Lycée d'Edgerton, Ohio — 16 octobre 2020
Il était tard, le lycée était désert.
Vêtue de son uniforme de cheerleader, Coline avançait aux côtés de son petit ami, Lucas. Celui-ci venait de briser la fenêtre du laboratoire de sciences, poing protégé grâce à son blouson de capitaine de l'équipe de foot du lycée, afin de pouvoir pénétrer dans le bâtiment de briques rouges. La jeune blonde regarda l'opération avec appréhension.
— Tu es sûr que c'est une bonne idée ?
Lucas lui adressa un sourire amusé tout en lui mettant son blouson sur ses frêles épaules, sans doute pour la protéger de la fraîcheur automnale.
— Tu veux vraiment passer ton week-end à réviser ?
Après quelques secondes d'hésitation, Coline acquiesça silencieusement, malgré la peur qui se lisait encore dans ses yeux verts. Lucas passa alors le bras par la fenêtre et ouvrit celle-ci de l'intérieur. Quelques minutes plus tard, les deux adolescents progressaient lentement dans les couloirs plongés dans l'obscurité. Leurs lampes torches balayaient les murs décorés pour Halloween.
— Comment tu sais que Campbell cache les réponses dans son bureau ?
— Tu crois que j'en suis à mon premier braquage ?
Coline leva les yeux au ciel.
— T'es vraiment un tordu, Lucas.
"BOUM" !
Coline sursauta. Lucas éclata de rire.
— Reste avec nous, chérie !
— J'ai entendu un bruit...
— Une hallucination.
— Je te promets, ça venait de ce côté.
Coline désigna l'intersection de deux couloirs située à quelques mètres d'eux. Lucas se moqua gentiment d'elle.
— C'est peut-être un monstre.
— Ne fais pas l'idiot, Lucas.
— Je vais aller voir.
D'un pas volontairement théâtral, Lucas s'approcha du coin du mur et passa la tête de l'autre côté. Il poussa un cri.
— Hé ho ?
Rien. Lucas revint tranquillement vers Coline, qui avait le dos tourné.
— Eh bien, tu vois ? Il n'y a personne.
— Tu es sûr ?
— Puisque je te le dis !
— Bien.
Coline se retourna brusquement. Une croix à la main, elle la plaqua violemment contre le front de Lucas. La peur avait disparu de son visage. Elle avait laissé place à une assurance presque inquiétante. Au contact de la croix, la peau du sportif se mit à fumer et à brûler. Lucas hurla de douleur. Coline sourit.
— « Aller faire un tour seule avec toi la nuit dans un lycée désert » ? Sérieusement, Lucas ? Je suis qui, moi ? Paris Hilton dans un mauvais film d'horreur des années 2000 ?
Elle le repoussa violemment. Lucas fut projeté plusieurs mètres plus loin et s'écrasa sur le sol. Son visage se déforma. Ses yeux devinrent jaunes, ses crocs poussèrent et ses traits se transformèrent en ceux d'une créature monstrueuse.
— Je vais te buter, salope !
Coline haussa les épaules.
— Je t'attends, mon chat. Mais évite les gros mots, s'il te plaît. C'est mauvais pour l'algorithme.
Elle souleva alors le blouson que Lucas lui avait préalablement mis sur les épaules pour dévoiler une GoPro fixée à son maillot de cheerleader. Depuis le début, elle filmait tout. Coline sortit ensuite un pieu dissimulé à l'arrière de sa jupe. Lucas poussa un hurlement et fonça sur elle. La jeune femme esquiva son attaque, lui asséna un violent coup de poing et, dans le même mouvement, planta son pieu en plein dans son torse. Lucas se figea. Quelques secondes plus tard, son corps se désagrégea complètement avant de s'effondrer en un tas de poussière. Coline observa le résultat avec satisfaction.
— Au fait, c'est terminé entre nous !
Elle jeta le blouson sur le sol, à l'endroit exact où le corps de Lucas se trouvait encore quelques secondes auparavant, et ramassa ensuite sa GoPro, toujours en train d'enregistrer. Elle tourna la camera vers elle et afficha son plus beau sourire.
— Édifiant, n'est-ce pas ? Croyez le ou non, ce que vous venez de voir n'est ni le fruit d'effets spéciaux ni un nouveau filtre trendy.
Elle marqua une pause.
— C'était un vampire. Un vrai.
New Jersey — Le même soir
Assise sur le canapé de son modeste appartement, Willow regardait la vidéo diffusée sur sa tablette. Son fils, Xander, âgé d'à peine un an, était installé sur ses genoux, blotti contre elle.
Derrière son épaule, sur le meuble du salon, plusieurs cadres photos étaient soigneusement alignés. Une multitude de souvenirs issus d’une autre vie. D’une époque qui lui semblait parfois appartenir à quelqu’un d’autre. Le premier cliché avait été pris à Sunnydale, en 1997. Willow y apparaissait, plus jeune, insouciante, entourée de ses deux meilleurs amis : Xander et Buffy. Ils souriaient à l'objectif avec cette confiance naïve de ceux qui pensaient que rien ne pourrait jamais les séparer. Le deuxième cliché avait été pris à Londres, en 2004, le soir de la fondation de Slayr. Willow se souvenait encore de cette soirée. Elle était entourée de Buffy, Giles, Faith, Kennedy, Andrew, Robin et de plusieurs Tueuses ayant survécu à l'apocalypse de Sunnydale. Le troisième cadre était bien différent. Ce n'était pas une photographie, mais un faire-part de décès.
Celui d'un homme qui n'avait même pas atteint la trentaine.
"Xander Harris
1981 – 2007
A jamais extraordinaire"
A une époque, il était impensable pour Willow de faire figurer ce faire-part au milieu de ces doux souvenirs tant la simple vue de ce dernier avait l'habitude de lui nouer l'estomac. Il fallut attendre qu'elle tombe enceinte l'année précédente pour que la jeune femme parvienne à trouver un état de sérénité face à l'évocation du décès de son meilleur ami.
Le dernier cadre contenait une photographie prise lors du Nouvel An 2018. Willow y apparaissait aux côtés de Giles et de Buffy. Tous trois souriaient à l'objectif, un verre à la main, comme si le monde était enfin devenu suffisamment calme pour leur permettre de profiter d'une soirée ordinaire.
C'était l'une des dernières fois que Willow avait vu sa meilleure amie. Elle reporta son attention sur l'écran de la tablette. À l'intérieur de la vidéo, Coline poursuivait son discours.
« Un vampire, un vrai... Moins sexy que Robert Pattinson, mais à aux capacités beaucoup dangereuses que le pouvoir de briller comme une boule de disco. Hé oui, les vampires existent... »
Willow, horrifiée, caressa machinalement les cheveux roux de son fils. Etait-il vraiment en train de se passer ce qu'il était en train de se passer ? La prochaine réunion du conseil de Slayr s'annonçait longue et tendue.
— Oh oh...
La vidéo continua.
« Les vampires, les loups-garous, les démons... Ils rôdent la nuit dans les rues à la recherche de pauvres victimes innocentes. Vous, peut-être ! »
Kansas
Sous ses draps, Marc, dix ans, regardait lui aussi la vidéo de Coline sur l'écran de son téléphone, totalement fasciné. Ses yeux brillaient d'admiration.
« Depuis la nuit des temps, cette menace existe et représente un danger. Mais pas de panique ! Car les monstres ne sont pas les seuls à vivre dans l'ombre. Il y a aussi les Tueuses. »
Mexique
Dans un bar mal famé, la vidéo de Coline était diffusée sur un téléviseur accroché au mur. Comme sur toutes les chaînes d'information du monde entier depuis plusieurs jours. Faith n'y prêtait absolument aucune attention. Elle était bien trop occupée à affronter six démons de races différentes dans un concours de buveurs de bière.
« Il s'agit de femmes à travers le monde qui ont été choisies par des forces surnaturelles pour combattre les vampires. Elles sont détectées et formées par un collectif qui s'appelle "Slayr" »
Faith vida son verre d'une traite.
« C'est exactement ce qui m'est arrivé l'été dernier. »
Manhattan — 2021
Un an après la publication de la vidéo, Andrew était assis devant un ordinateur aux côtés de Stella, la toute nouvelle community manager de Slayr. Les deux employés visionnaient la vidéo de Coline afin de l'intégrer à la bande-annonce de la première saison de Coline contre les Vampires, une nouvelle émission de télé-réalité consacrée au quotidien de la jeune Tueuse.
Stella plissa les yeux.
— Tu crois qu'on garde cette partie ?
Andrew réfléchit.
— On garde tout.
Sur l'écran, Coline poursuivait :
«Nous sommes des centaines, si ce n'est des milliers, dans le monde à consacrer notre vie à la lutte contre les forces du mal. Cela peut être la caissière de votre supermarché, votre meilleure amie,... »
Bronx — 2022
«..,votre mère»
Robin était assis dans une rame de métro. Une rame similaire à celle qui avait vu sa mère périr dans les années 70. Désormais âgé d'une cinquantaine d'années, il observait au loin quatre hommes en train de verser à l'unisson des bouteilles d'eau bénite, marquées du logo SLAYR, sur un vampire cloué au sol. Alors que celui-ci s'exprimait en hurlements de douleur, une foule en extase s'était réunie autour des 4 hommes pour s'enjoyer du spectacle.
« Des femmes livrées à elles-mêmes menant une vie dangereuse. Nous avons été choisies pour cela... »
Chicago — 2023
«...Nous tuerons ces bêtes horribles et sans pitié jusqu'à la dernière. »
Harmony, ancienne reine du lycée de Sunnydale devenue vampire lors de sa remise de diplôme, s'était réfugiée dans un égout avec Gemma et Stephie, deux de ses amies d'infortune. Pendant qu'Harmony et Gemma se partageaient le sang d'un pauvre rat qui traînait là, Stephie montait la garde, à l'affut du moindre groupe d'humains prêt à tout pour tabasser du vampire.
« J'ignore quelles seront les répercussions de cette vidéo que je ne suis en aucun cas censée mettre en ligne. »
Manhattan — 2024
« Vais-je être prise au sérieux ? Vais-je avoir des problèmes pour oser vous révéler cette information gardée secrète depuis la nuit des temps ? »
Après avoir déballé le dernier carton contenant ses affaires personnelles, Kennedy, PDG de SLAYR, s'approcha de la fenêtre de son bureau. Situé au trente-sixième étage d'un prestigieux immeuble, celui-ci offrait une vue imprenable sur Manhattan.
« Mais une chose est sûre : je n'abandonnerai jamais. »
En contrebas, la ville grouillait de vie. Kennedy observa ensuite la façade du bâtiment.
Au-dessus du gigantesque logo SLAYR , une immense bannière représentant Coline était en train d'être fixée.
« Je m'appelle Coline Damions, j'ai quinze ans et à partir de ce soir, c'est de moi que les monstres vont faire des cauchemars la nuit ! »
Retour au lycée d'Edgerton — 2020
Coline venait de terminer son discours d'un ton extrêmement solennel. Elle fixa la caméra quelques secondes. Puis, comme si tout ce qui venait d'être dit était parfaitement normal, son expression changea. Son ton devint soudain beaucoup plus léger, laissant place à l'adolescente.
— Surtout, n'hésitez pas à me follow et à partager la video.
Elle sourit.
— À dix mille likes, je me filme en train de décapiter un vampire avec couteau suisse.
FIN DU PROLOGUE