25 juin 1884
Joker leva les yeux vers le manoir des Blodweell.
Derrière les grilles ouvertes, des calèches déposaient leurs passagers les unes après les autres. Des femmes en robes claires remontaient l'allée au bras de messieurs en redingote. Plus loin, les fenêtres du manoir brillaient sous le soleil.
Joker resta de l'autre côté du portail.
Pour une fois, il ne portait ni maquillage ni costume de scène. Le baron Kelvin lui avait prêté une veste noire et une chemise blanche pour l'occasion. Ses cheveux roux étaient partiellement tressés, comme lorsqu'il se préparait à entrer en piste.
Il baissa les yeux vers le carton qu'il tenait encore à la main.
Beast, Dagger et Doll étaient entrés depuis longtemps. Lui avait trouvé toutes les excuses possibles pour retarder son arrivée.
Une chaussure à refaire.
Une course à terminer.
Puis la certitude qu'il avait oublié quelque chose.
Il n'avait rien oublié.
Il ne voulait simplement pas voir Jade se marier.
Depuis qu'il avait reçu sa lettre, il s'était demandé à quoi pouvait bien ressembler Geoffrey Blodweell.
Il avait d'abord espéré un vieillard ridicule choisi par la tante de Jade. Puis un homme froid, ennuyeux, peut-être assez désagréable pour qu'elle le regrette immédiatement.
C'était mesquin.
Il le savait.
Le pire serait que Geoffrey soit quelqu'un de bien.
Un homme riche, cultivé, charmant. Quelqu'un capable de lui offrir une maison, une vie tranquille et tout ce que Joker ne possédait pas.
Quelqu'un qu'elle pourrait aimer sans avoir à dormir dans des roulottes ni à compter les pièces après chaque représentation.
Joker observa une calèche passer près de lui.
Il regarda une dernière fois le manoir.
Il aurait dû entrer. Sourire. La féliciter. Faire ce qu'on attendait d'un ami.
Mais il savait déjà qu'il passerait la journée à chercher sur le visage de Jade la preuve qu'elle n'était pas vraiment heureuse.
Et si elle l'était, il ne savait pas s'il supporterait de la trouver.
Sa main valide se crispa sur le carton d'invitation.
Les lettres calligraphiées "Bienvenue Joey Taylor" disparurent sous les pliures.
Il mit le morceau de papier dans sa poche et fit demi-tour.
Lui et ses pensées égoïstes n'avaient rien à faire ici.
---
Lorsque Geoffrey prononça ses vœux, Jade le regarda attentivement.
Elle chercha quelque chose.
Une hésitation.
Un remords.
N'importe quel signe capable d'effacer ce qu'elle avait entendu quelques heures plus tôt.
Geoffrey ne lui donna rien.
Sa voix resta calme. Son sourire était le même que lors de leurs promenades, de leurs dîners, de toutes ces journées où elle n'avait encore aucune raison de se méfier de lui.
Jade sentit le prêtre se tourner vers elle.
Elle avait presque oublié que c'était à son tour de parler.
Elle récita les mots qu'on lui avait appris.
Lorsque Geoffrey prit sa main pour y passer l'anneau, ses doigts étaient chauds.
Ce détail la troubla plus qu'il n'aurait dû.
Un homme qui préparait votre mort ne devait-il pas avoir quelque chose de différent ?
Une main plus froide.
Un regard plus cruel.
Quelque chose.
Mais Geoffrey ressemblait toujours à Geoffrey.
Jade baissa les yeux vers l'anneau désormais passé à son doigt.
Elle était mariée.
Elle avait réellement fait cela.
Une partie d'elle avait espéré jusqu'à la dernière seconde que Geoffrey interromprait lui-même la cérémonie.
Il ne l'avait pas fait.
La réception occupait plusieurs salons du manoir.
Des musiciens jouaient près des grandes fenêtres. Les tables croulaient sous les pâtisseries, les fruits et les coupes de champagne. Partout, on félicitait Jade.
Elle souriait.
Elle remerciait.
Elle tendait la main lorsqu'on voulait admirer son alliance.
Et chaque fois qu'elle apercevait Geoffrey à travers la salle, la conversation du matin lui revenait.
Elle ne mérite pas ça.
Il avait dit cela.
Elle s'y accrochait encore.
— Permettez-moi de vous présenter mes félicitations, madame Blodweell.
Jade releva la tête.
Un homme d'une trentaine d'années venait de s'arrêter devant elle. Ses cheveux bruns étaient soigneusement coiffés.
— Harrison Asger, se présenta-t-il. Un parent éloigné. L'invitation avait été adressée à mon père, Upton Asger, mais il n'a pas pu venir.
Jade mit une seconde à retrouver son sourire.
— Enchantée, monsieur Asger.
— Le plaisir est pour moi. Votre cérémonie était très...
— Jade !
Une petite silhouette se jeta contre elle.
Jade recula sous le choc avant de reconnaître le visage enfoui contre sa robe.
— Doll ?
La jeune fille releva la tête avec un grand sourire.
— C'est bien moi !
Jade l'écarta légèrement pour mieux la regarder.
— Tu as grandi !
— Évidemment !
— Quel âge as-tu maintenant ?
— Treize ans.
Jade secoua la tête, incrédule.
— Déjà treize ans ?
Doll éclata de rire.
Une femme les rejoignit.
Même dans un salon rempli de dames de la haute société, Beast était impossible à manquer. Sa robe rouge suivait les formes de son corps et remontait suffisamment sur l'une de ses jambes pour laisser apparaître l'articulation de sa prothèse.
Elle n'avait manifestement fait aucun effort pour la cacher.
Cela fit sourire Jade.
— Beast.
Beast ouvrit les bras.
— Viens là.
Jade l'enlaça.
Pendant quelques secondes, elle oublia Geoffrey, Dustin et la conversation derrière la porte.
Beast recula ensuite pour examiner sa robe.
— Regarde-toi.
— Quoi ?
— Une vraie dame.
Jade grimaça.
— Ne dis surtout pas ça devant ma tante. Elle croirait avoir gagné.
Beast rit.
Son regard chercha Geoffrey dans la salle.
— Ton mari n'est pas mal non plus.
Le sourire de Jade se figea.
Beast ne le remarqua pas.
— Où sont les autres ? demanda rapidement Jade.
— Dagger terrorise le buffet.
Jade suivit son regard.
En effet, le jeune blondinet aux mèches noires se tenait devant une longue table et savourait tout ce qui était à sa portée, suscitant des regards noirs de la part des autres convives. Jade ne put s'empêcher de sourire.
Jade étouffa un rire.
— Il n'a pas changé.
— Je vais le chercher ! annonça Doll.
Elle repartit aussitôt.
Jade la suivit des yeux quelques secondes.
Puis elle se retourna.
— Et Joker ?
Le sourire de Beast disparut.
À peine.
Mais Jade le vit.
— Il n'est pas avec vous ?
— Non.
— Il va venir plus tard ?
Beast hésita.
— Je ne pense pas.
Jade resta silencieuse.
— Pourquoi ?
— Jade...
— Pourquoi ?
Beast jeta un regard autour d'elles.
Harrison avait eu la politesse de s'éloigner. Personne ne semblait les écouter.
— Il a mal pris ton départ, finit-elle par dire.
— Ça fait des années.
— Je sais.
— On s'est écrit.
— Je sais aussi.
Beast soupira.
— Mais ton mariage... c'est différent.
Jade fronça les sourcils.
— Différent comment ?
— Il pensait toujours qu'un jour tu reviendrais avec nous.
Jade baissa légèrement les yeux.
Autrefois, ils avaient parlé de leur propre cirque. De voyages. De grandes villes. D'un chapiteau immense.
Ils étaient des enfants.
Jade avait pourtant cru à ce rêve elle aussi.
— Il m'en veut ?
Beast détourna les yeux. Elle aurait préféré que ce soit seulement cela.
— Un peu.
C'était plus simple que la vérité.
Joker était arrivé.
Beast l'avait aperçu depuis une fenêtre, seul devant les grilles.
Puis elle l'avait vu repartir.
Elle savait très bien que ce n'était pas de la colère qui l'avait empêché d'entrer.
Mais ce n'était ni le lieu ni le jour pour expliquer cela à Jade.
— Je devrais aller le voir.
— Laisse-le un peu tranquille.
Jade hocha la tête.
Elle regarda de nouveau vers l'entrée du salon, comme si Joker pouvait encore apparaître.
Il ne viendrait pas.
Depuis l'orphelinat, elle avait toujours pensé qu'il faisait partie de ces rares personnes qu'elle pouvait perdre de vue sans vraiment les perdre. Même après son départ, même après les années, cette certitude était restée.
Elle lui parut soudain beaucoup moins solide.
Jade sentit monter l'envie absurde de retenir Beast, de lui demander de rester avec elle, ou simplement de lui raconter ce qu'elle avait entendu le matin même.
Son regard trouva Geoffrey de l'autre côté de la salle.
Il riait avec l'un de ses invités.
Elle se tut.
— Dis-lui seulement...
Elle hésita.
— Dis-lui qu'il pourra venir ici quand il voudra.
Beast sentit un pincement de culpabilité.
— Je lui dirai.
Deux invités approchaient déjà pour féliciter la mariée.
Beast s'écarta.
— On se retrouve après.
Jade lui adressa un sourire avant de se tourner vers les nouveaux venus.
Beast allait rejoindre Dagger lorsqu'un homme près d'une fenêtre attira son regard.
Un majordome, apparemment.
Elle ralentit.
Il était vraiment beau.
L'homme, lui, ne semblait pas l'avoir remarquée.
Il regardait Jade.
Pas la salle.
Pas les invités.
Jade.
Son visage était calme, presque impassible, mais ses yeux suivaient chacun des déplacements de la jeune mariée avec une attention qui intrigua Beast.
— Beast !
Dagger l'appelait depuis le buffet.
— J'arrive !
Elle détourna les yeux une seconde.
Lorsqu'elle regarda de nouveau vers la fenêtre, le majordome avait disparu.
---
La nuit était tombée depuis longtemps lorsque Jade entra dans la chambre.
Les domestiques avaient allumé plusieurs bougies. Un feu brûlait dans la cheminée malgré la douceur de la saison. Des pétales de roses avaient même été dispersés sur le couvre-lit.
Jade les regarda.
Puis regarda Geoffrey.
Il referma la porte derrière eux.
Le silence qui suivit était différent de tous ceux qu'ils avaient partagés auparavant.
Geoffrey retira sa veste et la posa sur un fauteuil.
— Tu as été très silencieuse aujourd'hui.
Jade resta près de la coiffeuse.
— J'étais fatiguée.
— C'est compréhensible. La journée a été longue.
Il défit le bouton de son col.
Jade observa ses gestes.
Il paraissait calme.
Elle ne comprenait pas comment il pouvait l'être.
— Geoffrey.
Il leva les yeux.
— Oui ?
Jade sentit sa gorge se serrer.
Elle avait répété cette conversation toute la journée. Dans chacune de ses versions, elle trouvait les bons mots.
Maintenant qu'il était devant elle, rien ne venait.
— Qui est Eleanor ?
Geoffrey s'immobilisa.
Ce fut bref.
Mais Jade le vit.
— Eleanor ?
— Oui.
— Où as-tu entendu ce nom ?
— Ce matin.
Le visage de Geoffrey se ferma.
— Où ?
— Près du petit salon.
Il la fixa.
— Tu nous écoutais.
— Je te cherchais.
— Jade...
— Je voulais te voir avant la cérémonie.
Geoffrey passa une main sur son visage.
— Qu'est-ce que tu as entendu exactement ?
— Beaucoup de choses.
— Ce n'est pas une réponse.
— J'ai entendu parler de mes biens. De tes dettes.
Elle marqua une pause.
— D'un accident.
Geoffrey pâlit.
— J'ai entendu Dustin prononcer le mot assassinat.
Un long silence suivit.
Geoffrey se détourna.
— Dustin parle trop.
Jade le regarda, incrédule.
— C'est tout ce que tu trouves à dire ?
— Non.
Il se dirigea vers la cheminée.
— Alors explique-moi.
Geoffrey resta dos à elle.
— C'est compliqué.
— Pourquoi m'avoir épousée ?
Il ne répondit pas.
— Geoffrey.
— Mon père a laissé plus de dettes que tu ne l'imagines.
Jade attendit.
— Lorsque j'ai compris dans quel état se trouvait le domaine, il était déjà presque trop tard. Dustin m'a proposé une solution.
— Moi.
Geoffrey baissa les yeux.
— Ta fortune.
Cette précision fit plus mal qu'elle n'aurait dû.
— Et Eleanor ?
Il ferma les yeux un instant.
— Je la connaissais avant toi.
Jade détourna la tête.
— Tu l'aimes.
Geoffrey ne répondit pas.
Il n'en avait pas besoin.
— Son père n'aurait jamais accepté qu'elle épouse un homme ruiné, poursuivit-il. Pas avec mes dettes. Pas avec ce que mon nom risquait de devenir.
— Alors tu as décidé de m'épouser et de me faire assassiner.
— Au début, oui.
Jade releva brusquement les yeux.
— Au début ?
Geoffrey serra la mâchoire.
— Je ne te connaissais pas encore.
Jade eut un sourire triste.
—Tu as dit que j'étais gentille...
Geoffrey la regarda.
— Tu as vraiment tout entendu.
Le silence retomba.
— Je suis désolé, dit-il enfin.
Jade le fixa.
Elle avait imaginé ces mots toute la journée.
Elle pensait qu'ils lui apporteraient quelque chose.
Ils ne changèrent rien.
— Qu'est-ce qui se serait passé si je n'avais rien entendu ?
Geoffrey baissa les yeux.
— Je ne sais pas.
— Si.
— Jade...
— Tu le sais.
Elle avança d'un pas.
— Tu m'aurais fait tuer ?
Geoffrey resta silencieux trop longtemps.
Jade comprit.
Elle se dirigea vers la porte.
Geoffrey la rattrapa en quelques pas.
— Où vas-tu ?
— Chercher ma tante.
— Attends. Nous pouvons encore régler ça.
Jade le regarda comme s'il venait de parler une langue étrangère.
— Régler ça ?
— Je peux parler à Dustin.
— Je viens de découvrir que mon mari prépare mon meurtre et tu veux que je reste ici pendant que tu négocies avec ton complice ?
— Ce n'est pas ce que je veux dire.
— Alors dis-moi ce que tu veux dire.
Geoffrey inspira profondément.
— Le plan est terminé.
Jade secoua la tête.
— Je ne te crois pas.
— Jade, sois raisonnable.
— Raisonnable ?
Il regretta le mot dès qu'il l'eut prononcé.
— Ce que je veux dire, c'est que si tu vas trouver ta tante maintenant, tout va exploser.
— Tant mieux.
— Tu ne comprends pas.
— Non. Je crois que je comprends très bien.
Elle posa la main sur la poignée.
Geoffrey se plaça devant la porte.
Jade s'immobilisa.
— Écarte-toi.
— Écoute-moi deux minutes.
— Écarte-toi.
— Dustin niera tout. Il n'y a aucune preuve. Ce sera ta parole contre la nôtre.
— Je parlerai quand même.
— Notre mariage vient d'être célébré devant toute la société.
Sa voix montait malgré lui.
—Le scandale atteindra ta famille autant que la mienne.
— Je m'en fiche.
— Moi pas !
Le silence tomba brutalement.
Geoffrey passa une main dans ses cheveux.
Il semblait moins en colère qu'effrayé.
— Donne-moi jusqu'à demain.
— Non.
— Une nuit.
— Non.
Elle tenta de passer.
Il lui saisit le poignet.
Jade sursauta.
— Lâche-moi.
Geoffrey desserra aussitôt les doigts.
— Pardon.
Jade recula.
Geoffrey resta immobile, la main encore à moitié levée.
— Jade...
— Ne me touche plus.
Elle contourna le lit pour atteindre l'autre côté de la pièce.
— Je vais hurler.
— Ne fais pas ça.
Geoffrey resta immobile.
Jade vit son regard partir vers le petit secrétaire près du lit.
Puis revenir vers elle.
Ce simple mouvement suffit à lui glacer le sang.
— Geoffrey.
Il se dirigea vers le meuble.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— Je veux seulement que tu te calmes.
Il ouvrit un tiroir.
Jade recula.
Lorsqu'il se retourna, un revolver était dans sa main.
Pendant une seconde, aucun des deux ne bougea.
Geoffrey ne souriait pas.
— Pose ça.
— Je ne veux pas te faire de mal.
Jade regarda l'arme.
Puis son visage.
Il avait presque dit la même chose ce matin.
Geoffrey ferma les yeux une seconde.
— Ne m'oblige pas à faire ça.
Jade cessa de respirer.
— Baisse ton arme.
Geoffrey ne le fit pas.
Jade regarda la porte.
Il suivit son regard.
— Ne bouge pas.
— Geoffrey...
Geoffrey déglutit.
— Demain, je parlerai à Dustin. Nous trouverons une solution. Tu auras tout ce que tu veux.
— Ou bien il me fera taire plus vite ?
— Tais-toi.
Elle resta immobile.
Geoffrey sembla lui-même surpris par la violence du mot.
Jade vit alors quelque chose qu'elle n'avait pas voulu comprendre toute la journée.
Il avait peur.
Peur de perdre son domaine.
Peur de perdre Eleanor.
Peur d'être découvert.
Et cette peur comptait davantage, à cet instant, que ce qui pouvait lui arriver à elle.
Elle fit un pas vers la porte.
Geoffrey arma le chien du revolver.
Le petit claquement métallique résonna dans toute la chambre.
Jade s'arrêta.
— Je t'ai dit de ne pas bouger.
Cette fois, elle le crut.
Il pouvait réellement tirer.