7 février 1889
Sebastian remonta la couverture jusqu'aux épaules de Ciel.
— Avant que vous ne dormiez, jeune maître, il y a un sujet dont je dois vous informer.
Ciel leva les yeux vers lui.
— Lequel ?
— Je doute que mademoiselle Wayte soit encore au manoir demain matin.
Un pli apparut entre les sourcils de Ciel.
— Tu comptes la renvoyer ?
Sebastian ne répondit pas immédiatement.
Ciel comprit.
— La tuer ?
— Cela dépendra des réponses qu'elle me donnera ce soir.
Ciel se redressa contre ses oreillers.
— Qui est-elle ?
Sebastian resta silencieux une seconde.
— Je ne sais pas encore exactement.
— Mauvaise réponse.
Le regard de Ciel se durcit.
— Tu l'as engagée sans recommandation. Depuis son arrivée, tu la surveilles constamment et maintenant tu envisages de la tuer. Je ne te demande pas ce que tu ne sais pas. Je veux des faits !
Sebastian inclina légèrement la tête. Une courte hésitation passa dans son regard.
— Elle possède le visage d'une femme que j'ai connue autrefois.
— Continue.
— Cette femme est morte.
— Tu en es certain ?
— Absolument.
Ciel l'observa quelques secondes.
Ainsi, voilà pourquoi Sebastian n'avait cessé de regarder Héloïse depuis son arrivée.
Ce n'était pas l'explication ridicule imaginée par Lau et Tanaka.
Il l'avait reconnue. Ou cru la reconnaître.
— Héloïse lui ressemble seulement ?
— Non. Elle connaît également un nom que j'utilisais auparavant.
Ciel se tut.
— Un nom qu'elle ne devrait pas connaître.
Cette fois, Ciel rabattit complètement la couverture et se redressa.
— Et tu comptais attendre demain pour me dire tout ça ?
Sebastian inclina légèrement la tête.
— J'espérais obtenir quelques réponses avant de vous présenter une série d'hypothèses.
— Je ne t'ai pas demandé des hypothèses.
Le reproche tomba sèchement.
— À l'avenir, tu me donnes les faits et tu me laisses décider lesquels sont importants.
Sebastian s'inclina.
— Yes, my lord.
Ciel resta silencieux un instant.
— Tu vas l'interroger maintenant.
— C'était mon intention.
— Alors découvre qui elle est et ce qu'elle fait ici.
Sebastian se retourna vers la porte.
— Et Sebastian.
Il s'arrêta.
— Ne la tue pas avant d'avoir obtenu les réponses.
Un léger sourire apparut sur les lèvres du démon.
— Comme vous l'ordonnez.
Sebastian éteignit la dernière bougie près du lit.
— Vous devriez maintenant dormir. Votre matinée de demain sera chargée.
— Va-t'en.
— Bonne nuit, jeune maître.
Il quitta la chambre et referma doucement la porte derrière lui.
Dans le couloir, son expression perdit immédiatement sa douceur de majordome.
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La chambre des deux femmes était petite, à peine assez large pour les deux lits de métal disposés de part et d'autre de la pièce. Entre eux se trouvait une table de chevet étroite, surmontée d'une lampe à pétrole. Une armoire occupait presque tout le mur du fond.
May Linn devait maintenant partager cet espace avec Héloïse.
Vêtue d'une robe de nuit blanche légère, Héloïse était allongée sur le lit voisin, les yeux ouverts, sans donner l'impression d'avoir particulièrement envie de dormir.
May Linn l'observait par-dessus ses lunettes.
Elle était jolie.
Évidemment qu'elle était jolie.
May Linn se retourna sur le dos et fixa le plafond avec contrariété.
La scène de la cuisine lui revint aussitôt.
Héloïse debout contre le mur. Sebastian beaucoup trop près d'elle. Son bras à côté de son visage. Leurs regards. Et surtout la manière dont il l'avait observée avant même cela.
Sebastian ne regardait jamais les femmes comme ça.
Enfin...
May Linn fronça les sourcils.
Il ne la regardait certainement pas, elle, comme ça.
Elle ramena la couverture jusqu'à son menton.
Avait-il eu un coup de foudre pour elle ?
Non.
May Linn tourna de nouveau la tête vers Héloïse.
Peut-être se connaissaient-ils déjà.
Une ancienne voisine ? Une amie d'enfance retrouvée après des années ?
Ses yeux s'agrandirent légèrement.
Ou une ancienne fiancée.
Voilà.
Ils avaient dû être séparés par leurs familles avant le mariage. Héloïse avait peut-être été promise à un autre homme tandis que Sebastian, le cœur brisé, avait quitté la région pour entrer au service des Phantomhive.
May Linn sentit ses yeux la picoter.
Pauvre monsieur Sebastian...
À moins qu'Héloïse n'ait disparu la veille de leurs noces. Enlevée, peut-être. Ou victime d'un naufrage. Sebastian l'aurait crue morte pendant des années avant de la voir réapparaître soudain, amnésique, sous une pluie battante—
May Linn enfouit brusquement son visage dans son oreiller.
Non, non, non.
Elle allait beaucoup trop loin.
Elle jeta un nouveau regard vers le lit voisin.
Héloïse la regardait. May Linn se figea.
— Quelque chose ne va pas ?
— N-Non ! Rien du tout !
Elle se retourna si rapidement que ses lunettes glissèrent légèrement sur son nez.
Il fallait penser à autre chose.
Son regard tomba sur la fenêtre.
De lourds nuages recouvraient le ciel.
Il allait pleuvoir.
Le linge.
May Linn pâlit.
Le linge !
— Oh non !
Elle bondit hors du lit.
Dans sa précipitation, son pied s'accrocha à la couverture. Elle trébucha, se rattrapa de justesse au montant du lit et fonça vers le panier en osier posé dans un coin.
Elle devait tout rentrer avant la pluie.
Immédiatement.
Sa main atteignit la poignée du panier lorsqu'elle baissa les yeux vers sa robe de nuit.
Elle ne pouvait quand même pas traverser le jardin comme ça.
Mais si elle prenait le temps de se changer, il allait pleuvoir.
Mais si Sebastian la surprenait dans les couloirs en chemise de nuit—
Deux coups frappés contre la porte.
May Linn poussa un cri.
Le panier lui échappa des mains.
Héloïse tourna tranquillement la tête vers la porte.
May Linn, elle, ne bougea plus.
Deux secondes passèrent.
Puis elle ramassa précipitamment le panier, le reposa n'importe comment et alla ouvrir.
Sebastian se tenait dans le couloir, un chandelier à la main.
May Linn devint livide.
— Je suis désolée ! Je vais le rentrer tout de suite !
Sebastian la regarda.
— Pardon ?
— Le linge ! Je ne l'ai pas oublié, enfin si, je l'ai oublié, mais je viens justement de m'en souvenir et—
— Je vois.
Son regard passa au-dessus de son épaule.
May Linn suivit instinctivement la direction de ses yeux. Héloïse s'était redressée sur son lit.
Sebastian n'était donc pas venu pour le linge.
— Mademoiselle Wayte.
— Monsieur Michaelis.
— Excusez-moi de vous déranger à une heure aussi tardive. J'aimerais m'entretenir avec vous en privé. Veuillez me suivre.
May Linn se figea.
En privé.
À cette heure.
Après ce qu'elle avait vu dans la cuisine.
Ses yeux passèrent très lentement de Sebastian à Héloïse.
Non.
Impossible.
Une chaleur violente lui monta jusqu'aux oreilles.
Héloïse repoussa la couverture et posa ses pieds nus sur le sol. Elle réajusta soigneusement les plis de sa robe de chambre, puis passa devant May Linn pour rejoindre Sebastian dans le couloir.
May Linn les regardait toujours.
Sebastian remarqua naturellement son expression.
— May Linn ?
— O-Oui ?
— Le linge est déjà rentré. Vous pouvez vous coucher. Vous aurez suffisamment à faire demain.
Elle cligna des yeux.
— Déjà... ?
— Bonne nuit.
Sebastian referma la porte derrière Héloïse.
May Linn resta seule au milieu de la chambre.
Silencieuse.
Elle regarda la porte. Puis le lit vide d'Héloïse. Puis de nouveau la porte.
Elle plaqua aussitôt ses deux mains contre sa bouche.