Curiosité réciproque
Précautionneusement, Sakura marcha sur la pointe des pieds le long du couloir impérial. Elle avait réussi à semer ses eunuques et désirait profiter de sa liberté pour se donner pleinement à son nouveau jeu. Se faufilant facilement dans les petits espaces, elle avait atteint la salle d’entraînement des hommes qui juxtaposait le palais des concubines oubliées. Grâce à une demoiselle d’honneur friande de rumeurs, elle savait que l’ambassadeur chinois exerçait son art au maniement de l’épée ce matin.
La petite fille ne comprenait pas les lois qui interdisaient aux femmes de circuler librement dans la demeure impériale. Les gardes aux portes des différentes enceintes se montraient souvent implacables sur ce fait, refusant le moindre compromis. Parfois, du coin de l’œil, un soldat voyait une ombre se faufiler derrière des courtisanes, une étoffe rose faisant tache au milieu des uniformes ternes des servantes. Ils esquissaient un sourire, échangeaient un regard complice. Ils connaissaient que trop bien ce fantôme rosé qui zigzaguait parmi les femmes. Et, selon leur humeur, ils faisaient mine d’être ignorants de la présence de cet espion minuscule, sachant très bien que l’espièglerie juvénile n’aboutirait à aucun drame. Il était facile de pardonner à une fillette de dix ans son ignorance du monde adulte.
Pour en revenir à son jeu, l’enfant s’inspirait du badinage des anciennes courtisanes sur les jeux amoureux pour l’essayer à son tour. Froissée dans sa fierté si jeune, elle convoitait la soumission de cet étranger mystérieux. Elle était capricieuse et acceptait difficilement la non capitulation de ses serviteurs. Elle avait beau avoir grandi dans les palais des oubliées, elle était respectée et peu d’eunuque n’osait contrarier ses désirs.
Arrivée à la salle, elle fut prise au nez par l’odeur de transpiration. D’habitude, les nobles, hommes ou femmes qui se présentaient à elle, imprégnaient leur entourage d’un parfum exquis et envoûtant. Dans cette salle où seuls les hommes étaient admis, l’émanation si particulière de la gent masculine en pleine action était à son paroxysme.
Sakura estima cette senteur à la fois désagréable et attrayante ; elle ne comprenait pas l’effet des phéromones sur les femmes. S’approchant du paravent, la petite fille espionna les guerriers à travers une fente. Elle repéra l’objet de son obsession pratiquement tout de suite. Torse nu, une lourde épée à la mode chinoise à la main, Shaolan se concentrait sur son adversaire qui se fendait pour l’attaquer.
Sakura admira la souplesse avec laquelle le Chinois évita la lame ennemie. Elle détailla son corps musclé recouvert d’une fine couche de sueur, son visage concentré, les mèches rebelles s’échappant de sa coiffe mandchoue ; elle le jugea très beau dans son esprit enfantin, car, que savait-elle de la véritable beauté enfermée dans son palais.
Son cœur se mit à battre follement. Elle mit cet état sur le compte de sa course récente. L’amour ? Ce n’était qu’un mot dans la bouche des concubines pour expliquer leurs malheurs, même sa mère répugnait à utiliser ce mot. Alors, il était tout à fait normal qu’elle ne pouvait interpréter les signes que lui envoyait son corps juvénile.
Soudain elle sentit une douleur aiguë prendre possession de son oreille avant de la tirer en arrière. Elle étouffa un petit cri dans sa gorge afin de ne pas éveiller les soupçons des hommes derrière le paravent. Quelqu’un la souleva en continuant de maltraiter son lobe si délicat ; Sakura affronta un regard noisette caché par des verres étranges.
-Te voilà enfin, petite coquine ! déclara une voix grave et amusée.
-Kinomoto-sensei ! s’exclama-t-elle affolée.
Ameuté par le bruit, un guerrier fit coulisser la porte et surprit l’homme et la fillette.
-Que faites-vous ici ?
-Mon élève s’était égarée alors que nous étudions la végétation des jardins impériaux. Veuillez excuser son indiscrétion et notre irruption dans votre entraînement rigoureux. A présent, nous prenons congé, termina Kinomoto en effectuant la salutation traditionnelle japonaise.
Le guerrier fit une moue désapprobatrice mais n’ajouta aucun mot à cette réplique respectueuse. Le précepteur impérial agrippa la main fine de Sakura pour l’entraîner vers une pièce plus appropriée à son enseignement.
La petite fille jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et aperçut un regard ambré posé sur elle. Observant cette enfant conduite ailleurs, le jeune homme ne put s’empêcher d’esquisser un sourire.
-Par Bouddha ! Shaolan-san, tu souris !
Aussitôt, le jeune homme reprit une expression neutre. Il décocha un regard blasé à son interlocuteur, le mettant au défi silencieusement de répéter sa remarque.
-Non, Eriol-san, tu dois te méprendre. Je ne souris jamais ; tu le sais, répliqua calmement le jeune homme en vérifiant son épée.
-Si, je t’ai vu. Tu as regardé la princesse Sakura et tu as souris, insista son compagnon.
-La princesse Sakura ? Cela explique sa présence au banquet de l’autre soir.
Eriol rit, faisant mine de ne pas relever que son ami avait donc repéré la demoiselle à ce banquet. Il se décida à lui donner des explications sur la vie au sein du palais.
-Elle est la fille aînée des enfants de notre empereur. En tout cas, c’est la seule qui a survécu aussi longtemps dans l’ordre de succession des princesses. Ce sera son mariage qui décidera la principale alliance du Japon.
-Un destin tout tracé pour la gloire de l’empire, ironisa le Chinois. Faisons-nous une pause mon ami ?
-Avec plaisir.
Déposant attentivement leurs armes à leur place, ils s’assirent sur un banc de bambou. Shaolan saisit une serviette gorgée d’amidon pour s’essuyer, puis, se tourna vers son compagnon. Ce dernier prit un objet insolite à ses côtés afin de les poser sur son nez.
-Qu’est-ce donc que cet objet étrange ? questionna le Chinois.
-Ce sont des lunettes, très utiles pour améliorer ta vue.
-Cela provient des Occidentaux ? cracha-t-il avec dégoût.
-Oui.
-Que la peste soit sur ces étrangers et sur leur diablerie !
-Shaolan-san, je sais que ton peuple est contre la modernité, toutefois, ne dénigre pas notre volonté de nous épanouir.
-Vous épanouir ? Vous traitez ces chiens comme vos amis ; vous vous prosternez à leurs pieds pour mendier des choses que votre intelligence pourrait surpasser.
-Est-ce que je ne te traite pas comme mon ami bien que tu sois considéré comme un renégat dans ce palais impérial ? Un barbare mangeur de chair* ? ponctua Eriol d’un sourire chaleureux.
Le prince Li baissa les yeux, signe qu’il n’existait aucune réponse à ces paroles. Tous l’avaient rejeté à son arrivée dans cette capitale étrangère sauf Eriol Hiragisawa ; il pouvait même préciser que le noble japonais était plus que son ami, un frère d’arme dans cette guerre froide qu’était la politique intérieure.
-Quel âge as-tu, mon ami ?
Le prince chinois leva un sourcil malgré lui à cette question étrange : Eriol connaissait parfaitement son âge puisqu’il lui reprochait d’être plus jeune d’un an tout en étant plus grand que son ami d’une dizaine de centimètres. Cette question avait donc un but détourné.
-Où veux-tu en venir, mon frère ? dit-il de but en blanc.
-Tu as l’âge de te marier, peut-être pourrais-tu songer à épouser une Japonaise pour fonder une alliance, répondit le noble japonais en accueillant la demande sans détour de son protégé.
-J’accepterais volontiers une de vos femmes comme concubines. Pour épouse, seule une Mandchoue de pure souche pourrait convenir à mon rang.
La conversation était close. Le prince chinois Shaolan Li détestait l’idée du mariage et repoussait inlassablement l’échéance. Rien ni personne ne pourrait le pousser à changer d’opinion. Du moins, Le seigneur Hiragisawa le pensait-il à ce moment-là…
Sakura reconnut immédiatement les couloirs de ses appartements. Son précepteur fit coulisser la porte afin que son élève pénètre dans le bureau richement décoré.
Une femme habillée d’un kimono somptueux les attendait dans un siège en osier ; l’inquiétude se lisait dans l’émeraude de ses prunelles. A ses pieds, une dame d’honneur était agenouillée en appuyant légèrement sa tête contre le tissu de sa maîtresse : c’était Sonomi, la fidèle confidente de la première concubine.
-Kinomoto-sensei, ma fille vous a-t-elle causé des ennuis ? se soucia Nadeshiko.
-Non, votre fille est juste curieuse ce qui est parfaitement naturel pour son jeune âge, Nadeshiko-san. Je vous en prie, accordez-moi le privilège de m’appeler Fujitaka-san.
-Bien, Fujutaka-san, bafouilla-t-elle, le rouge colorant ses joues magnifiques. Je vous laisse donc à vos occupations.
Nadeshiko se releva avec l’aide de Sonomi dont la tâche était de l’aider à se déplacer dans le palais malgré sa faiblesse. Elle fit une révérence ; pourtant, elle plongea longuement son regard dans le sien après s’être redressée. Sakura avait deviné un amour sincère et puissant entre ces deux êtres tant aimés. Une fois de plus, elle n’accordait aucun sens à ces lois leur interdisant de s’aimer. Elle désirait les réunir du haut de ses dix ans et souriait malicieusement à leur rencontre opportune.
Ils se frôlèrent ; leurs tissus seuls se rencontrèrent. Jamais, ils n’avaient osé franchir l’étape du toucher, du goût, d’ébranler leur passion. Malheureusement, le fils divin imposait une volonté de fer sur ses femmes, même si celles-ci n’étaient guère plus que des rebus à ses yeux.
Dans un frottement de tissus, la première concubine, soutenue d’un côté par sa dame d’honneur, quitta le bureau d’études lentement en accordant un dernier regard empli de tendresse à cet homme inaccessible. Sonomi le regarda également mais d’un regard noir ; elle détestait cet homme qui pervertissait, d’après elle, le cœur de sa maîtresse.
Fujitaka Kinomoto était un érudit. Il avait réussi l’examen quand il avait vingt ans. Il avait consacré sa vie à la recherche et à l’étude. Certain de ne jamais se marier et se suffisant des livres de sa bibliothèque, il avait accepté de devenir eunuque dans le but de distraire et d’éduquer les dames de la cour. Il était connu pour sa patience, sa gentillesse et sa capacité à enseigner efficacement. Beaucoup se laissaient charmer par cette aura bienveillante qu’il dégageait en permanence. Il n’empêchait que Sonomi n’avait que méfiance vis-à-vis de ce sourire niais. Elle décelait autre chose, une chose qu’elle n’osait pas nommer, surtout quand elle voyait les yeux de sa maîtresse pétiller en sa présence.
Le précepteur, quant à lui, raccompagna la noble dame et sa compagne jusqu’à la porte, arborant son éternel sourire. Ensuite, il invita la petite fille à s’asseoir à ses côtés sur la table.
Depuis l’âge de ses six ans, Sakura suivait l’instruction obligatoire à tous les élèves royaux. La fillette était dotée d’une grande intelligence ; donc, de son propre chef, elle poursuivit son éducation au-delà des bases traditionnelles. A l’âge des poupées et des jeux enfantins, Sakura apprenait l’histoire et la politique de son pays.
-Kinomoto-sensei, mère dit que tous les Chinois sont des démons. Est-ce la réalité ?
Fujitaka sourit à cette réflexion. Il aimait la curiosité de la princesse, c’est la raison pour laquelle il ne la grondait jamais pour ces excès tels que tout à l’heure.
-Pas exactement. Vois-tu, je t’ai appris que le Japon avait accepté un compromis avec les Occidentaux suite aux pressions du commodore Matthew Perry**. Depuis, nous nous sommes ouverts à la nouvelle technologie, non sans plainte du peuple, pour améliorer notre confort.
-D’où vos lunettes, sensei.
-Oui, mes lunettes sont un confort indispensable pour t’enseigner la calligraphie, rit-il. Malheureusement, nos voisins chinois sont contre cette technologie car ils en ont peur. Ils l’attribuent au mal absolu. Vois-t, les Occidentaux ne sont pas des plus délicats pour établir leurs accords. Ils sont friands d’opium ce qui les perdra un jour. Aujourd’hui, nous sommes en froid avec nos voisins siennois d’où le ressentiment de la cour envers l’ambassadeur de ce pays.
Sakura porta son doigt sur ses lèvres pour en suivre le contour ; c’était son réflexe lorsqu’elle était plongée dans ses pensées. Elle réfléchit intensément.
-Pourrais-je rencontrer l’ambassadeur chinois, le prince Shaolan Li, afin d’approfondir cette question ?
-Ah ! C’était donc lui que vous espionniez, petite coquine. Cependant, vous êtes un peu jeune pour accorder autant d’importance à ce sujet délicat ; sans oublier que l’empereur vous interdit par votre statut de rencontrer un autre homme que moi.
-Je vous en prie, sensei, j’aimerais approfondir mon savoir. Une discussion avec l’ambassadeur s’impose.
-Je crois, princesse, qu’une autre idée habite votre esprit que votre éducation. J’ignore vos desseins mais afin de vous satisfaire je déposerai une demande auprès du prince.
Sakura s’égailla subitement. Elle ne prononça nul mot ; ses yeux parlèrent pour elle. Elle s’efforça de s’appliquer plus que d’habitude en remerciement pour ce geste qui l’aiderait sûrement dans ses projets.
Le prince Li discutait fermement autour d’une carte avec un de ses compatriotes lorsqu’un un serviteur pénétra dans son espace. Shaolan le dévisagea de la tête aux pieds ; il grogna silencieusement à cet accoutrement ridicule dont s’habillaient les serviteurs du palais impérial : les étrangers appelaient cela un smoking. Pour lui, c’était une tenue sans imagination ni couleur puisqu’ils étaient tous noirs et inspirait plus la pauvreté que la richesse et le respect.
Le domestique approcha en se baissant en signe d’un humble respect pour ce renégat. Bien que polis, les Japonais le servaient froidement et sans enthousiasme. Le Chinois n’en avait cure. Il les dédaignait autant qu’il était dédaigné.
Shaolan prit le parchemin et le déplia. Un éclair de satisfaction traversa l’ambré de ses yeux : il allait enfin satisfaire sa curiosité sur cette petite princesse vaniteuse.
*Les Japonais, vivant exclusivement sur des îles, mangeaient plus volontiers des crustacés et du poisson. Les Chinois, quant à eux, vivant sur le continent, mangeaient boeuf, porc, poulet... Cette différence alimentaire choquait profondément les Japonais qui ne pouvaient accepter dans un premier temps cette viande sanguinolente au menu de leurs voisins. Aussi, certains surnommaient "barbare" ou "mangeur de chair" les Chinois.
**Matthew Calbraith Perry, né le 10 avril 1794 à Newport (Rhode Island) et mort le 4 mars 1858 à New York, est un officier de marine américain, aujourd'hui principalement connu pour avoir dirigé en 1853-1854 une expédition militaire au Japon afin de forcer ce pays à ouvrir des relations diplomatiques et commercer avec les États-Unis. cf Wikipedia