L' Âme Maudite

Chapitre 15 : Amarantes et Hellébores, première partie

Par Zihume

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[Hello ! Pour ceux qui avaient déjà lu « L’Heure exacte », désolée j'ai fait une erreur de publication ! J’ai accidentellement sauté 3 chapitres. 🥲

L’ordre est maintenant corrigé. Encore désolée à ceux qui ont lu le mauvais chapitre ! ]


26 novembre 1884


Gary conduisait la calèche avec l'expression lasse d'un homme auquel on avait confié une tâche dont il se serait volontiers passé.


Assis à l'avant, la casquette enfoncée sur la tête et une paire de petites lunettes rectangulaires posée sur le nez, le jardinier tenait les rênes du percheron d'une main tranquille malgré les cahots du chemin.


À l'intérieur, le voyage se révélait nettement moins paisible.

Madame Peltie avait catégoriquement refusé que Caym conduise lui-même et insisté pour que Gary prenne les rênes.

Elle avait également choisi les places avec soin. Caym se trouvait aux côtés de Jodie, directement face à elle. Jade occupait la place voisine de sa tante, face à Jodie.

Rien n'avait été laissé au hasard.


La disposition n'en était pas moins désastreuse.

À chaque secousse, Jodie glissait imperceptiblement dans sa direction. Au troisième virage particulièrement mauvais, sa main se posa sur la cuisse du majordome.

Caym baissa les yeux. Puis les releva vers elle.


- Madame Beeton.


- Oui ?


- Pourriez-vous retirer votre main de ma jambe, je vous prie ?


Jodie regarda sa propre main comme si elle venait seulement d'en découvrir l'existence.


- Oh. Pardonnez-moi.


Elle la retira.

Une nouvelle secousse fit pencher son épaule contre la sienne.


Caym ferma brièvement les yeux.

En face de lui, madame Peltie le fixait avec une sévérité parfaitement immobile.


Caym soutint son regard quelques secondes, puis décida qu'il existait certainement quelque chose de plus agréable à contempler.

Il trouva Jade.


Elle portait une élégante robe rouge sombre. Un collier de perles suffisamment large dissimulait parfaitement la marque du pacte à la base de son cou.

Caym s'attarda une seconde sur cet endroit.


Le souvenir de sa peau sous ses lèvres lui revint. Plus profondément encore, il percevait cette présence familière qui l'avait attiré vers elle depuis le commencement.


Son âme.


Même à cette distance, il lui suffit de se concentrer pour en retrouver en partie la fragrance.

L'éventail de madame Peltie s'abattit sur le sommet de son crâne.


Caym reporta son regard vers la vitre.

Jade baissa la tête pour cacher son sourire.


Le trajet sembla s'étirer pendant des heures. Il réussit néanmoins à négocier une pause à l'heure du thé avant qu'ils ne reprennent leur route.


Le jour déclinait lorsque la calèche s'engagea enfin dans une vaste propriété. Le ciel prenait doucement des teintes roses derrière les arbres tandis qu'au bout de l'allée se dessinait un imposant manoir de pierre claire, orné d'élégantes colonnes.


Gary immobilisa le véhicule devant les marches.


- Nous y sommes.


Caym descendit le premier.


- En êtes-vous certain ?


Gary tourna vers lui son éternel regard maussade par-dessus ses lunettes.


- J'ai suivi les panneaux.


Madame Peltie descendit derrière lui et s'empressa naturellement d'aider Jade avant que Caym puisse lui tendre la main.


Il la regarda faire. Depuis son arrivée au manoir, cette femme avait développé un talent remarquable pour intervenir à sa place.

Jodie descendit à son tour.

Jade, elle, contempla les jardins.


Malgré le froid de novembre, de larges massifs apportaient encore beaucoup de couleur à la propriété. Des bruyères violettes bordaient les allées et entouraient une serre de verre où subsistaient quelques fleurs.


- C'est magnifique...


- Je suis ravi que vous soyez de cet avis.


Jade se retourna.

Un homme blond venait d'apparaître au détour d'une allée. Il portait un costume d'un blanc impeccable, taillé avec une élégance presque insolente, et avançait vers eux avec un sourire parfaitement assuré.

Lorsqu'il aperçut Jade, ce sourire s'élargit encore.


- Quelle charmante surprise.


L'inconnu se dirigea directement vers elle. Jade eut à peine le temps de répondre qu'il avait déjà pris sa main.


- Permettez-moi.


Il se pencha et posa ses lèvres sur ses doigts. Le contact dura un peu trop longtemps pour n'être que protocolaire.

Jade sentit une chaleur inattendue lui monter aux joues. Lorsqu'elle retira doucement sa main, ce fut davantage par embarras que par véritable volonté de mettre fin au geste.

L'homme sembla le remarquer et en parut enchanté.


- Et à qui dois-je cette visite inattendue, mademoiselle ?


- Madame, corrigea aussitôt Peltie.


Il lui accorda à peine un regard. Ses yeux violets revinrent aussitôt vers Jade.


- Je...


Elle jeta un coup d'œil autour d'elle, encore légèrement troublée.


- Lady Blodweell devait rendre visite à un parent éloigné de monsieur Harrison Asger, précisa Caym.


L'inconnu cligna des yeux.


- Upton Asger ? Je crains de ne connaître personne de ce nom.


Il posa une main sur sa poitrine avec une gravité presque théâtrale.


- Je suis Aleister Chamber, vicomte de Druitt. Et vous vous trouvez actuellement sur ma propriété.


Jodie tourna lentement la tête vers Gary.


- Tu nous as conduits au mauvais manoir ?


Gary haussa les épaules.

Caym le fixa une seconde.

Le jardinier regardait déjà ailleurs.


- Peu importe ! reprit Druitt avec enthousiasme. Puisque le hasard vous a conduite jusqu'ici, il serait regrettable de le contrarier. Restez donc dîner.


Ses yeux revinrent vers Jade.


- Je veillerai personnellement à ce que le repas soit digne de notre rencontre.


Jade rougit de nouveau.


- C'est très aimable, mais...


- Et vous devez absolument voir le reste du jardin. J'ai remarqué votre intérêt pour mes bruyères.


- En réalité, je...


- Lady Blodweell préférerait regagner sa résidence avant la nuit, acheva Caym.


Druitt tourna enfin les yeux vers lui.


- Votre majordome est très consciencieux.


- Excessivement, répondit madame Peltie.


Caym l'ignora.


- Mais voyons, continua Druitt. Une demi-heure seulement.


Il se rapprocha de Jade et posa une main sur sa taille pour l'inviter à se tourner vers les jardins.

Elle se raidit légèrement sous la surprise, mais ne chercha pas à s'écarter.

Druitt sourit.


À quelques pas de là, quelque chose se contracta dans l'expression de Caym. À peine.


Son regard descendit vers les doigts du vicomte posés autour de la taille de Jade.

L'irritation qui le traversa fut plus vive qu'elle n'aurait dû l'être.

Il pouvait parfaitement l'expliquer.


Jade était sa maîtresse. Son âme lui était promise.


Il n'y avait donc rien d'étrange à ce qu'il désapprouve qu'un homme aussi frivole pose les mains sur ce qui lui appartenait déjà.

Rien de plus.


L'éventail de madame Peltie s'abattit brusquement sur le crâne de Druitt.


- Aïe !


Il recula, une main dans ses cheveux.


- Madame !


- Vous n'avez donc aucune honte ? C'est une femme mariée !


Caym contempla madame Peltie.


Pour la première fois depuis son installation chez les Blodweell, il éprouva pour elle une sympathie presque sincère.

Druitt réajusta dignement sa coiffure. Plutôt que de répondre, il se tourna vers Jodie avec un sourire impeccable.


- Mon domaine est immense. Madame la femme de chambre, auriez-vous l'amabilité d'emmener la grand-mère faire quelques pas du côté des jardins ?


Madame Peltie resta bouche bée.


- La grand-mère ?


Druitt lui adressa son plus charmant sourire.


- L'air frais fait, paraît-il, des merveilles.


- C'est de moi que vous parlez ?


- Je ne vois aucune autre grand-mère parmi nous.


- Espèce de-


Jodie dut porter une main à sa bouche pour dissimuler un rire.

Jade, qui commençait elle aussi à sourire malgré elle, profita de l'agitation pour s'écarter enfin du vicomte.


Caym, lui, avait déjà reporté son attention ailleurs.

Sur Gary.


Le vieux jardinier s'était éloigné de quelques pas et examinait tranquillement un massif de fleurs, comme si la visite du mauvais domaine ne présentait absolument rien d'anormal.


Caym s'approcha de lui.


Une pochette disparue.

Un mauvais itinéraire.

Et maintenant le domaine de Druitt.


Cela commençait à faire beaucoup pour un homme simplement distrait.


- Monsieur Felbrigg.


Gary tourna la tête.


- Oui ?


- Accordez-moi un instant.


Le jardinier regarda Jade, puis Caym.


- Si vous voulez.


Ils s'éloignèrent.


---


Derrière la serre, les voix du reste du groupe devinrent plus lointaines.

Gary s'arrêta près d'un massif protégé par un muret de pierre.


Il se pencha vers les fleurs.


- Des amarantes. On dit qu'elles ne fanent jamais.


Gary en effleura une du bout des doigts.


- Des fleurs immortelles. Si toutes pouvaient être comme ça, mon métier serait beaucoup moins fatigant.


Caym l'observa.


- Vous vous y connaissez réellement en jardinage. C'est déjà cela.


Gary releva la tête.

Caym lui adressa un sourire parfaitement courtois.


- Car pour le reste, vos compétences laissent quelque peu à désirer.


- Ah ?


- Vous égarez un paquet que je vous avais confié. Puis, lorsqu'on vous demande de nous conduire chez son expéditeur, vous vous trompez de propriété.


Gary haussa les épaules.


- Je vieillis.


- Que contenait la pochette de monsieur Asger ?


- Vous pensez que je l'ai ouverte ?


- Je pense surtout que vous ne l'avez jamais perdue.


Gary se redressa lentement.

Le silence s'installa. Caym ne souriait plus.


- Je préfère généralement demander poliment avant d'employer des méthodes moins agréables.


Gary leva les yeux vers lui.


- Vous voulez vraiment savoir ce qu'il y avait dans cette pochette ?


- Je brûle d'impatience.


Gary jeta un regard vers l'allée. Personne. Lorsqu'il revint vers Caym, son expression n'avait pas changé.


- Dans ce cas...


Il s'approcha comme pour parler plus bas. Caym vit le mouvement trop tard.


Une douleur brutale lui traversa la poitrine. Il baissa les yeux et découvrit une lame enfoncée entre ses côtes.

Gary la retira d'un coup sec.

Caym recula aussitôt.


Un ruban de pellicule lumineuse s'échappa de la plaie et quelques images s'y succédèrent dans l'air : un ciel noir, des ailes déployées, un corbeau prenant son envol. Puis le film se rétracta.


Une goutte de sang atteignit les lèvres de Caym. Il posa une main sur sa poitrine et regarda enfin l'arme.

Une vieille serpe, ébréchée et usée par les années. Mais certainement pas un simple outil de jardinage.


Une Death Scythe.


Son regard remonta vers Gary, puis s'arrêta sur ses yeux verts.

Caym resta silencieux une seconde.


Un Faucheur.


Il avait cohabité avec un Faucheur sous son toit pendant des mois sans s'en apercevoir.

Voilà qui était presque vexant.

Gary poussa un soupir. Sa main se resserra autour du manche de la serpe.


- Je suis désolé, monsieur Crow. J'ai supporté votre présence aussi longtemps que possible. Mais il y a des limites à ce qu'un Faucheur peut tolérer.


Caym glissa une main sous sa veste. Lorsqu'elle reparut, plusieurs couteaux étaient disposés entre ses doigts.


- Je comprends parfaitement votre problème, monsieur Felbrigg.


Ses pupilles se rétrécirent.


- Il est peut-être temps de présenter votre démission.*


Gary attaqua.

La serpe fendit l'air.

Caym esquiva au dernier instant.


Le vieillard avait disparu.

À sa place se mouvait un adversaire dont la vitesse n'avait plus rien à voir avec celle de l'homme maussade qui passait ses journées à tailler les rosiers.


Caym lança un couteau.

Gary inclina simplement la tête.

La lame alla se planter dans le bois derrière lui.

Le Faucheur releva sa serpe.

Caym sourit.






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