Rien qu'un instant
Alec Hardy avait marché une bonne partie de la nuit. Le silence de sa bicoque était insupportable. Il était entrecoupé par le bruit des vagues qui s’échouaient sur la jetée. Un rappel constant d’un malaise qui ne faisait que grandir.
Son logement était jonché de papiers concernant le futur procès de Joe Miller. Il étudiait chaque déclaration, témoignage, alibi… L’affaire de Sandbrook s’était effondrée au moment du procès. Et il était hors de question que cela se reproduise. Alors, il esquintait ses yeux sans compter les heures. Alec pensait parfois à Miller. Ce n’était que des pensées fugaces. Les larmes dans ses yeux. La colère qui crispait son corps. La lumière vive du soleil après la pluie dans ses cheveux.
S’il se démenait pour ficeler le procès de Joe, c’était aussi pour elle. Il savait qu’elle ne pourrait pas vivre avec un acquittement. Alec avait été celui qui avait détruit sa vie lorsqu’il avait dû lui dire « c’était Joe ». Alors, il voulait être celui qui le mettrait définitivement derrière les barreaux. C’était son devoir, bien sûr. Comme toujours. Mais il y avait, dans ce besoin d’aller jusqu’au bout, quelque chose d’autre.
Pas seulement la morale, pas seulement la justice. Quelque chose qu’il n’osait pas nommer. Une urgence dans son cœur, un tremblement discret dans ses mains.
Parfois, la tension qu’il ressentait était trop forte. Son cœur battait trop vite et trop irrégulièrement. Il avalait ses cachets, mais ça ne réglait pas vraiment le problème. Son cœur fatiguait de plus en plus. Presque par provocation, il allait marcher. Des marches de plus en plus longues, de plus en plus fatigantes. Comme pour s’épuiser en espérant pouvoir dormir à son retour. Le sommeil l’avait quitté à Sandbrook et n’était jamais revenu. Il s’était éloigné plus encore. Il fermait les yeux, et il voyait les visages de toutes les personnes qu’il avait blessées. Celui de Miller restait particulièrement plus longtemps derrière ses paupières closes.
Alec aimait marcher aux petites heures du matin, avant que le jour se lève. L’air de l’aube était presque respirable. La lumière du matin pouvait rendre tolérable, voire conférer une certaine beauté, à ce qui le répugnait. Le sel porté par le vent se collait à ses lèvres. Mais il y avait une douce fraîcheur qu’il appréciait. Et surtout, il ne croisait personne.
Alec menait une existence solitaire. Ce n’était pas sans lui déplaire. Dès qu’il avait mis les pieds à Broadchurch, il avait détesté la ville et ses habitants. Leur manie de fourrer leur nez partout. Les ragots, les regards en coin.
Ses promenades étaient exigeantes. Les poings dans ses poches pour éviter que les pans de son manteau ne s’envolent à cause du vent marin. Ses cheveux fouettant son visage. Il aurait bien eu besoin d’aller se faire couper les cheveux. Mais ce genre de considération esthétique ne l’intéressait guère. Cela aurait signifié prendre soin de soi. Et Alec estimait, un peu vaguement, qu’il n’en avait pas le droit.
Alec marchait jusqu’à ce que son corps lui fasse mal. Que son cœur tremble trop dans sa poitrine. Le matin se levait alors. Un disque de bronze à l’horizon. Les nuages flamboyaient de couleurs chaudes. La mer noire se teintait d’orange. Alors, il faisait demi-tour, ses pas rythmés par les ressacs de la mer qui ne le quittait pas.
Alec était sur le retour, très tôt ce matin-là. Il avait marché plus longuement que d’habitude. Ses membres tiraient douloureusement sur ses articulations, son cœur ratait quelques battements, le temps d’interminables secondes. Alec s’arrêta alors pour attraper ses cachets et les avaler rapidement. Avant que sa vue ne se trouble et qu’il ne se mette à trembler.
C’est alors qu’il la vit. Elle descendait le sentier, vêtue de son horrible ciré orange. Elle s’était arrêtée, à distance. Ils se regardèrent longuement, immobiles. Il ne pouvait pas distinguer clairement les traits de son visage. Le soleil se levait derrière elle. Il poursuivait sa course lentement dans son dos. Ses cheveux bruns s’illuminaient doucement. Sa peau semblait plus pâle. Comme une apparition fantomatique. Cette vue fit battre le cœur d’Alec un peu plus vite. Miller se tenait droite et digne. Il voulut faire un pas en avant, mais il ne bougea pas.
Il ne savait que faire. Une part de lui voulait la rejoindre. Sentir sa présence. Sortir de sa solitude qui engluait peu à peu ses membres et son esprit. Mais une autre, presque viscérale, le retenait. L’annonce d’un possible danger indéfini dans son cœur qui tremblait. Des battements sourds contre ses tempes, un frisson dans sa poitrine. Alec ne comprenait pas ce qui se passait en lui.
Alors, Miller lui fit un geste rapide de la main, comme pour briser l’espace entre eux. Pour dire bonjour ou au revoir. Puis, elle fit demi-tour et elle disparut derrière la petite butte. Alec avait le soleil dans les yeux désormais. Son corps lui semblait étranger. Il ne comprenait pas ses réactions. Il avait vraiment désiré la rejoindre. C’était nouveau pour lui, qui détestait tout le monde à Broadchurch. Mais quelque chose à propos de Miller était en train de changer. Cependant, il refusa d’y penser. Trop dangereux, pensa-t-il confusément. Il tourna les talons et rentra chez lui. La foulée plus rapide que nécessaire.
Alec s’était plongé dans la préparation du procès. Des heures à lire et à croiser des informations, le regard brûlant, les doigts crispés sur les feuilles. Cela gardait son esprit occupé. Mais un jour, en tournant une page, il tomba sur la photo de Miller avec Joe et Tom. Ils se tenaient dans les bras, souriant. Son cœur se serra douloureusement dans sa poitrine. Un soupir las franchit ses lèvres. Miller… Il essayait de ne pas y penser. Mais dans un coin de sa tête, l’ébauche du sourire de Miller y était clouée. Alec regarda à nouveau la photo. Ce sourire de Miller qui avait peut-être disparu pour toujours. Et Joe. Les criminels n’ont pas toujours la tête de l’emploi. Une haine subite, comme un accès de rage silencieux, étreignit Alec. Comment Joe avait-il pu faire ça ? Comment avait-il pu tuer un petit garçon ? Et détruire sa famille ? Sa mâchoire se crispa douloureusement et il se redressa d’un bond. Sa tête tourna légèrement et il tâtonna sur la table basse pour récupérer la tablette de médicaments. Il avala deux comprimés en grimaçant. Il se tenait la poitrine. Son cœur le faisait souffrir, sans qu’il sache vraiment pourquoi. Son regard vagabonda dans son salon, assez miteux, envahi de paperasse. Il étouffait.
Le petit matin commençait à se lever dehors. Le ciel d’encre s’éclaircissait doucement. D’un geste, il attrapa son manteau et sortit. Ses pas rapides le menèrent à son sentier préféré. L’air était frais, humide. Des bancs cotonneux de brouillard paressaient mollement dans les champs d’herbes folles. De la buée blanche sortait de sa bouche, par à-coup. Il respirait trop vite, trop fort. Comme son cœur. Il aurait dû ralentir, mais il accéléra le pas. Comme s’il cherchait à se prouver quelque chose qu’il ignorait. Qu’il était encore en vie, peut-être ?
Quand il passerait la côte, il se trouverait en haut de la falaise. Au-dessus du brouillard. Il commençait à s’habituer au bruit de la mer. Les ressacs suivaient les battements précaires de son cœur. Comme si son corps se synchronisait avec les vagues. Alec arriva enfin au sommet. À la limite du flou du brouillard, il vit une tache orange vif. Ses mains tremblèrent dans ses poches. Il aurait pu faire demi-tour. C’était sans doute la chose à faire. Pourtant, un besoin grandissait en lui. Irrépressible, inexplicable. Alors il avança et peu à peu la silhouette de Miller se dessina puis devint nette.
Elle se tenait droite face à la mer. La vue était éblouissante. Les bancs de brouillards se dissipaient au gré des vagues. Le soleil se levait, rouge, orange, brûlant. Alec cligna des yeux devant sa luminosité. La mer se teintait de bleu, de blanc, de couleurs chaudes. C’était tout un paysage qui prenait feu lentement. Alec comprit à cet instant pourquoi Miller aimait cet endroit.
Il s’approcha. Le bruit des ressacs couvrait ses pas, alors il toussa doucement pour annoncer sa présence. Elle ne se retourna pas. Alec s’avança pour se placer à côté d’elle. Le vent fouettait ses cheveux en arrière et il put la voir distinctement. Miller fixait l’horizon, le visage calme. Presque apaisé. Ses bras se serraient autour de son torse.
« Je me doutais que c’était vous. » dit-elle simplement, sans le regarder.
Alec se frotta la nuque, un peu mal à l’aise.
« Ah bon ? »
« Il n’y a que vous et moi pour être dehors par une heure pareille. »
Il ne répondit pas. Elle avait sûrement raison. Depuis qu’il était arrivé à Broadchurch, elle était la seule qu’il ait croisée pendant ses promenades aux aurores. Alec tourna son regard vers le soleil qui se levait. Une nouvelle journée. Encore.
Ils restèrent ainsi sans parler. Mais ce silence n’était pas désagréable. Il entendait sa respiration, parfois légère, parfois profonde. Le disque de feu enflammait le ciel et la mer. Les nuages se paraient de couleurs rosées, vives, hypnotiques. Pour la première fois depuis longtemps, Alec ressentit un grand calme l’envahir. Ici, il n’avait pas à faire semblant, à se forcer à parler, ou à agir. Elle n’attendait rien de lui et lui rien d’elle. Ils profitaient juste de la vue spectaculaire qui se dessinait devant eux. Et Alec se surprit à apprécier autant la présence de Miller. La chaleur de son corps qui effleurait le sien, le réchauffant doucement. Un parfum qui réussissait, parfois, à dépasser l’odeur du sel. Une présence qui le bouleversait doucement, presque avec tendresse.
Il ne sut combien de temps ils étaient restés là. À un moment, quelque chose dans l’atmosphère changea. On commençait à entendre des bruits, des aboiements. Ils n’étaient plus seuls dans cette nature qui leur avait offert un spectacle qui leur avait été réservé. Leurs regards se croisèrent brièvement. Un contact franc, presque douloureux. Il n’y avait rien à dire. Ils se quittèrent sans dire un mot.
Habituellement, Alec ne marchait pas tous les jours. Son cœur malade le fatiguait beaucoup. Et il était bien trop exigeant lorsqu’il marchait. Ignorant les signaux d’alarme que lui envoyait son corps. Mais, depuis cette fois-ci devant le lever de soleil, Alec sortait tous les jours à la même heure. Il quittait sa bicoque au point du jour, alors que le soleil prenait timidement ses droits. Il ne se pressait pas pour autant. Ses balades restaient les mêmes. Mais ses yeux guettaient la moindre couleur orange.
Ils se croisèrent trois fois. Ils avaient ralenti le pas, hoché la tête, mais… ils avaient poursuivi leur route sans un mot. Leur regard s’accrochait et c’était peut-être le seul moyen de communication entre eux qu’ils pouvaient avoir pour l’instant. Parler aurait peut-être été trop dur. Ce n’était pas encore le moment, pensait-il sans trop savoir ce qu’il voulait entendre par là.
Mais à chaque fois, son cœur bondissait dans sa poitrine. Il avait presque envie de sourire. Le frôlement d’un bras contre l’autre. Le bruit rêche du tissu imperméable qui se frotte. Un parfum emporté par la brise. Un éclat dans le regard. Une compréhension profondément intime qui allait bien au-delà des mots.
Alec n’avait pas dormi de la nuit. Ses yeux brûlaient d’avoir tant lu et relu ses dossiers. Il peinait à avoir conscience que son attitude était un peu malsaine. Joe avait avoué devant la caméra. Son dossier était déjà bouclé. Revoir et relire chaque pièce ne changerait rien. Mais il s’accrochait à ce travail de fourmi. Arrêter, cela serait finalement admettre qu’il n’avait rien d’autre à faire. Rien à quoi s’accrocher… À part, peut-être, ses balades…
Alec leva la tête pour observer le ciel qui blanchissait doucement. C’était l’heure de sortir. Croiser Miller sur la falaise était devenu une habitude à laquelle il tenait beaucoup. C’était le seul moment de sa journée où le monde semblait se parer de couleur. Où son cœur battait plus vite, sans que ce soit à cause de sa fichue arythmie. Non, pendant ces quelques secondes où ils se croisaient en silence, il se sentait un peu vivant. Il sortait un pied de la tombe qu’il creusait méthodiquement.
Il attrapa son manteau et sortit rapidement. C’était une matinée particulièrement froide. Alec regretta que son imperméable ne soit pas plus chaud. Hors de question de rentrer chercher un pull, la course du soleil lui rappelait qu’il risquait d’être en retard. Comme s’il avait un rendez-vous silencieux, un accord tacite de retrouvailles qui ne duraient que quelques précieuses secondes. Un repère, un phare dans sa journée, avant l’obscurité et la solitude.
Alec commença sa promenade comme toujours. Les mains dans les poches, la tête baissée pour se protéger du vent froid. Le corps crispé, les pas s’allongeant pour se réchauffer un peu. Il s’était habitué à la falaise ocre, au bruit des vagues et au sel qui se collait sur sa peau. Il n’aimait toujours pas Broadchurch. Mais il s’y était habitué. On finissait par s’habituer à tout, pensait-il. Même à ce qui nous était, jusqu’alors, insupportable.
Il ne remarqua même pas qu’il marchait plus vite que d’habitude. Alec arriva au point où ils se croisaient régulièrement. Elle était déjà là. Miller piétinait sur le sol comme pour se réchauffer. De la buée sortait de sa bouche au rythme de sa respiration, un peu saccadée. Elle tenait un sac en plastique, enroulé autour de la manche de son affreux manteau orange.
« Ah, vous voilà enfin ! » maugréa-t-elle quand elle l’aperçut.
Alec haussa des sourcils et ralentit le pas en approchant. Voilà qui était nouveau. Et il n’aimait pas le changement. Elle sembla le lire sur son visage et elle soupira.
« Allez, bon, on se croise tous les jours et comme aujourd’hui il fait particulièrement froid, je me suis dit qu’un petit thé nous ferait du bien. » dit-elle, le regard flottant autour de lui, comme si elle ne savait pas si elle voulait le regarder.
« Eh bien… Oui… C’est une bonne idée… » marmonna-t-il.
Il n’était pas sûr de le penser vraiment. Mais Miller eut un léger sourire. Un sourire triste, mais qui avait le mérite d’être là. Quand avait-elle souri sincèrement la dernière fois ? pensa-t-il sans vouloir en connaître la réponse.
Elle se dirigea vers le petit banc en bois qui surplombait la vue de la falaise. Le soleil s’était déjà éloigné de l’horizon. Ses rayons jouaient avec la houle de la mer. Les vagues brillaient comme des diamants en mouvement. Alec la suivit d’un pas maladroit, encore ahuri de la tournure des événements. S’il aimait la croiser lors de ses promenades, aimerait-il tout autant partager le thé avec elle ?
Elle s’installa sur le banc, sortit un thermos au motif écossais et deux tasses. Alec resta un instant debout, mal à l’aise, trop conscient de son corps qui l’encombrait.
« Asseyez-vous. Je ne vais pas faire une scène, si c’est de ça que vous avez peur. » lança-t-elle d’un ton faussement léger tout en servant le thé.
Il aurait pu répondre que ce n’était pas du tout ça. Qu’il n’avait pas peur qu’elle « fasse une scène » comme elle disait, mais… mais bien de prendre goût à ce nouveau type de rendez-vous avec elle... Car son cœur battait, fort, et c’était bon de sentir le sang circuler dans ses veines.
« Ce n’est qu’un thé. » ajouta-t-elle tranquillement devant son hésitation.
Mais était-ce vraiment un simple thé, partagé lors d’une fraîche matinée ? Comme deux anciens collègues ? Ou… des amis ? Ou… quelque chose d’autre ? Le corps d’Alec se crispa, comme pour chasser cette pensée.
Il s’assit avec raideur. Miller lui tendit la tasse de thé fumante et lorsqu’il se pencha pour l’attraper, ses doigts se posèrent sur les siens. Le temps sembla s’arrêter soudainement.
Ce n’était rien, juste une maladresse que tout le monde commet plusieurs fois dans sa vie sans qu’il n’y ait de conséquences. Mais ils restèrent figés, la tasse entre eux deux et les mains liées. Alec leva les yeux pour croiser ceux de Miller. Elle semblait retenir son souffle et il comprit que lui aussi. Quelque chose dans son regard avait changé. Si la fatigue et la douleur étaient toujours présentes, une autre lueur s’y était allumée. Il n’était pas sûr de savoir comment l’interpréter. Ni même s’il le voulait. Sa bouche s’assécha brusquement et il ne put retenir une expiration. L’instant se brisa alors. Tout doucement, comme une chute au ralenti.
Et, sans qu’il sache pourquoi, quelque chose de profond venait de changer.