30 mai 1877
— Jade !
Joey frappa de nouveau à la porte du dortoir.
— Mary m'a dit que vous vous étiez encore disputées. Qu'est-ce qui s'est passé ?
Aucune réponse.
Les autres enfants jouaient dehors. Leurs voix montaient depuis le jardin, étouffées par les murs.
— Jade ?
Il essaya la poignée.
La porte n'était pas verrouillée.
Jade se tenait près de son lit, en chemise de nuit, les cheveux encore noués en deux tresses. Une main était cachée derrière son dos.
Elle était très pâle.
— Sors.
Joey s'immobilisa.
— Qu'est-ce que tu caches ?
— Rien.
Elle fit un pas en arrière.
Ses jambes fléchirent.
Joey la rattrapa de son bras valide.
Quelque chose tomba sur le parquet.
Un couteau de cuisine.
Il vit le sang sur la lame.
Puis celui qui coulait le long du poignet gauche de Jade.
— Bon Dieu...
Il la fit asseoir contre le lit.
— Qu'est-ce que tu as fait ?
Jade secoua la tête.
— Je voulais pas mourir.
Joey s'arrêta.
— Alors pourquoi ?
Elle ne répondit pas. Il suivit son regard.
Jade fixait sa manche droite, vide sous l'épaule.
Il comprit.
Son visage se ferma.
— Non.
Elle baissa les yeux.
— Jade, non.
— Mary a dit que je pouvais pas comprendre.
— Mary dit beaucoup de conneries quand elle est en colère.
— Vous avez tous quelque chose.
Joey regarda le couteau sur le sol.
Puis son propre bras absent.
— Et tu pensais que ça ferait de toi l'une des nôtres ?
Jade ne répondit toujours pas.
Il attrapa une taie d'oreiller et tenta de la déchirer avec les dents. Avec une seule main, le geste était maladroit.
Cette fois, Jade le regarda.
Joey finit par arracher suffisamment de tissu pour le presser contre son poignet.
— Écoute-moi bien.
Il serra davantage.
— T'as pas besoin de ça.
Ses yeux se posèrent brièvement sur le sang.
— T'as jamais eu besoin de ça.
Des pas résonnèrent dans le couloir.
Doll apparut à la porte.
Elle vit Jade, puis le couteau.
— Va chercher Père, dit Joey.
Doll resta figée.
— Maintenant.
Elle partit en courant.
Joey reporta son attention sur Jade.
Ses paupières commençaient à se fermer.
— Hé. Non.
Il la ramena contre lui.
— Jade, regarde-moi.
Elle ne répondit pas.
— Jade.
20 juin 1881
Madame Peltie ajusta ses lunettes sur son nez et repoussa d'un geste précis la mèche qui s'était échappée de son chignon.
Devant elle, les lettres peintes au-dessus du portail annonçaient :
RENBOURN WORK HOUSE
Elle attendait depuis plusieurs minutes.
C'était le troisième orphelinat qu'elle visitait cette semaine et son emploi du temps avait déjà pris un retard qu'elle jugeait regrettable. Elle n'en laissait pourtant rien paraître. Les mains croisées devant elle, le dos droit, elle observait la propriété avec une attention méthodique.
Le bâtiment semblait correctement entretenu, comme on pouvait s'y attendre d'un établissement financé par un riche baron. Les voix des enfants lui parvenaient depuis l'arrière de la maison.
Le portail, en revanche, restait fermé.
— Excusez-moi ! Y a-t-il quelqu'un ?
Aucune réponse.
Madame Peltie attendit encore.
Au loin, une voix s'éleva soudain au-dessus des rires. Puis vinrent des applaudissements.
Elle tourna la tête.
Un spectacle, apparemment.
---
Deux rangées de bancs avaient été installées dans un coin du jardin.
Les enfants s'y entassaient avec suffisamment d'enthousiasme pour faire grincer dangereusement les planches. Au milieu d'eux se tenait le seul adulte présent : un homme aux favoris soigneusement taillés, à la moustache élégante et aux petites lunettes rondes.
Le baron Kelvin regardait la représentation avec une attention attendrie.
Devant lui, Dagger lançait des couteaux vers une cible de bois, avec davantage d'assurance que de précision.
L'une des lames passa largement à côté et disparut dans un buisson.
Un chat blanc en surgit aussitôt et se jeta sur lui.
— Rose, arrête ça !
Beast, assise sur un banc, tendit les bras vers l'animal. Sa béquille reposait contre sa jambe valide.
Dagger tenta de repousser le chat tandis que les autres enfants éclataient de rire.
Finalement, Rose abandonna son attaque pour aller se réfugier contre Beast.
— Merci pour ton soutien, marmonna Dagger.
Les rires redoublèrent.
Un adolescent s'avança alors au centre de l'espace laissé libre.
Joey avait dix-sept ans.
Une chemise claire tombait sur son pantalon usé et sa manche droite flottait librement le long de son corps. Ses cheveux roux, un peu trop longs, retombaient devant son visage lorsqu'il s'inclina.
Quand il releva la tête, son sourire suffit à faire repartir les applaudissements.
Il était beau.
Pas de cette beauté soigneusement entretenue que Jade avait appris à reconnaître chez les garçons des bonnes familles. Il avait quelque chose de plus vivant : des traits fins, un sourire facile, des yeux qui semblaient constamment chercher la prochaine plaisanterie.
Et surtout, une aisance devant les autres qui donnait l'impression que la scène lui appartenait déjà.
— Mesdames et messieurs, je regrette de vous annoncer que notre représentation doit s'arrêter ici... en raison de quelques imprévus.
Son regard glissa vers Dagger.
— Hé !
Il y eut de nouveaux éclats de rire. Joey s'inclina encore.
— J'espère malgré tout que vous avez passé un agréable moment.
Assise près du baron, Jade ne l'avait presque pas quitté des yeux. Une idée venait de lui traverser l'esprit.
Les enfants commencèrent à se disperser. Kelvin se pencha pour ramasser la béquille de Beast tandis que Jade se leva et regagna rapidement le bâtiment.
Elle monta jusqu'au dortoir des filles.
Les lits étaient alignés contre les murs, séparés par quelques petits meubles usés. Jade s'accroupit devant celui de Beast et passa une main dessous.
Ses doigts rencontrèrent bientôt une boîte rouge, décorée de petites fleurs peintes.
Elle la récupéra avec satisfaction.
En redescendant, elle aperçut une femme qui attendait derrière le portail.
— Mademoiselle, pourriez-vous m'ouvrir, s'il vous plaît ?
Jade posa la boîte contre sa hanche et abaissa la poignée.
Le portail s'ouvrit dans un grincement.
— Merci. Je cherche le responsable de l'orphelinat. Savez-vous où je pourrais le trouver ?
— Il est—
Jade observa brièvement la femme. Son visage lui paraissait vaguement familier, sans qu’elle parvienne à se rappeler pourquoi.
— Bonjour, chère madame !
Kelvin venait d'arriver derrière elle.
La femme se tourna aussitôt vers lui.
— Bonjour. Seriez-vous monsieur Kelvin ?
— Lui-même.
Ils commencèrent à discuter.
Jade attendit quelques secondes. Puis, comprenant que personne ne faisait plus attention à elle, s'éclipsa avec sa boîte.
Joey était encore dans le jardin.
Dagger et quelques autres enfants l'entouraient tandis qu'il leur expliquait déjà ce qu'ils pourraient améliorer lors de la prochaine représentation.
— Alors, qu'est-ce que vous en dites ? Prêts à montrer à Père et au monde ce dont on est capables ?
— Oui !
— Même toi, Dagger.
— Pourquoi "même moi" ?
— Parce que tu as failli tuer Rose.
— C'est elle qui m'a attaqué !
Jade attendit que les protestations et les rires retombent.
Puis elle s'approcha.
— Joey ?
Il se retourna immédiatement vers elle.
— Oui ?
— Je peux te voir une minute ?
Il jeta un regard aux autres.
Puis revint à Jade.
— Bien sûr.
Elle lui fit signe de la suivre.
Ils contournèrent une haie et s'éloignèrent suffisamment pour ne plus être vus depuis les bancs.
Joey s'adossa contre un arbre.
Jade posa la boîte rouge dans l'herbe.
Puis elle se plaça devant lui.
Elle le regarda.
Longtemps.
Le sourire de Joey perdit un peu de son assurance.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Elle ne répondit pas.
Ses yeux gris étaient toujours fixés sur lui.
— J'ai quelque chose sur le visage ?
Jade s'approcha.
— Ferme les yeux.
Il eut un petit rire.
— Pourquoi ?
— Ferme-les.
Le ton n'admettait pas vraiment de discussion.
Joey haussa un sourcil.
Puis obéit.
Il entendit Jade ouvrir quelque chose.
Des objets bougèrent légèrement.
Puis elle revint vers lui.
Sa main se posa derrière sa nuque.
Joey se figea.
Il sentit Jade se rapprocher.
Beaucoup plus qu'il ne l'avait imaginé.
Son parfum. Son souffle. La chaleur de son corps juste devant le sien.
Pendant une seconde, une pensée aussi évidente qu'insensée lui traversa l'esprit.
Enfin.
Il n'avait jamais vraiment su ce que Jade comprenait.
Parfois, elle semblait parfaitement inconsciente de ce qu'il ressentait pour elle. D'autres fois, elle le regardait d'une manière qui lui donnait envie de croire exactement le contraire.
Mais elle l'avait entraîné à l'écart.
Elle lui avait demandé de fermer les yeux.
Sa main était derrière sa nuque.
Que devait-il comprendre d'autre ?
Son cœur accéléra.
Joey glissa son unique bras autour de sa taille.
Jade ne recula pas.
L'espoir devint presque une certitude.
Il inclina légèrement le visage vers elle.
Et attendit.
Quelque chose toucha sa paupière.
Froid.
Humide.
Joey fronça les sourcils.
Ce n'était pas du tout ce qu'il attendait.
Il ouvrit les yeux.
— Non, ne bouge pas !
Trop tard.
Jade se tenait devant lui avec un petit pinceau à la main.
Une longue trace noire descendait maintenant de son œil jusqu'à sa joue.
Joey la fixa.
Puis regarda la boîte rouge ouverte dans l'herbe.
Puis Jade.
— C'est le maquillage de Beast ?
— Oui. Je lui ai emprunté.
Elle examina la marque sur son visage avec contrariété.
— Je ne pense pas que ça la dérangera.
Joey relâcha lentement sa taille.
Bien sûr.
Du maquillage.
Pendant une seconde, il s'était vraiment imaginé autre chose.
La déception lui serra la poitrine avec une intensité suffisamment ridicule pour l'agacer.
Jade n'avait rien fait.
Rien promis.
Elle ne semblait même pas avoir compris ce qu'il avait cru.
— À quoi tu joues ? demanda-t-il. Je ne suis pas une poupée.
— Je sais.
Elle replongea le pinceau dans le petit pot.
— Mais le maquillage fait partie de l'attirail des gens du cirque.
Joey la regarda.
Elle poursuivit.
— Tu présentes les spectacles. Il faut bien que tu ressembles à quelqu'un qui travaille dans un cirque.
— Je vois.
Il aurait peut-être préféré une autre explication.
Jade leva de nouveau le pinceau.
— Alors, tu me laisses reprendre ?
Joey hésita une seconde.
Puis referma les yeux.
— Vas-y.
Cette fois, lorsqu'elle revint près de lui, il ne se fit aucune illusion.
Il ressentit malgré tout très précisément sa main contre sa joue.
— Mais préviens Beast que tu lui as emprunté ça. Je ne veux pas que vous vous disputiez encore.
— Ne t'inquiète pas. Ça fait longtemps que ce n'est plus arrivé.
— Tant mieux.
Le pinceau passa sur sa paupière.
Jade soupira.
— Je vais avoir du mal à rattraper ça.
— C'est encourageant.
— Ne bouge pas.
Un sourire lui échappa malgré lui.
Quelques minutes plus tard, Jade recula enfin.
— Voilà.
Elle inclina la tête.
— Ça m'a l'air pas trop mal... Attends.
Elle fouilla dans la boîte et sortit un petit miroir.
Joey observa son reflet.
Ses yeux étaient entourés de noir, maladroitement encore, mais l'effet n'était pas mauvais. Cela accentuait même ses traits et faisait ressortir la couleur claire de ses yeux.
Jade sembla satisfaite.
— Beast pourra améliorer ça.
Joey lui rendit le miroir.
— Donc tu m'as défiguré avant de demander l'aide de quelqu'un qui savait vraiment le faire.
— Tu t'en remettras.
Il rit.
Puis se pencha vers elle et ébouriffa ses cheveux noirs.
— Merci, Rarity.
Jade fronça aussitôt les sourcils.
— Je n'aime pas quand tu m'appelles comme ça.
— Tu préfères Strangeness ?
Elle leva les yeux au ciel.
Des branches bougèrent derrière eux. Dagger apparut, légèrement essoufflé.
— Vous étiez bien cachés...
Son regard tomba sur Joey.
Il s'arrêta.
— Qu'est-ce qui t'est arrivé ?
— Rien.
Puis Dagger aperçut Jade.
— Rarity—
— Jade.
Le ton suffit.
— Jade, rectifia-t-il. Il y a une femme qui demande à te voir. Madame... Madame Peltie, je crois. Elle t'attend dans le hall.
Le visage de Jade changea. À peine.
Mais Joey le remarqua.
— Madame Peltie ?
Elle referma la boîte et la lui tendit.
— Tiens.
— Jade ?
Elle regardait déjà vers la maison.
— Je reviens.
Puis elle partit.
Joey suivit sa silhouette des yeux.
Il la vit contourner la haie et disparaître derrière le bâtiment.
Dagger s'approcha de lui.
— Sérieusement, c'est quoi ce maquillage ?
Joey ne répondit pas tout de suite.
Il tenait toujours la boîte rouge entre ses doigts.
Quelques minutes auparavant, derrière ce même buisson, il avait cru que Jade allait l'embrasser.
Pendant une seconde, il avait même été certain qu'elle avait enfin compris.
Il eut un sourire un peu amer.
Quelle imagination.
— Joey ?
Il tourna la tête.
Dagger pointait son visage.
— On dirait un clown.
Le sourire de Joey changea.
— Exactement.
Dagger cligna des yeux.
— Quoi ?
— On est des artistes. Il faut se préparer comme il se doit.
Dagger commença immédiatement à protester.
Joey l'écouta à peine.
Son regard était revenu vers l'orphelinat.
La déception qu'il avait ressentie derrière la haie était encore là, petite et tenace.
Il ignorait que, bientôt, il aurait des raisons autrement plus sérieuses de regretter ce baiser qui n'avait jamais eu lieu.