Shinigamis et Shinas, la nouvelle histoire

Chapitre 24 : En marche vers les portes de Wapix

4814 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 18/07/2026 14:57

Roka ouvrit lentement les yeux.

Il cligna des paupières comme un nouveau-né.

Et il revint doucement dans le monde des vivants.

Sa vue s’éclaircit progressivement et il reconnut le visage d’Ichigo, penché sur lui, avec un grand sourire. Il referma les yeux, attendit un moment, puis les ouvrit encore.

Oui, c’était bien Ichigo. Le Shinigami remplaçant, là, près de lui. Bien vivant.

Ses yeux s’habituèrent de mieux en mieux à la lumière et il vit les morceaux de bois derrière le rouquin, le toit de branches : ils étaient dans la petite cabane des jeunes Shinas.

Il passa sa langue sur ses lèvres sèches, pour les humidifier. Il grimaça, puis il posa sa main sur son ventre. Il sentit l’étoffe serrée sur sa blessure. Elle était sèche. Il ne saignait plus. Il fronça les sourcils.

-Ichigo, murmura-t-il, la voix enrouée. Qu’as-tu fait ?

-Shhhh, fit le Shinigami remplaçant en posant son doigt sur la bouche du Shinas. Repose-toi.

Mais Roka repoussa la main du Shinigami.

-Tu m’as donné la plante ! reprit-il, le souffle court. Ichigo ! Non ! Tu m’avais promis !

Le rouquin secoua la tête.

-Shhh ! Calme-toi ! Non, prince Roka, non, je ne t’ai pas donné la plante. Elle est toujours ici, dans ta pochette. Je n’y ai pas touché.

-Mais alors, balbutia-t-il...

-C’est Yû, coupa le Shinigami. Il... Il m’a aidé à te soigner. Il a recousu ta plaie, prince Roka ! Et ton bandage est imbibé de sève, la sève d’un arbre qu’il nous a indiqué. J’étais sûr que l’on pouvait compter sur lui !

-Je... Je suis guéri ? demanda Roka en souriant enfin.

-Pas tout à fait, non. Mais ta blessure ne s’ouvrira plus, et ton mal s’est arrêté.

-Je me sens beaucoup mieux, en tout cas, dit Roka en redressant la tête.

-Oui, cela se voit. Tu as déjà meilleure mine. Mais tu dois encore te reposer.

-Depuis combien de temps suis-je évanoui ?

-C’était hier soir, prince Roka. Seulement hier soir, ne t’inquiète pas. Les soins de Yû sont très efficace.

-En effet...

-Oui. Mais maintenant tu dois encore te reposer, prince Roka.

-Nous n’avons pas le temps, rétorqua le Shinas. Les Yokai...

-Nous avons au moins jusqu’à ce soir puisque, nous voyagerons de nuit. Alors, dors un peu, je viendrai te réveiller juste avant la tombée du soir.

Roka acquiesça. Il attrapa la main du rouquin et la serra chaleureusement. Puis il ferma les yeux et chercha le sommeil. Il aurait voulu prendre le temps de réfélchir, de répondre aux mille questions qu’il se posait, mais il était encore fatigué. Il s’endormit rapidement, profondément, et sursauta au crépuscule quand Ichigo vint le réveiller.

-Ca va ? demanda le Shinigami remplaçant en s’asseyant près de lui.

Roka hocha la tête en souriant.

Oui. Il se sentait encore mieux. Il inspira profondément et essaya de se lever. Il sentit une douleur dans son ventre, mais ce n’était rien à côté de ce qu’il avait enduré pendant les jours précédents.

-Attention ! s’exclama Ichigo, inquiet. Fais attention à ta blessure !

Roka fit glisser ses pieds sur le bord de la paillasse, puis, en s’appuyant sur l’épaule de son ami, il se mit debout. Il fit quelques pas prudemment, puis il se retourna vers le Shinigami remplaçant.

-Ca va, Ichigo. Je me sens beaucoup mieux. Nous devons nous mettre en route.

Le rouquin fit une grimace. Il avait eu très peur la veille quand Roka s’était écroulé devant lui et il aurait aimé que son ami se repose encore quelques jours. Mais ils n’avaient pas le choix. Ichigo secoua la tête d’un air désespéré.

-Prince Roka, dit-il simplement, résigné, tu es fou dans la tête !

Ils sortirent côte à côte de la petite cabane. Il commençait à faire nuit et les jeunes Shinas et les Shinigamis s’affairaient dans le grand campement.

Taro, qui discutait avec un groupe de jeunes Shinas, fut le premier à le voir.

-Roka ! s’exclama-t-il.

Il courut vers son ami en souriant et lui serra le bras.

-Tu nous as fait une sacrée peur, imbécile !

Les jeunes Shinas s’approchèrent un à un derrière l’albinos, et la joie envahit leurs visages.

-Je suis désolé, murmura Roka en penchant la tête. Mais je vais beaucoup mieux, et nous allons pouvoir nous mettre en route.

Il aperçut alors le capitaine Hitsugaya et Wamura qui se faufilaient à leur tour parmi les jeunes Shinas et Shinigamis.

-Prince Roka ! lança le capitaine de la dixième division tout sourire. Vous êtes déjà sur pied ! Comme je suis heureux ! Je... Je voulais être sûr que vous alliez vous remettre, avant de partir.

-Merci, capitaine. Oui, je me sens beaucoup mieux. Et je vous remercie d’avoir attendu !

-Vous faites plaisir à voir, maintenant !

-Merci. Vous pouvez partir tranquille. Nous allons nous mettre en route, nous aussi.

Roka se tourna alors le second arrivant.

-Wamura, dites aux Shinigamis et aux jeunes Shinas de se préparer. La nuit tombe, nous allons pouvoir aller chercher les Yokai.

-Prince Roka, vous êtes sûr sur ça ira ?

-Je vais parfaitement bien, ne vous inquiétez pas pour moi. Cela fait longtemps que je ne me suis pas senti aussi bien. Allons, préparons-nous, Wamura. Les Yokai ont besoin de nous...


Ce fut une procession bien singulière qui traversa cette nuit-là les ombres nocturnes de la forêt Céleste. Jamais autant de Yokai n’avaient parcouru ensemble une distance aussi longue. Et ce fut, pour les rares hommes qui eurent la chance de les voir, un spectacle magnifique et émouvant.

Tout autour, avançant prudemment en formation régulière, les jeunes Shinas et les Shinigamis formaient une grande chaîne, le regard à l’affût. Ils étaient une armée d’un genre nouveaux. Et dans leur regard brillait une fierté immense. Eux qui avaient passé leur vie à chasser les Yokai, ils voulaient leur rendre hommage, les guider dans leur dernier voyage comme pour obtenir leur pardon.

En tête, Roka et Wamura, côte à côte, ouvraient la marche la mine grave. Roka avait beaucoup moins mal à sa blessure que les jours précédents, mais il était encore gêné pour marcher. En outre, on ne voyait pas bien dans la nuit, et ils espéraient qu’ils ne tomberaient pas sur une embuscade. La nouvelle que Roka avait fait réunit les jeunes Shinas et les Shinigamis exilés s’était certainement répandue, et il n’était pas impossible que quelqu’un tente de les empêcher de sauver les Yokai. Ils devaient rester sur leurs gardes.

Quant à Ichigo, Taro et Mado, ils assuraient l’arrière du convoi et jetaient de temps en temps des regards inquiets derrière eux pour vérifier qu’ils n’étaient pas suivis.

Les torches vacillantes dessinaient, vues du ciel, un grand anneau de feu qui se déplaçait lentement vers l’ouest, dans un silence étonnant ils ne faisaient pas de bruit, marchaient avec précaution et ne parlaient pas. On entendait seulement le crépitement des flammes, et quelques branches qui se brisaient sous leur pas.

Au milieu de cette escorte immense, semblant flotter à travers les arbres comme le brouillard sur la mer, le cortège des Yokai évoluait avec grâce. C’était une grande meute, distante et digne, qui se faufilait entre les rochers, noyée dans les nuées bleutées de l’air humide. On aurait dit une luciole géante, qui volait au ralenti dans le cœur de la forêt. Ils étaient tous rassemblés, protégés par cette armée étrange, et marchaient lentement vers les portes de Wapix, comme ces vieux éléphants qui, dignes et silencieux, s’en vont mourir au loin.

Au milieu de ce grand halo, on les voyait disparaître par moments, derrière les arbres ou dans le brouillard épais, puis ici on distinguait une ombre furtive, là une silhouette, un mouvement près du sol... Rien ne semblait pouvoir arrêter cette vision féerique, ces fantômes de splendeur qui franchissaient les bois.

Après un long moment de silence, Roka se tourna vers Wamura, le commandant des jeunes Shinaset des Shinigamis. C’était ainsi que l’avaient proclamé tous les autres. Il était leur chef, leur guide, le premier d’entre eux à avoir compris le sens de leur nouvelle vocation, le premier à avoir trouvé Zenkichi Yû. 

-Wamura, murmura Roka en se rapprochant de lui. Vous avez étudier le terrain ?

-Oui.

-Parfait. Il faut que nous suivions la forêt jusqu’au bout. Nous ne devons jamais sortir de l’abri des arbres.

-Cela va nous faire faire un détour par le sud, prince Roka. Il n’y a pas de forêt au nord entre la forêt Céleste et Naharama.

-Alors, nous ferons le détour par le sud, Wamura. Nous avons un peu d’avance. Nous ne pouvons pas prendre le risque d’amener les Yokai au grand jour.

Le commandant acquiesça, confiant.

Ils marchèrent ainsi toute la nuit, les sens en éveil, prêts à défendre de leur vie le cortège des Yokai. Ils obliquèrent progressivement vers le sud pour rester à distance de la lisière de la forêt. Ils ne s’arrêtèrent pas une seule fois ni ne changèrent le rythme de leur marche. La procession continua longtemps. Mais ils sentirent bientôt la fatigue, et certains jeunes Shinas montrèrent des signes de faiblesse. Toutefois il fallait marcher, et marcher encore.

Ce ne fut que quand les premiers rayons du soleil commencèrent à chatouiller la cime des arbres que Wamura leva la main pour ordonner à tous les jeunes Shinas et Shinigamis de s’immobiliser enfin.

Roka lui adressa un sourire reconnaissant. Ils avaient passé la première nuit sans encombre. Naharama n’était plus très loin. Si tout se passait bien, ils y seraient bientôt.

Les Yokai se dispersèrent dans les dernières ombres et échappèrent même au regard bienveillant des jeunes Shinas et Shinigamis.

Les jeunes installèrent un campement où ils allaient pouvoir se reposer tout le jour.


Je suis dans les jardins de la première division de la Soul Society. L’été colore les bosquets, comme mille palettes de peintre. Le ciel bleu irradie de lumière. L’air est doux, mon corps léger flotte dans un océan de douceur. Je suis bien.

Pourquoi ici ? Dans ces allées où je discutais pendant de longues matinées avec le commandant Yamamoto... Pourquoi ? Qui m’a mené ici ?

J’avance lentement sur les petits chemins de gravier. Je passe au milieu des fleurs et je devine derrière moi l’ombre de la tour majestueuse. Je me laisse bercer par ce doux souvenir. J’ai dormi, une nuit, au milieu de ce parc.

Soudain, j’entends des pas derrière moi. Qui se rapprochent. Mais je n’arrive pas à me retourner. Des pas lents, réguliers, qui s’enfoncent dans les gravillons et qui montent vers moi. Je dois me retourner, voir qui vient.

-Roka ?

Est-ce possible ? Est-ce sa voix ?

Oui, je suis Roka, et je dois me retourner. Je me retourne. Et je la vois. Son grand front, ses cheveux blancs, son regard acier. La Grande Prêtresse.

-Grand-mère ?

-Tu m’entends, Roka ? 

Elle me regarde, perplexe.

-Oui.

-Suis-je en train de rêver ?

-Peut-être, oui, mais nous rêvons tous les deux, grand-mère...

-Cela fait plusieurs nuits... Plusieurs nuits que je te vois, ici, dans ces jardins, et jamais je n’ai réussi à te parler ! Jamais tu ne t’es retourné...

-Ce soir, je t’entends, grand-mère. Et je suis heureux de te voir...

-Mais n’est-ce qu’un rêve ? répéta la Grande Prêtresse, s’approchant de lui et prenant sa main.

-C’est un rêve, et ce n’en est pas un.

-Je suis tellement heureuse de te voir, Roka ! Tellement heureuse ! Je voulais te aprler. J’ai... J’ai des choses à te dire qui ne peuvent plus attendre !

Peut-être est-ce cela qui l’a menée ici et qui m’a guidé, moi. Son désir si fort de me voir... Ses rêves l’ont portée jusqu’à moi. Ses rêves l’ont portée jusqu’à moi.

-Grand-mère, Rukia à disparu...

-Je sais Roka. Sue, l’a fait savoir à capitaine Kuchiki par le réseau des jeunes Shinas...

-Je la retrouverai.

Oui. Je la retrouverai. Où qu’elle soit, où qu’elle aille.

-Que veux-tu me dire, grand-mère ?

-La Soul Society... La Soul Society a été assiégée par l’armée d’Arata Bando.

La guerre. Rien ne pouvait l’empêcher. Et tout est venu par ma faute. Je n’aurais jamais dû aller à la Soul Society. C’est moi qui ai attiré Arata jusque-là. C’est moi qui lui sers de prétexte...

-Que puis-je faire ?

-Rien... Tu ne peux rien faire, Roka.

Un sourire traverse son visage triste. Un sourire trop court, pourtant. Et sa main serre la mienne.

-Mais ce n’est pas cela que je suis venue te dire, Roka... Non.

Elle semble terrifiée, ses yeux sont emplis de peur. Elle hésite.

-Je t’écoute, grand-mère.

-Roka, je t’avais dit que mon cœur sentait une menace plus grande encore que celle dont tu parlais... Je t’avais dit que je ressentais quelque chose d’étrange, derrière tout cela.

-Oui, je me souviens, c’était ici même, dans ces jardins.

-Roka. J’ai compris d’où venait cette angoisse. Ce sentiment étrange. Je n’avais pas fait attention. Je n’avais pas réuni les éléments de l’énigme, et pourtant...

-Oui ?

-Roka. Ce que je ne faisais que deviner est pire encore que je n’aurais pu le craindre. Ce qui se passe autour de nous...

Elle se tait. Elle tremble.

-Je t’écoute...

-Roka, aucune Shinas n’est tombée enceinte depuis le mois de juin.

Je la regarde, abasourdi. Aucune femme ? Il y a tant de détresse dans ses yeux. Et dans les miens, sans doute, doit se lire la surprise. Comment est-ce possible ? Peut-elle se tromper ?

-Tu en es sûre ?

-Oui, Roka. J’ai posé des questions, j’ai enquêté, j’ai cherché... Roka, j’en suis sûre, maintenant. Il n’y a pas une seule Shinas qui soit tombée enceinte dans les cinq derniers mois !

-C’est... C’est terrible ! Est-ce que...

Elle hoche la tête. Elle a compris la question que je n’ose pas poser.

-Oui. Cela a forcément un rapport avec tout ce qu’il se passe, Roka... Les Yokai, toi, le retour de l’être suprême... Toutes ces choses étranges ! Je te l’avais dit...

Oui. Bien sûr. Ces choses sont liées. Je le sens, moi, comme elle doit le sentir.

-Est-ce que tu te rends compte, Roka, de ce que cela signifie ?

J’acquiesce. Oui. Je le sais. Je le sens.

-Le monde meurt, grand-mère. Comme les Yokai.

Des larmes montent à ses paupières. Des larmes de douleur et d’effroi. Je la prends dans mes bras. Je la serre contre moi.

-Nous devons faire quelque chose, Roka. Tu dois faire quelque chose.

-Mais... Que puis-je faire ?

-Comprendre ! Tu dois comprendre !

-Comment ?

-Je ne sais pas. Où es-tu ?

-Je suis avec les Yokai, dans la forêt Céleste. Nous marchons vers Naharama, vers les portes menant à Wapix. Je dois les accompagner, grand-mère.

-Il faut que je te vois, Roka. Nous devons faire quelque chose.

-Oui. Je le sais. Je viendrai à toi dès que les Yokai auront franchi les portes.

-J’espère qu’il sera encore temps.

Je la garde encore tout contre moi. Comme pour lui enlever un peu de sa peur. Partager sa douleur. Puis je la laisse partir.

Je ne peux pas attendre. Je dois me réveiller. Les Yokai. Naharama.

Pour le moment, oublier le reste. Ne plus penser qu’à ça.

Oublier, si je peux.


Roka fut arraché à sa stupeur rêveuse par les premiers rayons du soleil marin. La mer, à quelques pas de l’orée des bois, réfléchissait à travers les arbres la lumière blanche de l’astre matutinal.

Ils avaient traversé toute la nuit la grande forêt qui longeait la côte. Les Yokai, regroupées derrière la ligne des jeunes Shinas et des Shinigamis, semblaient de plus en plus éprouvés, et certains s’étaient même écroulés, sans vie, au milieu du cortège. Ils avaient dû abandonner, le cœur gros, les cadavres désolants de ces créatures merveilleuses et continuer, inlassablement, à progresser vers l’ouest.

Mais la forêt était de moins en moins dense, et ils arrivèrent bientôt, Roka et Wamura en tête, en vue du site de Naharama. Enfin. Leur destination finale. La promesse pour les Yokai, peut-être, d’un havre de paix pour l’éternité. Si tout se passait comme ils l’espéraient. Et pour le moment, rien n’était venu troubler leur fabuleuse procession.

D’un geste du poing, Wamura fit signe à ses hommes de s’arrêter. Le cortège s’immobilisa parmi les derniers arbres.

Roka fit quelques pas en avant et découvrit, stupéfait, ce paysage de légende.

Éloignée de la mer, la plaine ondulée, parsemée d’herbes rares, s’étendait vers l’ouest où elle se terminait par une longue zone surélevée. Là, spectaculaire, baignée par la lumière, une armée de hautes pierres se dressait vers les cieux, alignements superbes, comme autant de soldats de granit adressant au soleil un salut immortel.

C’étaient des centaines, non, des milliers de blocs gris, disposés à intervalles réguliers et qui envahissaient tout l’espace en rangées longues et parfaites. Tout au bout, à l’ouest, quatre lignes formaient un grand carré, comme une enceinte au ras du sol, un espace sacré.

Roka entendit arriver Ichigo, Wamura, Mado et Taro.

-C’est incroyable ! s’exclama Taro en s’approchant de lui.

Les trois autres vinrent à leur hauteur. Côte à côte, ils regardaient, stoïques, le panorama prodigieux. Mado poussa un long soupir.

-Je suis venue ici quand j’étais petite... Mais je suis toujours aussi éblouie !

-Ichigo ? demanda Roka en se tournant vers le rouquin. Reconnais-tu quelque part ce qui était gravé sur le fronton du temple Kyu-Sento-Ji ?

Le Shinigami remplaçant posa un regard circulaire sur les rangées infinies.

-C’est possible. Il n’y avait pas autant de pierres... la gravure, je crois, ne représentait qu’une partie de ce site... Il faudrait s’avancer un peu, mieux regarder les stèles.

-Vous croyez que ce sont vraiment les portes de Wapix ? demanda Taro.

Roka hocha la tête.

-Je ne le crois pas ; j’en suis sûr ! Je le sens. Et Zenkichi Yû le sent, lui aussi.

Ils se tournèrent tous les quatre vers lui avec des regards étonnés. Il leur fit un sourire, puis sans s’étendre sur le sujet, il s’adressa à Wamura :

-Commandant...

-Prince Roka ! coupa le Shinigami. Ne m’appelez pas comme ça ! Je suis déjà assez gêné quand les autres les font !

-Wamura, corrigea Roka, amusé, dites aux jeunes Shinas et aux Shinigamis de nous attendre ici. Laissez les Yokai se disperser un peu en retrait, dans la forêt.

Mes amis et moi allons inspecter les lieux d’un peu plus près.

-Entendu.

Le Shinigami de la deuxième division partit vers ses hommes d’un pas rapide.

Roka et ses trois compagnons, quant à eux, se mirent en route vers les rangées de pierres.

 

Ils approchaient lentement du grand carré de pierres, au bout des alignements, quand Ichigo poussa un cri.

-Prince Roka ! Regarde ! La stèle, là, au milieu ! C’est celle du temple Kyu-Sento-Ji !

-Tu es sûr ? demanda le jeune homme en accélérant le pas.

Mais il n’avait pas besoin d’entendre la réponse du rouquin. Oui, il lui semblait reconnaître, lui aussi, la forme du bloc de granit.

C’était une pierre foncée, lisse, arrondie, et contrairement aux autres tout autour, elle n’avait ni mousse ni marques blanches sur sa surface. Elle était pure, régulière, et se dressait au-dessus de toutes les autres. 

Roka marcha encore un peu plus vite, le cœur battant, les yeux grands ouverts, puis, le regard levé vers la stèle, il s’arrêta un instant devant le carré de pierres. Il hésita. Les autres s’étaient arrêtés derrière lui, et ils attendaient, silencieux. Roka se décida à franchir la ligne de l’enceinte.

Là, il fut saisi par une impression aussi soudaine qu’étrange. Comme si son corps tout entier était entré d’un seul coup dans un nuage glacial. Et sa vue se troubla.

Je suis dans mon âme.

Il se retourna, hésitant, et distingua la silhouette de ses trois compagnons de l’autre côté du carré de pierres. Là où il était lui-même l’instant d’avant. Ils étaient là, bien réels, à quelques pas de lui, mais il avait le sentiment de les voir à travers une surface frémissante, une fine pellicule d’eau claire. Et il ne les entendait plus.

Je suis à côté d’eux, et pourtant je suis dans mon âme.

Il porta une main tremblante à son visage, caressa lentement sa joue comme pour s’assurer qu’il ne rêvait pas.

J’y suis, et je n’y suis pas. Je suis ici et là.

Il se tourna à nouveau vers la stèle et fit quelques pas vers le centre du grand carré de pierres. Il avait l’impression d’être poussé par le vent de tous côtés, d’être porté par mille courants d’air.

Je suis à la porte menant à Wapix.

Il tourna lentement autour du monolithe, les bras écartés.

A la croisée des mondes. Wapix. Les morts. Les vivants.

Et soudain, alors qu’il avait fait le tour complet de la stèle noire, il sentit la blessure à son ventre. Elle recommençait à lui faire mal. Si mal... Il se mit à respirer péniblement, incrédule. La tête lui tournait.

Sortir. Maintenant. Je dois sortir du carré de pierres.

Il se dirigea en titubant vers ses amis. Ses pieds lui semblaient de plus en plus lourds. Quelques pas encore. Il grimaça, avança une jambe, puis l’autre. Il tendit le bras devant lui, les doigts écartés. Ses yeux voyaient de moins en moins bien. Le monde tournait autour de lui. Il sentait ses jambes vaciller sous son poids. Sa tête s’alourdir. Il allait tomber, s’évanouir. Mais une main attrapa la sienne et le tira brusquement hors de l’enceinte.

-Roka ! Ca va ?

Il reprit lentement ses esprits. Le monde redevint clair autour de lui. Taro était agenouillé à ses côtés et lui tenait encore la main.

-Oui... Oui, je crois que ça va.

Il posa la main sur son ventre. La douleur avait à nouveau disparu. Il se releva en s’appuyant sur l’épaule du Shinas, puis il se frotta les yeux.

-Ca va, répéta-t-il.

-Que... Que s’est-il passé ? demanda le Shinigami remplaçant, troublé.

-Je ne sais pas, répondit Roka en se retournant vers la stèle. Je ne sais pas. Mais une chose est sûre. C’est les portes menant à Wapix !

Il adressa un semblant de sourire à ses amis, mais ils ne paraissaient pas trouver la chose très réjouissante...

-Allons chercher les Yokai ! proposa-t-il toutefois en époussetant ses vêtements.

Ils le suivirent sans mot dire et se lancèrent des regards médusés.


A la tombée de la nuit, les jeunes Shinas et les Shinigamis sortirent de la forêt et formèrent une longue colonne vers les alignements de pierres pour protéger le passage des Yokai.

Cette nuit fut une nuit de pleine lune, et les Yokai marchèrent lentement dans une lumière blafarde. Les uns derrière les autres, ils traversèrent les longues rangées de pierres de Naharama. Les jeunes Shinas et les Shinigamis, pour la dernière fois, posèrent leur regard sur ces créatures de légende qu’ils avaient jadis pourchassées et ils admirèrent la beauté unique de l’instant. Aucun d’eux ne voulait oublier cette dernière image, jamais.

Les derniers pas des Yokai sur la terre des Shinas.

Derrière eux, Yû guidait les autres Yokai d’un pas majestueux. Il en manquait tant, à présent ! La forêt, derrière elles, abritait les corps immobiles de ceux qui n’avaient pu tenir jusqu’ici.

Le cortège arriva enfin devant le carré de pierres au milieu duquel se dressait le monolithe sombre. Un à un, les Yokai entrèrent, hésitants, dans l’enceinte dessinée sur le sol par les quatre lignes de blocs gris.

Roka, debout en haut d’un tumulus qui surplombait la plaine, regardait les créatures se rassembler dans le ventre de Naharama, les yeux emplis de larmes. Il espérait qu’ils ne ressentiraient pas la douleur et l’impression étrange qu’il avait ressenties, lui, en approchant de la stèle.

-Merci, prince Roka. Merci !

-Merci à vous, Yû. Et pardon ! Pardon pour ce que nous vous avons fait.

-Nous ne t’oublierons jamais, Dragons obscurs...

Le jeune homme ne répondit pas. La gorge nouée, il poussa un long soupir peiné et regarda les derniers Yokai franchir la ligne droite des pierres.

Attendre. Il ne restait plus qu’à attendre, maintenant. Mais attendre quoi ? Il n’en était pas sûr... Si Izuru Kira ne s’était pas trompé, si la gravure du temple Kyu-Sento-Ji était correcte, alors, peut-être, les portes menant à Wapix s’ouvriraient-elles cette nuit. Oui, mais comment ? Et à quel moment ? Combien de temps devrait-il rester ici, devant ce spectacle magnifique et terrifiant à la fois ? 

Roka ferma les yeux. Il n’arrivait pas à concevoir qu’il ne les verrait plus jamais. Aucun d’eux. Ni Yû... Mais c’était mieux ainsi. Oui, bien sûr, ils n’avaient pas le choix. Ce monde n’était plus fait pour eux, et ils n’étaient peu-être plus faits pour ce monde. Ils allaient appartenir à Wapix, maintenant, et pour l’éternité.

Oui. Il devait le croire, il devait l’accepter. Mais bien qu’il fût heureux pour eux, cela lui déchirait le cœur.

Mais il devait les lisser partir, maintenant. Et continuer, ici, sans eux, ce qu’il avait à faire. Retrouver Rukia, puis rejoindre la Grande Prêtresse, comme il l’avait promis. Tenir toutes ses promesses, et bâtir, jour après jour, avec les siens, avec les jeunes Shinas, avec ses compagnons, le monde dans lequel il avait envie de vivre.

L’heure du repos n’était pas encore arrivée.

Roka, bercé par la nostalgie, hypnotisé par le spectacle des Yokai, se laissa lentement emporter dans son âme.

J’espère que je les reverrai, ici au moins. Que le lien se sera pas rompu.

Roka ouvrit lentement les yeux et il les regarda encore une fois, serrés les uns contre les autres, attendant leur dernier voyage. Il pouvait sentir leur peur et leur espoir. Leur joie et leur tristesse. Il ressentait les mêmes émotions, comme s’il allait devoir partir, lui aussi.

Et puis soudain, alors que les jeunes Shinas et les Shinigamis, ébahis, commençaient à se regrouper autour du grand carré de pierre, Roka crut voir du coin de l’oeil des silhouettes de l’autre côté des alignements, à la lisière de la forêt.

Le prince des Shinas serra les poings. Il n’avait pas besoin de regarder. Il devina aussitôt qui étaient les hommes qui avançaient dans la nuit. Il avait espéré jusqu’au dernier instant qu’ils ne les trouveraient pas. Mais il s’était préparé. Il savait qu’ils allaient venir.

Alors, il se tourna vers eux. Vers lui.

Mizuchi.

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