L' Âme Maudite

Chapitre 29 : Noah's Ark Circus, dernière partie

2441 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 07/10/2026 20:00

22 mars 1889


Assise contre la clôture qui bordait le campement, Héloïse profitait du calme du matin, un seau vide posé à côté d'elle.

À quelques mètres, trois lamas et un cheval mâchaient tranquillement leur foin. Le camp commençait à peine à s'éveiller.

Héloïse ferma les yeux.


Les deux enveloppes retrouvées dans la tente de Joker lui revinrent à l'esprit.


Tom, le joueur de flûte d'Hamelin.

Deux enveloppes vides.

Rien qui prouvait quoi que ce soit.

Elle n'avait aucune raison d'imaginer le pire.


— Mademoiselle Wayte.


Héloïse rouvrit les yeux.

Sebastian s'avançait vers elle.


Elle se releva et récupéra son seau.

Il s'arrêta à sa hauteur, le visage aussi parfaitement neutre qu'à l'ordinaire.


— L'état du jeune maître s'est aggravé pendant la nuit. Je l'ai reconduit à sa maison de ville aux premières heures du jour.


Sebastian jeta un bref regard autour d'eux avant de poursuivre, plus bas :


— Vous continuerez l'enquête en notre absence. Je reviendrai vous chercher dès que possible.


Son regard se posa sur elle.


— J'espère que vous n'avez pas oublié la raison de notre présence ici.


— Non. Mais je reste convaincue qu'on fait fausse route. Je les ai observés pendant des années à travers les yeux de Jade. Ils seraient incapables de—


Sebastian disparut de son champ de vision.


Héloïse cligna des yeux.

Une seconde plus tôt, il se tenait devant elle.

À présent, il n'y avait plus que l'espace vide entre les tentes.


— Évidemment, marmonna-t-elle.


Presque aussitôt, Peter apparut au détour d'une tente.

Il marchait rapidement dans sa direction.


— Rarity ! Je te cherchais !


Héloïse se redressa.

Peter jeta un regard autour d'eux.


— Je ne trouve pas Black et Smile. Tu sais où ils sont ?


---


Beast ouvrit avec précaution la porte grillagée de la roulotte et pénétra dans l'enclos.

Sa tigresse était étendue dans la paille, la tête posée entre ses pattes.

Beast s'approcha lentement, puis s'accroupit près d'elle. Ses doigts disparurent dans son épaisse fourrure noire et rousse.


— Mary !


Beast sursauta.

Son félin se redressa d'un bond et poussa un rugissement en direction des barreaux.


— Doucement, Betty. C'est une amie.


Héloïse venait de passer la tête entre deux barreaux.

Beast posa une main sur le flanc de l'animal.


Le félin continua de fixer Héloïse quelques secondes avant de se recoucher lourdement.

Beast se releva en chassant quelques brins de paille accrochés à sa jupe.


— Tu veux quelque chose ?


— Je cherche Joey. Je ne l'ai pas vu de la journée.


— Il est parti voir Father.


Héloïse fronça légèrement les sourcils.

La photographie aperçue dans la tente de Joker lui revint en mémoire.

Kelvin entouré des membres de la troupe, le visage presque entièrement dissimulé sous des bandages.


— Comment va-t-il ? Father ? 


Beast releva les yeux vers elle.

Une fraction de seconde seulement.

Mais Héloïse remarqua son hésitation.


— Bien.


Héloïse resta appuyée contre la grille.

Beast ramassa une brosse abandonnée dans la paille.


— Rarity...


Héloïse releva les yeux.

Beast hésita.


— Pour ce que je t'ai dit à ton mariage...


Héloïse eut un bref mouvement de tête.


— On en parlera plus tard.


— Mais—


— Désolée, Mary. J'ai quelque chose à faire.


Elle recula déjà de quelques pas.

Beast resta immobile, la brosse à la main.


— Rarity ?


Mais Héloïse s'était retournée.

Elle traversa rapidement le campement.


Sebastian avait quitté le camp avant l'aube avec Ciel.

L'état du garçon s'était aggravé pendant la nuit et il avait décidé de le ramener à Londres. Du moins, c'était ce qu'il lui avait dit.


Héloïse ralentit.

Sur le moment, elle n'y avait rien trouvé d'étrange.


Elle repensa aux enveloppes.

À Kelvin.

À Joker parti le rejoindre.


Et si Sebastian avait découvert quelque chose pendant la nuit ?

Héloïse ralentit.

Les souvenirs de Jade lui indiquaient où trouver le manoir du baron Kelvin.

C'était là qu'elle devait aller.


---


Le coup de feu claqua dans le sous-sol.

Le baron Kelvin eut un mouvement de recul.

Une tache sombre s'étendit aussitôt sur son vêtement, au niveau du ventre.


Il resta debout une seconde, les yeux écarquillés.

Puis il bascula de son fauteuil.


— Father !


Joker se débattit brusquement.

La panique lui permit de se dégager de Sebastian.


Sa main de céramique se détacha dans le mouvement et tomba sur les dalles.

La lame dissimulée sous la prothèse apparut.


Joker se jeta vers Ciel.

Il n'atteignit jamais l'enfant.

Sebastian bougea.

Joker heurta le sol.


Il lui fallut une seconde pour comprendre. Son regard descendit vers son bras coupé.

Le sang coulait déjà abondamment de la blessure.


— Je vous prierais de ne pas importuner mon maître, dit Sebastian.


Sa voix n'avait pas changé.


Joker inspira brutalement entre ses dents et tenta de se redresser, en vain.

Plus loin, Kelvin avait commencé à ramper.


Ciel s'approcha de lui, son pistolet toujours à la main.


— Attendez...


Joker essaya de se traîner dans leur direction.


— Je vous en supplie. Ne le tuez pas.


Ciel tourna les yeux vers lui.


— Pourquoi ?


— Il nous a sauvés.


Chaque mot lui demandait désormais un effort.*


— Il reste des enfants à l'orphelinat. Sans lui, ils ont rien. Ils vont crever là-bas.


Le regard de Ciel resta froid.


— Tss. Vous sacrifiez les enfants des autres pour sauver les vôtres. Pathétique.


Joker baissa les yeux.


— Je sais ce qu'on a fait.


Sa voix se brisa légèrement.

Un silence passa.

Puis Joker releva la tête.

Son regard alla de Ciel à Sebastian.


— Je comprends pas... Jade avait confiance en vous. Elle nous a dit que vous étiez ses amis. Que vous l'aviez aidée. Elle nous aurait jamais—


— Lady Blodweell ne vous a rien dit, l'interrompit Sebastian.


— Quoi ?


— Jade est morte.


Pendant un instant, Joker sembla ne pas comprendre.


— Non.


Sebastian inclina légèrement la tête.


— La femme que vous avez si volontiers accueillie au cirque n'est pas Jade.


Joker le fixa.


— Ferme-la.


— C'est une créature qui habite son corps. C'est elle qui a provoqué l'incendie de son manoir et précipité sa mort.


— Ferme-la !


Joker tenta de se redresser. La douleur le ramena aussitôt au sol.

Sebastian poursuivit avec le même calme, un sourire aux lèvres. Ses yeux prirent une teinte rouge plus vive.


— Malgré toute l'affection que vous lui portiez, vous n'avez même pas été capable de distinguer votre bien-aimée de celle qui a causé sa mort. Quel remarquable manque de discernement.


Ciel tourna légèrement la tête. Cette dernière précision n'était pas nécessaire.


— Sebastian.


Le démon garda encore une seconde les yeux sur Joker.

Puis il se redressa.


— Oui, my lord.


Joker ne les entendait presque plus.

Ce n'était pas possible.

La robe. La boîte rouge abandonnée dans l'herbe. L'orphelinat.


Elle connaissait tout.

Puis d'autres images vinrent se mêler aux premières.


Les cartes glissant maladroitement entre ses doigts.

Ses hésitations devant des gestes que Jade avait répétés des centaines de fois.

Et la veille.


Sa main derrière sa nuque.

Sa voix, toute proche.

"Est-ce que je peux t'embrasser ?"


Joker ferma les yeux.


Qui avait-il embrassé ?

Qui avait-il tenu contre lui cette nuit-là ?


Il força son regard à revenir vers le présent.


Kelvin était toujours à terre.

Ciel se tenait devant lui.

Le canon de son arme descendait lentement vers le vieil homme.


— Non... Je vous en supplie.


Il tenta encore d'avancer.


— Il est notre sauveur. Il reste nos frères et nos sœurs à l'orphelinat. Ils ont besoin de lui.


---


Héloïse aperçut le manoir de loin.


Les flammes avaient déjà gagné une partie du bâtiment et une colonne de fumée noire s'élevait au-dessus des arbres.

Son cœur se serra.


Elle accéléra.

Lorsqu'elle atteignit le domaine, plusieurs fenêtres avaient éclaté sous l'effet de la chaleur.

Héloïse vola vers le bâtiment et pénétra à l'intérieur.

La fumée lui brûla aussitôt la gorge.


— Joey !


Aucune réponse.

Héloïse descendit.


Elle les vit presque aussitôt.

Kelvin gisait immobile sur les dalles.


À quelques mètres de lui, Joker était étendu dans une flaque de sang.


— Joey !


Elle se précipita vers lui.

Sa manche gauche était entièrement imbibée de rouge.

Il respirait encore.


Héloïse se glissa derrière lui et tenta de le redresser. Elle passa ses bras autour de son torse.

Il était beaucoup plus lourd qu'elle.

Elle parvint tant bien que mal à le maintenir contre elle.

Elle n'avait pas le temps de réfléchir. Elle devait seulement le sortir de là.

Ses ailes se déployèrent derrière elle.


Le premier battement les souleva à peine. Au second, les pieds de Joker quittèrent le sol.


Héloïse vola en dehors du manoir.

Mais ses bras commençaient déjà à céder.


Elle amorça sa descente, cherchant à atteindre le sol avant de le laisser échapper.

Trop vite.


Ses pieds heurtèrent violemment le gravier.

Elle perdit l'équilibre.


Joker glissa de ses bras et roula sur quelques mètres avant de s'immobiliser.

Héloïse se précipita vers lui.


Ses ailes se replièrent autour d'eux, les protégeant un instant du vent et de la fumée.

Elle posa les mains sur ses épaules.


Joker ouvrit les yeux.


— Ne me touche pas.


Héloïse s'immobilisa.

Son regard était trouble, mais parfaitement conscient.


— Black disait vrai.T'es pas Jade.


— Non.


Les traits de Joker se contractèrent.


— Tu as brûlé son manoir ?


Héloïse baissa les yeux.


— Oui.


Un petit rire étranglé lui échappa.


— Bien sûr.


— Joey...


— M'appelle pas comme ça.


Elle se tut.

Des larmes commencèrent à tracer des sillons dans le maquillage de Joker.

Héloïse sentit sa gorge se serrer.


— Jade est morte cette nuit-là.


Elle eut du mal à poursuivre.


— Elle est morte à cause de moi. Je suis désolée.


Joker détourna le visage. Il ferma les yeux.

Héloïse aperçut alors le sang qui continuait de s'étendre depuis son bras tranché.

Elle réagit aussitôt.


— Il faut arrêter l'hémorragie.


— Ne me touche pas !


Elle saisit malgré tout son bras.

Joker eut un mouvement de recul, trop faible pour réellement l'en empêcher.


— Désolée.


— Arrête de dire ça.


Héloïse arracha une bande de tissu à sa robe et la noua autour de la blessure.

Le sang l'imbiba presque immédiatement.

Elle resserra.


— Tiens bon.


Joker ne répondit pas.


— Joey.


Ses paupières s'abaissèrent à moitié.


— Regarde-moi.


Elle posa une main contre son visage.

Cette fois, il ne la repoussa pas.

Pas parce qu'il lui pardonnait. Il n'en avait simplement plus la force.


— S'il te plaît...


Sa respiration se fit plus faible.

Une inspiration.

Puis une autre, à peine perceptible.

Héloïse resserra encore le tissu.


— Joey ?


Rien.

Elle attendit.

Son torse ne se souleva plus.


— Joey...


Ses yeux étaient restés entrouverts.

Mais ils ne regardaient plus rien.

Héloïse resta figée.


— Non.


Elle déplaça sa main contre sa joue.


— Non, non...


Un bruit de moteur retentit derrière elle.

Héloïse ne réagit pas.


À une vingtaine de mètres, Ronald Knox releva la tête.

Sa tondeuse ralentit.


— Qu'est-ce que...


Il plissa les yeux en direction de la silhouette agenouillée sur le gravier.

Les grandes ailes blanches entouraient encore presque entièrement le corps de Joker.


— William-senpai, regardez là-bas !


William suivit son regard.

Ronald resta bouche bée.


— C'est quoi ? Un ange ?


William rajusta ses lunettes.


— Je me doutais qu'elle allait intervenir.


Son expression se durcit légèrement.


— Je m'en charge. Concentrez-vous sur votre liste, Knox.


— Compris, senpai.


William s'avança vers elle, sa Death Scythe à la main.

Héloïse ne le remarqua que lorsque son ombre tomba sur le gravier.


— Héloïse Wayte. Toutes mes condoléances.


Elle tourna lentement la tête.

William se tenait à quelques pas.

Son regard descendit vers Joker.


— L'heure de son décès est passée. Écartez-vous, je vous prie.


Héloïse se redressa, puis tendit aussitôt les bras devant le corps.


— Je ne vous laisserai pas l'emmener.


William resta silencieux une seconde.

Un soupir lui échappa.


— Vous me décevez, mademoiselle Wayte.


Héloïse fronça les sourcils.


— Vous n'êtes plus une enfant. Cet homme est mort. Vous ne pouvez plus rien y faire.


Elle ne bougea pas.

William pinça légèrement l'arête de son nez.


— Je comprends que les circonstances puissent rendre cette situation difficile pour vous.


— Vous ne comprenez rien du tout.


— Au contraire.


Il la regarda par-dessus ses lunettes.


— Je sais parfaitement que vous avez eu récemment votre premier rapport charnel avec cet homme. Il est donc naturel que vous vous soyez attachée à lui.

Héloïse resta figée.


— Comment est-ce que vous savez ça ?


— Je l'ai lu.


Un silence.


— Vous l'avez... lu ?


— Oui.


— Je ne comprends pas.


William jeta un regard à sa montre.


— Peu importe.


Son expression changea brusquement.


— J'ai une minute de retard.


Il rajusta ses lunettes.


— C'est inadmissible.


Puis il releva les yeux vers elle.


— Maintenant, cela suffit. Écartez-vous et laissez-moi faire mon travail correctement.


Héloïse ouvrit la bouche.

Un rugissement de moteur les interrompit.

William se retourna brusquement.

Ronald venait de relancer sa tondeuse et fonçait dans leur direction.


— Knox ?


— J'ai terminé, senpai ! Je vais pouvoir vous donner un petit coup de main.


William pâlit.


— Knox, attendez !


Ronald bondit à travers les décombres, la tondeuse lancée devant lui.

Héloïse vit les lames se diriger droit vers Joker.

Elle ne réfléchit pas. Elle se jeta devant lui.


— Knox, non ! cria William.


Trop tard.

Les lames mordirent profondément dans le bras droit d'Héloïse.

La douleur explosa jusqu'à son épaule.

Le choc la projeta en arrière. Ses ailes s'effacèrent.


Ronald coupa brutalement le moteur.

Le silence retomba.


Puis quelque chose se mit à tourner dans l'air.

William se figea.

Ronald leva lentement les yeux.


Une pellicule cinématographique venait de jaillir des blessures d'Héloïse.


Elle se déroula entre eux dans la nuit.

La lanterne commença à défiler.

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