4 septembre 1884
Jade était allongée sur le lit, encore vêtue de sa robe de réception.
Elle avait quitté le salon presque aussitôt après la danse. Depuis, elle fixait les poutres du plafond sans réellement les voir.
Le baiser lui revenait par fragments.
La main de Caym contre sa taille. Sa bouche sur la sienne. Cette seconde où elle avait cru qu'il avait répondu à son désir parce qu'il le partageait.
Puis sa voix, contre son oreille.
"Vous jouez votre rôle à la perfection."
Jade ferma les yeux.
Elle aurait préféré ne plus y penser.
Son esprit dériva vers l'orphelinat.
Vers Joker d'abord. Son sourire, ses cheveux roux, sa manière de plaisanter lorsqu'elle prenait les choses trop au sérieux.
Puis Dagger. Doll. Beast.
Sa main glissa jusqu'à la cicatrice qui barrait son poignet.
Elle avait longtemps imaginé qu'un jour elle retrouverait vraiment leur troupe. Elle le pouvait encore. Il lui restait neuf mois avant le 25 juin.
Quelques mois auprès d'eux.
Quelques mois à faire semblant que rien n'avait changé.
Puis la voix de Beast lui revint.
"Laisse-le un peu tranquille."
Jade ouvrit les yeux.
Joker lui en voulait d'être partie. Peut-être que Beast avait raison. Peut-être qu'elle n'avait pas le droit de revenir dans leur vie simplement parce qu'elle avait besoin d'eux.
Surtout maintenant.
Elle disparaîtrait bientôt de nouveau. Cette fois définitivement.
Ils avaient déjà appris à vivre sans elle. Elle n'était pas certaine d'avoir le droit de leur demander de recommencer. Peut-être valait-il mieux les laisser tranquilles.
Jade laissa retomber sa main sur le couvre-lit. On frappa doucement à la porte.
Jade releva la tête.
— Entrez.
La porte s'ouvrit.
Caym entra dans la chambre.
Il avait retrouvé son apparence habituelle. Plus de cheveux châtains, plus d'yeux noisette, plus rien du visage de Geoffrey.
Sa veste noire était de nouveau parfaitement boutonnée sur sa tenue de majordome.
Jade préféra ignorer le soulagement que lui procura cette vision.
Caym referma la porte derrière lui, traversa la pièce et ferma les rideaux.
— Vous devriez vous changer, my lady. Il se fait tard.
— Je vais le faire.
Il se retourna.
Son regard s'attarda quelques secondes sur elle.
— Quelque chose vous préoccupe.
— Non. Ce n'est rien.
Caym inclina légèrement la tête.
Manifestement, il n'en croyait pas un mot.
— Revoir le visage de votre défunt mari a dû réveiller quelques souvenirs désagréables. Je vous présente mes excuses.
Jade demeura silencieuse.
Caym l'observa encore un instant.
Puis il porta deux doigts gantés à ses lèvres.
À peine un effleurement.
Jade comprit immédiatement.
— Vous deviez beaucoup l'aimer.
La chaleur lui monta aux joues.
Elle détourna les yeux.
Le sourire de Caym s'accentua légèrement.
— À moins, bien sûr...
Il laissa retomber sa main.
— que ce baiser ne lui ait pas été destiné.
Jade se redressa brusquement sur le lit.
À vingt et un ans, elle aurait aimé se croire moins facile à troubler.
Son visage venait de lui donner tort.
Caym paraissait parfaitement satisfait du résultat.
— Vous n'avez aucune raison d'être embarrassée. Je suis à votre service.
Sa voix baissa à peine.
— Si vous désirez quelque chose de moi, il suffit de l'ordonner.
Jade détourna de nouveau les yeux.
— Ne sois pas ridicule. Je ne vais pas t'ordonner ce genre d'ordre.
— Quel dommage.
Elle releva aussitôt la tête.
Il avait prononcé ces mots avec le même calme qu'il aurait employé pour commenter la température du thé.
— Cela ne me dérangerait pas. Au contraire.
Son sourire s'accentua.
— Vous étiez disposée à me céder votre âme gratuitement. J'ai cru que cette fois, vous alliez m'offrir votre corps.
Jade resta immobile.
Comment pouvait-il parler ainsi alors qu'il attendait simplement le jour où il pourrait la dévorer ?
Était-il seulement capable d'éprouver ce genre de désir ?
Ou quelque chose de plus ?
Un démon pouvait-il—
Caym poursuivit avant qu'elle n'ait formulé la question.
— Certains sentiments nous sont interdits.
Son ton avait changé. Moins moqueur.
— Les démons sont égoïstes. Ils ne se préoccupent que d'eux-mêmes. Ils ne se sacrifieront jamais pour autrui. Chacun de leurs actes est calculé.
Jade ne répondit pas.
Il venait presque de la mettre en garde.
Puis l'amusement revint dans son regard.
— Cela ne signifie pas que nous soyons dépourvus d'appétit.
Il s'approcha.
— Bien au contraire.
Jade sentit son cœur accélérer.
Caym le remarqua.
Évidemment.
Quelques secondes passèrent.
Puis ses doigts gagnèrent tranquillement le premier bouton de sa veste.
Jade suivit le mouvement des yeux.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— Un majordome digne de ce nom se doit d'anticiper les désirs de sa maîtresse.
Il défit le bouton suivant.
— Même lorsqu'elle se garde de les formuler.
Jade ouvrit la bouche.
Aucune réplique ne vint.
Caym retira sa veste avec une élégance parfaitement tranquille et la posa sur le dossier d'un fauteuil.
Il revint vers elle, vêtu seulement de son gilet et de sa chemise blanche.
Puis il s'arrêta devant le lit.
Son regard passa brièvement sur ses joues rougies.
— Je peux également vous laisser vous reposer.
Cette fois, aucune moquerie n'accompagnait la proposition.
Jade le regarda.
Il attendit.
— Reste.
Un éclat amusé passa dans ses yeux.
— Voilà qui est plus clair.
Il vint s'asseoir sur le bord du lit.
Le tissu noir de son pantalon effleura la cuisse de Jade.
Elle sentit immédiatement toute la proximité qu'elle venait elle-même d'autoriser.
Caym leva lentement une main.
Ses doigts gantés approchèrent de sa nuque.
Ils s'arrêtèrent juste avant de la toucher.
— Dans ce cas...
Son regard ne quitta pas le sien.
— Puis-je m'occuper de vous ce soir, my lady ?
Jade sentit de nouveau la chaleur gagner ses joues.
La formulation aurait pu être parfaitement convenable. Dans un autre contexte.
Elle baissa les yeux une seconde.
Puis les releva.
Sa main n'avait toujours pas bougé.
— Oui.
Cette fois seulement, ses doigts se posèrent contre sa nuque.
Le contact fut léger.
Caym se pencha.
Sa main soutint doucement sa nuque tandis qu'il la guidait vers l'arrière.
Jade se laissa allonger sur les draps.
Caym accompagna le mouvement, l'autre main prenant appui près de son épaule.
Bientôt, il se trouva penché au-dessus d'elle.
Toujours parfaitement calme.
Jade, elle, sentait son cœur battre beaucoup trop vite.
Caym observa son visage.
Il se rapprocha.
Puis son regard dévia brusquement.
Jade fronça les sourcils.
Il fixait son poignet gauche.
Sa manche avait glissé suffisamment pour découvrir la cicatrice.
Caym s'immobilisa.
— Qu'est-ce que ceci ?
Jade baissa les yeux.
— Rien.
Il se redressa légèrement.
Puis retira ses gants.
Ses doigts nus apparurent, ses ongles noirs contrastant avec la pâleur de sa peau.
Il prit délicatement le poignet de Jade.
Son pouce s'arrêta près de la marque.
— Vous seriez-vous infligé cela vous-même ?
Jade détourna le regard.
— Ce n'est pas ce que tu crois.
Caym continua d'examiner la cicatrice.
— Aviez-vous l'intention de mourir ?
— Non.
La réponse sortit plus bas qu'elle ne l'aurait voulu.
Cette fois, il releva les yeux vers elle.
Pendant quelques secondes, son visage ne révéla rien.
Puis il se pencha.
Pas vers ses lèvres.
Sa bouche passa près de son cou tandis qu'il inspira lentement.
Jade se raidit.
Sous son parfum, sous la chaleur de sa peau, il retrouva cette présence qu'il avait reconnue des années auparavant.
Son âme.
Toujours là.
Toujours singulière.
Toujours aussi tentante.
Ses pupilles se rétrécirent.
Non.
Il ne s'était pas trompé.
Caym relâcha lentement son poignet, et s'écarta légèrement.
Pendant une seconde encore, il observa le visage de Jade.
Puis son attention vint à sa bouche.
Il l'embrassa.
Elle répondit presque aussitôt.
Ses doigts se refermèrent dans le tissu de son gilet tandis que Caym se rapprochait de nouveau. Sa présence au-dessus d'elle, la chaleur de son corps, firent revenir le rouge à ses joues.
Une de des mains du démon glissa jusqu'aux attaches de son corsage.
Jade ouvrit brièvement les yeux.
Son visage était tout près du sien.
Beau.
Parfait.
Trop parfait, peut-être.
Une phrase de Hilda lui revint.
"Le mal a souvent recours à ce genre d'artifice."
Elle aurait peut-être dû écouter Hilda.
Mais Jade n'avait jamais été très obéissante. Elle n'avait pas écouté madame Peltie le jour de son mariage.
Pourquoi commencer maintenant ?
Jade passa les bras autour de lui.
Le corbeau sous son apparence d'homme était à elle ce soir. Et, pour quelques mois encore, il le resterait.
---
Gary traversa le jardin, une pochette serrée contre lui. Le soleil avait disparu depuis longtemps derrière les arbres et seule une faible lumière subsistait à l’horizon.
Il contourna plusieurs buissons avant d’atteindre la petite cabane où il rangeait ses outils. La porte résista lorsqu’il tira dessus.
Gary recommença, plus fort. Les gonds rouillés cédèrent enfin dans un grincement.
— Il faudra vraiment que je m’occupe de ça...
Il entra et referma derrière lui.
La cabane sentait la terre, le bois humide et le métal. Des râteaux et des pelles étaient appuyés contre les murs, tandis que plusieurs sécateurs occupaient une étagère au-dessus de l’établi.
Gary s’installa sur son vieux tabouret, alluma une bougie et posa la pochette devant lui.
Il sortit de sa veste une paire de lunettes et les ajusta sur son nez. Même ainsi, il dut rapprocher la première feuille de son visage.
— Une malédiction... une pu-ni-tion...
Ses sourcils se froncèrent.
— Pourquoi...
Il poursuivit sa lecture en silence.
Un bruit lui fit soudain relever la tête. Quelqu’un essayait d’ouvrir la porte.
Gary replia aussitôt les feuilles et les remit dans la pochette.
— Elle n’est pas verrouillée ! Il faut juste tirer un peu plus fort !
Une voix lui répondit depuis l’extérieur.
— Très bien.
Quelques secondes plus tard, la porte finit par s’ouvrir.
Un homme aux cheveux courts apparut sur le seuil. Costume sombre, lunettes rectangulaires.
Gary le dévisagea.
— Vous êtes William T. Spears, je présume ?
— En personne.
William entra et referma soigneusement la porte derrière lui.
Gary haussa un sourcil.
— Hum. Je ne pensais pas qu’ils mettraient des nouveaux sur cette affaire.
Le regard de William se durcit légèrement.
— Je ne suis pas un novice. Mes responsabilités au sein de l’Organisation sont suffisamment importantes.
Il remit ses lunettes en place.
— Et je m’occupe de ce dossier depuis plus d’un siècle.
Ses yeux verts parcoururent la cabane avant de s’arrêter sur une vieille serpe suspendue au mur.
William resta silencieux quelques secondes.
— Les Death Scythes doivent être rendues au département des Affaires générales après un départ à la retraite. Vous avez enfreint une règle.
Gary leva les yeux au ciel.
Les jeunes.
Toujours les mêmes.
— Je pense qu’il y a un sujet plus important à traiter aujourd’hui. Qu’ont dit les supérieurs quand ils ont appris que Jade avait pactisé avec un démon ?
William reporta son attention sur lui.
— Qu’il valait mieux laisser faire. Tant qu’il ne connaît pas toute l’histoire, la situation n’est pas véritablement dangereuse.
— C’est totalement irresponsable !
— Je transmettrai votre appréciation de leur décision.
Gary grommela quelque chose et se retourna vers son établi. Il prit la pochette et la tendit à William.
— Tenez.
William baissa les yeux vers elle.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Les écrits de Kristen Lowth. Elle avait découvert pas mal de choses.
Gary lui tendit le paquet.
— Ça a bien failli tomber entre les mains du démon.
William le prit. Son regard s’arrêta sur le nom inscrit sur l’un des documents.
— Kristen Lowth...
Pour la première fois depuis son arrivée, quelque chose changea légèrement dans son expression.
— Je me souviens d’elle.
Gary leva un sourcil.
— Elle avait causé pas mal de soucis. Je ne comptais même plus mes heures supplémentaires à l’époque.
— Fin du XVIIIe siècle, c’est ça ?
— 1762-1814.
William rangea soigneusement les documents.
— Merci pour le dossier. Je vais m’occuper de détruire tout cela.
Gary se rassit sur son tabouret.
— Bon... laissez-moi maintenant. J’aimerais pouvoir profiter de ma retraite en paix.
William se dirigea vers la porte.
— Gardez tout de même un œil sur l’affaire et tenez-moi informé si la situation dégénère. Même à la retraite, vous n’êtes pas dispensé de ce genre de tâche.
Gary soupira.
— Je sais. Au revoir, monsieur T. Spears.
William ouvrit la porte, puis son regard revint vers la serpe accrochée au mur.
— Au revoir, monsieur Felbrigg.
Il marqua une pause.
— Et n’oubliez pas de rendre votre Death Scythe. Les retards de plus de dix ans sont sévèrement sanctionnés.
Gary fixa son dos.
— Oui...
William disparut dans la nuit.
Gary referma la porte, retira ses lunettes et les posa sur l’établi avant de regagner son tabouret.
La flamme de la bougie vacilla.
Son reflet dansa un instant dans ses petits yeux verts.