6 juillet 1884
Hilda entraîna Jade dans une ruelle étroite.
Elles s'arrêtèrent devant une petite maison de pierre coincée entre deux bâtiments plus hauts. Les volets auraient eu besoin d'être repeints et une fissure courait au-dessus d'une fenêtre.
Hilda sortit une clef de sa poche.
— Je crains que ce soit un peu moins impressionnant que les demeures à auxquelles vous êtes habituée.
— Cela n'a pas d'importance.
La porte grinça en s'ouvrant.
L'intérieur était modeste mais propre. Des écheveaux de laine remplissaient plusieurs paniers près d'un métier à tisser, et des morceaux de tissu soigneusement pliés occupaient une étagère.
Hilda posa ses livres sur la table.
Jade regarda autour d'elle.
— Vous êtes tisserande ?
— Oui.
Elle lui indiqua une chaise.
Jade s'assit.
Hilda resta debout quelques secondes, comme si elle hésitait encore à parler, puis prit place en face d'elle.
— Je vais tout vous expliquer, mais d'abord, permettez-moi de vous poser une question... Depuis combien de temps connaissez-vous votre majordome ?
La question prit Jade au dépourvu, mais elle répondit honnêtement.
— Je l'ai engagé peu après mon mariage.
— Je vois. Et, vous vous êtes mariée récemment, je présume.
— Fin juin.
Hilda resta silencieuse.
Jade attendit un instant.
— Quel rapport avec Laureen ?
Hilda baissa les yeux.
— Plus que vous ne le pensez.
Elle inspira doucement.
— Ce que le père Alan vous a raconté n'est pas faux. Mais c'est la version que l'on conserve dans les registres.
— Il en existe une autre ?
— Celle que les habitants se transmettent depuis des générations.
La curiosité de Jade fut aussitôt piquée.
— Laureen Lowth est bien venue à Saint James en 1761, poursuivit Hilda. D'après ce que racontait ma grand-mère, elle prétendait être victime d'une malédiction.
— Quel genre de malédiction ?
— Personne ne le sait plus. Peut-être que personne ne l'a jamais vraiment su. Mais Laureen devait être suffisamment effrayée pour demander l'aide du prêtre.
— Il a essayé de l'exorciser ?
— C'est ce qu'on raconte.
Hilda baissa la voix.
— Quelque chose se serait produit pendant le rituel. Des cris auraient été entendus depuis l'extérieur. Quand des habitants sont entrés, le prêtre était mort.
Jade se pencha légèrement vers elle.
— Et Laureen ?
— C'est là que les versions divergent.
Hilda marqua une pause.
— Certains disent qu'elle n'avait plus tout à fait l'apparence d'une femme. D'autres parlent seulement d'une jeune femme devenue folle de terreur. Après plus d'un siècle, il est difficile de savoir ce qui relève encore des faits.
— Qu'est-ce que les villageois ont fait ?
Hilda détourna les yeux.
— Ils l'ont tuée.
Jade resta immobile.
La simplicité de la réponse la troubla davantage que ne l'aurait fait un long récit.
— Puis ils ont incendié l'église, poursuivit Hilda. Peut-être pour détruire ce qu'ils croyaient avoir vu. Peut-être simplement pour faire disparaître les traces de ce qu'ils venaient de faire.
Jade revit le mur noirci.
Je ne trouve presque aucune trace d'eau.
Caym avait raison.
Les villageois n'avaient jamais essayé d'éteindre l'incendie.
Pire, ils l'avaient peut-être allumé eux-mêmes.
Jade baissa les yeux.
— Vous avez dit que tout cela avait un rapport avec Caym.
Le sourire d'Hilda disparut.
— Oui.
Elle sembla hésiter une nouvelle fois.
— La légende ne s'arrête pas à la mort de Laureen.
Jade attendit.
— Elle raconte que la chose qui l'avait maudite reviendrait un jour.
Le silence retomba.
Jade pensa au père Alan.
À sa demande de parler seul avec Caym.
Une inquiétude sourde commença à monter.
— Madame, je suis désolée de devoir vous annoncer cela, mais je crains que vous ne reverrez plus jamais votre majordome.
L'annonce glaciale prit Jade de court.
— Comment cela ?
— Je comprends que cela puisse vous contrarier. Je ne l'ai rencontré que brièvement... Il était d'une beauté à couper le souffle. Malheureusement, le mal a souvent recours à de ce genre d' artifice.
Jade la fixa, sans comprendre.
— Caym et Naberus... Je ne vous en veux pas de ne pas les avoir remarqués. Ces noms ne sont pas très connus...
Le malaise de Jade se transforma brusquement en peur.
— Caym...
— Votre majordome est très probablement une entité démoniaque. Le père Alan s'est proposé pour en finir avec lui.
Jade se leva si brusquement que sa chaise racla le sol.
— Qu'allez-vous lui faire ?
Hilda se leva à son tour.
— Madame—
Jade était déjà à la porte.
Elle abaissa la poignée.
Rien.
Elle essaya de nouveau.
— Ouvrez.
Hilda ne bougea pas.
Jade se retourna.
— Hilda.
— Je vous assure que nous essayons seulement de vous protéger.
Jade regarda la serrure.
La clef avait disparu.
Hilda avait verrouillé derrière elles.
Son cœur accéléra.
Jade frappa contre la porte.
— Caym !
Aucune réponse.
— Caym !
Hilda s'approcha.
— Il ne peut pas vous entendre.
Jade porta instinctivement une main à son col.
Sous le tissu, le sceau était devenu chaud.
Elle referma les doigts dessus.
— Caym, rejoins-moi.
Sa voix trembla.
Elle inspira.
Puis cria :
— Rejoins-moi tout de suite. C'est un ordre !
La marque s'embrasa sous sa peau.
Hilda pâlit.
Son regard descendit vers la lueur qui traversait le tissu.
— Vous le saviez...
Jade ne la regardait déjà plus.
---
La voix du père Alan s'éleva de nouveau dans la nef.
— Imperat tibi sacramentum Crucis, omnium christianae fidei mysteriorum virtus...
Caym resta devant le cercle gravé dans la pierre.
La barrière exerçait sur lui une pression désagréable, renforcée à chaque phrase prononcée par le prêtre.
Il aurait pu forcer le passage.
Mais pas sans effort.
Et, pour l'instant, il avait une raison plus intéressante de rester.
Caym observa tranquillement le vieil homme.
— Vous êtes bien courageux de vous en prendre seul à un démon.
Le père Alan poursuivit sa récitation.
— Caym. Naberus. Vous avez reconnu ces deux noms presque immédiatement. Voilà qui est mieux renseigné que la moyenne de vos paroissiens. Dites-moi, mon père, la démonologie fait-elle partie de votre formation, ou dois-je y voir un intérêt personnel ?
Cette fois, le regard du prêtre se fixa sur lui.
— Ils figurent dans des ouvrages de théologie.
— Certes.
Caym inclina légèrement la tête.
Son regard redescendit vers le symbole.
Maintenant qu’il avait le loisir de l’examiner, un détail devint évident.
Les lignes n’étaient pas récentes. La pierre était usée autour des gravures, tandis que certaines entailles avaient manifestement été reprises au fil du temps.
Ce piège n’avait pas été préparé pour lui.
Il était déjà là.
— Et ce pentacle ?
Le prêtre ne répondit pas.
Caym poursuivit presque aimablement :
— Gravé dans la pierre. Dissimulé sous un tapis. Entretenu depuis bien un siècle...
Il releva les yeux.
— Vous attendiez de la visite ?
Le père Alan cessa enfin de réciter.
— Je sais très bien pourquoi vous êtes venu.
Caym haussa légèrement un sourcil.
— Vraiment ?
— Laureen Lowth.
Le nom résonna dans l'église.
— Vous êtes revenu à cause d'elle.
Caym ne répondit pas tout de suite.
Son silence sembla encourager le prêtre.
— Vous êtes venu réclamer vengeance pour ce qui lui est arrivé.
Un amusement presque imperceptible passa dans les yeux du démon.
— La vengeance. Vous me prêtez des sentiments très humains, père Alan.
— Je sais ce que vous êtes.
— Vous savez reconnaître deux noms dans un livre. Ce n'est pas tout à fait la même chose.
Le visage du prêtre se durcit.
Il reprit aussitôt sa récitation.
— Exorcizamus te, omnis immunde spiritus...
La pression autour de Caym se renforça.
Il ne bougea toujours pas.
Alan semblait désormais convaincu que le rituel fonctionnait.
Caym le laissa le croire.
Il allait tenter une dernière question lorsqu'une chaleur traversa brusquement sa main droite.
Sous son gant, le sceau du contrat s'illumina.
Puis la voix de Jade lui parvint.
"Caym, rejoins-moi tout de suite. C'est un ordre !"
Caym baissa les yeux vers sa main.
Le père Alan continuait de réciter.
Un sourire apparut lentement sur les lèvres du démon.
— Quel dommage.
Le prêtre hésita.
Caym releva les yeux.
— J'aurais volontiers poursuivi notre conversation.
Il posa une main contre sa poitrine et inclina légèrement la tête.
— Yes, my lady.
Puis il avança.
Alan recula brusquement.
— Imperat tibi excelsa Dei Genitrix—
Caym traversa la résistance qui le retenait.
Son sourire ne disparut pas.
— Je vous avais pourtant prévenu.
Le prêtre leva son chapelet.
Caym fut devant lui avant qu'il puisse terminer sa phrase.
D'un simple mouvement du bras, il le repoussa.
Alan fut projeté contre un banc. Le bois craqua sous le choc et sa récitation s'interrompit net.
Caym rajusta tranquillement le bord de son gant.
Le père Alan le regardait depuis le sol, le souffle court.
Caym franchit les portes de l'église.
Le lien du contrat lui indiquait déjà où elle se trouvait.
Il retrouva la maison sans difficulté.
La porte était entrouverte. Le bois autour de la serrure avait éclaté sous la force d'un choc.
Il allait entrer lorsque le battant s'ouvrit brusquement.
Un homme grand et mince apparut sur le seuil.
Ses cheveux bruns étaient parfaitement coiffés, son costume sombre impeccable. Derrière ses lunettes rectangulaires, deux yeux verts considérèrent Caym avec une froideur méthodique.
Il tenait à la main un long outil métallique qui ressemblait absurdement à un coupe-branches.
Caym, lui, ne s’y trompa pas.
Une Death Scythe.
L’homme ajusta ses lunettes d’un geste sec.
— Je n’ai guère l’habitude de me présenter devant de la vermine comme vous, mais les circonstances l’exigent. William T. Spears, superviseur de l’Organisation des Faucheurs.
Le mépris dans sa voix ne laissait aucun doute sur l’opinion qu’il avait des démons.
Caym inclina très légèrement la tête.
— Caym Naberus Crow, diable de majordome de la comtesse Blodweell. Puisque nous en sommes aux présentations.
Le regard de Caym glissa alors par-dessus son épaule.
Une robe bleue était étendue sur le sol.
Tout le reste cessa aussitôt d’avoir de l’importance.
Il le dépassa d'un mouvement brusque et s'agenouilla près de Jade.
— My lady.
Aucune réponse.
Ses cheveux s'étaient répandus sur le plancher. Son visage était parfaitement immobile et beaucoup trop pâle.
Caym posa deux doigts contre son cou.
Un battement.
Puis un autre.
Il passa sa main devant ses lèvres.
Son souffle était faible, mais régulier.
Il resta ainsi une seconde de plus.
Quelque chose se détendit à peine dans son visage.
Derrière lui, William consulta tranquillement une fiche.
— Son heure n'est pas encore venue.
Caym leva immédiatement les yeux vers lui.
— Qu'avez-vous fait ?
William lui adressa un regard glacial.
— Rien.
Caym reporta son attention sur Jade.
Il glissa un bras sous ses genoux, l'autre derrière son dos, puis la souleva.
Sa tête retomba contre son épaule, une mèche sombre resta prise contre sa joue. Caym l'écarta du bout de son gant, puis observa rapidement son visage, son cou, ses mains.
Aucune blessure.
Sa respiration restait régulière.
Il resserra légèrement son bras autour d'elle.
Son regard parcourut alors la pièce.
Une chaise renversée.
Des paniers de laine éparpillés.
Et, près du métier à tisser, Hilda Mercer.
Elle était couchée sur le côté, la tête dans un angle qui ne laissait guère de doute sur son état. L'un des montants de bois portait une trace sombre près du sol.
Caym observa le corps quelques secondes.
Une chute pouvait suffire à l'expliquer.
Rien ne permettait d'en déduire davantage.
William suivit son regard.
— Celle-ci, en revanche, était bien sur ma liste.
Il abaissa les yeux vers sa fiche, puis son regard glissa vers Jade, toujours immobile dans les bras de Caym.
Il l'observa un instant avant de revenir au démon.
— Je crois que vous avez eu les yeux plus gros que le ventre. Si je peux vous donner un conseil, vous devriez abandonner cette âme tant qu'il est encore temps.
Cette fois, Caym ne sourit pas.
Voilà une remarque qu'il appréciait beaucoup moins.
Un majordome digne de ce nom devait savoir reconnaître le meilleur fruit d'une corbeille avant même d'y porter la main. Insinuer qu'il avait mal choisi revenait à mettre en doute son discernement professionnel.
Son regard se fit légèrement plus froid.
— Comment un faucheur peut-il juger de la saveur d'une âme ? Je croyais que vous trouviez notre nourriture répugnante.
William releva les yeux de son dossier.
— C'est vrai. Et il n'y a pas seulement votre nourriture qui me répugne, mais aussi la manière dont vous profitez des faiblesses humaines.
— Exploiter les faiblesses de la proie est un art commun à tous les prédateurs.
Les lèvres de William se pincèrent.
— Voilà précisément le genre de raisonnement qui rend votre espèce si désagréable.
Il consulta de nouveau sa fiche.
— Faites comme bon vous semble. Je vous aurai prévenu. Après tout, je ne vais pas m'inquiéter pour un démon.
— Quelle générosité.
William l'ignora.
Il s'approcha du corps d'Hilda et vérifia une dernière fois les informations inscrites sur son document avant d'y tracer une marque nette.
Tout dans ses gestes avait quelque chose de mécanique et d'administratif.
Caym observa le procédé.
— Vous avez vu ce qui lui est arrivé ?
William ajusta ses lunettes.
— Je n'ai aucune intention de faciliter le travail d'un démon.
Caym sourit.
— Je m'en serais voulu de ne pas essayer.
Caym baissa les yeux vers Jade.
Elle respirait toujours paisiblement contre lui.
Il quitta la maison sans ajouter un mot.
7 juillet 1884
— Caym !
Jade se redressa brusquement.
Pendant quelques secondes, elle ne reconnut pas la pièce.
Puis les rideaux sombres, le mobilier ancien et la tapisserie grise reprirent leur place autour d'elle.
La maison des Blodweell.
Elle porta une main à son front.
Ses derniers souvenirs revenaient par fragments.
Hilda.
La porte verrouillée.
Le sceau devenu brûlant sous ses doigts.
Puis plus rien.
— Vous m'avez appelée, my lady ?
Jade tourna vivement la tête.
Caym se tenait sur le seuil avec un chariot chargé d'une théière, de tasses et de plusieurs petits plats.
Elle expira.
— J'ai cru qu'il t'avait tué...
Caym entra.
— Le père Alan ?
Jade hocha la tête.
Il referma tranquillement la porte.
— Parfois, j'ai l'impression que vous oubliez ce que je suis vraiment.
Un léger sourire étira les lèvres de Jade.
— Un corbeau déguisé en majordome. Je le sais...
— Une description terriblement réductrice.
Caym approcha le chariot.
— Du lait chaud ?
— Non. Ce matin, je préférerais du thé.
Il saisit aussitôt une autre théière.
Jade le regarda faire.
— Nous ne sommes plus le matin, my lady.
Jade fronça les sourcils.
— Comment ça ?
— Il est trois heures de l'après-midi.
Elle tourna brusquement la tête vers la fenêtre.
La lumière filtrait autour des rideaux.
— J'ai dormi jusque-là ?
— Vous aviez manifestement besoin de repos.
Jade repoussa la couverture et vint s'asseoir sur le bord du lit.
Elle portait désormais une chemise de nuit blanche.
— Ma robe...
— Madame Beeton s'est chargée de vous changer.
— D'accord.
Caym versa le thé.
— J'ai apporté un thé jaune de Chine. Cela vous convient ?
— Oui, c'est parfait.
Jade le regarda remplir la tasse.
Puis ses souvenirs de la veille revinrent.
— Caym ?
Il leva les yeux.
— Qu'est-il arrivé à Hilda ?
Sa main ne s'arrêta pas.
— Elle est morte.
Jade se figea.
— Morte ?
— Lorsque je suis arrivé, elle était étendue près de son métier à tisser. Elle s'était brisé la nuque.
Jade fixa sa tasse.
— Comment ?
— Je ne peux pas vous le dire avec certitude.
Il lui tendit la tasse.
— Une chaise était renversée et elle avait heurté le bois en tombant. Cela peut parfaitement expliquer sa mort.
Jade prit la tasse sans boire.
— Je ne me souviens pas de ça.
— Je m'en doutais.
Jade baissa les yeux vers son thé.
— Hilda m'a tout raconté sur l'incendie.
Caym retrouva immédiatement son attention.
— On raconte que Laureen s'est transformée en une « chose maléfique » qui a tué le prêtre.
— Une chose maléfique ?
— Caym ? Et si... j'étais un démon moi aussi ?
Le majordome la regarda.
— Ne dites pas de pareilles bêtises, my lady. Si vous étiez l'une de mes semblables, je l'aurais su. Les démons sont différents des êtres humains sur bien des points, à commencer par l'aura qu'ils dégagent.
— Mais cela pourrait expliquer la mort de Geoffrey et celle de mes...
Il s'approcha.
Jade s'interrompit.
Caym s'arrêta juste devant elle.
Elle était assise sur le bord du lit ; lui se tenait debout, assez près pour l'obliger à relever légèrement le visage.
— Caym ?
Il se pencha.
Jade cessa de bouger.
Il était face à elle.
Une main se posa sur le matelas, à côté de sa hanche, tandis qu'il abaissait lentement le visage vers son cou.
Jade inspira.
Son souffle se bloqua presque aussitôt.
Les mèches noires de Caym effleurèrent sa joue.
Puis sa mâchoire.
Il s'arrêta juste sous son oreille.
Assez près pour que Jade sente son souffle contre sa peau.
Ses doigts se resserrèrent autour de la tasse.
— Qu'est-ce que tu fais ?
Sa voix était beaucoup plus basse qu'elle ne l'aurait voulu.
— Je vérifie.
— Comme ça ?
Caym ne répondit pas immédiatement.
Son visage descendit encore légèrement.
Sa bouche passa à quelques millimètres de son cou.
Pas un contact.
Presque.
Jade sentit son cœur accélérer.
Elle était certaine qu'il pouvait l'entendre.
Cette pensée ne fit qu'empirer les choses.
Caym resta là une seconde de plus.
Puis deux.
Bien plus longtemps que ce qu'aurait exigé une simple vérification.
Jade n'osa plus bouger.
Sa peau semblait soudain beaucoup trop sensible à chaque mouvement d'air.
Enfin, la voix du démon s'éleva contre son cou.
— Aucun doute.
Un frisson remonta le long de sa nuque.
Caym releva légèrement le visage, mais ne s'éloigna pas.
Leurs regards se rencontrèrent.
Un amusement tranquille passa dans les yeux de Caym.
Il savait.
Évidemment qu'il savait.
— Je ne sens la présence d'aucun démon.
Une courte pause.
— Seulement celle d'une délicieuse âme humaine.
Jade sentit ses joues s'embraser.
Caym se redressa enfin.
Lentement.
Comme s'il n'avait aucune raison de se presser.
Jade baissa aussitôt les yeux vers sa tasse.
Le thé oscillait légèrement à l'intérieur.
Caym reprit tranquillement la théière.
— Encore un peu de thé ?
— Non.
Elle hésita.
— Merci.
— Comme vous voudrez.
Il reposa la théière.
Jade tenta de remettre ses pensées dans l'ordre.
— Alors qu'est-il arrivé à Laureen ?
— Nous le découvrirons.
Le ton de Caym redevint plus sérieux.
Jade contempla le liquide doré dans sa tasse.
— Je suis sûre que la mort de ce prêtre est liée à celle de mes parents.
— Nous pouvons poursuivre par un autre membre de votre arbre généalogique, proposa Caym.
Jade prit une petite gorgée de thé.
La chaleur lui resta sur la langue.
— Je ne sais pas.
Caym attendit.
— J'avais tellement envie de comprendre, hier.
Elle regarda sa tasse.
— Maintenant, j'ai peur de ce qu'on pourrait trouver.
Caym inclina légèrement la tête.
— Comme vous voudrez, my lady.