L' Âme Maudite

Chapitre 34 : Disparitions Suspectes, première partie

Par Zihume

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25 mars 1889


— Vous m'avez appelé, jeune maître ?


Ciel désigna le petit salon.


— Explique-moi ça.


Une nappe brodée recouvrait la table. Des fleurs encadraient la cheminée, des rubans entouraient plusieurs corbeilles de confiseries et quelques papillons décoratifs avaient été fixés parmi les bouquets.


Même le service à thé avait été remplacé par une porcelaine fleurie.


Sebastian contempla la pièce.


— Vous recevez les représentants de la maison Riegel cet après-midi.


Il tira un journal plié de sa veste et l'ouvrit à une page publicitaire. Fleurs, rubans et papillons entouraient le nom de l'entreprise.


— J'ai simplement adapté la réception à l'image de leur maison.


Ciel regarda la publicité.


Puis le salon.


— Ils viennent négocier. Pas prendre possession des lieux.


Il lui rendit le journal.


— Enlève les rubans. Une seule composition florale suffit. Et remets le service habituel.


Sebastian inclina la tête.


— Très bien.


— Qu'est-ce qu'ils veulent ?


— Distribuer plusieurs produits Funtom en Allemagne, en Autriche et dans le nord de l'Italie.


— À quelles conditions ?


— C'est ce qu'ils viennent négocier.


— Hm.


Sebastian replia le journal.


— Ils apporteront également une nouvelle confiserie. Sa commercialisation est prévue dans quelques mois. Les rares personnes autorisées à la goûter l'auraient trouvée remarquable.


Ciel leva les yeux.


— Tu as enquêté ?


Un léger sourire passa sur les lèvres de Sebastian.


— J'ai commencé.


— Trouve ce qu'ils utilisent. Et comment ils le fabriquent. Funtom fera mieux.


Sebastian posa une main contre sa poitrine.


— Yes, my lord.


Ciel se dirigea vers la porte.


— Et les papillons disparaissent aussi.


— Quel dommage. Mademoiselle Elizabeth les aurait certainement trouvés charmants.


— Alors garde-les pour sa prochaine visite.


— Bien, jeune maître.


Ciel lui jeta un regard par-dessus son épaule.


— Seulement pour sa prochaine visite.


Le sourire de Sebastian s'accentua imperceptiblement.


— Naturellement.


Ciel quitta le petit salon et s'engagea dans le couloir.


Sebastian referma la porte derrière lui.




Héloïse balayait un peu plus loin. Sa coiffe blanche retenait ses cheveux en arrière ; son bras bandé restait replié contre elle tandis qu'elle maniait le balai de l'autre main.


Ciel passa devant elle sans s'arrêter et poursuivit son chemin.


Sebastian la considéra un instant.


Eloa.


Une moitié de Lucifer, en uniforme de domestique, sous ses ordres, occupée à balayer les couloirs du manoir Phantomhive.


L’ironie avait quelque chose d’assez plaisant.


— Mademoiselle Wayte.


Héloïse releva les yeux.


Il désigna une commode contre un mur.


— N'oubliez pas de passer sous les meubles.


Elle suivit son regard, puis revint à lui.


Son expression resta parfaitement calme, mais son regard se refroidit.


— Ce sera fait.


Sebastian resta encore un instant à la regarder.


Il n'avait jamais vu cette froideur-là sur le visage de Jade.


La pensée passa presque aussitôt.


— Lorsque vous aurez terminé, vous aiderez May Linn à vérifier la livraison.


— Très bien.




29 mars 1889


Sebastian déposa une enveloppe sur le bureau.


— Une lettre de Sa Majesté, jeune maître.


Ciel abandonna les documents qu'il examinait.


Le sceau royal fermait l'enveloppe. Il le rompit et déplia la lettre.


"Mon cher enfant,


J'ai goûté il y a deux jours les petites tortues en gelée que produit désormais Funtom. Elles sont absolument délicieuses. Charles Phipps a déjà reçu l'ordre de m'en faire livrer plusieurs boîtes ; je songe même à en faire servir lors de ma prochaine réception.


J'ai malheureusement appris quelque chose de beaucoup moins plaisant.


Depuis plusieurs nuits, des sépultures sont profanées aux environs de Kettering, dans le Northamptonshire. Plusieurs corps ont disparu, et les hommes chargés de surveiller les cimetières n'ont jusqu'à présent aperçu aucun intrus.


La présence de gardes supplémentaires n'a rien changé.


Cette affaire me trouble d'autant plus qu'une personne qui me fut très chère repose dans l'un de ces cimetières. Je serais profondément peinée que son repos soit troublé à son tour.


J'espère que cette étrange affaire pourra être éclaircie rapidement.


Victoria"


Ciel resta quelques secondes immobile, puis posa la lettre sur son bureau.


— Plusieurs corps disparaissent. Les cimetières sont surveillés et personne ne voit rien. Elle veut que je découvre pourquoi.


Ciel se leva.


— Nous commencerons par Undertaker. Il voit passer assez de cadavres et entend assez de rumeurs pour savoir si quelqu'un achète des corps ou les déplace discrètement. Et si personne dans son milieu n'en a entendu parler, ce sera déjà une information.


— Un raisonnement parfaitement sensé, répondit Sebastian.


Ciel contourna son bureau.


— Je veux aussi les journaux locaux des dernières semaines, la liste des cimetières touchés et tout ce que tu peux obtenir sur les disparus. Ensuite, nous irons à Kettering.


Sebastian posa une main contre sa poitrine.


— Yes, my lord.


Le majordome se dirigea vers la porte. Son expression ne changea pas.


Seule une infime tension passa dans son sourire lorsqu'il posa la main sur la poignée.


Retourner chez Undertaker en compagnie de son maître n'avait rien de particulièrement souhaitable.


Le croque-mort avait déjà pris bien assez de plaisir à leur dernière conversation. Sebastian ne comptait certainement pas lui offrir un nouveau sujet d'amusement.


Encore moins devant Ciel.


— Sebastian.


Il s'arrêta.


Lorsqu'il se retourna, son visage était parfaitement composé.


— Oui, jeune maître ?


Ciel l'observait.


Un silence passa.


— Rien.


Sebastian inclina légèrement la tête.


— Comme vous voudrez.


Il sortit.


Ciel regarda la porte se refermer.


Son regard y resta une seconde de trop.


Puis il revint vers la lettre de la Reine.


\----


Ciel s'arrêta à l'entrée de la ruelle.


La porte de la boutique d'Undertaker avait été réduite en morceaux.


Des éclats de bois jonchaient les marches et une partie du battant pendait encore à sa charnière.


Ciel fronça les sourcils.


— Qu'est-ce qui s'est passé ici ?


Sebastian observa les dégâts. Son regard se fit légèrement plus attentif.


— Difficile à dire. Mais quelqu'un nous a manifestement précédés.


Il fit un pas devant Ciel.


— Restez derrière moi, jeune maître.


Il enjamba les débris et pénétra dans la boutique.


Ciel le suivit quelques secondes plus tard.


— Undertaker !


L'adolescent attendit.


Aucune réponse.


L'intérieur était plongé dans la pénombre. Les cercueils occupaient toujours les murs. Rien ne semblait avoir été fouillé et les bocaux étaient encore alignés derrière le comptoir.


Mais Undertaker n'était nulle part.


— Sebastian.


Le démon avait déjà commencé à inspecter la pièce.


Il ouvrit un premier cercueil.


Vide.


Puis un second.


Il passa dans l'arrière-boutique avant de revenir quelques instants plus tard.


— Personne.


Ciel parcourut la boutique du regard.


— Tu crois qu'il a été attaqué ?


— C'est possible.


Sebastian se dirigea vers le fond de la pièce.


Puis il s'arrêta.


Le cercueil dans lequel reposait encore récemment la femme aux longs cheveux indigo était ouvert.


Vide lui aussi.


Ciel s'avança et observa le capitonnage vide.


— Qui pourrait bien vouloir s'en prendre à lui ?


— Au vu de ses activités, les suspects sont nombreux.


Il resta silencieux quelques secondes.


— Peu importe. Nous avons déjà perdu suffisamment de temps. La Reine nous attend sur l'affaire de Kettering.


Il se dirigea vers la sortie.


— Nous partons comme prévu.


Ciel s'arrêta au milieu des débris.


— Mais à notre retour, tu découvriras ce qui s'est passé ici.


---


Héloïse referma le livre.


Rien.


Encore.


Elle resta quelques secondes à fixer la couverture avant de le déposer sur la table avec les autres.


Depuis près d'une heure, elle parcourait méthodiquement les rayonnages de la bibliothèque Phantomhive à la recherche du moindre ouvrage susceptible de mentionner le nom d'Eloa.


Mythologie chrétienne.


Occultisme.


Elle avait même ouvert deux volumes consacrés aux hérésies médiévales.


Rien.


Sebastian était absent du manoir pour l'après-midi. Ciel également.


L'occasion avait été trop belle.


Héloïse tira un nouveau livre de son rayon et en parcourut rapidement l'index.


Toujours rien.


Elle le posa avec moins de précaution que les précédents.


Derrière la porte entrouverte, May Linn grimaça.


— Oh là là... Elle va tout mélanger, oui...


Finny passa la tête au-dessus de son épaule.


Plusieurs piles de livres occupaient maintenant la table. Quelques volumes étaient posés sur le tapis, d'autres empilés contre le pied d'un fauteuil.


— Sebastian va le voir tout de suite quand il rentrera.


— Chut !


— Mais c'est toi qui parles fort, May Linn.


— Finny !


— Hum.


Tous deux se figèrent.


Tanaka se tenait derrière eux.


May Linn se redressa si brusquement qu'elle manqua de perdre ses lunettes.


— M-Monsieur Tanaka ! Nous, euh...


Finny se retourna vers lui.


— Héloïse est dans la bibliothèque depuis tout à l'heure. Elle sort plein de livres et...


Tanaka jeta un regard par-dessus leurs épaules.


Depuis l'entrebâillement de la porte, plusieurs piles étaient visibles autour de la table.


— Je vois.


Tanaka observa encore quelques secondes Héloïse.


— Je m'en occupe. Retournez à vos tâches.


— Oui, monsieur !


— Tout de suite, monsieur Tanaka !


May Linn entraîna Finny avec elle dans le couloir.


Tanaka attendit qu'ils se soient éloignés avant d'entrer dans la bibliothèque.


Héloïse avait déjà replongé dans son livre.


— Mademoiselle Wayte.


Elle leva à peine les yeux.


— Bonjour, Tanaka.


Le regard de l'intendant parcourut la pièce.


Des ouvrages encombraient la table. D'autres étaient empilés sur le tapis ou abandonnés près des fauteuils.


— Puis-je vous demander ce que vous cherchez ?


Héloïse hésita.


— C'est personnel.


Tanaka resta silencieux un instant.


— Je comprends.


Il n'insista pas.


— Mais vos affaires personnelles ne doivent pas empiéter sur votre service. Cette bibliothèque appartient au jeune maître, et vous êtes ici à son service.


Il désigna les livres.


— Remettez tout en ordre. Ensuite, vous irez aider Finnian dans la serre.


Après une courte hésitation, Héloïse referma son livre.


— Entendu.


— Bien.


Tanaka quitta la pièce.


Héloïse resta seule au milieu des livres.


Elle contempla encore quelques secondes celui qu'elle tenait, puis le referma.


Avec les milliers de volumes que comptait la bibliothèque, continuer à ouvrir des livres au hasard ne lui apprendrait rien.


Elle se baissa et commença à ranger.


Un traité d'occultisme retrouva son étagère.


Puis un second livre.


Elle cherchait encore l'emplacement du suivant lorsqu'une voix joyeuse monta de la cour.


— Undertaker ! Bonjour !


Héloïse s'arrêta.


Finny.


— Le jeune maître n'est pas là aujourd'hui !


Un bref silence.


— Vous avez encore apporté des cercueils ?


Héloïse posa son livre et s'approcha de la fenêtre.


Une voiture funéraire noire était arrêtée devant le manoir. Plusieurs cercueils étaient empilés à l'arrière.


Finny se tenait au pied des marches. May Linn venait de le rejoindre.


— Finny ! Tanaka a dit la serre !


— Mais c'est Undertaker !


Des pas résonnèrent dans le couloir. Puis une voix aiguë qu'Héloïse reconnut aussitôt.


— Pourquoi faut-il toujours que je travaille quand Sebas-chan n'est même pas là ?


Héloïse se retourna.


Grell.


— L'absence de ce démon est précisément ce qui rend cette intervention opportune, Sutcliff, répondit William.


Héloïse comprit aussitôt.


Ils étaient venus pour elle.


Elle se précipita vers la fenêtre et saisit la poignée.


Une main aux longs ongles gris apparut de l'autre côté de la vitre.


Héloïse se figea.


Des cheveux argentés glissèrent dans son champ de vision.


Puis un sourire.


Sous la longue frange, deux yeux verts brillèrent dans la pénombre.


Son souffle se coupa.


L'homme aperçu dans sa lanterne cinématique.


Elle ignorait encore ce que signifiait ce souvenir.


Mais quelque chose en elle l'avait reconnu avant même qu'elle puisse comprendre pourquoi. Et lui criait de fuir.


Undertaker poussa tranquillement la fenêtre et s'assit sur le rebord, comme s'il était simplement venu lui rendre visite.


— Ça faisait longtemps, Eloa.


Héloïse recula.


Le sourire du croque-mort s'élargit.


Elle fit encore un pas en arrière.


Une présence se referma brusquement derrière elle.


— Trouvée\~


Grell passa un bras autour de sa taille.


Le mouchoir se plaqua sur son visage avant qu'elle puisse crier.


Héloïse se débattit aussitôt.


— Doucement, doucement.


Grell resserra sa prise.


— J’ai ordre de ne pas toucher à ton joli minois.


Une odeur âcre lui emplit les poumons.


Héloïse agrippa son poignet et tenta de retenir son souffle.


Mais son regard revint malgré elle vers la fenêtre.


Undertaker n'avait pas bougé.


Il la regardait se débattre avec le même sourire tranquille.


Les contours de la pièce se brouillèrent.


Ses jambes cédèrent.




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