Fille de cerisier

Chapitre 5 : Désirs inavoués

Par perse84

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Désirs inavoués

 

 La rumeur du palais se faisait tranquille. C’était la fin du printemps et les journées devenaient de plus en plus pesantes amenant la cour à une quiétude apaisante. Les jeunes oisillons piaillaient tranquillement d’arbre en arbre. On avait l’impression que le temps s’était arrêté dans cet écrin de verdure qu’étaient les jardins impériaux.

-Il en est hors de question ! cria une voix grave.

Les oiseaux s’envolèrent. Les concubines relevèrent la tête de leurs jeux estivales. Inconsciemment, elles tournèrent la tête en direction du pavillon d’où s’était élevée cette voix familière. Elles savaient qu’il était impossible de voir l’intérieur du bâtiment à cause des nombreux voiles et des lattes de bambou aux fenêtres. La curiosité était plus forte que la raison. Et l’animation au sein de la salle du conseil de leur seigneur titillait douloureusement cette indiscrétion.

-Majesté, vous ne pouvez vous permettre de refuser une telle invitation, l’informa son meilleur conseiller en tremblant légèrement.

L’empereur s’emportait régulièrement malgré son ascendance royale. Il avait été éduqué dans la modération des sentiments, l’illustration du calme et de la sérénité ; avait appris à ordonner sans élever la voix, dans l’honneur et la prestance. Depuis quelques années, son masque de dignité se fissurait. Il avait de plus en plus de mal à museler sa frustration sur l’incompétence qui l’entourait.

-Je le sais ! gronda-t-il son intendant. Tu n’as nul besoin de me le rappeler ! Il n’empêche que cette demande grotesque m’emplit de rage.

-Je ne pense pas que cela soit grotesque, majesté, risqua le seigneur Hiragisawa. L’actuelle impératrice de Chine souhaite créer des liens solides entre nos nations, en invitant un de vos proches à une de ses réceptions fabuleuses.

-Cette usurpatrice se conduit comme la plus lamentable des catins ! Séduire ses partis grâce à une soirée mondaine, c’est absolument ridicule ! 

Cessant ses allées et venues dans la salle du conseil, le fils du ciel saisit une missive de sa main gantée à l’occidentale. Il la secoua devant son visage haineux comme si elle était un ignoble rebut.

« Cher empereur et voisin,

Sachant que vous ne pouvez quitter votre pays, je suggère qu’un membre de votre famille, votre héritier par exemple, assiste à la réception que je donne à l’occasion des ambassadeurs occidentaux.

Je serais honorée de … »

-Jamais cette sorcière n’aura mon fils, Toya. Je refuse de l’envoyer dans la tanière du tigre.

-Que proposez-vous, Majesté ? osa le père d’Eriol.

L’homme à l’immense pouvoir se caressa le menton dans un signe de réflexion. Un rictus déforma son noble visage ; une idée diabolique venait de naître dans son esprit de politicien.

-Elle veut un membre de ma famille, elle aura un membre de ma famille. Envoyez la princesse Sakura en Chine. Cette petite a hérité de la beauté de sa mère, elle fera bonne impression. Son mariage décidera d’une alliance importante. Elle pourrait être un pion utile à mes desseins. Ma fille a déjà seize ans ; je dois songer à son avenir. »

Le conseiller ne put retenir un frisson désagréable courir le long de sa colonne vertébrale. Le seigneur Hiragisawa avait eu la chance de faire un mariage d’amour ; de ce bonheur était né son fils, Eriol. Il détestait la pensée d’obliger son héritier à prendre une femme.

Fuma avait vu son empereur aimer la concubine Nadeshiko, la combler de cadeau, partager des jeux, une complicité. Comment un homme peut-il jeter le fruit de son amour en pâture aux politiciens étrangers ? Fuma Hiragisawa plaignit intérieurement cette jeune fille envoyée malgré elle en Chine.

 

 

Sakura souleva son ombrelle au-dessus de sa tête pour se protéger du soleil. Sa peau de pêche ne devait souffrir d’aucune rougeur indélicate. Elle ne put s’empêcher de sourire devant ce paysage antique.

La Chine avait gardé sa beauté d’antan tandis que le Japon subissait l’installation des usines et des trains qui polluaient l’air et déracinaient un à un leurs arbres de leurs propriétés foncières.

Elle-même n’était plus la petite fille aux riches kimonos. Son père lui avait imposé des tenues occidentales pour démontrer la volonté et la détermination de sa grande nation.

La jeune fille n’avait pas l’habitude de tels accoutrements. Au début, elle s’était sentie nue, étrange bien que ces larges robes permettaient de marcher plus aisément. Puis, au fur et à mesure, elle prit goût à ce tissu fluide et doux. La fille de cerisier était prête à se déplacer avec toute la grâce digne de son rang, exaltant davantage sa beauté naturelle.

-Princesse, attendez-moi, je vous en supplie, lança une voix fluette.

Sakura se tourna légèrement vers une jeune femme essoufflée dans sa robe d’un noir austère. Ecarquillant les yeux sous l’effort, la femme avait le visage rouge et perdait ses lourdes lunettes rondes. Elle traînait derrière elle une malle apparemment très pesante.

La fille de cerisier fit entendre son rire cristallin à cette apparition insolite, ce qui fit retourner nombre d’hommes.

-Naoko ! Dépêche-toi ! Nous ne pouvons nous permettre d’être en retard.

-Princesse, on voit bien que vous avez supporté à merveille ce voyage en bateau, vous. Je n’ai malheureusement pas votre chance et me sens encore un peu nauséeuse. Je fais appel à votre bonté pour m’accorder un peu de temps.

-Il est vrai que pour mon premier voyage en mer, je suis moi-même surprise de mon aisance. Ah ! Ce vent dans mes cheveux, le bruit des vagues martelant leur écume, les agréables mouvements que nous subissions sur le pont, tout cela était un ravissement pour ma personne. J’ai hâte de rentrer pour revivre ces moments de pure liberté. 

Avec une moue boudeuse, la dame d’honneur contempla sa maîtresse heureuse ; elle ne partageait pas son enthousiasme car elle avait été malade durant pratiquement toute la traversée. Naoko observa sa maîtresse et l’admira secrètement. Son courage et sa joie de vivre étaient impressionnants. La fille de cerisier avait même forcé le respect des marins qui, d’après la superstition populaire, pensaient que la présence d’une femme sur un bateau portait malheur. 

-Naoko, regarde ! Des porteurs nous ont été envoyés. Allons-y ! 

Leurs bagages furent emportés. Les dames s’installèrent dans un palanquin en toile de riz et, tout en observant ce pays exotique dans sa simplicité, bavardèrent sur un ton badin, entrecoupant leur conversation par des fous rires.

Naoko était au service de la princesse depuis que cette dernière avait l’âge de douze ans. Les deux jeunes filles s’étaient immédiatement prises d’affection l’une pour l’autre car Naoko n’était alors âgée que de seulement quatorze ans. La servante s’était donnée pour tâche de protéger ce petit bout de femme comme si elle était sa petite sœur ; bien qu’à ses dix-huit ans maintenant, elle manquait d’énormément de vitalité pour la suivre dans toutes ses péripéties.

La dame d’honneur détestait par-dessus tous ces vêtements absolument déplacés pour la femme noble qu’elle était. C’était un ordre direct de son empereur et non un caprice de sa tendre protégée ; elle ne pouvait décliner une telle demande.

Les deux jeunes femmes eurent le souffle coupé lorsqu’elles arrivèrent au palais de l’impératrice. Majestueux n’aurait pas été un adjectif suffisant pour le décrire ; l’or, le marbre et le jade se côtoyaient harmonieusement dans ces murs.

Des gardes dans des tenues exquises de l’ancienne mode conduisirent les Japonaises médusées dans une salle où la richesse régnait en maître. Ces vases, ces tapisseries enchantaient la plus jeune des demoiselles. Sakura s’extasiait devant ces paysages et rêvait d’aventures.

Au bout d’un temps, les gardes les appelèrent pour les présenter devant la cour de Chine. Sakura tremblait légèrement malgré la détermination qu’elle affichait. Elle ne pensait non pas à l’ancienne princesse consort, Tzu-Hsi, mais à un prince aux prunelles ambrées qui la couvrirait de ce regard tant désiré.

Levant le menton, elle se déplaça gracieusement dans l’allée sous les yeux avides de ces Chinois imbus d’eux-mêmes. Une tension inexplicable s’empara d’elle. La salle lui parut froide, l’air pesant. Se dérobant à la règle, Sakura risqua un bref regard sur l’impératrice. Elle la trouva belle et fière, une digne souveraine.

La cérémonie fut interminable. On la présenta à la cour de Chine, aux ambassadeurs. Toutefois, l’objet de ses désirs n’était pas dans son champ de vison. Il devait forcément être présent par son statut au sein de la cour impériale. Tzu-Hsi n’aurait tout de même pas écarté un prince au nom de sa rancune. Soudain, elle le vit, sublime dans sa tunique indigo. Shaolan s’approcha d’elle tel un félin, les yeux braqués sur sa proie.

-Enchanté de vous revoir, princesse, la salua-t-il avec un sourire ironique.

Le prince Li avait encore gagné quelques centimètres en six ans et de la masse musculaire. Il y a six ans, tout en étant beau, Shaolan paraissait encore puéril, tandis qu’à vingt-cinq ans, c’était un homme mûr et viril.

Le parfum du jeune prince parvint à la fille de cerisier ce qui la déstabilisa ; le souvenir de sa marque de tendresse revint hanté sa mémoire. Dans un réflexe, elle se mouilla les lèvres sensuellement, un geste qui n’échappa pas à son compagnon.

-Moi de même, prince Li, répondit-elle avec une révérence.

-L’accueil vous plaît-il ?

-A merveille ! Je ne pouvais attendre accueil plus chaleureux dans un pays étranger.

-Peut-être parce que c’est le seul que vous connaissez et n’aurez jamais. Un bijou tel que vous reste dans son écrin habituellement, dit-il d’un ton sarcastique. Savourez ces instants : ils seront peut-être l’unique souvenir que vous aurez du monde extérieur.

Le sourire de Sakura s’effaça. Cet homme n’avait rien perdu de son ton mordant. C’était cela qui avait plu à la jeune fille : sa franchise. Elle se prépara mentalement à poursuivre un échange scabreux. Pour ce fait, son visage fut dénué de toutes émotions.

-Peut-être est-ce là mon avenir, peut-être que non, répondit-elle sagement. J’ignorais que vous étiez devin à vos heures, prince. En attendant, ce n’est pas ma personne qui est emprisonnée dans sa propre demeure, lança-t-elle d’un air entendu.

Une atmosphère électrique s’installa entre eux. Le monde extérieur n’existait plus ; le bruit se fit silence dans leur bulle. Les yeux dans les yeux, ils s’observèrent tels deux guerriers prêts à s’affronter.

-Princesse ! Vos appartements sont prêts ! Il faut vous préparer pour ce soir ! annonça Naoko, brisant leur univers.

A regret, Sakura quitta son compagnon. Avec un dernier regard évocateur, elle se dirigea vers le palais des invités d’honneur.

Shaolan remua le verre qu’il tenait dans la main. Ce petit bout de femme n’avait rien perdu de son venin mais il avait pu lire dans son regard un désir inavoué. Elle l’avait hanté pendant des années ; lui, qui se vantait d’être imprenable, une gamine, Japonaise d’autant plus, envahissait ses rêves à son insu.

A présent, elle était presque femme. Bientôt, il assouvirait ses envies. Il la soumettrait comme toutes les autres ; il s’en écarterait après l’avoir détruite. Par Bouddha, ce qu’il avait hâte d’arriver à cet instant de gloire.

Shaolan but d’un trait le liquide amer, lui brûlant doucement la gorge. Il s’en retourna comme il était venu, s’apprêtant pour la réception de ce soir.





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