Fille de cerisier
8.Instrument du complot
-Mère ! murmura la fille de cerisier en posant ses doigts fins sur ses lèvres.
Sakura observa sa mère s’avancer vers elle d’un pas sûr, d’une grâce antérieure à sa naissance. Elle glissait sur le sol semblable à une fée tout droit sortie des contes enfantins. Nadeshiko n’était pas belle ; elle était éblouissante. Un sourire franc fendait son visage rayonnant. D’où puisait-elle une telle santé ?
La première concubine caressa le visage de sa fille d’un geste sensuelle ; non celui d’une mère mais celui d’une amante. Son parfum de fleur arriva violemment aux narines de la jeune fille. Nadeshiko était une créature mystérieuse qui lui fit presque peur.
Sakura resta médusée devant cette apparition. Elle comprit ce qui avait plu aux yeux de son père chez cette femme récemment encore alitée. Elle avait entendu les histoires sur la beauté légendaire de sa mère. La contempler était une autre affaire. La jeune fille se mit à envier cette aura.
-Ton voyage s’est-il bien passé ? Ton père est-il content de toi ? demanda Nadeshiko doucement à sa fille.
-Oui, mère. Tout s’est bien passé.
-Ici, à la cour, nous avons eu des échos étranges.
-Des échos étranges ? Je ne vous comprends pas, mère, dit Sakura méfiante.
-Des rumeurs… commença Nadeshiko en détournant son regard soudain lointain.
La première concubine fit quelques pas jusqu’à un banc de pierre à l’ombre d’un magnolia magnifique. De plus en plus intriguée, la jeune fille la suivit du même pas tranquille, nonchalant. Elle s’assit à ses côtés sans permission et prit possession des mains parfaites de sa mère. Une fois de plus, Sakura s’étonna de leur chaleur ; ces mains étaient d’habitude si froides ! Par des marques d’attentions muettes, elle encouragea sa génitrice de poursuivre.
-Es-tu amoureuse, ma fille ? questionna subitement Nadeshiko, en chassant d’une main les dames d’honneur.
-Mère, quelle question ! rougit-elle. Qu’entendez-vous par amour ?
-J’entends l’oiseau chanter doucement à tes oreilles ; j’entends cette symphonie dans ta poitrine ; j’entends cette folie qui crie dans ton esprit. Ressens-tu ce genre de chose pour un homme au point d’être prête à toutes sortes de folie ?
La fille de cerisier écarquilla les yeux. Une pensée brutale s’imposa à elle. Elle rougit d’autant plus en pensant à Shaolan. Oui ! C’était ce qu’elle ressentait ! Mais comment sa mère pourrait-elle… ? Non ! Elle chassa cette idée. Pourtant… Serait-ce Fujitaka-san ?
-Mère ! Vous… Est-ce que… ?
La jeune fille ne put continuer. Les deux femmes n’étaient pas réellement seules dans ce palais des intrigues. Des oreilles indiscrètes traînaient dans les corridors et pourraient rapporter des informations troublantes à l’empereur. Sakura aimait trop sa mère pour la confondre en un pareil endroit. De plus, la vie privée de cette femme ne devait pas la regarder : c’était une indiscrétion intolérable pour une cadette envers son aînée.
Nadeshiko sourit tendrement à cette enfant attentionnée. Cet air gêné, cette posture de soumission démontraient une intelligence vive et respectueuse. Elle remercia le ciel pour ce don charnel.
-Ma fille, Sakura, souffla-t-elle en serrant plus fort cette main juvénile. Aime ! Car il n’a rien de plus beau en ce monde ! Toutefois, fais attention à toi ; notre univers est cruel avec les faibles. Montre-toi forte ! Agis avec discrétion mais détermination.
-Mère ! Que dites-vous là ? Connaissez-vous seulement les rumeurs sur mon compte ?
-Je les connais, ma fille. D’après elles, tu serais tombée sous le charme d’un Chinois, le prince Shaolan Li. Si tu le peux, bats-toi pour cet amour.
-Mais il y a….
-Chut ! fit-elle en posant un doigt sur la bouche tendre. Je sais ce que j’ai dit il y a quelques temps d’ici. Cependant, j’ai compris : peu importe sa nationalité, son âge, son statut social, tant qu’un homme est brave, amoureux et respectueux envers ta personne, cet homme a ma bénédiction. Certaines expériences vous permettent de mûrir. Ne te laisse pas enfermer par ton père comme je le fus. Bats-toi, ma petite fleur de cerisier !
-Maman… bégaya Sakura au bord des larmes, émue.
La mère et la fille se serrèrent dans les bras, un moment rare de complicité entre ces deux êtres élevés dans l’indifférence. Sans l’appui de sa mère, la jeune fille n’aurait su comme vivre dans cet environnement cruel. A présent, elle avait une confidente, mieux, un appui solide en toutes occasions. Elle espérait simplement que sa mère serait toute aussi prudente qu’elle sur ses amours clandestins…
Sa mère dans la confidence, Sakura put utiliser son sceau privé pour envoyer des missives à son bien-aimé. Elle lui apprit ainsi ses fiançailles forcées et cette complicité nouvelle. Elle tut évidemment les raisons d’un tel rapprochement de peur que quelqu’un lise ses lettres.
Shaolan la rassura sur la situation : ces fiançailles seront officielles dans deux ans, ils disposaient donc d’une marche de manœuvre d’ici là pour s’élever contre ce mariage. Il demanda à celle qu’il considérait déjà comme sa femme d’être patiente tandis que de son côté il mettait tout en œuvre pour revenir au Japon.
La providence se dévoila quelques mois plus tard. Sakura avait encore gagné en splendeur, une adolescence en plein épanouissement, éveillant davantage ses traits d’adulte avec le temps. Elle s’impatientait de dévoiler cette beauté à son amour. Pendant des mois, ils avaient entretenu une correspondance passionnée mais cela était insuffisant à leur bonheur. Shaolan brûlait de tenir dans ses bras cette femme exceptionnelle, de lui montrer l’ampleur de son amour, de l’éduquer à ces jeux sensuels.
Heureusement pour eux, l’ambassadeur de Chine mourut d’un accident équestre lors d’un exercice militaire. Une fois par semaine, l’ambassadeur s’exerçait à l’équitation quelques heures pour la forme, quand le cheval cambra suite à un bruit de pistolet. L’animal n’avait pas l’habitude des armes à feu et devint littéralement fou. Il fit voler son cavalier avant de le piétiner sauvagement.
Shaolan, qui avait gagné la confiance de l’impératrice, fut envoyé au Japon régler les questions diplomatiques. Le prince Li chérit sur son cœur l’image de cette jeune fille dont il avait pu goûter les lèvres.
Lorsqu’il arriva à la cour de Chine, il ne fut pas aussi bien accueilli que son prédécesseur ; l’empereur nourrissait à l’égard de son voisin une rancœur plus grande chaque jour. Le prince Li fut présenté dans la salle du conseil en privé, avec quelques conseillers dont son meilleur ami qui secondait son père vieillissant.
Après la réunion et la présentation des cadeaux de bienvenue, le jeune homme rattrapa son ancien compagnon :
-Eriol-san ! Comment vas-tu depuis tout ce temps ? Je t’ai trouvé très distant dans tes lettres, interpella Shaolan.
Il posa une main amicale sur l’épaule de son ami. Ce dernier sursauta et s’arracha à ce geste amical. Eriol Hiragisawa dévisagea le Chinois avec toute la haine dont il était capable. Sans un mot, il fila loin de cet ami qu’il avait aidé par le passé.
Shaolan resta médusé quelques instants devant cette réaction. Néanmoins, il ne s’y attarda pas : une jeune fille précieuse l’attendait. De toute façon, son ami lui fournirait bien une explication plus tard.
Quand il pénétra dans ses appartements, Sakura n’était toujours pas arrivée. Il avait espéré qu’elle se présenta immédiatement, ressentant la même hâte que lui. Il savait que ce serait difficile vu leur statut respectif. Il compta sur la ruse de son aimée pour parvenir à le rejoindre. Il fit les cents pas, impatient comme le jeune loup qu’il était. Il s’efforça à museler cette part de lui qui désirait franchir les obstacles et aller à la rencontre de l’objet de son désir. Il ne devait pas se faire remarquer entre ces murs.
A l’apparition de la jeune fille, Shaolan dût se ressaisir pour éviter de l’embrasser sauvagement.
Dans son souvenir elle était belle, là, elle était sublime. Un sourire aux coins des lèvres, Sakura savoura sa petite victoire. Elle s’était vêtue d’un kimono ocre et rouge pour l’occasion, aux motifs de papillons et de flammes qui égayaient ce début d’hiver.
Shaolan baisa doucement sa main, se contenant violemment. Ils se contemplèrent longuement, les yeux dans les yeux, leurs âmes mêlées dans le même bonheur.
-Shaolan, enfin !
-Sakura, je te l’ai dit, je suis revenu pour toi !
Ils allaient s’unir dans un baiser chaste lorsqu’un serviteur vint les interrompre :
-Prince Li, l’empereur vous demande à son salon personnel !
-Que me veut-il ?
-Je l’ignore, seigneur.
-Très bien, j’arrive immédiatement, répondit à contrecœur le Chinois.
Reportant son attention à sa bien-aimée, il lui présenta un visage désolé. Elle baissa la tête en signe de compréhension. Les mots étaient inutiles devant une telle complicité. Shaolan serra doucement ces mains féminines, caressa brièvement ce visage rond et partit pour cette convocation extraordinaire.
Lentement, attristée, la fille de cerisier se retourna pour se reposer dans ses appartements. Le serviteur était toujours là, à l’observer.
-Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle curieuse.
-Le prince Toya désire vous rencontrer, princesse Sakura.
-Mon frère ?
Toya était plus jeune qu’elle. Il était le premier héritier mâle donné par le harem royal. Elle ne l’avait que très rarement croisé. Depuis sa naissance, il avait été écarté, privilégiant une éducation stricte de futur héritier. Il semblait mépriser les autres enfants royaux, d’autant plus s’il s’agissait de femmes.
Son instinct lui soufflait que cette demande était importante. Elle se méfiait. La curiosité grignotait également son cœur. Elle avait envie de connaître davantage son futur monarque, celui qui partage son sang. Elle devait concéder que son frère était très beau et très digne du haut de ses douze ans.
Elle prit sa décision.
Elle se redressa, elle releva le menton. Elle essaya de se grandir. Elle regarda le serviteur dans les yeux, appuyant son autorité.
-Conduisez-moi à lui !
-Oui, princesse !
Shaolan fut introduit dans un salon luxueux, riche en tapisserie et en mobilier mais pauvre en goût. Trois personnes l’attendaient autour d’une table basse en bois de rosier : l’empereur, Eriol Hiragisawa et une jeune femme qu’il ne connaissait pas.
Le prince Li s’avoua que la Japonaise était belle : de longs cheveux d’ébènes, un visage de poupée, des formes pleines et un air docile. Suivant les indications du serviteur, il prit place autour de la table et les salua tous selon leur rang, se penchant plus bas pour le fils du ciel.
-Bonjour, prince Shaolan Li. Vous connaissez déjà Eriol Hiragisawa, le fils de mon premier conseiller et voici ma nièce, la princesse Tomoyo. Sa présence s’explique à cause du thé. Il est toujours plus agréable qu’une charmante jeune femme nous verse le thé quand nous parlons affaire. N’est-ce pas seigneur Hiragisawa ? demanda l’empereur.
Les yeux baissés, le visage crispé, Eriol confirma les dires de son souverain. Quelque chose le troublait et son ami de toujours ne sut dire laquelle.
-Tomoyo, verse le thé ! ordonna le fils du ciel.
Docilement, Tomoyo versa le thé à ses compatriotes, puis se leva pour s’asseoir à côté de l’ambassadeur. Elle colla sa cuisse contre la sienne, pencha sa poitrine voluptueuse pour qu’elle soit mise en avant, prit la théière en dévoilant un bout de son poignet avant de verser le liquide fumant dans la tasse de son invité. Ensuite, elle ne bougea plus de cette place.
Shaolan jugea son attitude étrange. Il jeta un regard interrogateur à son ami d’enfance mais s’étonna de l’inattention de ce dernier. Eriol n’avait d’yeux que pour une seule personne, n’existait que pour une seule personne ; les lèvres pincées, il dévisageait Tomoyo avec envie. Par contre, la tête baissée, celle-ci se penchait un peu plus à chaque seconde sur le prince Li sous l’air satisfait de son suzerain.
Alors, le Chinois comprit le stratagème : pour oublier Sakura, on lui envoyait cette créature en pâture au détriment des sentiments de son ami. Après tout, ils étaient tous deux âgé de vingt-cinq ans et n’avaient pas encore d’épouse…