Fille de cerisier

Chapitre 3 : Esprits politiques

3222 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 25/07/2026 16:45

Esprits politiques

 

Quand le prince Shaolan Li pénétra dans le bureau d’études quelques jours après avoir reçu l’invitation, le précepteur et son élève japonais s’inclinèrent d’un même geste gracieux vers leur invité. Ils attendirent patiemment que le prince incline la tête en signe de respect et qu’il s’assit sur l’un des tatamis confortables pour l’imiter.

Les regards royaux se rencontrèrent au même instant. Sakura, en sa qualité de femme, aurait dû baisser les yeux à la minute où elle croisa les prunelles ambrées mais elle n’en eut pas le désir et poussa même l’insulte jusqu’à soutenir longuement ce regard.

Notant cet échange, Fujitaka s’adressa immédiatement au seigneur Li afin d’effacer l’affront :

-Nous vous remercions humblement d’avoir accepté notre invitation, prince Li. Votre présence honore mon modeste cabinet d’études. 

Malgré lui, Shaolan fut obligé de se détourner de ces deux émeraudes si innocentes encore. L’adverbe « encore » était d’une grande importance pour ce jeune homme empli de vitalité car les femmes étaient, à son avis, perfides et manipulatrices. La confiance en ces êtres aimant l’intrigue devait se donner avec modération et méfiance.

-Je vous en prie, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour éclairer ce jeune esprit. Mais, dit-il d’une vois trainante, je vous avoue ma curiosité sur ma venue en ces lieux. Quel est donc votre secret ? Je suppose qu’il n’a pas été aisé de convaincre l’empereur de tolérer ma présence auprès de sa fille aimée, questionna-t-il avec calme et une pointe d’intrigue dans la voix.

-A la vérité je l’ignore, mon seigneur, sourit innocemment Kinomoto. J’ai remis ma demande au fils du conseiller royal, le seigneur Eriol Hiragisawa, qui m’a confirmé sa validité le soir-même. 

Shaolan ne répondit rien à cette révélation.

Il profita de la venue des serviteurs, laissant flotter ces paroles entre eux. En silence, les servantes apportèrent une théière et des tasses. Un eunuque disposa des pâtisseries délicieuses sur la table à thé en bois de pin cirée. Le plateau était coloré. La princesse sembla enjouée à leur vue. Il était clair qu’elle était impatiente d’y goûter. La bienséance l’obligeait d’attendre que son invité se servit avant elle. Shaolan, détestant les sucreries, se servit néanmoins d’un gâteau aux feuilles de cerisier. Il n’accéléra pas son geste, épiant sous ses cils les réactions de la demoiselle.

Il songea à son ami. Il connaissait son intérêt pour la jeune princesse : il avait donc dû profiter de cette occasion inespérée pour donner un petit coup de pouce au destin. Affichant une mine sérieuse et peu engageante, le prince chinois sourit intérieurement et se promit de remercier une certaine personne après son entretien prometteur.

Sakura, de son côté, ne pouvait détacher son regard de ce visage parfait. Par moment, il le cachait, le temps de prendre une bouchée de sa collation de sa longue manche, une coutume chinoise. Elle remarqua les contours harmonieux des traits sortis à peine de l’adolescence, le regard déterminé, la bouche volontaire et ce nez aquilin si séduisant. Elle fut enchantée d’entendre sa voix car elle la trouva mélodieuse presque envoûtante.

Elle songea subitement qu’elle avait un homme en face d’elle et qu’elle-même n’était encore qu’une enfant. Pourtant, au lieu de la décourager, elle pensa qu’il devrait apprécier de posséder une poupée géante à sa disposition. En effet, la fille de cerisier avait souvent entendu que certains courtisans la comparaient à une poupée japonaise.

Shaolan se tourna une nouvelle fois vers la petite fille pour l’interroger sur ses objectifs :

-Donc, jeune demoiselle, vous désirez connaître mon pays. Que voulez-vous savoir que je puisse vous satisfaire ? 

Jetant une œillade à son précepteur, la princesse hésita un instant avant de répondre. Elle avait bien sûr l’habitude d’être l’objet des curiosités du palais, néanmoins, en cet instant, elle se sentit prise dans un étau indescriptible. Ses mains tremblèrent légèrement sur ses genoux.

Reculant le moment de répondre, elle prit délicatement la tasse en terre cuite vernie entre ses doigts. Sa mère lui avait enseigné l’art de déguster le thé en présence de convives. Elle savoura la fraîcheur de ce goût fruité en bouche. Il contrastait délicieusement avec la chaleur du breuvage. Les servantes leur avaient servi un thé blanc de pêche, un de ses préférés. Une fois de plus, elle sut qu’elle était une petite maîtresse en ces lieux et respectée. Cela la revigora.

Ce fut avec assurance et en regardant son interlocuteur en face qu’elle osa poser cette question.

-J’aimerais savoir s’il est vrai que vous êtes des démons.

Un silence s’abattit dans la pièce. Fujitaka perdit son sourire pour contempler d’incompréhension son élève ; il ne pouvait croire ce qu’il venait d’entendre. Ses oreilles avaient dû lui jouer un tour. Il était impossible que sa protégée ait pu manquer ainsi de respect à un invité.

Shaolan se taisait. Son visage était impassible. Sa mâchoire se serrait-elle de colère ? Ne pouvant réprimer davantage ses sentiments, shaolan se laissa submerger par le rire qui montait de sa gorge.

Devant ce rire franc, l’atmosphère se détendit. Le précepteur Kinomoto continua de foudroyer son élève indisciplinée. Ignorait-elle qu’ils avaient frôlé l’incident diplomatique ? Un mot de ce jeune homme et il aurait dû rendre des comptes à l’empereur lui-même, si ce n’était auprès du peuple pour une éventuelle guerre.

-Voilà une enfant franche et pleine de volonté ! Non, mademoiselle, nous ne sommes pas des démons ; du moins, pas autant que les autres hommes, fit-il mystérieux en accentuant sa contemplation de la petite fille. Nous possédons simplement un autre système de pensées que les Japonais.

-C’est-à-dire ? questionna-t-elle en penchant sa tête sur le côté.

-C’est-à-dire que nous ne croyons pas en la technologie des étrangers occidentaux.

-Mais pourquoi ? Ils nous ont beaucoup apporté : nos lits sont plus confortables, nos plats plus délicieux, notre vie plus simple depuis qu’ils sont ici.

-Vous ne pouvez pas comprendre, princesse, parce que vous n’avez pas connu votre pays sans ces chiens d’étrangers. Où sont passées vos croyances ? Où est votre honneur ? Que sont devenus vos guerriers redoutables nommés samouraïs ? Où est la fierté représentée par vos vêtements royaux ? Vous-même, vous portez l’ombre des magnifiques kimonos d’antan.

-Le serpent ne doit-il pas perdre un peu de son être pour paraître plus beau et plus vivace, rétorqua la jeune princesse avec une incroyable sagesse pour son âge.

Le Chinois sourit ouvertement pour la première fois de sa vie. Cette fille lui plaisait : elle était honnête. Chacune de ses paroles coulait aussi limpidement que l’eau de source. Sakura évitait l’intrigue et les sous-entendus peut-être justement parce qu’elle ne connaissait pas encore ces caractéristiques innées chez les femmes.

Sa petite voix fluette était un ravissement pour ses tympans délicats. Le prince l’imaginait aisément apprendre le chant ; ainsi il pourrait jouir d’une mélodie cristalline provenant de ses lèvres roses.

Sakura était belle, charmante même ; mais ce n’était qu’une enfant. L’ambassadeur fut pris d’impatience en imaginant cette créature dans son corps d’adulte ; peut-être la prendrait-il pour concubine…

-Comparez-vous votre beau pays à un vil serpent, princesse ? ironisa-t-il.

-Non, ce n’est pas ce que je voulais dire, balbutia-t-elle perdue par cette réflexion.

Shaolan savoura un moment sa victoire ; cette petite princesse ne pouvait poursuivre la conversation faute d’arguments. Il avait gagné en écrasant son interlocutrice. Reconnaissant la tournure de la discussion, Sakura fronça ses sourcils en ailes de papillon et lui envoya un regard noir tout en prenant une nouvelle gorgée de son thé, une manière comme une autre d’éviter de perdre la face. Le prince admira sa beauté dans sa colère ; elle lui apparaissait plus belle encore, une véritable poupée.

-Nous reprendrons cette conversation plus tard, jeune princesse, lorsque vous aurez compris les subtilités de la politique. Vous êtes intelligente, cette conversation ne saurait tarder. Cependant, permettez-moi de vous donner un conseil : masquez vos sentiments, ils sont un atout pour votre interlocuteur, expliqua-t-il avec supériorité.

Sur ces mots, il se leva puis inclina sa tête avant de sortir. Les deux Japonais se levèrent également pour le saluer. Sakura se rassit presque immédiatement ; elle souleva ses mains pour abaisser ses poings sur la table en bois. Les pâtisseries sautèrent légèrement dans leur plateau.

-Les Chinois sont des démons, siffla-t-elle.

 

 

Quelques semaines après cette altercation, la fille de cerisier se promena dans le jardin impérial du palais des concubines oubliées. Elle tenait un panier en osier dans une main afin de nourrir les moineaux séjournant dans le jardin ; ses eunuques la surveillaient de loin sans la déranger. Cette surveillance l’exaspérait ; néanmoins, depuis sa conduite avec le prince, sa mère avait jugé bon de la punir en la privant de sa liberté d’enfant. Aussi, le moindre de ses pas étaient rapportés à sa génitrice.

Sakura repensait souvent au prince. Son mécontentement passé, elle se dit que le jeu ne pouvait être que plus intéressant avec un tel caractère à dompter. Elle réfléchit longuement à une parade face à sa réflexion. Elle lui aurait répondu que le serpent était le descendant du dragon qui est son emblème. La princesse passait ses heures de loisir à échafauder des plans pour le rencontrer ou simulait des conversations pour à chaque fois en ressortir victorieuse.

Leur prochaine conversation aurait une autre tournure que la honteuse prestation qu’elle avait fournie. Elle dut tout de même reconnaître qu’elle était fascinée par cette beauté masculine peu commune. Vivant parmi des femmes, Sakura croyait que seules ces dernières avaient hérité de la beauté des dieux ; les eunuques, quant à eux, étaient souvent d’une extrême laideur ou enrobés d’une graisse malsaine. Seul Shaolan avait de l’emprise sur elle par un regard. Elle aimait et détestait dans un même temps ces états des choses : une princesse ne peut se montrer faible devant un homme.

La petite fille s’abaissa en tirant sur les pans de son kimono noir à l’obi ocre, garni de papillons dorés sur le bas de sa jupe. Elle plongea sa main dans le panier pour en retirer une poignée de graine qu’elle déposa sur le sentier pavé. Aussitôt, les mésanges et moineaux vinrent se poser près d’elle ; certains plus audacieux s’installèrent sur son épaule et picotèrent gentiment sa joue en signe de remerciement. Sakura rit de bon cœur.

La fille de cerisier ignorait que ce tableau émouvant était à ce moment observé par un homme venu du continent d’en face. Shaolan, portant un kimono masculin du même noir que la petite fille, admirait cette jeune beauté s’amuser simplement avec la nature comme le faisaient ses ancêtres au même âge. Une vague de nostalgie le prit en se remémorant sa propre enfance faite d’éducation rigide et de faux-semblants.

Écartant toutes pensées sentimentales de son esprit, il marcha d’un pas déterminé vers sa proie. Il comptait bien séduire cette enfant afin de se l’accaparer plus tard. Elle lui avait fait grande impression ; il désirait à présent la posséder. Elle était un futur trophée. Que fera-t-il une fois son objectif atteint ? Il n’en savait rien lui-même. Elle était trop jeune pour susciter son désir. Il lui faudrait être patient avant que cette fleur s’épanouisse pleinement et expose ses charmes.

Il s’arrêta à un mètre d’elle sans que la fillette ne s’en aperçoive, trop occupée par ses oiseaux. Un sentiment d’hésitation le prit de court. N’était-ce pas un peu trop facile d’influencer un esprit aussi innocent de la vie ? Elle était tellement jeune. S’il plantait la graine de l’amour en son cœur en attendant d’en récolter les fruits une fois adulte, ne serait-ce pas de la triche ? Il en convenait. Ce n’était pas juste envers cette enfant. Elle avait beau être belle, elle n’était qu’une poupée magnifique. Jamais il ne pourrait l’aimer réellement.

Parmi ces oisillons, elle semblait si pure. Le mensonge était un mot inconnu dans son vocabulaire. Cette joie juvénile n’était pas feinte. Elle n’intriguait pas afin d’obtenir davantage de pouvoir, future manipulatrice de pantins royaux. Oserait-il briser cette harmonie ? Il osa :

-Bonjour, jeune princesse.

Sursautant à cette voix familière, Sakura se retourna brusquement. Ses jambes se prirent dans le pan de son kimono. Perdant l’équilibre, la demoiselle tomba aux pieds de l’intrus, son panier se renversant à ses côtés. Les oiseaux piaillèrent de plus belle et se jetèrent sur le tas de friandises ainsi offertes.

Shaolan ne fit pas mine de la relever.

-J’ignorais que vous aimiez la boue pour vous y frotter avec autant de plaisir, railla-t-il.

Les eunuques se précipitèrent, aidant leur jeune maîtresse. La princesse se releva subitement ; les oiseaux s’envolèrent dans des cris stridents désagréables. Elle ouvrit ses grands yeux d’étonnement devant cet homme prétentieux. Ses serviteurs s’interposèrent, protégeant celle qui leur avait été confiée avec loyauté. Sakura fit un geste pour les écarter et leur demanda de se poster à leur place habituelle.

La surprise passée, ses yeux verts s’assombrirent sous sa colère sourde. Malgré elle, la fille de cerisier suivit le conseil de son ennemi et arbora un visage impassible.

-Je me suis abaissée à cause d’une odeur pestilentielle dans l’air. A votre vue, je comprends son origine. Que me vaut cette visite, ambassadeur Li ?

Elle avait omis ostensiblement son titre royal pour marquer plus fortement son dégoût. Le jeune homme en prit note tout en s’extasiant devant ce visage noble. Il avait tout de suite remarqué son effort pour paraître indifférente ce qui l’enorgueillissait davantage puisqu’elle suivait ses conseils.

-J’avais envie de revoir votre beau regard ; je dois avouer n’avoir jamais vu de pareils dans mon pays. Ils me fascinent. 

Il la flattait pour mieux la soumettre. Cela fonctionnait : Sakura se sentit flotter sur un nuage. Toutefois, elle se fit violence pour ne pas céder à ce sentiment étrange. Ne plus être maître de son corps la déstabilisait.

-Je vous remercie. Je ne suis pas habituée à tel traitement de votre part.

-C’est parce que vous ne me connaissez pas assez. Laissez-moi vous montrer l’être que je suis, murmura-t-il en saisissant doucement sa petite main.

-J’aimerais volontiers vous connaître un peu mieux, prononça-t-elle doucement, envoûtée par sa voix.

Sa main resta longuement dans celle virile de son compagnon. Leurs regards étaient liés ne pouvant se concentrer sur autre chose. Sakura aima ce contact chaud sur sa peau ; elle frissonna malgré la chaleur de cette journée ensoleillée d'automne.

Soudain, un serviteur au service exclusif du prince accourut vers le Chinois. Il avait accompagné son maître traversant les mers et voyageant à ses côtés. Il était un lien avec leur pays d’origine. Toute information susceptible de servir son maître passait par lui.

Essoufflé, presque paniqué, le jeune domestique s’abaissa en signe de soumission envers son prince et lui tendit une missive en tremblant. Interloqué, Shaolan la lut rapidement. Sa réaction se fit instantanée :

-Prépare mes affaires, un bateau ; je pars sur l’heure ! rugit-il.

-Que se passe-t-il ? demanda Sakura en tirant le pan du kimono de son compagnon.

-La cour royale a dû fuir Pékin. Les étrangers, furieux de notre inactivité et de nos promesses non tenues, ont mis à sac le palais d’été pour ensuite le brûler*. Je dois partir protéger ma famille.

-Reviendrez-vous ? s’inquiéta la petite princesse.

Shaolan se tourna vers elle ; il s’étonna de voir ses grands yeux voilés de tristesse et ses joues garnies de larmes silencieuses. Elle ne pleurait pas parce qu’il partait mais parce que dans son esprit d’enfant son jeu allait se terminer alors qu’elle n’en avait pas exploré toutes les possibilités. Elle boudait comme les petites filles de son âge.

Le jeune homme ne l’interpréta pas de la même façon ; il crut qu’elle s’inquiétait pour lui ou qu’elle ne voulait pas qu’il parte. Ému par tant d’attention, il décida de lui offrir un cadeau.

Il s’abaissa pour être à sa taille, saisit ses frêles épaules pour l’attirer à lui et posa délicatement ses lèvres sur son front. Le geste ne dura que quelques secondes, cependant, elles furent suffisantes pour ébranler le cœur de la trop jeune princesse du Japon. Lorsque le Chinois la lâcha, elle fit un pas en arrière en posant sa main sur son front. Il était chaud, la sensation fantôme de ses lèvres toujours intacte sur sa peau.

-Je reviendrais ; pour toi, j’essayerais de revenir, murmura-t-il doucement.

Il avait réussi ; il avait planté la graine de sa concupiscence. Elle ne cessera de penser à lui, de l’espérer, de le vénérer. Il sera l’unique objet de ses pensées. Lorsqu’il reviendrait, elle sera à lui. C’est ce qu’il se dit en partant vers des moments moins agréables.

Sakura savoura ce bref baiser. Elle songea qu’elle avait presque gagné. Elle patienterait le temps qu’il faudrait…



*En octobre 1860, les troupes de la France et du Royaume-Uni envahissent et occupent Pékin. Cet événement marque le point final de la Seconde guerre de l'opium et inflige une profonde humiliation à la Chine impériale.


Laisser un commentaire ?