L' Âme Maudite
3 septembre 1761
La lettre était arrivée la veille au matin.
Laureen Lowthn l'avait relue plusieurs fois avant d'accepter de faire préparer la voiture.
Lady Lowthn,
J'ai appris ce qui s'est produit dans votre demeure il y a quelques semaines. Je crois pouvoir vous apporter une explication. Je vous prie de venir me trouver à Chipping Campden.
Révérend Elijah Hartford
Le lendemain, peu après l'aube, la calèche s'arrêta devant l'église de Chipping Campden.
Monsieur Hines descendit le premier.
— Je peux entrer avec vous.
— Ce n'est pas nécessaire.
Il lui adressa un regard qui disait clairement le contraire.
Laureen ajusta ses gants.
— S'il me réclame une fortune pour un exorcisme, je vous rappelle.
— Voilà qui me rassure énormément, madame.
Elle esquissa un sourire et gravit les quelques marches qui menaient à l'église.
À l'intérieur, la nef était presque vide. La lumière du matin traversait les vitraux et dessinait des taches pâles sur les dalles.
Un homme se tenait près du chœur.
Il se retourna aussitôt. Laureen ralentit.
Le révérend Elijah Hartford était beaucoup plus jeune qu'elle ne l'avait imaginé. Ses cheveux étaient entièrement blancs et ses traits d'une régularité presque dérangeante.
Mais ce fut son expression qui l'arrêta.
Il la regardait comme quelqu'un qui venait enfin de retrouver ce qu'il cherchait.
— Lady Lowthn.
— Révérend Hartford.
Il descendit les quelques marches du chœur.
— Vous êtes venue.
— Votre lettre était suffisamment mystérieuse pour piquer ma curiosité.
Hartford sourit.
— Venez. Nous serons plus tranquilles à côté.
Il lui indiqua une petite porte près du chœur.
Laureen hésita avant de le suivre.
La pièce attenante était modeste : une table, quelques chaises, une armoire remplie de livres et une étroite fenêtre donnant sur le cimetière. Hartford entra derrière elle et referma la porte.
Le bruit de la nef disparut presque entièrement.
— Vous prétendez savoir ce qui m'est arrivé.
— Oui.
La réponse vint trop vite.
Laureen fronça les sourcils.
— Vous ne m'avez encore rien demandé.
— Je n'en ai pas besoin.
Le sourire de Hartford s'effaça.
— Cela fait longtemps.
— Pardon ?
Son regard parcourut son visage avec une intensité qui lui donna envie de reculer.
— Nous sommes-nous déjà rencontrés ? demanda-t-elle.
— Vous et moi ? Non.
Il s'arrêta.
— Mais ce n'est pas vous que je cherchais.
Laureen jeta un regard vers la porte.
— Dans ce cas, je crois que vous devriez m'expliquer pourquoi vous m'avez fait venir.
Hartford ne répondit pas.
Il regardait toujours quelque chose en elle.
Puis, très doucement :
— On t'a bien dissimulée dans cette chair.
Sa voix avait changé. Il n'y avait plus rien de pastoral dans son ton.
— J'ai passé des siècles à te chercher.
Laureen recula d'un pas.
— Révérend...
Il continua comme si elle n'avait rien dit.
— Noyée sous toute cette... impureté.
Le cœur de Laureen accéléra.
— Je ne comprends rien à ce que vous dites.
Hartford tourna enfin les yeux vers elle.
— Je sais.
La simplicité de la réponse la glaça.
— Vous n'êtes pas celle à qui je parle.
Laureen resta silencieuse un instant, puis se dirigea vers la porte.
— Cette entrevue est terminée.
Hartford se plaça entre elle et la sortie.
— Écartez-vous.
— Attendez.
— J'ai assez attendu.
Elle voulut le contourner. Il lui saisit le poignet.
— Lâchez-moi.
Laureen tira sur son bras.
Sa main ne bougea pas.
— Monsieur Hines !
Hartford l'attira loin de la porte.
— Il ne vous entendra pas d'ici.
— Lâchez-moi !
Elle tenta de le frapper de sa main libre.
Il intercepta son poignet presque sans effort.
Laureen se figea.
Il était beaucoup trop fort.
— Vous êtes fou.
— Non.
Quelque chose bougea derrière ses épaules.
Deux grandes ailes blanches se déployèrent dans la petite pièce. L'une frôla l'armoire et fit tomber plusieurs livres au sol.
Laureen cessa de se débattre.
Hartford la relâcha. Elle recula aussitôt jusqu'à heurter la table.
— Qu'est-ce que vous êtes ?
Il replia légèrement ses ailes pour avancer dans l'espace étroit.
Quelque chose de presque attendri passa sur son visage.
— Vous n'avez vraiment aucune idée de ce que vous transportez.
Laureen chercha la poignée de la porte du regard.
Il le remarqua.
— N'ayez pas peur.
Il s'approcha.
— J'ai été séparé, moi aussi.
Pour la première fois, Laureen distingua quelque chose de presque désespéré derrière son exaltation.
— Nous pourrions redevenir entiers.
La phrase ne signifiait rien pour elle.
Pourtant, une brusque sensation de vertige la traversa.
Elle agrippa le bord de la table.
— Tu m'entends, n'est-ce pas ?
Hartford tendit une main vers elle.
Laureen voulut reculer.
Ses doigts effleurèrent sa joue.
Le vertige devint brutal.
Ses jambes cédèrent.
Lorsqu'elle reprit conscience, Laureen était étendue sur les dalles de la nef.
Elle inspira brutalement.
Ce n'était pas là qu'elle avait perdu connaissance.
La porte de la petite pièce était ouverte derrière elle.
Hartford gisait quelques mètres plus loin, au pied du chœur.
Laureen se redressa.
Elle ne se souvenait de rien.
Hartford s'était approché.
Puis...
Rien.
Un mouvement attira son attention.
Une plume blanche descendait lentement devant elle.
Elle se posa sur les dalles.
Laureen la fixa.
— Mon Dieu...
Deux silhouettes se tenaient près de l'entrée.
Des villageois.
L'un regardait Hartford. L'autre la regardait, elle.
— Vous...
Il recula, livide.
— Je les ai vues.
— Quoi ?
Il attrapa son compagnon par le bras.
— Ses ailes. C'est un monstre !
Ils partirent en courant.
Laureen resta seule au milieu de la nef.
Elle baissa les yeux vers la plume blanche.
Puis vers le cadavre du prêtre.
27 novembre 1862
La nuit était tombée depuis plusieurs heures sur Londres.
Sharon pressait le pas sur le pont, les mains enfouies dans les poches de son manteau. Le vent venu de la Tamise lui mordait le visage et elle ne pensait plus qu'à la chaleur de ses appartements.
Derrière elle, Wendy avançait beaucoup moins vite.
— Tu pourrais au moins essayer de marcher droit.
Sharon ralentit.
— Et pourquoi l'as-tu laissé te resservir autant ? Tu sais très bien que tu ne tiens pas l'alcool.
Elle n'obtint pas de réponse.
Elle se retourna. Son souffle se coupa.
Wendy avait grimpé sur le rebord du pont. Elle se tenait debout au-dessus du fleuve, les bras légèrement écartés pour garder l'équilibre.
— Wendy.
Sa sœur tourna la tête vers elle. Ses joues étaient rougies par le vin et le froid.
— Descends de là.
Wendy sourit et ouvrit un peu plus les bras.
— Ne t'inquiète pas. Je peux voler.
Sharon resta immobile une seconde.
— Très drôle. Maintenant, descends.
— Ce n'est pas une plaisanterie.
— Tu as bu six verres de Bourgogne.
— Cinq.
— Six.
Wendy sembla réfléchir.
— Peut-être six.
Elle eut un petit rire. Sharon en profita pour avancer.
— Donne-moi ta main.
Wendy recula aussitôt d'un pas sur le parapet.
— Ne t'approche pas.
Sharon s'arrêta.
— Très bien. Je ne bouge plus.
Le sourire de Wendy disparut. Elle regarda l'eau en contrebas.
— Tu te souviens du pommier de papa ?
Sharon fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Quand je suis tombée. Tu avais quatre ans.
— Et toi six.
— Tu as juré pendant des semaines que tu m'avais vue voler. Comme un oiseau.
Sharon sentit le froid lui gagner la nuque.
— J'avais quatre ans. Je racontais n'importe quoi.
Wendy regarda ses mains.
— Pourtant, je m'en souviens aussi.
— Tu es ivre.
— Oui.
Elle lui adressa un sourire fatigué.
— Mais ça, je le pensais déjà avant ce soir.
Le vent souleva ses cheveux. Sharon avança très légèrement.
— Nous en parlerons demain.
— Tu ne me croiras pas davantage demain.
— Peut-être. Mais demain, tu ne seras pas debout au-dessus de la Tamise.
Wendy baissa les yeux vers le fleuve.
— Tu sais ce qu'on racontait sur tante Asger ?
Sharon s'immobilisa.
— Wendy, ce n'est pas le moment !
— Pas seulement elle. Il y a toujours eu des histoires comme ça dans la famille. Des absences. Des choses que certaines femmes affirmaient avoir faites sans s'en souvenir.
— Ce sont des histoires.
— Peut-être.
Elle marqua une pause.
— Parfois, j'ai l'impression qu'il y a quelque chose à l'intérieur de moi.
Le cœur de Sharon accéléra.
— Descends et raconte-moi tout ce que tu veux.
Wendy ne la regardait déjà plus.
— Quelque chose qui sait voler.
— Non.
— Je veux juste vérifier.
Elle déplaça un pied vers le bord.
— Ne fais pas ça.
Wendy hésita.
Pendant une seconde, Sharon crut avoir réussi à l'atteindre.
Puis sa sœur sourit.
— Regarde.
— Wendy !
Elle bascula.
Sharon se précipita. Ses doigts frôlèrent sa manche sans parvenir à la saisir.
Wendy disparut dans le vide.
— Non !
Sharon se pencha au-dessus du parapet.
Le corps heurta l'eau noire de la Tamise avant de disparaître sous la surface.
Sharon resta figée.
12 septembre 1874
— WENDY !
Sharon se réveilla brusquement.
Pendant quelques secondes, elle ne vit que l'eau de la Tamise.
Puis le salon reprit forme autour d'elle : la cheminée allumée, le tambour à broder sur ses genoux, la lumière de fin d'après-midi entre les rideaux.
Presque douze ans. Mais certains rêves ne perdaient rien de leur précision.
Sharon passa une main sur son visage avant de reprendre son aiguille. Elle retrouva le pétale qu'elle avait commencé et planta la pointe dans le tissu avec un peu trop de force.
Une domestique apparut quelques minutes plus tard.
— Madame ?
Sharon releva les yeux.
— Une jeune fille demande à vous voir.
— Une jeune fille ?
— Elle dit que c'est personnel.
Sharon hésita.
— Faites-la entrer.
Une enfant apparut dans l'encadrement de la porte.
Elle devait avoir une dizaine d'années. Ses vêtements étaient propres mais simples. Un chat gris était serré contre sa poitrine.
La fillette s'avança.
— Lady Fawley ?
— Oui.
Son assurance sembla vaciller.
— Excusez-moi de vous déranger. Je voulais seulement vous rencontrer.
Sharon posa son ouvrage.
— Et qui êtes-vous ?
L'enfant hésita. Puis elle sourit.
— Je m'appelle Jade Fawley.
L'aiguille échappa des doigts de Sharon.
Jade.
Elle regarda l'enfant sans répondre.
Les cheveux sombres. Le visage encore rond de l'enfance. Et surtout ces yeux gris qu'elle connaissait trop bien.
Ceux de Matthew.
— Je ne savais pas si vous vous souviendriez de moi, poursuivit Jade. On m'avait dit que...
— Qui t'a donné cette adresse ?
Son sourire disparut.
— Je...
— Qui t'a dit de venir ici ?
Jade resserra ses bras autour du chat.
— Personne.
Sharon se leva.
— Tu ne devrais pas être ici.
La fillette baissa les yeux.
— Je voulais seulement vous voir.
Quelque chose se serra dans la poitrine de Sharon.
Elle avait imaginé cette enfant quantité de fois au cours des années.
Mais jamais elle n'avait imaginé qu'elle reviendrait.
— Jade...
Le chat profita du relâchement de ses bras pour bondir au sol.
— Coal !
Il traversa le salon et disparut dans le couloir. Jade fit un mouvement pour le suivre.
— Attends.
Des pas résonnèrent au même moment dans le hall.
— Qu'est-ce qui se passe ?
Matthew apparut à la porte.
— Il me semblait avoir vu quelque chose filer sous une table.
Jade rougit légèrement.
— C'est mon chat, monsieur. Je suis désolée.
Matthew sourit.
— Dans ce cas, je crains que nous ne mettions un certain temps à le retrouver. Cette maison possède beaucoup trop de meubles.
Jade eut un petit rire.
Sharon ne bougeait plus.
Matthew remarqua son expression.
— Sharon ?
Jade regarda alternativement l'un et l'autre.
— Vous êtes monsieur Fawley ?
— C'est bien moi.
Une hésitation.
— Alors...
Sharon comprit trop tard.
— Non.
Jade se tourna vers Matthew.
— Vous êtes mon père ?
Le sourire de Matthew disparut.
Il regarda Jade.
Puis Sharon.
— Comment t'appelles-tu ?
— Jade Fawley.
Quelque chose changea dans son visage.
— Jade ?
Matthew connaissait ce prénom. Il l'avait choisi avec elle.
— Sharon. Dis-moi que ce n'est pas ce que je crois.
Jade les observait avec inquiétude.
Sharon se força à respirer.
— Jade, va chercher ton chat.
— Mais...
— S'il te plaît.
Matthew comprit.
— Doris va t'aider.
Il attendit que Jade ait quitté la pièce avec la domestique, puis referma la porte.
— Elle est vivante.
Sharon baissa les yeux.
— Oui.
Matthew resta immobile.
— Pendant onze ans, tu m'as laissé croire que notre fille était morte.
— Je sais.
— Tu sais ?
— Je ne savais pas quoi faire.
— Tu pouvais commencer par me dire la vérité.
Sharon se détourna.
— Tu n'aurais pas compris.
— Essaie.
Elle garda le silence.
Puis :
— La nuit où Wendy est morte, elle disait qu'elle pouvait voler.
Matthew fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Elle était debout sur le pont. Elle m'a dit qu'elle pouvait voler. Puis je l'ai vue tomber.
Matthew ne répondit pas.
— Et il y avait déjà eu d'autres histoires avant elle. Tante Asger. D'autres femmes de ma famille. Des choses dont personne ne voulait parler sérieusement.
— Qu'est-ce que cela a à voir avec Jade ?
Sharon hésita.
— Juste après sa naissance, j'ai trouvé une plume blanche dans son berceau.
Matthew la fixa.
— Tu as abandonné notre fille à cause d'une plume ?
Sharon chercha ses mots.
— Wendy venait de mourir. Je ne dormais presque plus. J'avais cette enfant dans les bras et je ne parvenais pas à la regarder sans penser à toutes ces histoires.
Matthew la regardait comme s'il découvrait une étrangère.
— Alors tu l'as abandonnée.
Sharon encaissa le mot.
— Ta sœur m'a aidée.
— Peltie savait ?
— Oui.
Matthew pâlit.
— Elle a pris Jade et elle l'a éloignée de moi, reprit Sharon. Elle m'a promis qu'elle serait élevée correctement, qu'elle ne manquerait de rien. Je me suis convaincue que c'était mieux ainsi.
— Pour elle ?
Matthew eut un rire bref, sans amusement.
— Ou pour toi ?
Sharon détourna les yeux.
La réponse était évidente.
Matthew se dirigea vers la porte.
— Où vas-tu ?
— Retrouver ma fille.
— Matthew.
Il posa la main sur la poignée.
— Elle ne peut pas rester ici.
Il s'immobilisa.
— Pardon ?
— Elle doit repartir.
— Elle vient d'arriver.
— Justement.
— C'est une enfant, Sharon.
— Tu ne comprends pas.
— Non. Effectivement, je ne te comprends pas !
— Parce que tu n'étais pas sur ce pont !
Le silence retomba.
Sharon baissa la voix.
— Tu n'as pas entendu Wendy me dire qu'il y avait quelque chose en elle.
Matthew la regarda longuement.
— Jade n'est pas Wendy !
La porte s'ouvrit derrière lui.
Jade se tenait dans le couloir, Coal de nouveau dans ses bras.
Personne ne sut depuis combien de temps elle était là.
— Je peux repartir.
Jade baissa les yeux vers son chat.
— Je voulais seulement vous rencontrer.
Matthew se tourna vers elle.
— Non.
La fillette releva la tête. Il s'approcha.
— Tu ne vas nulle part.
— Matthew...
Jade regarda Sharon.
Ce fut ce regard qui fit céder quelque chose en elle.
Pas menaçant. Pas surnaturel.
Simplement celui d'une enfant qui attendait de savoir si sa propre mère voulait d'elle.
Sharon recula.
— Elle doit partir. Maintenant !
Elle traversa brusquement le salon et saisit Jade par le bras.
La fillette tenta de se dégager.
— Vous me faites mal.
Sharon s'arrêta.
Pendant une fraction de seconde, personne ne bougea.
Puis les yeux de Jade changèrent. Une lueur étrange traversa ses iris.
Sharon relâcha aussitôt son bras.