suchong.

_C'est moi qui décide docteur, répliqua Andrew d'un ton sans appel tout en se relevant. Obéissez à mes ordres.

Suchong s'inclina légèrement et demanda l'autorisation de partir. Il était sur le point d'enfin réussir le lien parfait entre Protecteurs et Petites Sœurs et était persuadé d'y arriver avant la fin de la journée. Ryan lui accorda ce qu'il voulait. Le chinois s'inclina, laissant Ryan seul.

Seul.

C'était peut-être ce sentiment qui lui broyait le plus le cœur depuis quelques mois, depuis qu'il avait un contrôle total sur Rapture. Tout au cours de la guerre, il s'était senti faire corps avec Rapture, se battre pour la vie de chaque habitant. Mais depuis qu'il était le seigneur absolu de la cité, il se sentait complètement en dehors de sa ville. Un peu comme s'il regardait un spectacle de loin, sans vraiment s'y intéresser.

Il avait fait -et fait faire- tellement de choses horribles au cours de cette dernière année...un pouvoir de plus en plus autoritaire, une sécurité renforcée, les lois extraordinaires et l'effroyable article vingt-cinq, son règne personnel sur la ville et maintenant, le gaz de Suchong.

Les Chrosômes s'étaient brusquement multipliés voilà quelques jours. Tant et si bien qu'hors de contrôle, ils avaient massacré presque toute la population saine de Rapture. Seule l'intervention in extremis de Suchong avait permit d'éviter l'anéantissement. Suchong avait mis au point un gaz aussi simple qu'efficace : il diffusait certaines phéromones dans l'air et instantanément, les Chrosômes qui l'aspirait devenaient de parfaits serviteurs, prêts à combler le moindre désir de Ryan et de son camp.

Ce gaz n'était rien d'autre que la mort du libre arbitre. La plus pure insulte qu'on pouvait faire à Rapture, le viol de son rêve. Mais encore une fois, Suchong avait su convaincre son maître : si ce gaz permettait de contrôler les Chrosômes, désormais majoritaires dans la ville, ne valait-il mieux pas que leur camp le détienne, plutôt que celui d'Atlas ? Le scientifique avait juré de travailler à guérir les Chrosômes de leur maladie par un nouveau plasmide qui éliminerait toute trace d'ADAM dans leurs veines, leur rendant ainsi un corps et un esprits sains. Alors pour la énième fois, Ryan s'était laissé persuader.

Il tourna les talons et commença à marcher en direction de son bureau quand un des membres de la sécurité se précipita sur lui, tenant un dossier à la main.

_Monsieur Ryan ! Monsieur Ryan !

Andrew lui fit signe d'approcher. Le garde lui remit un épais dossier entre les mains, expliquant que l'officier Sullivan avait explicitement demandé que ces papiers soient remis à Ryan en mains propres. Le soldat s'en retourna ensuite à son poste.

Ryan ouvrit le dossier et se saisit de la première feuille qu'il avait sous les yeux. C'était une lettre et il reconnaissait sans mal l'écriture de l'irlandais :

Monsieur Ryan.

Je dois avouer que comme de nombreux rapturiens, l'idée de la dictature ne me plaisait guère. Encore moins celle de la peine de mort. J'ai néanmoins su obéir à vos ordres et contenir la menace d'Atlas. Mais depuis l'assassinat de Culpepper, je n'arrive pas à m'ôter l'image de sa mort de la tête. Oui, j'ai bien écrit "assassinat". Si j'ai autrefois tué des hommes et des femmes, que ce soit à la surface ou ici, c'étaient des criminels. Non des innocents. Je rends mon badge et j'arrête tout. Je ne vois qu'une façon de me défaire de la culpabilité : je vais rejoindre mes victimes dans la mort. Je vous souhaite de gagner cette guerre monsieur Ryan. Car moi, je l'ai déjà perdue.

PS : ci-joint, un condensé de mes archives secrètes sur Rapture et ses habitants. Je vous recommande particulièrement les pages concernant mademoiselle Jolene. Cela devrait grandement vous intéresser.

Adieu, Andrew.

Sullivan.

Ryan resta interdit quelques instants, à lire et à relire la lettre. Sullivan venait de lui écrire qu'il se suicidait. Son chef de la sécurité, son ami, avait décidé de s'ôter la vie. Andrew ne savait pas quoi penser. Il se sentait triste car il perdait un ami cher mais aussi en colère contre cette maudite guerre qui avait fait craquer Sullivan. Ryan se jura qu'Atlas allait payer. D'une façon ou d'une autre mais il allait payer. A cause de lui, Andrew venait de perdre un proche de plus. Jamais ce ne serait arrivé si Atlas n'avait pas fomenté cette révolte.

Le post-scriptum l'intrigua d'autant plus. Alors comme ça, l'irlandais n'avait pas pu résister aux ordres de son maître et avait enquêté sur Jasmine ? Sullivan n'avait jamais su où s'arrêter quand il s'agissait d'aller fouiller dans le passé des gens. La première envie d'Andrew fut de jeter le dossier au feu. Mais après réflexion, il se dit que si Sullivan désirait qu'il lise les documents parlant de sa maîtresse, c'était que ces derniers devaient être importants.

Il feuilleta donc les pages du dossier, jusqu'à arriver à la lettre J. Là, il stoppa net et sourit en découvrant une grande photographie en noir et blanc de sa maîtresse. Presque d'instinct, il caressa le papier photo du bout des doigts, comme un palliatif à l'absence de Jasmine. Il n'avait pas eu le temps de la voir depuis des semaines maintenant. Toujours trop pris par la gue...

Il stoppa une nouvelle fois le fil de ses pensées, mais pas de ravissement cette fois. Il lisait les notes de l'officier Sullivan et sentait comme une main froide lui fouiller les entrailles.

Non.

Ce n'était pas possible. Sullivan avait dû faire une erreur. Il s'était trompé, c'était la seule explication possible. Jasmine n'avait pas pu faire ça. Non, non, impossible, infaisable.

Le choc avait tant ébranlé Ryan qu'il ne tenait plus le dossier qu'à bout de bras et ces derniers tremblaient si fort qu'il en avait du mal à poursuivre sa lecture. Non, bien sûr, c'était impossible mais cela expliquerait tout. Cela pouvait expliquer pourquoi elle changeait de sujet dès qu'il tentait de parler des enfants

Il avait confiance en elle. Une foi pure et absolue. Il l'aimait et c'était réciproque. Non, jamais, au grand jamais elle n'aurait pu faire cela.

Et pourtant...cela semblait si logique. Si simple.

Il n'avait pas le choix, il devait lever le doute et demander à la principale intéressée.

Il referma le dossier d'un coup sec, le bloqua sous son bras et se mit en route pour la Forteresse Folâtre. Il maudit chaque instant qui le séparait encore du Jardin d'Eve et de Jasmine. Pendant le voyage, il se surprit à se mordre sa lèvre inférieure d'anxiété, tant qu'il parvint à se la fendre. Mais il ne sentait ni la douleur, ni le sang qui coulait de sa blessure. Tout son esprit, tout son corps était dirigé vers celle qu'il aimait. Dès que Jasmine aurait confirmé qu'elle n'y était pour rien, le doute s'en irait et il pourrait jeter ces pages maudites au fin fond de l'océan Atlantique.

Il traversa le royaume de Cohen comme un automate, ne prêtant même pas attention à d'étranges statues de plâtre qui commençaient à emplir la zone. Il ne croisa personne et cela lui allait très bien.

Enfin, il arriva à la maison close.

Il franchit les portes comme il l'avait fait tant de fois, laissant le Jardin d'Eve l'engloutir. Généralement, il adorait les tapisseries bordeaux du club ou son dallage or et noir mais aujourd'hui, il n'était vraiment pas d'humeur. Le club était totalement vide hormis Jasmine qui tournoyait sur la scène autour d'une barre de danse chromée. Elle arrêta sa danse dans une position suggestive et son visage s'éclaira en reconnaissant son amant :

_Tiens, tiens, Andrew Ryan, un revenant !

Entendre sa voix poussa presque instantanément Andrew à l'embrasser sur le champ. Mais il ne pouvait pas la toucher avant qu'elle ne se soit expliquée sur le dossier de Sullivan.

Elle s'écarta de la barre de danse et se dirigea vers les coulisses tout en soufflant à Andrew, en un ton délicieusement langoureux de la rejoindre. Il la suivit d'un pas peut-être encore plus leste que d'habitude. Dans le couloir qui menait à sa chambre, elle pouffa de rire :

_Je croyais que vous aviez oublié votre pauvre Jasmine. Mais je suis ravie que ça ne soit pas le cas.

Cette politesse guindée était un jeu pour elle. Elle était une des rares à parler à Ryan sans l'appeler "monsieur" tout d'abord. Elle ne prenait ses distances dans la parole que quand elle voulait le taquiner, comme ici, de n'être pas venu la voir durant plusieurs semaines.

Enfin, ils arrivèrent jusque dans sa chambre. A peine avaient-ils passés la porte que la jeune femme se jetait dans ses bras. Cette fois ci pourtant, Andrew l'empêcha de l'embrasser en dressant la paume de sa main à la verticale. Jasmine stoppa à quelques centimètres de lui, intriguée :

_Quoi ? Qu'est-ce qui se passe mon chéri ?

_Jasmine, dit-il d'une voix que lui même peinait à reconnaître. J'ai besoin d'une réponse claire.

Il ouvrit le dossier aux pages la concernant et les lui tendit. Il n'y avait pas à s'en faire. Elle allait dire la vérité, que c'était faux et tout irait pour le mieux. Jasmine n'aurait jamais fait ça. Sa Jasmine ne l'aurait jamais trahi.

Pourtant, le visage de Jasmine pâlit. Un pâleur de mort, bien pire que le teint du plus albe des Chrosômes. Ses lèvres rouges sang se tordirent en une moue de remords affreux.

Non. Non. Non.

_Je regrette monsieur Ryan, balbutia t-elle, au bord des larmes. Je ne savais pas.

La politesse de jeu n'était plus de mise. Elle l'appelait "monsieur Ryan". Comme tant d'autres. Ce n'était plus du jeu, c'était de la peur.

Elle l'avait fait. Sullivan avait raison, elle l'avait fait.

_Alors c'était vrai, souffla t-il éberlué. Tu m'as trahi.

_Je ne savais pas ! plaida t-elle.

_Tu a couché avec moi pour devenir enceinte et vendre l'embryon à Tennenbaum, pour le compte de Fontaine. Tu as vendu la chair de ma chair. Tu m'as abusé et manipulé.

_Je ne savais pas que Fontaine avait à voir quelque chose là dedans ! fondit-elle en sanglots.

Il venait de se faire trahir par la seule femme au monde dont-il était amoureux. En fait, peut-être ne l'avait-elle jamais aimé. Elle travaillait peut-être pour Fontaine depuis le début et leur rencontre, au bar après la première de Culpepper ne devait rien au hasard, mais aux ordres de Jasmine.

_Qu'est-ce que vous faites ? gémit-elle en le voyant sortir un pistolet de sa poche. Non, pitié, non !

Il aurait dû se sentir bouillonnant de rage et de fureur. Mais c'était plus l'accablement qui l'envahissait alors qu'il pointait une arme sur sa maîtresse.

_Non ! Non ! répéta t-elle.

Il se borna à armer le chien.

_Je vous aime ! cria t-elle en une ultime supplique.

Il lâcha alors sa canne qui tomba au sol en un bruit effroyable et de cette main libre, il attira sa maîtresse à lui pour un baiser passionné. Il quitta ses lèvres à regrets et regarda couler des larmes de ses magnifiques yeux d'émeraude.

_Sache que tu resteras la seule femme que j'aie jamais aimé.

Et il pressa la détente. Combien de fois, il ne le savait plus. Il vit juste Jasmine tomber sur le lit, éclaboussant les murs de son sang, ses bras pliés devant son visage en une ultime défense dérisoire. Comment il quitta ensuite la scène de crime, laissant derrière lui, lui semblait-il son chapeau et ses chaussures -et Dieu seul savait à quel moment il les avait ôtées-, lui semblait toujours aussi brumeux. Il ne reprit conscience que bien plus tard, affalé sur son canapé, une bouteille de vodka à la main.

Il venait de la tuer. Il venait d'assassiner celle qu'il aimait. Son crime était abject mais elle le méritait. Elle avait vendu l'embryon à Fontaine ! A son pire ennemi ! C'était de loin la pire et plus horrible chose qu'on puisse lui faire à lui, Andrew Ryan !

Mais il venait de la tuer. De lui ôter la vie. Il avait tué deux personnes dans sa vie. La première était l'assassin de sa famille. La deuxième, était la femme dont il était éperdument amoureux.

Pris d'une sorte de crise mystique soudaine, Ryan se releva, pointa son regard vers le ciel et vociféra :

_Dieu ! Si tu existes, alors détruis moi ! Je viens de tuer la femme que j'aime ! Est-ce que je mérite encore de vivre après ça ? A quoi ça me sert tout ça, dit-il en désignant son bureau et par la même, son pouvoir, si je n'ai plus Jasmine ? Alors viens ! Envoie tes anges, frappe moi de la foudre, fais tout sauter mais TUE MOI !!!

Pendant une seconde, Ryan eut vraiment la foi. Il crut sincèrement que Dieu existait et qu'il allait accéder à sa requête. Mais bien sûr, rien n'advint. Ni ange, ni foudre, ni explosion. Rien, le néant.

Ryan se retrouvait comme auparavant.

Seul.

_Seul, murmura t-il en embrassant la pièce du regard.

Il se traîna jusqu'à la vitre et regarda Rapture.

_Ma fille, souffla t-il dans un sanglot. Je viens de faire quelque chose d'horrible. Tout s'écroule autour de moi : Bill passe à l'ennemi, Sullivan se suicide, les gens deviennent fous...

Il posa son front contre la vitre, cherchant à profiter de la fraîcheur des profondeurs.

_Tout m'échappe ma chérie. Tout. Mais je refuse de me rendre. Atlas va payer pour ce qu'il a fait à mon monde. Pour ce qu'il t'a fait ma fille. Il ne s'agit plus de mesures temporaires. Je vais traquer et tuer Atlas. La tête de cet enfoiré sera posée sur ma table de nuit. Je me chargerais ensuite des complices de Fontaine, qui m'ont volé mon enfant. Quand eux, serons morts, il n'y aura plus que des Chrosômes. Je les tuerai aussi.

Un faible sourire, déchira le visage morne du vieil homme :

_Alors nous resterons ensemble ma fille.

Il déposa un baiser contre la vitre.

_Seuls et en paix pour l'éternité. Je te le promets.

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