Alec était étendu dans son lit, les yeux grands ouverts vers le plafond. La lumière du matin se faisait de plus en plus vive à travers les persiennes. Son réveil avait sonné depuis quelques minutes déjà, et il l’avait éteint d’un geste las.
Il n’avait pas dormi de la nuit. Et ce n’était pas pour les raisons habituelles. Cette fois-ci, lorsqu’il fermait les yeux, il voyait Miller et sa main sur son genou. Puis, sa propre main sur son épaule, la lente descente le long de son bras. Le frisson du toucher de sa peau… Il ressentait encore le trouble profond qui l’avait saisi à ce contact.
Et puis finalement, il voyait la fuite de Miller, qu’il n’avait pas su retenir. Toute la nuit, il avait ressassé ce moment et finalement, il se disait que le départ de Miller avait sûrement été la meilleure décision. Qu’auraient-ils fait sinon ? Il n’aurait pas su quoi dire ni quoi faire. Il ne savait pas ce qu’il ressentait. Ou plutôt, il ressentait des choses qu’il s’empressait d’étouffer au plus profond de lui.
Il allait devoir la voir au poste de police. Il appréhendait profondément ces retrouvailles. Que devait-il faire ? Alec mourait d’envie de faire comme si rien ne s’était passé. Après tout, cela n’avait été qu’une main sur un genou, une main sur un bras. À peine un contact. Les gens se touchaient innocemment tout le temps non ? Bon, certainement pas lui. Alors pourquoi l’avait-il fait ? Pourquoi cette pulsion et, Bon Dieu, pourquoi y céder ?
Alec avait bien remarqué au désarroi de Miller que ce contact - qui aurait pu être innocent - signifiait plus qu’un simple geste amical. Et s’il se bornait à se répéter que ça n’avait aucune importance pour lui, sa nuit blanche disait autre chose. Alors, que faire quand il la reverrait ? Ne rien dire, ne rien faire était sûrement la meilleure décision. Mais un coin de son être rechignait face à cette décision. Une part de lui souhaitait ardemment la toucher encore. Sentir le contact de sa peau chaude sous ses doigts. Sentir son cœur battre plus vite dans sa poitrine. Il avait aimé cette adrénaline qui avait coulé dans ses veines et qui l’avait fait se sentir en vie pour la première fois depuis… il ne savait même plus.
Mais Alec savait que cela impliquerait de grosses complications. Il se savait inapte à gérer une relation. Quelle qu’elle soit d’ailleurs. Il arrivait à peine à gérer celle avec sa fille, ainsi que la relation professionnelle et plutôt « amicale » avec Miller. Alors ajouter des contacts physiques était sûrement la pire idée qui soit. Peu importe qu’une part de lui le désire.
Une idée lui serra les tripes et emballa son cœur à grands coups glacés. Et si cela avait cassé quelque chose entre eux ? Leur relation était la seule chose qu’il aimait à Broadchurch. Ils étaient des équipiers en harmonie totale. Ils bossaient bien ensemble. Ils s’entendaient bien. Il ne voulait surtout pas perdre cette relation. Et s’il était allé trop loin en cédant à son désir lorsqu’il lui avait touché le bras ? Et si ce qui s’était presque passé hier venait abîmer ce lien ? Que faire pour l’en empêcher ?
Toutes ces questions ne lui avaient laissé aucun répit et le sommeil l’avait fui avec détermination. Il était épuisé avant même de se lever. Heureusement que son pacemaker lui permettait désormais de passer des nuits blanches sans être à l’article de la mort le lendemain. Mais il n’aurait pas l’air frais malgré tout.
Alec entendit alors des bruits de vaisselle et de la bouilloire. Sa fille s’était levée. Signe que s’il tardait encore dans le lit, il serait en retard. Difficilement, il se redressa et enfila ses chaussons. Un léger mal de crâne lui vrillait la tête et il ne put s’empêcher de bailler à s’en décrocher la mâchoire. La journée serait longue.
Quand il entra dans la cuisine, sa fille chantonnait en se préparant des toasts. Alec s’avança pour lui faire une bise et se dirigea tel un automate vers la bouilloire qui avait fini de chauffer. Un thé, le plus fort possible, vite.
« Bonjour papa, bien dormi ? »
Alec grommela dans sa barbe tout en se servant de l’eau chaude.
« Pas vraiment… » finit-il par répondre devant le silence de sa fille.
Ils s’installèrent à table. Alec fixait son thé des yeux, presque hypnotisé par les volutes de vapeur qui s’échappaient de la tasse. Il sentait pourtant le regard de sa fille posé sur lui. Son estomac se noua. Il n’était vraiment pas en état pour une quelconque conversation qui sortirait du banal bavardage du matin.
« J’ai cru entendre quelqu’un cette nuit. On a reçu de la visite ? » demanda Daisy sans le quitter des yeux.
Alec garda son regard rivé sur le thé en espérant que sa fille ne voit pas le trouble qu’il sentait dans son regard.
« Miller est passée. » répondit-il laconiquement, en espérant que cela décourage sa fille de poser plus de questions.
« C’était en plein milieu de la nuit. Vous avez une nouvelle enquête ? »
Alec soupira le plus discrètement possible et leva les yeux. Sa fille le regardait encore et attendait visiblement une réponse.
« Non, ma chérie. C’était juste… une visite comme ça. Elle n’arrivait pas à dormir… » ajouta-t-il lorsqu’il constata qu’elle ne se contenterait pas que de ça.
« Elle n’arrive pas à dormir et débarque ici en pleine nuit ? »
« Écoute, Daisy, on travaille ensemble et parfois, le métier est dur et on a besoin d’en parler à quelqu’un… »
Il commençait à s’agacer des questions de sa fille qu’il trouvait beaucoup trop justes à son goût et qui les poussaient à se dévoiler. Ce qu’il n’avait aucune intention de faire.
« Et elle n’a personne d’autre à qui parler ? »
« Euh, je ne sais pas, je n’ai pas demandé… »
Faux. Enfin, si, il n’avait pas demandé. Mais il savait pertinemment qu’il n’y avait personne d’autre. Sa fille le regarda encore longuement d’un air indéchiffrable. Puis, elle détourna les yeux pour tartiner ses toasts.
« Bon, eh bien, je suppose que c’est bien que tu sois là pour elle. Je l’aime bien. Et je pense qu’elle te fait du bien. »
« Pardon ? » réagit-il aussitôt sur le qui-vive.
« Je veux dire que ça te fait du bien à toi aussi d’avoir quelqu’un… enfin, je suppose que tu ne parles pas beaucoup comme d’habitude. Mais avoir quelqu’un qui est là pour toi, c’est important. C’est tout ce que je dis. »
Elle souriait, plutôt fière d’elle, et Alec se sentit un peu minable. Sa fille était bien trop perspicace pour son bien. Il grogna quelques mots incompréhensibles et se concentra sur son thé. La journée ne commençait pas vraiment bien pour lui et cela n’allait sûrement pas s’arranger, pensa-t-il en sachant qu’il verrait Miller au poste. Et qu’il ne savait toujours pas comment réagir.
Lorsqu’Alec arriva au poste, l’open-space était presque désert. Il ne restait que les deux agents de nuit qui bâillaient en attendant la relève. Alec les salua d’un geste de tête et s’engouffra dans son bureau. Il ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil à l’espace de travail de Miller qui était encore vide. Son absence était un soulagement, mais il savait qu’elle n’allait pas tarder. Alec tenait à être le premier arrivé et le dernier parti. Miller, quant à elle, arrivait presque toujours à l’heure pile, malgré les deux enfants à charge.
Lentement, Alec commença la danse rituelle du matin. Il alluma l’ordinateur. Tandis que celui-ci ronronnait, il enleva sa veste. Il resserra puis desserra sa cravate d’un geste nerveux. Il posa les clefs sur son bureau, agença les dossiers selon leur importance. Puis, il attrapa son badge qui était rangé dans un tiroir. C’était des gestes qu’il effectuait de manière automatique, sans y penser. Et cela laissa libre cours à une pensée intruse.
Alec sursauta presque alors qu’il repensa, bien malgré lui, à la main de Miller sur son genou. Puis à la sienne sur son épaule et sur son bras. Son cœur s’emballa dans sa poitrine et ses mains tremblèrent. Il pouvait encore sentir la chaleur de son corps, le trouble qui l’avait saisi lorsqu’ils s’étaient touchés. Mince, il avait vraiment eu envie qu’elle reste. Il n’arrivait plus à le nier. Mais il l’avait entendue quand elle avait dit qu’elle voulait partir et… il avait respecté son choix. Une émotion étrange s’empara de lui, réchauffant son cœur qui battait la chamade. Il avait respecté son choix et c’était sans doute la chose la plus importante à retenir de cette soirée. Cette pensée était étonnante, mais il sentait au plus profond de lui qu’elle était vraie.
Alec s’était plongé dans les dossiers quand Miller arriva. Pour dire vrai, il avait du mal à se concentrer et il remarqua qu’il relisait la même ligne encore et encore. Le budget annuel n’était pas terminé. Ce qui signifiait que Miller et lui allaient encore passer la soirée ensemble. Il craignait ce moment qui pouvait dériver vers quelque chose de plus intime. Et sur ce qui s’était passé hier soir. Et peut-être même ce qui aurait pu se passer…
Il ne remarqua pas de suite qu’elle était arrivée. Il leva les yeux brûlants à un moment et elle était là, à son bureau. Elle ne le regardait pas et cela était peut-être plus facile pour lui. Son cœur se comprima dans sa poitrine et ses mains tremblèrent légèrement. Il essayait de ne pas y penser, mais son corps le trahissait de plus en plus. Malgré tous ses efforts pour enfouir ses émotions et sensations.
Ils travaillèrent en s’ignorant pendant une heure sans se regarder. La journée était calme. Des collègues étaient entrés dans son bureau pour exposer les cas en cours, mais il n’y avait rien d’exaltant. Il savait que c’était pour le mieux, mais il s’ennuyait alors qu’on lui parlait de vol à la tire ou de plaintes mineures. Alec était donc resté dans son bureau, en évitant avec difficulté de regarder vers le bureau de Miller. Il se força à se concentrer sur son propre travail, malgré son profond désintérêt, le visage plissé par l’effort.
Il fut surpris lorsqu’une série de petits coups discrets résonna contre sa porte. Il leva les yeux et il vit Miller se tenir devant l’entrée. Son cœur balbutia un instant dans sa poitrine, à son grand désarroi. Mais il réussit à garder un visage impassible. Son masque presque inexpressif. Elle-même semblait être comme d’habitude. Son visage était lisse, mais ouvert. Son regard était franc sans être inquiet ou ambigu. Cela le rassura et il l’invita d’un geste à entrer.
« Je voulais savoir si ça tenait toujours pour ce soir. » demanda-t-elle d’une voix claire.
Il fronça les sourcils et il jura contre son cœur qui avait sursauté dans sa poitrine. Quelque chose ? Avec elle ? Ce soir ?
« Le bilan annuel. Il faut le rendre dans une semaine et il reste pas mal de choses à faire. »
Ah. Ça. Il hocha la tête en dissimulant du mieux qu’il pouvait l’inquiétude qui s’était emparée de lui. Miller et lui. Seuls. Dans son bureau. Le soir. Le poste serait presque désert, à part les deux agents de garde. Une situation dangereuse. Mais Alec avait compris quelque chose pendant cette matinée ennuyante. Il n’avait pas pu empêcher ses pensées de dériver vers Miller. Et il sut qu’il devait lui parler.
Elle se comportait normalement, mais… Il voyait un coin dans son regard qui était sur la réserve. Ce genre de… situation pouvait mettre à mal leur excellente dynamique au travail et en tant que coéquipier. Et il gardait une vague impression d’avoir fait quelque chose de mal et qu’il devait s’excuser.
« Oui, bien sûr. Dix-huit heures ? »
« Parfait, Monsieur. »
Il hocha la tête et elle esquissa un léger sourire. Elle resta figée dans le bureau, ne le quittant pas des yeux. Il pouvait voir une hésitation dans son regard. Le silence s’installa entre eux. Il était lourd et oppressait la poitrine d’Alec. Attendait-elle qu’il parle maintenant ? Alors que le poste fourmillait de collègues ? Impossible. Il tritura sa cravate d’un geste nerveux.
Elle semblait vouloir quelque chose. Son regard criait des points d’interrogation. Elle se mordait les lèvres, et ils savaient tous les deux que toute conversation était pour l’instant impossible. Finalement, elle hocha la tête et sortit de son bureau.
Alec soupira et remarqua qu’il avait arrêté de respirer depuis son arrivée. Elle le troublait, il ne pouvait plus le nier. Quelque chose chez elle l’attirait. Son corps le lui criait à travers son cœur, ses tripes même. Peu à peu, malgré lui, il commençait à reconnaître qu’il se rapprochait d’une zone dangereuse, une émotion un peu sombre et opaque qu’il n’avait jamais vraiment ressentie ainsi.
Néanmoins, il savait que cela était inapproprié. Il était son supérieur et… Il ne savait pas gérer les relations humaines. Mais cela, c’était des mots et ils semblaient de plus en plus faibles depuis la nuit dernière et ces contacts qui l’avaient tant bouleversé. Il n’arrivait presque plus à fuir ce désir qui lui chevillait le corps. Il mourait d’envie de la regarder et de la toucher.
Alec respira profondément quelques secondes en fixant son ordinateur sans vraiment le voir. Il était inquiet pour ce soir. Mais une part de lui désirait ardemment se retrouver seul avec elle… et cela lui faisait peur, autant que cela réjouissait son corps dans les cabrioles que faisait son cœur à cette idée.
La journée passa d’une lenteur désagréable. L’horloge fixée au mur semblait vouloir le torturer, comme si les aiguilles prenaient un malin plaisir à tourner le plus lentement possible. Pourtant, Alec n’arrivait pas à savoir s’il le ressentait comme un temps de répit avant la confrontation ou alors comme une attente impatiente de ce qui allait arriver.
Il ne se passa rien de la journée à part de la paperasse et encore de la paperasse. Quelques conseils à ses agents, rien de captivant.
Le soir arriva enfin et le poste se vida peu à peu. Un agent de nuit fut appelé et il ne resta plus que Donovan. Ce dernier était dans la salle de pause à profiter d’un thé d’un air un peu malheureux. De là où il était, il ne voyait pas le bureau d’Alec. Mais sa présence gênait Alec qui espérait de l’intimité avec Miller pour la conversation à suivre. Et aussi… être seul avec elle faisait battre son cœur un peu plus vite et c’était une sensation très agréable.
Alors, il sortit de son bureau et rejoignit la salle de pause à grandes enjambées.
« Donovan, allez-vous-en bas voir si les agents en uniforme ont besoin d’aide. Si quelque chose se passe ce soir, je vous préviendrai. » ordonna-t-il d’un ton sec qui refusait toute discussion.
« Euh d’accord… » répondit l’agent un peu surpris, car ce n’était pas une décision habituelle.
« Alors, allez-y maintenant. »
Il se savait désagréable, mais cela lui importait peu. Donovan quitta les lieux d’un pas rapide, désirant sans doute s’éloigner au plus vite de la froideur de son patron. Son départ provoqua un grand soulagement chez Alec. Il pouvait respirer plus librement.
Alec était dans son bureau quand Miller entra. Il était en train de préparer les dossiers et il jeta un œil à sa montre. Elle était pile à l’heure. Ils se fixèrent un instant, visiblement mal à l’aise. Elle restait juste devant la porte, comme si elle hésitait à entrer. Son cœur se serra brièvement et il s’admonesta d’être le plus aimable possible. Il pouvait faire ça pour elle. Il le devait.
« Entrez … le canapé vous attend. » dit-il, d’une voix qui était tendue malgré lui.
Miller esquissa un sourire crispé et prit place. Elle commença à regarder les dossiers qu’il avait préparés. Rien de passionnant, évidemment. Elle en prit un et commença à le lire. Il alla s’asseoir à son bureau, comme s’il était le dernier rempart qui le protégerait. Au moins un peu. Il fallait parler, il le savait. Mais les mots ne sortaient pas de sa gorge nouée. Et il ne savait pas comment commencer et quoi dire exactement. Il devait faire attention. Sa relation avec Miller dépendait de cette conversation.
Et il avait tant à perdre. Une collègue avec qui il avait une excellente harmonie et… et… non… Il n’arrivait pas à poser des mots dessus, même s’il le ressentait au plus profond de lui.
« Miller, je… pour hier soir… Je voulais vous dire que je suis désolé. Je n’aurais pas dû faire… ce que j’ai fait. Je ne veux pas que cela interfère avec notre relation professionnelle. Je… je ne sais pas ce qui m’a pris… »
Chaque mot était une torture. Parce que parler et se mettre à nu n’étaient pas dans sa nature. Mais aussi parce qu’il savait qu’il n’était pas vraiment sincère dans ce qu’il affirmait. Le regard de Miller posé sur lui n’aidait clairement pas à le mettre à l’aise. À sa grande surprise, elle esquissa un léger sourire.
« Vous n’avez rien fait de mal. Et puis, c’est moi qui ai commencé. Vous… je ne sais pas vraiment ce que vous aviez en tête. Et moi aussi. Mais… Je n’ai pas ressenti ça comme quelque chose de déplacé. Plutôt… Enfin… Peut-être autre chose… »
Elle ne finit pas sa phrase, mais Alec semblait comprendre ce qu’elle taisait.
Il put néanmoins respirer un peu plus facilement grâce à ses paroles, dont il ne doutait pas de la véracité. Miller lui parlait toujours vrai. Il aurait voulu répondre malgré tout… lui dire que ce qu’il avait fait, sur le moment, lui avait échappé, car il en avait eu trop envie. Le désir l’avait débordé et il n’avait pas su le contenir. Et - il ne l’acceptait qu’à grand peine - il aurait même désiré aller plus loin… Mais les mots étaient coincés dans sa gorge. Et cela n’était certainement pas une bonne idée non plus.
« Ne vous inquiétez pas. Il ne s’est rien passé de grave et vous n’avez rien fait de mal. Je… Je suis partie précipitamment, car… enfin… voilà… »
Ses mots moururent presque dans un murmure. Alec repensa alors à sa main sur son bras, puis les yeux écarquillés et sa fuite qui avait évité que la situation… Dérape ? À cette idée, Alec sentait tout son corps être traversé de frissons à la fois glaciaux et brûlants. Il se sentait vibrer légèrement de la tête au pied. Mais l’entendre dire qu’il n’avait rien fait de mal était aussi un profond soulagement qui apaisait un peu la tension qu’il ressentait dans ses muscles.
Un silence s’installa entre eux, mais cette fois-ci, il n’était pas désagréable. Ils se regardaient, et il y avait une sorte de paix dans ce contact visuel. Une hésitation s’installa dans les yeux noisette de Miller. Elle se mordilla nerveusement la lèvre inférieure, comme pour retenir ses paroles.
Alec eut envie à la fois qu’elle ne dise rien et qu’elle parle.
« On en a déjà un peu parlé, mais… pourquoi êtes-vous revenu à Broadchurch ? Vous détestez la ville, les habitants… Il ne se passe pas grand-chose et je vois bien que vous préférez quand il y a de l’action. Alors, pourquoi revenir ici ? » osa-t-elle finalement demander.
Il y eut un silence et Alec retint une grimace de justesse. Alors, elle voulait encore parler de ça ? Pourtant, il avait été clair la seule fois où il en avait parlé.
« Je suis revenu pour Daisy. Cela se passait mal avec sa mère, elle a eu des ennuis à l’école et… C’est ici que j’ai fait ma… pénitence et que j’ai pu me remettre à… enfin, vivre. En quelque sorte. Ça m’a semblé être la chose à faire pour ma fille. »
Il avait répondu d’un ton un peu froid et agacé tout en triturant sa cravate. Il ne savait pas pourquoi, mais ce sujet le mettait toujours extrêmement mal à l’aise et il fuyait à chaque fois qu’on lui posait la question de son retour. Et surtout, il refusait de s’interroger sur les raisons de la vivacité de ses réactions.
Ses doigts trahissaient la nervosité qu’il ressentait et qu’il tentait de cacher. Miller ne le quittait pas des yeux.
« Vraiment ? Il n’y a que ça ? Vous auriez pu aller n’importe où. Cela aurait été quand même un nouveau départ pour Daisy. »
Elle parlait doucement, essayant de ne pas le braquer et de ne pas le faire se fermer comme une porte de prison. Alec retira ses lunettes et se frotta les yeux.
« Le bien-être de ma fille est le plus important, Miller. Je… je dois faire ce qui est le mieux pour elle. »
« Et pour vous alors ? » rétorqua-t-elle aussitôt, comme si cela était une évidence.
Alec fut surpris, car personne ne lui avait posé la question jusque-là. Il avait toujours été question de Daisy concernant son retour et il n’avait jamais essayé de creuser plus en profondeur sur les raisons de son retour. Miller le mettait face à quelque chose qu’il avait enterré si profondément que sa mise à jour lui donnait le vertige.
« Ce dont j’ai besoin ne compte pas… » dit-il d’une voix faible.
« Je crois que ça le devrait. Êtes-vous sûr d’être revenu que pour Daisy ? » insista-t-elle d’une voix douce, celle qu’on utilisait pour apaiser un animal craintif.
Quelque chose se fissura alors en Alec. Une fissure qui s’agrandissait de seconde en seconde et des pensées en jaillissaient avec le même déchaînement qu’un ouragan. Des émotions qui avaient été enfouies depuis bien trop longtemps.
Son souffle était court, sa poitrine serrée, et il luttait pour ne pas se faire emporter par le raz-de-marée qui s’annonçait en lui.
« Miller… pourquoi cette question ? »
« Parce que… même si vous êtes un patron exécrable, je veux… Enfin, je veux que vous alliez bien. » avoua-t-elle en détournant brièvement le regard, gênée de se mettre à nu.
Le courage de Miller pour lui parler d’un sujet si sensible le toucha profondément. Il savait que cela n’était pas facile pour elle. Il la regarda alors, un regard franc. Elle avait toujours été là pour lui. Et elle essayait de l’être encore à cet instant, même s’il cherchait à fuir ce qu’elle souhaitait qu’il confesse.
Mais il se sentait si écartelé en lui par ses pensées déchaînées qu’il comprit qu’il ne pouvait plus lutter. Il devait baisser les armes. C’était la seule manière de gagner le combat.
Alors, il prit le temps de laisser ses pensées ensevelies remonter juste ce qu’il fallait pour qu’il puisse les saisir. Il y avait bien sûr Daisy, mais… Il n’avait pas choisi un autre endroit. Car n’importe où aurait pu faire l’affaire. Mais Broadchurch avait été une évidence. Cette vérité nue le plaça face à ce qu’il refusait de voir depuis trop longtemps.
Il avait choisi Broadchurch presque sans réfléchir. Et cela parce que… même s’il détestait la ville et ses habitants et le boulot ennuyant… Il avait voulu revenir auprès de Miller. La seule personne auprès de qui il se sentait presque bien. Il avait voulu retrouver cette sensation qui l’éloignait de la solitude qui lui pesait parfois. Broadchurch était horrible, mais Miller était là et… elle lui avait manqué pendant ces deux ans d’absence. Alors, il était revenu.
Pendant sa réflexion, Alec avait fixé un point flou derrière Miller, qui le regardait avec douceur et patience. Le corps d’Alec s’était crispé au maximum au début, comme s’il se refusait à aborder le sujet et faisait tout pour le retenir. Puis, ses muscles s’étaient peu à peu détendus et une sorte de frisson agréable l’avait parcouru alors qu’il comprenait enfin quelque chose de si important pour lui. Et qui pouvait, potentiellement, changer sa vie.
Et il le devait à Miller. Il lui devait tant et il commençait seulement à comprendre à quel point. Une vérité nue - presque brutale tant elle était évidente alors qu’il avait tout fait pour la nier – s’imposa à lui. Et, étrangement, il ne voulait pas faire comme d’habitude et se taire. Néanmoins, il ne se sentait pas assez fort pour parler en la regardant en face. Alors, il détourna les yeux et tritura le nœud de sa cravate le temps de rassembler son courage.
« Parce que… vous êtes ici. » dit-il finalement, assez difficilement.
Il n’osait toujours pas la regarder. Il était partagé entre deux émotions intenses et opposées. D’un côté, il se sentait profondément mal à l’aise de s’être tant livré. Lui qui était habituellement froid et renfermé. D’un autre, il ressentait un certain soulagement de sentir qu’en lui, quelque chose s’alignait. Une légère et fragile harmonie entre ce qu’il acceptait de ressentir et ce qu’il refusait catégoriquement de faire. Mais il craignait la réaction de Miller. Après tout, elle avait fui hier soir…
Finalement, la tension qu’il ressentait était trop forte et il posa son regard sur elle. Elle le regardait, avec un léger sourire et des étoiles dans les yeux. Elle avait l’air… Heureuse ? Il ne l’avait plus vu comme ça depuis Joe. Et ces mots maladroits avaient réussi à l’atteindre. Il ne savait plus quoi dire ou faire. Il était perdu désormais sur ce qu’elle pouvait attendre de lui. Il ne savait que faire non plus de sa révélation qu’il peinait encore à appréhender pleinement. Alec aurait tout donné pour un mode d’emploi qui aurait pu le guider. Elle sembla comprendre son désarroi et elle se décala dans le canapé.
« Venez… » dit-elle dans un souffle en posant sa main sur la place libre à côté d’elle.
La première réaction d’Alec fut de refuser en bloc. Il se crispa et serra les dents. C’était trop. Il avait parlé et maintenant… C’était plus fort que lui. Il s’était avancé, il s’était mis en danger et maintenant, tout en lui le poussait à se protéger. Mais elle le regardait avec tant de douceur et d’espoir que sa détermination flanchait.
« Miller, je ne sais pas si c’est une bonne idée… »
« Venez. » répéta-t-elle doucement.
Ils se regardèrent un instant. Alec ne pouvait ignorer son corps qui s’était réchauffé brusquement et les battements trop rapides de son cœur.
Alors, il se leva avec raideur et approcha à pas lents vers le canapé. À chaque pas, il se demandait s’il ne devait pas fuir. Mais elle le regardait et il aimait ce qu’il voyait dans son regard.
Alec s’assit à l’autre bout du canapé, droit comme un i. C’était le mieux qu’il puisse faire. Il sentait son odeur, sa chaleur, son regard lumineux et chaleureux sur lui. Il en était bouleversé. Il n’avait pas imaginé une seule seconde que leur entrevue se passerait ainsi. Et malgré lui, il s’en réjouissait.
« Je suis heureuse que vous soyez revenu… »
Cette affirmation le toucha en plein cœur. Son regard vagabondait dans le bureau. Il était si nerveux qu’il ne savait plus à quoi se raccrocher pour garder pied. Il mourrait d’envie de la regarder, mais lorsque ses yeux tombaient sur elle, son cœur faisait une embardée violente.
« Vraiment… ? » ne put-il pas s’empêcher de demander dans un souffle.
« Vraiment. » répondit-elle. « Je crois que j’ai beaucoup de choses à te dire… Que tu m’as manqué, par exemple… »
Alec retenait sa respiration et était suspendu aux paroles de Miller. Elle se rapprocha de lui et il la regarda faire sans lui demander d’arrêter. Il en était incapable. Son parfum l’enivrait et il commençait à perdre toute capacité à raisonner clairement.
Il n’avait pas vu Miller comme une possibilité de désir au début de leur relation. Mais elle avait réussi à gagner son respect, sa confiance absolue. Puis petit à petit, elle s’était infiltrée à travers sa carapace. Ils s’étaient rapprochés et là… Il ne pouvait plus se le cacher. Il ressentait un désir nu et vibrant pour elle, comme il n’avait jamais ressenti auparavant.
Miller décala sa jambe pour qu’elle touche la sienne. Des étincelles lui parcourent le corps tout entier. Il était figé. Il savait ce qu’il désirait, mais il était incapable d’aller le prendre.
« Je vais t’embrasser maintenant… Tu es d’accord ? » déclara-t-elle d’un ton calme.
Alec respirait difficilement et il devait avoir l’air d’un lapin pris dans les phares d’une voiture. Mais il se surprit profondément en hochant la tête. Miller s’avança alors doucement et posa lentement une main sur sa joue rugueuse. Il en tremblait de toutes les fibres de son être. Elle souriait tendrement en caressant sa barbe avec délicatesse du bout des doigts. Son regard cherchait toujours une dérobade. Le consentement allait dans les deux sens, comprit Alec. Mais il savait que son regard ne montrait qu’un désir grésillant maintenant qu’il se sentait enveloppé de son odeur et de la chaleur de son corps.
Lentement, elle franchit la distance et posa ses lèvres sur les siennes. Le cœur d’Alec rata un long battement. Ils restèrent immobiles une seconde, comme des ados qui ont leur premier baiser. Puis, elle passa son autre main sur la nuque d’Alec et il frissonna. Ses doigts se glissèrent dans ses cheveux et ses lèvres commencèrent à caresser les siennes.
Il ne résista pas longtemps à la suivre dans cette danse maladroite, mais profondément exaltante. Il sentit son corps bouger plus que s’il l’avait décidé. Il posa ses mains sur sa taille et la rapprocha de lui. Il avait très chaud et le désir lui vrillait les reins. Quand avait-il embrassé une femme la dernière fois ? Impossible de s’en souvenir. Ce baiser était doux, maladroit, mais sincère et ouvrait un champ des possibles que ni l’un ni l’autre n’avait osé espérer.
Finalement, Miller se détacha de lui et sourit. Et il s’étonna en répondant à son sourire. Peut-être était-ce plus une grimace tant il en avait perdu l’habitude. Mais la tendresse dans le regard de Miller le rassura. Elle comprenait. Et c’était la première personne à le prendre tel qu’il était. Une chaleur douce et réconfortante balaya son être entier. De son cœur à son âme.
« On ne va plus pouvoir faire comme avant maintenant, n’est-ce pas ? »
Elle souriait, mais il y avait une pointe d’inquiétude dans sa voix. Alec inspira profondément, cherchant la part de lui qui le freinait et étouffait ses émotions habituellement. Mais rien. La petite voix s’était tue. Il ne ressentait qu’un bonheur un peu diffus, mais bien présent, brûlant comme un feu de Bengale dans sa poitrine.
« Non, effectivement. » souffla-t-il.
« Tu regrettes ? »
« Absolument pas… » répondit-il aussitôt, se surprenant à nouveau.
Le sourire de Miller s’agrandit et elle déposa un autre baiser léger sur ses lèvres. Un frisson le traversa.
« On va y aller pas à pas, d’accord ? » demanda-t-elle.
C’était autant pour elle que pour lui. Peut-être plus pour lui. Elle l’acceptait tel qu’il l’était. Et cette idée le remuait profondément.
« Je suis heureux d’être revenu, Miller. » avoua-t-il.
« Est-ce que j’aurais la chance que tu m’appelles Ellie maintenant ? » demanda-t-elle d’un ton taquin.
« Je… je vais essayer. Chaque chose en son temps. » ajouta-t-il après un bref silence.
« J’attendrais alors. » répondit-elle avec un beau sourire.
Ils restèrent là un moment encore, sans rien dire, et pour la première fois depuis longtemps, Alec ne ressentit aucune urgence à partir, comprenant enfin que rester était ce qu’il désirait depuis longtemps, même s’il s’était toujours refusé à l’admettre.
Note de l’auteur : La saison 3 de Broadchurch, et en particulier le viol de Trish Winterman, m’a profondément marqué.
La question du consentement est encore aujourd’hui omniprésente dans la société, et pourtant très souvent mal comprise, minimisée ou mal formulée. Dans la série, une phrase d’Alec m’a particulièrement frappé : il dit qu’il peut comprendre un tueur, mais pas un violeur. J’ai trouvé cette position extrêmement forte venant d’un personnage masculin, et révélatrice d’une forme de lucidité et d’intégrité morale assez rare.
À travers cette fanfiction, j’ai voulu explorer ce que cela impliquait pour lui : sa place en tant qu’homme, son rapport aux femmes, au désir, aux limites, et à ce qu’est (ou devrait être) une relation saine.
Le consentement, explicite, mutuel et respecté, me semble essentiel. C’était important pour moi qu’il soit au cœur de cette histoire, non pas comme un concept abstrait, mais comme quelque chose de vécu, dit, et choisi.
J’espère que la lecture vous a plu. N’hésitez pas à venir en parler en commentaires si vous en avez envie. Vos retours sont toujours précieux.