20 mars 1889
Beast attendait près de la clôture qui bordait le campement.
Le jour déclinait. Quelques lanternes avaient déjà été allumées entre les tentes.
Joker la rejoignit quelques minutes plus tard.
Sa cape violette reposait sur ses épaules. L’écharpe beige que Beast lui avait offerte quelques mois plus tôt était nouée autour de son cou.
— Je te cherchais.
Beast se redressa légèrement.
— Pourquoi ?
— Rarity m’a raconté ce que tu lui as dit à son mariage. Elle croyait que je lui en voulais d’être partie.
Une tension passa sur le visage de Beast.
— J’ai jamais été en colère contre elle, poursuivit-il.
Elle détourna les yeux.
— Je sais.
Joker fronça les sourcils.
— Alors pourquoi tu lui as dit une chose pareille ?
Beast resta silencieuse.
Elle revoyait très bien cette journée.
La réception. Les invités. Jade dans sa robe blanche.
Et Joker, qu’elle avait aperçu par une fenêtre, seul dehors.
— Je t’ai vu ce jour-là. T’es venu jusqu’aux grilles et t’es même pas entré.
— Et ?
— Qu’est-ce que tu voulais que je lui dise ? Que tu pouvais pas supporter de la voir épouser un autre homme ?
Joker se tut.
Beast releva les yeux vers lui.
— Elle avait l’air heureuse.
— T’aurais pu lui dire que j’avais besoin de temps. Pas lui faire croire que je voulais plus la revoir.
— J’ai jamais dit ça.
— C’est pourtant ce qu’elle a compris.
Beast ouvrit la bouche, puis la referma.
Joker fit un pas vers elle.
— Elle m’a demandé aujourd’hui si je lui en voulais encore d’avoir quitté l’orphelinat.
Cette fois, quelque chose céda dans l’expression de Beast.
— Elle croyait vraiment ça ?
— Depuis presque cinq ans.
Beast ne répondit pas.
— Elle vivait avec un type qui voulait la tuer, Beast. Et pendant tout ce temps, elle croyait qu’elle pouvait plus revenir vers nous.
— J’en savais rien ! Je... À l’époque, je pensais que ce serait mieux si vous preniez vos distances.
— Mieux pour qui ?
Elle soutint son regard quelques secondes.
— Pour toi... Pour moi aussi.
Joker ne répondit pas.
Beast inspira profondément.
— J’étais jalouse, d’accord ?
Les mots sortirent plus durement qu’elle ne l’aurait voulu.
— Je détestais pas Jade. Je l’ai jamais détestée. Mais toi, t’étais planté devant ces grilles à te rendre malade pour elle et moi...
Elle s’interrompit.
Joker savait.
Ces derniers mois, il l’avait laissée s’approcher. Les soirées passées tous les deux après les représentations. Sa tête contre son épaule.
Et cette nuit qu’aucun d’eux n’avait nommée.
Joker porta une main à son cou.
Beast le regarda défaire lentement l’écharpe beige.
Son visage changea.
— Joker...
Il la lui tendit.
Pendant une seconde, elle ne bougea pas.
Puis elle prit le tissu.
Ses doigts se refermèrent dessus.
— Si j’avais su pour Geoffrey, murmura-t-elle, je serais allée la chercher moi-même.
— Je sais.
La colère avait presque disparu de la voix de Joker.
Un silence passa.
Puis il commença à s’éloigner.
— Joker.
Il se retourna.
Beast serrait toujours l’écharpe contre elle.
— Je lui parlerai.
Il la regarda quelques secondes.
— Je crois que tu devrais.
Puis il s’éloigna entre les tentes.
Beast resta seule près de la clôture, l’écharpe serrée entre les doigts.
---
Un peu plus tard, Héloïse quitta le chapiteau, un jeu de cartes entre les mains.
Sebastian avait consacré une bonne partie de l’après-midi à lui apprendre quelques-uns des tours que Jade pratiquait autrefois.
Après plusieurs heures, Héloïse avait surtout découvert qu’elle ne possédait ni son adresse ni sa patience.
Sa nouvelle tenue lui paraissait encore étrange.
Une robe bleue tombait jusqu’à ses chevilles, surmontée d’un court veston de velours brodé de petites étoiles. Ses cheveux avaient été relevés en un chignon volumineux et quelques points blancs dessinaient une ligne sur son front.
— Alors, Rarity ?
Héloïse releva les yeux.
Joker arrivait vers elle.
Son regard s’arrêta sur sa tenue.
Son sourire changea.
À peine.
— Prête pour ton grand retour ?
Héloïse baissa les yeux vers les cartes.
— Pas vraiment. J’arrive même pas à en faire disparaître une sans la perdre dans ma manche.
Joker désigna le jeu d’un mouvement du menton.
— Tu savais très bien t’en servir avant.
— Dans un jardin, devant quelques enfants. C’était pas exactement un numéro de cirque.
— Ça reste un public.
Le regard de Joker revint vers sa tenue.
— Viens. J’ai quelque chose à te montrer.
Il l’entraîna à travers le campement jusqu’à sa tente.
Héloïse entra derrière lui.
Quelques balles de jonglage étaient abandonnées près du miroir, à côté d’une boîte de maquillage ouverte.
Près du lit, des livres et divers objets accumulés au fil des tournées occupaient une table étroite.
Héloïse en reconnut certains.
Un petit cheval de bois peint qu’elle avait déjà vu à l’orphelinat. Un exemplaire usé de Hamlet. Quelques bibelots plus anciens que le cirque lui-même.
Joker s’accroupit devant une malle.
— Attends.
Il fouilla quelques secondes, puis en sortit une photographie légèrement jaunie.
— Regarde.
Héloïse posa les cartes sur une commode et la prit.
Jade devait avoir quinze ou seize ans.
Elle se tenait devant un rideau improvisé, un éventail de cartes ouvert dans une main. Sa robe, un peu trop grande, était couverte de trèfles, de cœurs, de carreaux et de piques peints directement sur le tissu.
Elle souriait avec une assurance presque insolente.
Le souvenir revint aussitôt.
La robe étalée sur une table. Les pots de peinture ouverts. Les symboles tracés maladroitement sur le tissu. La fierté de Jade lorsqu’elle l’avait enfin enfilée.
Héloïse connaissait chacun de ces détails.
Pourtant, ce n’était pas elle qui avait choisi cette robe.
Ce n’était pas elle qui l’avait peinte.
Ce n’était même pas elle qui avait posé devant l’objectif.
Elle regardait son propre visage sur la photographie et n’y voyait qu’une autre femme.
— Cette robe était affreuse, marmonna-t-elle.
Joker éclata de rire.
— Tu l’admets enfin !
Héloïse releva les yeux.
— Beast l’avait déjà dit.
— Oui, et t’avais failli lui lancer ton jeu de cartes au visage.
Un sourire échappa à Héloïse.
C’était vrai.
Elle s’en souvenait.
Et cette certitude rendait la chose encore plus étrange.
Joker s’était rapproché.
Son regard passa de la photographie à son nouveau costume.
— T’en fais pas pour les tours. Si tu les as oubliés, tu les réapprendras.
Il haussa légèrement une épaule.
— Personne ici va te mettre dehors parce que tu fais tomber trois cartes.
Son sourire s’adoucit.
— T’as toujours été des nôtres, Rarity.
Héloïse baissa de nouveau les yeux vers la photographie, puis la lui rendit.
Joker s’accroupit pour la ranger soigneusement dans la malle.
Le regard d’Héloïse tomba alors sur une coupure de journal coincée sous un livre.
La véritable raison de sa présence lui revint.
— Joker.
Il releva légèrement la tête.
— Tu as entendu parler des enfants qui disparaissent dans les villes où vous passez ?
La photographie resta une seconde entre ses doigts.
Puis il la déposa dans la malle.
— Oui. J’ai vu ça dans les journaux.
Héloïse observa son visage.
— Les villes correspondent presque exactement à votre itinéraire.
Joker referma la malle et se redressa.
— Le cirque passe là où il y a du monde. Les grandes villes, les foires, les quartiers populaires...
Il haussa légèrement une épaule.
— Forcément, ça fait beaucoup de coïncidences possibles.
Héloïse ne répondit pas tout de suite.
L’explication était plausible.
Le cirque avait énormément changé depuis l’époque de Jade. De nouveaux artistes étaient arrivés. Des employés qu’elle ne connaissait pas. Des gens qu’elle n’avait jamais vus auparavant.
Mais la première troupe, elle, Héloïse la connaissait.
Joker. Beast. Dagger. Jumbo. Peter et Wendy.
Elle les avait observés pendant des années à travers les yeux de Jade.
Non.
Si quelque chose se passait dans ce cirque, cela ne venait pas d’eux.
— Oui... Tu as probablement raison. Désolée.
Quelque chose se détendit dans le visage de Joker.
— Hé. Fais pas cette tête. T’as posé une question. C’est pas un crime.
Un léger sourire passa malgré elle sur les lèvres d’Héloïse.
La tension retomba.
Son regard dériva de nouveau dans la tente et s’arrêta sur la petite boîte de maquillage ouverte près du miroir.
Un souvenir surgit aussitôt.
Un arbre. Une boîte rouge abandonnée dans l’herbe. Joey adossé au tronc, les yeux fermés beaucoup trop docilement. Son bras autour de la taille de Jade lorsqu’elle s’était approchée.
Héloïse sourit.
Joker le remarqua et suivit son regard.
— Ferme les yeux.
Joker regarda la boîte de maquillage.
Puis elle.
— Oh non.
— Ferme-les.
— Mon visage a déjà assez souffert entre tes mains.
— Fais-moi confiance.
Il ferma les yeux.
Héloïse s’approcha.
Cette fois, il n’y avait ni pinceau ni boîte rouge entre eux.
Elle posa doucement une main derrière sa nuque.
Le sourire de Joker s’effaça.
Sa respiration changea.
Héloïse resta un instant à quelques centimètres de lui.
— Joker ?
— Mmh ?
— Est-ce que je peux t’embrasser ?
Un silence.
Les yeux de Joker s’ouvrirent.
Pendant une fraction de seconde, toute légèreté disparut de son visage.
Il la regarda comme s’il cherchait à vérifier qu’elle ne plaisantait pas.
Puis un sourire beaucoup plus discret reparut sur ses lèvres.
— Oui.
Une légère chaleur gagna les joues d’Héloïse.
Elle se pencha.
Leurs lèvres se rencontrèrent.
Joker resta immobile une fraction de seconde.
Puis sa main gauche se referma autour de sa taille et il la rapprocha de lui.
Héloïse passa les bras autour de son cou.
Elle sentit Joker sourire contre sa bouche.
Lorsqu’ils se séparèrent, il resta près d’elle.
— Ça, murmura-t-il, c’était nettement mieux que ton maquillage.
Héloïse l’attira de nouveau vers elle.
Son cœur accéléra.
Jade était une idiote.
Une véritable idiote.
Elle avait eu devant elle un homme qui l’aimait véritablement et voulait la garder auprès de lui. Elle lui avait préféré un démon venu réclamer son âme.
Ils reculèrent jusqu'au lit.
Héloïse s'y assit, puis lui tendit la main.
Elle l'attira contre elle.
Joker prit appui au-dessus d'elle, son bras artificiel s'enfonçant légèrement dans le matelas.
Héloïse passa les doigts sur sa joue.
Le maquillage bleu resta sur son pouce.
— Tu as de la peinture partout.
— Par ta faute.
Il sourit.
Héloïse trouva ce sourire magnifique.
Joker se pencha vers elle, puis s'arrêta.
— On n'est pas obligés d'aller plus loin ce soir, tu sais.
Elle releva les yeux vers lui.
— On a le temps, maintenant.
Il avait dit cela avec une simplicité désarmante.
Héloïse le regarda quelques secondes, puis glissa une main derrière sa nuque.
— J'en ai envie.
Joker parut un instant pris de court. Une légère rougeur lui monta aux joues.
Elle l'attira à elle.
Joker l'embrassa.
Sa bouche quitta bientôt la sienne pour suivre la ligne de son cou.
Héloïse ferma les yeux.
Elle savait parfaitement que cette tendresse ne lui était pas destinée.
Joker embrassait Jade.
La femme qu'il croyait avoir retrouvée.
Une part d'elle aurait dû s'en sentir coupable.
Une autre, beaucoup moins raisonnable, avait seulement envie de lui offrir tout ce que Jade avait laissé derrière elle.
---
Les pas de Sebastian se perdaient presque entièrement dans les bruits du campement.
Il longeait les tentes de la première troupe lorsqu’une voix familière lui parvint.
Celle d’Héloïse.
Il ralentit.
Une lampe brûlait derrière la toile d’une des tentes. Deux silhouettes s’y découpaient faiblement.
— Les villes correspondent presque exactement à votre itinéraire.
Sebastian s’arrêta.
La voix de Joker lui parvint à son tour.
— Le cirque passe là où il y a du monde. Les grandes villes, les foires, les quartiers populaires...
Un bref silence.
— Forcément, ça fait beaucoup de coïncidences possibles.
Sebastian tourna légèrement la tête vers la tente.
Une réponse suffisamment raisonnable pour rassurer Héloïse.
Pas suffisamment pour écarter quoi que ce soit.
Les humains mentaient avec une facilité remarquable lorsqu’ils avaient quelque chose à préserver.
Quelques instants plus tard, Héloïse reprit :
— Oui... Tu as probablement raison. Désolée.
Un très léger sourire effleura les lèvres de Sebastian.
S’il mentait, la confiance qu’il accordait à Héloïse finirait peut-être par le trahir.
Son visage, ses souvenirs, tout ce que Joker croyait reconnaître en elle travaillait à leur avantage.
L’amener au cirque avait été le bon choix.
Sebastian allait reprendre sa route.
— Ferme les yeux.
Il s’arrêta.
La réponse de Joker lui parvint, amusée.
Puis les deux silhouettes se rapprochèrent.
La main d’Héloïse se leva vers la nuque de Joker.
Leurs visages se rejoignirent.
Le sourire de Sebastian disparut aussitôt.
Dans l’obscurité, le rouge de ses iris se fit plus vif.
Une seconde passa.
Puis une autre.
Les silhouettes se séparèrent.
Héloïse ramena presque aussitôt Joker vers elle.
Cette fois, Sebastian fit un pas vers la tente.
Un seul.
Puis s’arrêta.
Il n’avait aucune raison d’intervenir.
Il détourna le visage.
Puis fit demi-tour.
Ses pas reprirent, aussi réguliers qu’auparavant.
Quelques tentes plus loin, Beast était appuyée contre la clôture qui bordait le campement.
Ses épaules étaient légèrement voûtées. Entre ses doigts, elle faisait tourner une écharpe beige.
Sebastian ralentit.
Il avait vu cette écharpe autour du cou de Joker.
Son regard passa du tissu au visage de Beast.
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21 mars 1889
Joker retira doucement sa main de la hanche d’Héloïse, prenant garde à ne pas la réveiller.
Son regard s’attarda sur son visage endormi.
Ses cheveux noirs étaient en désordre. Quelques mèches s’étaient échappées de son chignon et glissaient contre sa nuque.
Plus bas, le mystérieux symbole marqué dans sa peau restait visible.
Il ne l’avait jamais vu auparavant.
Tant de choses avaient changé en quatre ans.
Elle leur avait parlé de l’incendie, de Sebastian et du jeune garçon qui l’accompagnait.
Mais il restait tout le reste.
Comment avait-elle découvert ce que Geoffrey préparait ? Où avait-elle vécu pendant toutes ces années ?
Joker détourna les yeux.
Ces questions pouvaient attendre.
Elle était en vie.
Pour l’instant, c’était tout ce qui comptait.
Il tendit la main vers la montre à gousset posée près du lit.
Il allait bientôt devoir rejoindre les autres.
Son regard revint vers elle.
Il était égoïste de vouloir qu’elle reste.
Elle avait déjà posé des questions sur les enfants disparus. Si elle restait, elle finirait peut-être par découvrir ce qu’ils faisaient réellement.
Qu’arriverait-il alors ?
Les dénoncerait-elle ?
Garderait-elle le silence ?
Pire encore, resterait-elle malgré tout ?
Il ne voulait pas de ça pour elle.
Il aurait dû lui demander de partir.
Il le savait.
Mais l’idée de la perdre une seconde fois lui était devenue presque aussi difficile à supporter.
Depuis son retour, il lui arrivait d’oublier pendant quelques heures les ordres de Kelvin et tout ce que leur vie au cirque était devenue.
Avec elle, il retrouvait quelque chose de l’époque où tout cela n’existait pas encore.
Presque quatre ans à la croire morte.
Puis elle était revenue comme si le temps avait simplement repris son cours.
Joker resta un moment à la regarder.
Puis il se leva.
Derrière lui, Héloïse ouvrit discrètement les yeux.
Une bougie brûlait sur la petite table.
Joker lui tournait le dos, torse nu, occupé devant le miroir à réparer ce que la nuit avait fait de son maquillage.
Héloïse laissa son regard suivre les lignes de son dos et de ses épaules dans la lumière vacillante.
Lorsqu’il se pencha pour récupérer sa chemise sur la malle, elle referma rapidement les yeux.
Quelques instants plus tard, le froissement du tissu lui indiqua qu’il s’était habillé.
Joker souffla sur la bougie.
La tente plongea dans l’obscurité.
Elle entendit ses pas s’éloigner.
Héloïse attendit encore quelques minutes avant de rouvrir les yeux.
Elle tâtonna jusqu’à la montre à gousset.
Près de trois heures.
Elle se redressa, remit rapidement de l’ordre dans sa tenue, puis écarta légèrement la toile de l’entrée.
Joker s’éloignait entre les tentes.
Elle le regarda disparaître dans l’obscurité.
Puis elle revint vers la petite table.
Elle craqua une allumette et ralluma la bougie. Une faible lumière se répandit dans la tente.
Son regard se posa alors sur une photographie près de la malle.
Un homme âgé y apparaissait aux côtés de plusieurs membres du cirque.
Héloïse reconnut le baron Kelvin. Son visage disparaissait presque entièrement sous des bandages.
Elle prit le cadre entre ses mains.
Quelque chose dans cette image la troubla.
Elle allait le reposer lorsqu’elle remarqua deux enveloppes qui dépassaient légèrement de derrière les livres empilés à côté.
Héloïse hésita.
Puis elle tira la première.
Elle était vide.
La seconde aussi.
Toutes deux portaient le même nom au dos.
Tom, le joueur de flûte d’Hamelin.
Héloïse resta immobile.
Elle connaissait ce conte.
Un joueur de flûte.
Des enfants qui disparaissaient derrière lui.