25 juin 1885
— Jade ! Réveillez-vous ! Jade !
La voix semblait venir de très loin.
Jade ouvrit péniblement les yeux.
Sa joue reposait contre le parquet. Une odeur âcre lui emplissait la bouche et les narines, assez forte pour lui donner aussitôt la nausée.
Elle se redressa sur un coude.
Une lueur orange dansait sur les murs.
Pendant quelques secondes, elle ne comprit pas ce qu'elle regardait. Puis une flamme immense grimpa le long d'un meuble à quelques mètres d'elle et atteignit les rideaux.
Jade recula précipitamment.
La pièce était en feu.
Elle reconnut vaguement l'un des petits bureaux du rez-de-chaussée, mais n'avait aucun souvenir d'y être entrée.
Son dernier souvenir était ailleurs.
Caym.
Puis—
Rien.
Sa tête tournait.
— Merci, mon Dieu !
Jade pivota.
Jodie se tenait près de la porte, le visage rougi par la chaleur.
— Vous êtes vivante !
— Jodie...
Sa gorge brûlait.
La femme de ménage vint l'aider à se relever.
— Je crois que la cuisinière a pris feu. Les flammes se sont propagées partout. Il faut sortir immédiatement.
Jade s'appuya contre elle.
— La cuisinière ?
— Venez !
Elles quittèrent la pièce.
La fumée avait déjà envahi une grande partie du couloir. Jade ramena le tissu de sa chemise de nuit devant sa bouche et suivit Jodie en trébuchant.
Tout lui paraissait irréel.
Une porte claqua quelque part. Du verre éclata.
Puis une pensée traversa brutalement le brouillard qui engourdissait son esprit.
Caym.
Jade s'arrêta.
— Caym !
Jodie se retourna.
— Qu'est-ce que vous faites ?
— Caym !
Jade éleva la voix malgré la fumée qui lui arrachait la gorge.
— Viens nous aider ! C'est un ordre !
Elle attendit.
Rien.
Pas un mouvement.
Pas cette sensation familière qui accompagnait parfois l'exécution d'un ordre.
Jade porta aussitôt la main à son col.
Ses doigts trouvèrent la marque sous sa clavicule.
Elle tira sur le tissu.
Le sceau était toujours là, mais ses contours avaient pâli. Ce qui avait autrefois ressemblé à de l'encre profondément imprimée dans sa peau n'était plus qu'une marque terne.
Presque une cicatrice.
Son estomac se contracta.
— Il ne vient pas...
— Non mais vous en avez du culot !
Jodie l'attrapa par le bras.
— C'est peut-être votre majordome, mais vous ne pouvez lui demander n'importe quoi ! Maintenant, avancez !
Jade se laissa entraîner quelques mètres.
Mais quelque chose n'allait pas.
Le 25 juin, c'était aujourd'hui.
Elle aurait dû être morte.
Caym aurait dû être là.
Il aurait dû—
Elle s'immobilisa de nouveau.
À moins qu'il ne lui soit arrivé quelque chose.
Elles atteignirent enfin le hall. La porte d'entrée était encore accessible.
Jade posa une main sur l'épaule de Jodie.
— Sortez.
— C'est exactement ce que je comptais faire.
— Allez chercher de l'aide.
Jodie lui lança un regard soupçonneux.
Jade recula déjà.
— Jade...
Elle se retourna.
— Où allez-vous ?
Jade courait déjà vers l'escalier.
— Jade !
Elle grimpa les marches deux à deux.
— Vous êtes complètement folle !
Peut-être.
Mais si Caym était encore dans la maison...
La fumée s'épaississait à l'étage. Jade avançait presque à l'aveugle, une main contre le mur.
Une poutre enflammée se détacha soudain du plafond.
Elle heurta le sol à moins d'un mètre d'elle.
Jade recula avec un cri étouffé.
La chaleur lui brûlait le visage. Elle toussa, encore et encore, jusqu'à sentir ses jambes faiblir.
Enfin, elle atteignit le couloir des domestiques.
La chambre de Caym.
Elle abaissa la poignée.
— Caym !
La porte s'ouvrit.
Une petite boule grise jaillit entre ses jambes dans un miaulement affolé.
Jade n'y prêta presque aucune attention.
La chambre était vide.
Le lit était impeccable.
Caym n'était pas là.
Jade resta sur le seuil.
— Caym... ?
Sa voix se perdit dans le crépitement de l'incendie.
Sa vision se brouilla.
Elle essaya de prendre appui contre l'encadrement de la porte, mais sa main glissa.
Le sol sembla s'éloigner.
Puis tout devint noir.
---
La brume avait commencé à envahir les rues d'Aberdeen.
Caym avançait sans destination particulière. Ses pas ne produisaient presque aucun bruit sur les pavés.
Il avait faim.
C'était précisément ce qui rendait la situation si irritante.
Pendant des années, il avait attendu cette âme. Il l'avait reconnue bien avant que Jade ne sache seulement qu'il existait. Puis il avait attendu le bon moment, le désespoir nécessaire, le contrat qui lui permettrait enfin de la posséder.
Et lorsqu'elle lui avait été offerte...
Il était parti.
Caym ralentit.
L'image lui revint malgré lui : Jade contre lui, le visage enfoui contre son torse.
Puis cette douleur.
Brève.
Mais réelle.
La fragrance de son âme elle-même lui avait paru différente.
Non.
Pas différente.
C'était justement le problème.
Il y avait retrouvé cette présence qu'il connaissait depuis des années, celle qui l'avait attiré vers elle la première fois.
Mais quelque chose s'y superposait désormais, une impression discordante, comme si deux certitudes incompatibles occupaient le même espace.
Ce n'était pas normal.
Les humains abandonnaient régulièrement un repas lorsqu'il leur paraissait avarié. Il n'y avait rien de remarquable à ce qu'un démon fasse preuve de la même prudence.
Il n'avait aucune obligation de consommer une âme devenue suspecte.
C'était tout.
Caym poursuivit sa marche.
Il passa devant un pub encore animé malgré l'heure tardive. Des voix s'échappaient de la porte entrouverte.
— Vivement demain. Cette journée n'en finit plus.
Quelques rires suivirent.
Caym leur accorda un regard en passant.
Les humains réclamaient davantage de temps lorsqu'ils sentaient la mort approcher, mais passaient leurs journées à souhaiter qu'elles passent plus vites.
Il poursuivit son chemin.
Un garçon déboula au coin de la rue et poussa la porte du pub.
— Venez voir !
Caym ne ralentit pas.
— Le manoir Blodweell est en feu !
Il s'arrêta.
Derrière lui, les conversations se turent.
— Qu'est-ce que tu racontes ?
— Ça brûle ! On voit les flammes depuis la route !
Caym resta immobile une seconde.
Puis il n'était déjà plus là.